‹ Les seins a l'égliseChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PRATIQUES PIEUSES RELATIVES AUX SEINS

I. Ex-voto. — De tout temps, chez les païens et chez les chrétiens, les esprits crédules ou timorés ont offert, en actions de grâces, à la divinité, après l’accomplissement d’un voeu ou l’éloignement d’un danger, maladie, naufrage, etc., des sacrifices et des ex-voto de reconnaissance (fig. 1).

Le musée de Cluny, sous le n° 434, possède une statuette en marbre, un ex-voto, originaire d’Aix, en Provence, représentant Jeanne de Laval, la femme du bon roi René, agenouillée, comme la Vierge, devant un ange tocologue qui lui diagnostique son état de grossesse.

Vu, en 1871, à Clermont-Ferrand, par Mgr. Barbier deMontault: un curieux ex-voto gallo-romain sculpté en bois, de la longueur de la main, offert par une parturiente à une source thermale, qui lui a facilité l’accouchement ou Fa guérie de ses suites; il présente le sexe de la femme ouvert et encadrant la tête du nouveau-né.

Souvent ces figures votives rappellent l’incident ou l’accident dont fut menacé le fidèle reconnaissant. Le plaisant président de Brosses a remarqué, à la cathédrale de Pavie, une pieuse bambochade figurant un moine Augustin en détresse, monté sur une jument et surmonté par un « coquin » de mulet qui avait les deux pieds de devant sur les épaules du moine ; « il est aisé, continue le malicieux voyageur, de voir à la mine du bon père qu’il ne prend pas tant de plaisir à

les seins a l’église. — ii

l’aventure que le mulet ; mais saint Augustin descendant du ciel sur un nuage vient tirer le moine de peine, en précipitant l’opération. »

On a découvert, en Grèce, des ex-voto, en terre cuite (1), sous la forme d’Aphrodite se pressant les seins, à la façon de ses similaires orientales. Nous avons vu à Nagh-Hamadi, en Egypte, dans une collection particulière, un ex-voto, en terre cuite, tiré d'un tombeau de l’époque gréco-romaine et montrant une égyptienne morte en couches, nue, avec son nouveau-né accroché à son sein (fig. 2).

Autrefois, les sacrifices et les offrandes se faisaient en nature, animaux, fruits ou fleurs; quine connait l’exclamation dépitée du Galchas de la Belle-Hélène : « Trop de fleurs! Trop de fleurs !! ». L'oracle grec eût préféré l’oiseau de Cypris, pour l’accommoder aux petits oignons ou aux petits pois, ou encore le mouton, pour y tailler des gigots réconfortants. Nos prêtres sont mieux partagés: avec les offrandes en numéraire que reçoivent saint Antoine de Padoue et autres divinités secondaires du panthéisme catholique, ils peuvent satisfaire leurs fantaisies.

A la cérémonie des relevailles, les Athéniennes rendaient un culte à Artémis ou Diane yyzôm i ou ED.siQAa : elles lui offraient la défroque qu’elles avaient portée, dès les premières douleurs de l'enfantement (2). Une métope du Parthénon (fig. 3) rappelle cette coutume dans un groupe gracieux : à droite de la statue de la déesse « aux longs vêtements », la prêtresse ; à gauche, une jeune femme qui a fait heureusement ses couches vient de détacher de l’épaule gauche son vêtement de dessus ou tcstO.ov; elle découvre ainsi son sein et tient, de la main gauche, le vêtement qui glisse à ses pieds ; sa main droite s’appuie sur la tête de la statue. Une vieille garderobe, ce n’était pas encore un riche présent pour les prêtresses.

Aux Tilhénidies de Sparte, les nourrices venaient mettre leur nourrisson sous la protection d'Artémis Corythallia et sacrifiaient des cochons de lait à la déesse. De nos jours, on se contente, comme à Bruxelles, d’offrir à la divinité protectrice des animaux, des plaques en argent représentant le quadrupède en danger de mort, un cochon, un mouton, etc. ; il y a même, dans le Brabant, des pèlerinages pour chevaux. Dans la Ville Eternelle, à la fête de saint Antoine, en souvenir de son « fidèle compagnon », on amène devant l’église les

(1) Louvre: Salle 4, Armoire E.

(2) En France, à Saint-Séverin de Paris, dans la même cérémonie, la mère recevait à l’autel un manteau fourré.

PRATIQUES PIEUSES RELATIVES AUX SEINS

animaux domestiques et on les asperge d’eau bénite... de basse-cour : on emploie, à cet office, un énorme goupillon, trempé dans un baquet d’eau lustrale.

Les ex-voto sont surtout des plaques commémoratives en marbre ou la reproduction des organes guéris par l’intercession delà divinité invoquée. Les anciens ne craignaient pas de pendre aux murs du

JOUARTLEV.

Fig-. 1. — Actions de grâces à Esculape, remarquable bas-relief du Musée Pie-

Clémentin du Vatican.

temple les organes de la génération et leurs annexes: phallus, utérus et mamelles (fig 5), voire placentas (H. Meige) (1). ce Tous ces organes étaient, en général, figurés à leur état normal, tels que les avait rendus le dieu, et non tels que les avait faits la maladie ». Pourtant le mal lui-même était parfois représenté : par exemple, une hernie, dont avait souffert le patient. Certains ex-voto étaient des plus suggestifs: l’un d’eux, conservé au musée du Vatican, a l'aspect d’une poitrine décharnée; Taine a signalé, dans une église d’Italie,

(1) Consulter l'intéressante étude de cet auteur sur les ex-voto pathologiques dans les temples, Journal des connaissances médicales , 15, 22, et 29 août, 1893.

un tableautin extra réaliste, figurant un bourrelet d’hémorroïdes turgescentes. Nous avons vu à la chapelle Sainte-Anne, de Saint-Jean- Baptiste, de Naples, un ex-voto en argent (fig. 4), offert par une

hydropique, dont le ventre avait la forme d’un sein immense, surmonté de deux mamelles normales et vigoureuses.

Nos vertueux contemporains ont supprimé, dans les temples, l’exposition des organes génitaux : ils s’en tiennent aux yeux, aux mem-

bres et aux mamelles. A l’église Sainte-Glaire, de Naples, nous avons relevé le croquis d’un sein, grandeur nature, en carton-pâte coloré (fig. 6) et dans une chapelle de Rome, celui d’un petit corset en

(l) Tirée du Dict. des antiquités grec, et rom. Paire de seins antiques offerts au temple d’Esculape.

PRATIQUES PIEUSES RELATIVES AUX SEINS

argent qui nous a rendu rêveur (fîg. 7). A 171e des Princes, en Turquie, un religieux de la chapelle grecque consacrée à saint Georges, grâce à « l’argument irrésistible », a bien voulu détacher de la corde où étaient suspendus de nombreux ex-voto, un buste de femme en argent (fig. 8), que nous reproduisons dans ses dimensions. Chez un bijoutier de Constantinople, nous avons trouvé un choix de mamelles en argent (fig. 9), destinées aux offrandes des chapelles

orthodoxes de la région. Dans l’église de Sainte-Catherine, a Bruxelles, on peut voir un sein en stuc rosé, au mamelon exagéré, pendu par une faveur bleue, à la chapelle de la Vierge noire, la Sulamite, descendante d’Aphrodite Melænia ou Cérès Mélanie. Au dessous de laVierge des ramoneurs, on lit: Nigra sum , sed formosa. Ne prenez pas cette inscription pour une prétention esthétique ; ce sont les premiers mots du 2e psaume des vêpres de 1 office de la Vierge-Mère, emprunté, en grande partie, comme le fait remarquer le D’’ Guillermet, au Cantique des Cantiques : A igra sum sed foi mosa , filiæ Jérusalem , ideo dilexit me Rex et introduxit in cubiciilnm suum. D’où le nombre considérable des Vierges noire* (1 .

(1) Pour plus de détails, voir Étude sur les Vierges Soires , sans nom d'auteur, Clermont-Ferrand, 1883, et la Chronique Médicale du Dr Cabanès.

Un tableau de François Michetti, les Estropies , — du corps et de l’esprit — qui a figuré à l’Exposition rétrospective de 1900, déroule une longue théorie d’éclopés italiens, des deux sexes, se rendant à un pèlerinage en renom, un rival transalpin de la Lourdes de Bernardette qui a enfoncé la Salette de Mélanie, — Tune et l’autre piscines non probatiques, mais problématiques, quoiqu'en dise le sensuel-mystique, auteur des Foules de Lourdes. De ce cortège

pathogénique, nous détachons une paysanne (fig. 10), portant son parapluie et une gorge féminine en carton enluminé.

En France, les ex-voto sont généralement des cœurs en argent, en or ou simplement dorés, suivant les ressources des fidèles, ou encore des plaques votives. Nous en connaissons une, dont il nous serait facile de donner le numéro, qui figure dans l’église la plus renommée pour ses miracles à jet continu; elle porte cette inscription ambiguë : Pour une heureuse délivrance. On pourrait croire qu’elle provient d’une femme en travail, échappée à un grand danger, ou d’un auteur en mal d’un ouvrage laborieux; que nenni, c’est le cri du cœur, l’hosanna de soulagement d’un gendre, élevé chré-

PRATIQUES PIEUSES RELATIVES AUX SEINS

iiennement, qui venait de perdre sa belle-mère et fêtait l’ascension de son âme angélique au céleste séjour: coût 22 fr.

Louis XIV, pour payer les frais de la guerre, fit fondre, en 1090, les trésors des églises; parmi les ex-voto qu’il enleva à Notre-Damede-Liesse, en Picardie, se trouvait le sein, en or, que la reine de Pologne y avait déposé, après une guérison, prétendue miraculeuse (1 1 juin 1675) (1).

Sans anticiper sur les saints protecteurs des seins, dont nousallons parler, nous rapporterons un fait que les partisans du surnaturel mettront à l’actif d’un saint quin’ajamais existé; et cependant, quelle renommée, dans le monde où l’on prie ! Mais il nes’appelle pas pour rien saint Expédit (2).

Une cliente, sur le point de convoler en justes noces, vint nous demander de l’aider à remplir son corsage, pour remédier à la négligence de la nature. Elle voulut connaître notre opinion sur les pommades, eaux et laits mamillaires, tant vantés à la quatrième page des journaux, et comme notre réponse ne satisfaisait pas la jouvencelle, elle nous pria en grâce de lui donner une recette propre à combler le vide — dont la nature a horreur — en meme temps que la joie et les mains de son fiancé. Nous proposâmes la suralimentation qui développerait tout le tissu adipeux et par suite celui de la région visée; mais on ne voulait engraisser que delà poitrine et non de la taille ni d’ailleurs où le capitonnage était plus que suffisant. De guerre lasse, nous l’envoyâmes, en riant, non au diable mais à saint Expédit, un saint dont le domicile ou la chapelle est 27 rue de Sèvres; ce n’est pas précisément un spécialiste, mais il se charge volontiers « des affaires qui menacent de traîner en longueur ». (3)

Nous apprîmes, plusieurs mois après le mariage, que la crédule coquette avait pris notre conseil au sérieux : saint Expédit 1 avait exaucée incontinent et mise « en bon point ». Elle lui offrit, en ex-voto, une plaque de marbre avec cette inscription équivoque :

Page 1