‹ Les seins a l'égliseChapitre 5 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

INDÉCENCES MYSTIQUES

I. Nudités dans les temples. — En Égypte, sous la domination hellénique, on célébrait, d’après Hérodote, les fêtes de Dionysos, à la façon des Grecs; le costume des femmes était dans le plus grand négligé et en rapport avec la solennité :

Au lieu des phalles, ils ont inventé des statuettes hautes d’une coudée, que des cordons font mouvoir; les femmes les promènent dans les villages avec leur membre viril, à peine moindre que le corps, qui s'agite et s’incline.

D’ailleurs, la nudité chez les Égyptiennes était un hommage rendu à l’être générateur : elles faisaient tomber leurs vêtements en présence du dieu Apis (Diodore de Sicile) et les danses sacrées, comme dans l’Inde, s’effectuaient, au milieu du sanctuaire, en complète nudité.

Devant le Veau d’or, les Juives dansaient nues (Rolie) et nues elles paraissaient dans les sacrifices nocturnes qu’elles offraient à Priape, dont Maacha, mère d’Asa, roi de Juda, était grande prêtresse; nues aussi, dans l’ancienne Bretagne, les femmes se présentaient à certaines fêtes religieuses (Pline).

J. Collin, dit de Plancy, depuis sa conversion — en arrière — sur le chemin de Damas, raconte l’histoire, à la façon du Père Loriquet. Cet ex-libre-penseur repenti, dans son zèle de néophyte, veut démontrer que les anciens étaient pudiques et n’admettaient pas même de nudités artistiques dans leurs temples. Mais qui veut trop prouver ne prouve rien. L’auteur, autrefois estimé, du Dictionnaire critique des reliques , de la Taxe des parties casuelles de la boutique du pape , etc., oublie que Y Impudeur, personnifiée par Avatoswi, avait un temple à Athènes même. Toutes les divinités grecques étaient nues, à l’exception parfois de Héra, d’Athéna et d’Artémis quand elle

n’est pas au bain ou dans les bras d’Endymion. Etrange contradiction ! En Grèce, les statues d’Illythie, la déesse des accouchements, étaient couvertes jusqu’aux pieds d’une draperie légère. D’abord les Grâces furent voilées, il est vrai, mais bientôt elles se montrèrent et restèrent entièrement nues.

Joachim von Sandrart, au XVIIIe siècle, a eu la singulière distraction de représenter « Zeuxis peignant une Junon drapée (fig. 16),

Fig. 16. — Reproduite dans XHÎst. de l'art en tableaux. (E.-A. Seemann )

d’après les cinq beautés d’Agrigente » ; pourquoi le peintre ancien aurait-il établi un concours de beauté esthétique et choisi un modèle — et non cinq — entre les plus belles académies de la ville, après avoir fait tomber les voiles? C’était, sans aucun doute, pour figurer, non pas l’épouse de Zeus, ce qui est encore une erreur, mais Hélène courtisane , vêtue de l’air du temps. Notre peintre Vincent, mieux inspiré, l’a ainsi compris et est resté dans la tradition, avec Cicéron {de incent. lib. 2), en plaçantfincidentàCrotone(l). ACnide,àChypre, àParos, Aphrodite n’avait que sa main pour cacher « le sanctuaire des plaisirs ». Si les habitants de Cos refusèrent à Praxitèle une statue de cette déesse, à cause de sa nudité, et lui en préférèrent une autre du

(1) Les Seins dans l’histoire , p. 117.

N D E GENCES M YSTIQUES

même sculpteur, moins belle, mais voilée, les Cnidiensse montrèrent plus artistes : ils acceptèrent l’œuvre de Praxitèle et la placèrent dans leur temple. C’est cette

statue

qui,

Pline, inspira

au dire de un tel

amour à un individu qu’il « se cacha la nuit dans le sanctuaire, saisit la statue dans ses embrassements voluptueux et laissa sur son corps un témoignage de sa passion. »

Et que de nudités n’offrent pas aussi les bas-reliefs extérieurs du Parthénon, du temple d’Apollon, à Phigalée,

(Brilish Muséum), etc., comme traits caractéristiques de la religion et de la vie sociale de l’Attique !

Mais le rite grec moderne n’admet plus de sculptures, ' ni découvertes ni couvertes ; il s’en tient à la lettre du précepte religieux : « Tu ne feras pas d’images taillées » ; les canonistes grecs autorisent seul l’usage de la peinture.

Nous savons que le Coran interdit la reproduction d’aucune image d’être vivant, aussi bien en sculpture qu’en peinture.

Les divinités romaines étaient empruntées aux Hellènes; leurs statues étaient identiques et pour la plupart privées de voiles. Le plus vertueux des empereurs, Marc-Aurèle, et son fds, le cruel Com-

Fig. 17. — Commode, en Hercule, marbre de Paros.

mode (fig. 17), ne furent-ils pas statufiés dans le costume primitif du Voltaire (1), de Pigalle ; du Napoléon, de la cour Bréa, à Milan (fig. 137 ter) ; du « duc de fer » Wellington, élevé par les dames de Londres et représenté en Achille, c’est-à-dire dans le plus complet état de nudité ? (2). Collin-Maillard, de Plancy, a les yeux bandés ou bien il a été si vivement touché de la grâce et ébloui par elle qu’il en a perdu la vue,

N’en déplaise à l’auteur du Dictionnaire infernal , le nu s’observait non seulement sur les images des dieux et des déesses, comme le montrera amplement notre iconographie mythique, mais dans le culte de plusieurs divinités, Dionysos, Cronos, Adonis, Pan, Priape, Flora, Aphrodite, etc.; « la débauche introduite dans les temples était devenue à peu près un acte de foi », muliebre pndendum colebatur (3) .

Les danses sacrées des Parthénies (fig. 18) , des Dionysiaques (i) (fig. 19) etc., s’exécutaient, comme dans les temples égyptiens, à l’état de nature; quoi d’étonnant dans le pays des gymnopédies ?

Aux fêtes de Gérés , les Athéniennes couvraient leurs seins de

{[) On connaît le couplet satirique que l’on fit à cette occasion, sur l’air O Filii et Filiæ :

Voici l’auteur de l 'Ingénue,

Pigalle le montre tout nud.

Monsieur Fréron le drapera :

Alléluia !

Et pourquoi ne représenterait-on pas symboliquement le patriarche de Ferney, dans l’attitude de saint Sébastien, percé des flèches empoisonnées de ce Jean Fréron, l’ennemi des philosophes?

(2) Sévère, dans Polyeucte, fait allusion à cette coutume :

Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs.

Le Répertoire de la Statuaire , par Salomon Reinach, reproduit de nombreuses statues impériales dévêtues.

(3) Cas tell, et Atios de festis Græc. In Thesmoph. Lire aussi la xxxne lettre de saint Boniface au pape Zacharie.

(4) Dans ces fêtes, à Lampsaque, les phallophores portaient une statue de Dionysos, munie du bâton mystique, traversé de trois phallus. On sait que dans la religion indienne, le culte du lingam, le priape grec, est consacré à Shiva et celui de l'yoni ou ctéis, àBhavani.Leglandétaitle phallus des Druides, leur emblèmede lafécondité.

Fig. 18. — Jeune fille Spartiate dansant les Parthenies. D’après un vase du musée d’Athènes, Reproduit dans YHist. delà danse, par F. de Meriil.

INDECENCES MYSTIQUES

feuilles de lamexine, « de peur que la jeunesse s'arrestast trop à les caresser » ; les prêtresses se donnaient à Dionysos, comme époux.

Pendant les Adonies , célébrées en l’honneur d’Adonis, les femmes paraissaient dans la procession les cheveux épars, les robes flottantes, le sein découvert.

Dans les sacrifices humains du culte des Hellènes et aussi des Gaulois, les victimes étaient dépouillées de leurs vêtements ; telle est représentée Iphigénie , victime expiatoire, dans une fresque de Pompéi, (Casa dei Vetti), et Séréna délivrée par un chevalier , par William Hilton (National Gallery).

Fig, 19. — Danses Dionysiaques, d’après une coupe du Musée de Gracovie.

Eu Lydie, en Perse, en Scylhie et autres contrées d’Orient, on consacrait à Anitis les plus belles filles du pays et elles se prostituaient à ceux qui faisaient une offrande à la déesse hospitalière. Montaigne va plus loin :

Cinquante Deitez estoient au temps passé asservies à Toffice de la volupté : Et s’est trouvée Nation, où pour endormir la concupiscence de ceux qui venoient à la dévotion, on tenoit aux Temples des garses à jouyr; etestoit acte de cérémonie de s’en servir avant venir à l’office : c’est que l’incontinence est nécessaire à cause de la continence, et qu’un incendie est éteint par le feu.

A Lacédémone, la flagellation des adolescents, devant l’image d’Artémis, OoQux ou AoyoSso-ga, qui se pratiquait encore au deuxième siècle de notre ère, obligeait les patients au costume de nature. De même à Rome, le grand-prêtre, selon Plutarque, fustigeait les vestales indociles ou qui avaient laissé éteindre le feu sacré, et ces vierges n’étaient voilées que de leur pudeur.

Aux Lupercales , les prêtres de Pau couraient nus dans la ville, frappaient avec des lanières de peau de chèvre les mains ou le ventre des femmes qui se pressaient sur leur passage, pour devenir fécondes ou obtenir des couches faciles (Juven. Sat. II). D’autres fêles religieuses, en l’honneur de Flora, d’Ariane, de Bacchus, etc., donnaient lieu aux scènes du dévergondage le plus débridé.

II, Sectes religieuses. — Vers le xie siècle, des hérétiques instituèrent la secte des A damiens ou Adamistes , nommés encore Nicolaïtes, en France, et Frérots, Fraticelli , en Italie. Gomme les disciples de Priscillien, ils paraissaient nus dans leurs assemblées et, sous prétexte de chasteté, ne se drapaient que de leur vertu : ils prétendaient revenir à l’état d’innocence du père Adam, pour émousser et dominer leurs sens. Saint Epiphane commit le péché de médisance en relevant les fables et commérages populaires sur ces impudiques fêlés : il les accuse, entre autres méfaits, de se livrer, après le repas liturgique, à la fornication, coram populo, tandis que des lévites recueillaient dans le calice la liqueur séminale et le sang menstruel, pour offrir ce répugnant mélange en communion! D’après saint Augustin, les Catharistes humectaient aussi de semence virile l’Eucharistie qu’ils recevaient.

En mars 1723, rapporte le Journal de Barbier, on a découvert à Montpellier une « plaisante » secte d’hérétiques, appelée les Condor - ?nants , c’est-à-dire dormant ensemble, ou les Multipliants .

U y avoit deux cents personnnes qui s’assembloient chez une dame de Montpellier. Il y avoit dix ou douze hommes qui étoient les ministres, habillés comme on dépeint les lévites de l’Ancien Testament, avec des étoles sur lesquelles il y avoit des caractères hébreux, et d’autres qu’on ne connoît point. Us s’assembloient le soir, disoient une espèce d’office; dans la salle, il y avoit trois ou quatre lits de repos. Pendant l'office, il y avoit des intervalles où Ton souffloit les lumières, les hommes prenoient les femmes et aboient chevaucher sur les lits, chacun à son tour, ensuite de quoi chacun s’en retournoit chez soi. On en a arrêté dix ou douze, et on a envoyé une commission extraordinaire pour les juger.

Une secte analogue aux Adamiens, à la recherche de l’Eden, tentait, en 1906, de se constituer en Amérique, sous la direction de M. John Sharp d’Oklahama-City, communément surnommé le prophète Adam, en raison de son costume peu encombrant ; car pour guérir ses compatriotes de la soif immodérée du dollar, il a décidé

N D É C E N C E S MYSTIQUES

de vivre nu et prêche à ses concitoyens l’Évangile de la nudité. Déjà il avait réussi à réunir autour de lui une cinquantaine de disciples convaincus, qui parcouraient, sans le moindre vêtement, les rues de sa cité natale, quand les policemenet détectives intervinrent, au nom de la morale publique.

La secte des Andronyciens considérait la nudité à un autre point de vue: ces illuminés croyaient que la partie supérieure de la femme était l’œuvre de Dieu et la partie inférieure, celle du diable ; aussi autorisaient-ils la dénudation de' « l’œuvre divine », pendant le jour ; « l’œuvre diabolique » ne devait être découverte que la nuit.

Les Ansariens, du pays de Tripoli, au- dire de Gérard de Nerval, font monter leurs prêtresses sur la sainte table pour représenter la Vierge ou Kadra : « Bien entendu qu’elles sont là dans la tenue la plus simple, sans robe ni rien sur elles et le prêtre fait la prière, en disant qu’il faut adorer l’image de la maternité. » Une semblable religion obtiendrait en Occident un réel succès de curiosité et les athées, eux-mêmes, accourraient en foule aux pieds des autels de la Vierge, en Vénus.

Mais reprenons l’ordre chronologique. Au XIIIe siècle, la secte des Bé yards et Béguines eut, en Allemagne, de nombreux adeptes ; on le comprend aisément, quand on songe qu’entre autres hérésies aimables, ils admettaient « que c’est un péché d’exercer l’acte charnel, surtout quand celuy qui l’exerce est tenté, parce que la nature nous a donné un penchant à cette action ». N’est-ce pas de là qu’est venue l’expression « avoir un béguin » pour une personne d’un sexe différent ?

Vers l’an 1411, les dogmes d’une société établie à Bruxelles, Homines intelligentiœ (les Intellectuels) — déjà ! — étaient encore plus épicuriens; convaincus qu’un tien vautmieux que deux tu l’auras, ils n’admettaient que les joies du paradis terrestre. On jugera du degré de leur libertinage, en rappelant quelques-unes de leurs croyances et de leurs pratiques.

... Ils souffroient la paillardise comme indifférente, et parce qu'une femme de leur société ne se vouloit pas prostituer, toutes les autres l’injurioient... Sur le sujetde la jonction de l’homme avec la femme, ils avoient imaginé quelque chose de si sale que cela ne se peut pas dire, non pas mesme par périphrase... Ils s’étoient formé un certain langage qui n’estoit entendu que de la société pour parler des choses obscènes... Les femmes mariées admettoient indifféremment dans leur lit tous les hommes.

les seins a t/église. — n

Le phalanstère religieux des Mormons, fondé en 1827 sur les bords du lac Salé, — salé est de circonstance — semble s’être inspiré de ces précurseurs en polygamie; mais un bill voté en 1887 la leur a interdite.

Au xive siècle, les Turlupins , affectant la dévotion la plus excessive, défilaient nus dans les villes et villages de la Savoie et du Dauphiné.

Vers la même époque, des bandes de Flagellants (fig. 20), hommes et femmes, « tous nus, jusqu’à la ceinture », dit Mézeray, parcouraient la Hongrie, la Pologne, l’Allemagne et les Pays-Bas, en se labourant le corps avec une discipline :

Ils portoient une croix à la main et un capuchon sur la teste, se fouetoient deux fois le jour et une fois la nuit, avec des cordes noueuses et semées de pointes, et se prosternoient en terre en forme de croix criant miséricorde; chaque bande avoit son chef. Ces commencemens pieux degenererent en heresie par leur orgueil propre, et par le mélange des Begarcls des' Fripons et des Vant-riens

Clément VI défendit les flagellations publiques ; mais, au début du XVe siècle, des fanatiques reparaissent à Dresde et préconisent le baptême du sang. Ils furent poursuivis et même brûlés, ce qui n’empêcha pas la constitution de nouvelles confréries masochistes de Flagellants , Pénitents ou Battus , tant est contagieuse la folie religieuse sur les foules ignorantes.

La Chronique flamande raconte qu’en 1565, le Jeudi-Saint, environ centcinquante Espagnols et Italiens parcouraient les rues, le torse nu, en se flagellant jusqu’au sang avec des cordes, « au bout desquelles il y avoit des estoiles d’argent » ; ces étourneaux mettaient à honneur d’ensanglanter le seuil de la demeure de leur maîtresse.

En décembre 1574, Henri III, couvert de têtes de mort, s’enrôle dans une confrérie d’Avignon, non par piété, mais pour y trouver de nouvelles satisfactions des sens: la flagellation est, en effet, conseillée, en médecine et dans « les maisons Letellier» (1), comme un excitant génésique par excellence.

L’une de ces processions « des battus », organisée dans l’ancien siège de la papauté, le jour des Rameaux, rappelle le Dr Muller, resta dans l’histoire parce que le cardinal de Lorraine, Charles de Guise,

(1) J. Meibomius. Utilité de la Flagellation dans les plaisirs de l'amour et du mariage', Sacher-Masoch, La flagellation passionnelle # La Vénus à la fourrure (1906); A. Dubarry, Les Flagellants (1906) ; etc.

N D E C E N C E S MYSTIQUES

qui la conduisait, y contracta une pneumonie dont il mourut. Encore un exemple de l’aberration du « doigt de Dieu ».

Pendant la Ligue, à Paris, Pierre de l’Estoile signale le 30 janvier 1589 une procession de six cents personnes toutes nues; le 3 février, autre procession ; puis, le lendemain, dans la paroisse de Saint- Nicolas-des-Champs, une « monstre » où figuraient plus de mille personnes et particulièrement le curé François Pigenat, un des six

Fig. 20. — La secte des Flagellants (année 1848), d’après une estampe de Moreau. Tirée du Correspondant Médical.

prédicateurs gagés par la Ligue « qui estoit tout nud et n’avoit qu’une gitilbe (guimpe) de toile blanche sur luy. »

Il y avait aussi des processions nocturnes où les deux sexes se trouvaient en contact. Et quoiqu’elles se fissent en Carême, souvent elles donnaient lieu à des scènes de carnaval: « Tout étoit Carêmeprenant, dit l’Estoile, c’est assez dire qu’on en vit des fruits. »

Il fallait bien être une fanatique déséquilibrée, comme la duchesse de Montpensier, pour lancer la mode nouvelle des promenades publiques, en chemise: « Dames et demoiselles, écrit Michelet, y passent. Les seigneurs aussi, forts dévots à ces sortes de processions, lançaient par des sarbacanes des dragées aux belles qu’ils reconnaissaient sous ce léger costume. » Le chevalier d’Aumale, un des chefs

de la Ligue, se distinguait entre tous par son adresse et son ardeur à lancer des dragées musquées ; sa cousine, sous le nom de sainte Beuve, présidait à ces jeux innocents. Elle assista à l’une deces ridicules processions, vêtue « d’une toile très transparente et la gorge couverte à' un point coupé », dentelle d’un tissu très léger. Elle parut ainsi dans l’église de Saint-Jean, « où elle se laissa mener sous le bras, dit le Journal de Henri III, et muquetter et attoucher au scandale de plusieurs, qui alloient de bonne foi à ces processions. »

A part quelques snobs et dévergondés de l’époque qui s’amusaient de ces édifiantes momeries expiatoires, la plupart semblait croire que c’était arrivé, se fustigeait avec conviction et hurlait de lugubres refrains, dont voici un fragment:

Or avant! entre nous tuit frere,

Bâtons noz charoingnes bien fort;

Bâtons nos pis, bâtons no face.

C’était une scène renouvelée de Y Enfer, du Dante: « Je vis des âmes toutes nues, le visage en fureur. Elles se frappaient entres elles, des mains, de la tête, de la poitrine et des pieds. Elles se déchiquetaient pièce à pièce, à belles dents. »

L’expression de toutnuds, si souvent employée par les auteurs qui ont décrit ces processions fantastiques, ne doit pas être prise à la lettre ; ils voulaient dire en chemise; mais, lèvent aidant, c’était tout comme. Cependant il y a nombre de fanatiques qui retiraient ce vêtement, lui-même, par excès de dévotion. Et bien avant ces saturnales catholiques, en 1224, au moment de combattre les Anglais, Louis X, pour gagner la protection du ciel, sur l’instigation de trois bigotes, les reines Isemberg, Blanche et Marguerite, organisa à Paris une procession, dans laquelle plusieurs personnes allaient en chemise et même sans chemise , assure le chroniqueur Guillaume Guiard.

De gens prevés et d/estranges,

Par Paris, nuds pieds et en langes,

Que nul de trois n’a de chemise.

La ville de Cambrai célébrait chaque année, par une procession, un fait miraculeux, consigné par les R. P. Jésuites Cyri et Ribadenciria, dans leurs récits légendaires. L’épouse de Jean Goule n’était pas d’une fidélité exemplaire, loin delà ! Un jour, on vint lui dire que son mari, confit en dévotion, opérait des prodiges : « Oui, répondit-

INDECENCES MYSTIQUES

elle, il fait des miracles comme mon c... pète! » A l’instant, affirment les R. P., elle péta et ne fit que péter le reste de ses jours. En souvenir de cette sacrée tympanite abdominale, passée à Y état chronique, deux chars figurent dans la procession du patron de Cambrai: le premier destiné au bienheureux Jean Goule, qui tient une pancarte où sont écrits ces vers bachiques :

J’avais cru que ma femme Aimait la chasteté, é, é, é,

Je vois bien que Madame Aime la volupté, é, é, é;

Pour en perdre la mémoire Dans le fleuve cle l’oubli Biribi

Je vais boire! Je vais boire!

Madame Goule trône au milieu du second char, « représentée par une jeune fille chargée de gros tétons flamands, qui font la beauté et le saillant delà procession ». A ses pieds sont dissimulés deux tuyaux de fer blanc, où passe le vent de deux soufflets qui simulent les bruits éoliens et inodores de l’Infidèle ; entre temps, un choeur discordant braille ce couplet à double entente:

Triomphez, ô grand Saint,

Madame pette, ô quel destin !

Ce bruit sournois Annonce votre gloire,

Et dans l’histoire,

On dira mille fois :

Ce bruit vaut mieux que le son des haut-bois ! (1 2)

A Vérone, le premier jour de carêrrçe, Dante (2) fut témoin de courses d’hommes nus ; un morceau de drap vert était le prix de la course ; le nom de la porte de Palio — aujourd’hui porte de la Stupa — rappelle à la fois la course et le prix. « Cet usage, dit Ampère, remontait probablement au paganisme, comme les courses de femmes nues, qui eurent lieu assez tard dans le midi de la France. » En effet, à la foire de la Madeleine, à Beaucaire, en l’honneur de la sainle prostituée, on faisait courir les filles publiques sans vêtements

(1) Cf : les Abus dans les Cérémonies et dans les Mœurs, 1788.

(2) Enfer , xve chant. En parlant de Brunetto Latini, rejoignant ses compagnons de supplice, qui marchent sous la pluie de feu : « Il semblait, dit-il, être parmi ceux qui courent le drapeau vert dans la campagne près de Vérone ».

et les premières arrivées recevaient pour prix un paquet d’aiguillettes. De là vint, le dicton : « Cette femme court l’aiguillette », pour dire qu’elle se prostitue. Nous savons que, dans certaines provinces, les courtisanes étaient tenues de porter une aiguillette rouge. Appliquée à l’homme, l’expression « couper l’aiguillette » était synonyme d’impuissance.

Quelquefois même, à celles de ces fêtes qui tombaient au printemps ou en été, hommes et femmes paraissaient presque aussi peu vêtus qu’aux bains publics et aux étuves. Cela arrivait, par exemple, à la procession du Saint Sacrement d’Aix, en Provence, qui plaisait tant au bon roi René. Or, ce costume léger et ce mélange de déguisements favorisaient les attouchements les plus libres et les caresses les plus accentuées.

On dansait, on festoyait dans la nef des églises (1). « Quelquefois ces ballets, exécutés à l’intérieur du temple, dégénéraient en scènes d’une licence qui allait jusqu’à l’obscénité. »

En 1373, d’après Mézeray aux danses de la Saint-Jean, « les Français furent saisis d’une telle fureur de danser, que nombre d’entre eux, dépouillant leurs habits, s’en allaient nus, hommes et femmes, sauter dans les cloîtres et dans les églises. »

Les processions bizarres, parodies sacrées, connues sous les noms de Fêtes des sons-diacres ou diacres soûls , des Cornards , de Y Ane, des Fous, etc., kermesses de la foi naïve transformées en véritables mascarades, où prêtres et laïques des deux sexes échangeaient leurs vêtements, donnaient lieu à de nombreuses scènes licencieuses qui les firent supprimer.

A l’étranger également processions et exhibitions indécentes : l’Espagne avait ses Disciplinants ; à Venise, dans la procession du Rosaire, des filles en anges dansaient avec des garçons en démons et

(1) A l’église Saint-Etienne, d'après Millin, ce ne fut qu’en 1338 que cessa la coutume de jouer à la pelote, dans la nef. Le dernier chanoine fournissait la pelote et la présentait au doyen, qui la renvoyait à ses confrères; « le tout finissait par une danse et par un banquet, où le vin n’était pas épargné ». Nous verrons bientôt que, dans l’obscurité des bas-côtés, quelques fidèles de l’ordre des Passionnistes, sous prétexte de recueillement, se livraient, en toute sécurité, aux jeux de « la pelotte » et de « boules », en entonnant Y Adoremus in æternum et 1 ’Introit. C’est qu’alors les cathédrales, en dehors du culte, étaient un lieu de rendez-vous et de réunion, où l’on traitait des affaires commerciales et galantes. A Rio Janeiro, d’après Max Radiguet, les Brésiliennes se rendent dans la chapelle impériale, où se donne un concert instrumental et vocal, avec l’aide des soprani Italiens; les femmes, accroupies sur leur carré de tapisserie, prennent des sorbets en compagnie des jeunes gens, qui viennent flirter avec elles dans le lieu saint.

NDECENCES MYSTIQUES

faisaient le diable-à-quatre. A la procession de Russon, dans le pays de Liège, en souvenir du meurtre de saint Evermarus, pendant un pieux pèlerinage, « dut la pudeur publique en souffrir, dit E. du Meril, les assassins étaient des sauvages et comme tels, ils se couvraient à peine de quelques feuilles. »

Ludovic Naudeau rappelle qu’au Japon, avant la Révolution de 1 868, pendant les matsuri ou processions religieuses, des jeunes filles portaient solennellement sur leur dos d’immenses phallus. Il y avait à Uji, près de Kioto, des temples consacrés au plus naturaliste de tous les cultes.

Là, autour des cippes d’une forme significative, s’ébattaient des milliers de couples, en d’amoureuses bacchanales. Le nouveau régime a interdit ces cérémonies qui, assure-t-on, réuniraient encore clandestinement quelques fidèles. Sans doute, tout cela, c’est le vieux Japon; mais le vieux Japon n’est mort qu’il y a trente ans. Et il n’est pas indifférent de savoir que de nos jours encore le temple du grand aigle, qui s’élève dans ce magnifique mais infâme quartier du Yoshiwara, où flamboie la prostitution et où chante la luxure, devient une fois par an un lieu de pèlerinage où se rue la moitié de la population masculine et féminine de Tokio, en une extraordinaire saturnale où je me suis naturellement mêlé.

En Perse, la secte musulmane des Schites , en l’honneur de l’anniversaire des martyrs Hussein et Hassan, descendants du prophète, s’inflige des supplices volontaires : les Balafrés se tailladent le front avec leurs sabres; les Martyrs fixent dans les chairs de la poitrine des couleaux et des bâtons pointus et les Pénitents s’écrasent la poitrine à coups de briques.

Des momeries, des folies analogues se retrouvent dans les huit mille religions ou sectes différentes qui se partagent l’immense troupeau des croyants cosmopolites ; chacun est convaincu appartenir à la bonne, à celle qui « n’est pas au coin du quai ». Les mouches disparaîtront peut-être du globe, mais jamais les gobe-mouches. « Dieu, en effet, dit M. Harduin, souverainement bon, a réparti une égale couche de bêtise et de crédulité sur tous les peuples. Juste comme il l’est, il n’a voulu favoriser aucun aux dépens des autres. »

Après les frères Fouettards et les exhibitionnistes, toute naturelle est la transition avec les Convulsionnaires , autre variété de névrose religieuse.

Nous tirons ce passage de la Relation de M. Dudoyer-Duyastel touchant les Convulsionnaires et la séance de ces Jansénistes , le

les seins a l’église

Vendredi Saint de 1760, adressée à M. le Président Nicolaï. La scène se passe au mois de mars, chez M. de la Barre, rue Philipeaux :

...Nous avons une sœur, dit M. de la Barre, qui avale de la cendre et des excrémens délayés dans du vinaigre, et elle rend clu lait... — Je le sais, lui dis-je, et on voit plusieurs fioles de ce lait Chez M. Le Paige, avocat, un de ceux que le Parlement a choisis pour examiner YEncyclopédie...

Le même rapport décrit le Secours de Marie de ces fanatiques :

...Pendant ce temps, était entrée sœur Marie; c’est une grande fille vigoureuse, âgée de trente à trente-cinq ans... M. de Vaudeville étendit à terre un matelas, dans un coin de la chambre ; sœur Marie s’y coucha sur le ventre ; M. de Vaudeville lui piétina le dos assez légèrement, mais avec vigueur ; elle se tourna et se coucha sur le dos; on lui piétina le ventre ; on lui administra sur la poitrine et sur le sein un grand nombre de coups d’une bûche, d’un pied et demi de hauteur sur cinq pouces de largeur. « Les coups, disait M. de Vaudeville ne blessent pas son sein-, pour marquer que le sein de l’Église est toujours intact, quelques persécutions et quelques traverses qu’elle éprouve... » — « Soyez sûrs, criait la sœur Sion, qu’elle ne souffre pas ; personne ne peut mieux vous en répondre que moi. On me donne souvent de pareils'coups et je ne sens aucune douleur. » Plusieurs personnes engagèrent la princesse de Kinski à examiner le sein de la sœur ; elle le fit et nous dit, d’une voix basse, qu’elle n’avait point de gorge.

Dans une séance des Convulsionnaires , à l'intérieur cî’un grenier de la rue Saint-Mery, en face l’entrée du cloître, « sœur Marianne », suivant le récit du marquis de Créquy, reçoit d’un père de l’Oratoire, en guise de « secours », une cinquantaine de coups, avec une grosse bûche, sur les mamelles et sur la tête, à tour de bras... « On aurait cru que la poitrine de cette vilaine femme allait se défoncer et la tête se fendre, mais elle ne cessait de crier : Secours! doux Secours ! » Le procédé homœopatique de la bûche, traitant et maltraitant une autre cliente du Diacre guérisseur, ne fut pas toujours suivi de succès ; la marquise de Créquy signale un échec dans ses Souvenirs :

M. Le Paige, conseiller au Parlement, ayant administré une soixantaine de coups de bûche, sur le ventre et les seins de madame son épouse, qui se trouvait enceinte, et ceci pour lui procurer par les secours et les mérites du saint Diacre une délivrance moins laborieuse, elle en mourut, en accouchant d’un enfant mort avant terme.

Ce sont les mêmes sauvageries que nous avons signalées chez les

NDECENCES MYSTIQUES

fanatiques musulmans, à l’anniversaire du martyre d'Hussein, le second fils d’Ali et de Fatime. Chez les dévots de Syrie, même spectacle hideux, mêmes atrocités sur leur corps qu’ils rôtissent et lacèrent de toutes parts.

III. La flagellation chez les religieux. — Le fouet, chez les ecclésiastiques, était et est encore employé à deux usages : sous le nom de discipline, pour la mortification de la chair (fig. 21) et comme

Fig. 21. — Flagellation mystique. Médaille gravée Fig. 22.

par Jean Baldu, pictoris Veneti, 1467.

instrument d'expiation de ses propres fautes ou de celles des mécréants.

Sœur Marie du Saint-Sacrement qui avait, sans doute, la peau de saint Dominique, surnommé le Cuirassé , ou celle de Carol, « l'homme à la peau d’acier », du cirque Métropole, se servait d'une crémaillère de cheminée pour se discipliner. Cet acte de foi et de fouet n’est pas aussi héroïque qu’il paraît tout d’abord, car la sensibilité cutanée, comme celle du goût, est émoussée chez les pieux hystériques. Celte anomalie des sens permettait à sainte Elisabeth de lécher les ulcères des lépreux, de boire de l’urine « par humilité chrétienne » et à d'autres névrosées, de savourer les crachats de leurs consœurs, de ramasser avec leur langue les déjections de malade (Marie Alacoque), ou de garder dans leur bouche des souris mortes (1). Le prophète

(l)Sans parler de -la malpropreté par mortification : les saintes Oportune, Cunégonde, Sylvie n'employèrent jamais l’eau à l’usage externe; sainte Radégune,

Ezéchiel, moins insensible que ces sujets dignes de la Salpêtrière, refusa d’obéir à l’ordre du Père Éternel — toujours en colère, comme le Père Duchêne — qui lui signifiait de manger des excréments humains ; proprio motu , il commua sa peine en une tartine de bouse de vache ( 1 ) .

Passons à la flagellation expiatoire ou pénale. Le 13 juin 874, le concile de Douzi convainquit d’inceste une religieuse, Duda, qui avait [léché avec un prêtre, nommé Huntbert. Celui-ci, précurseur d’Avilain, nia le cas ; mais la grossesse convainquit Duda ; de plus, deux religieuses, Berthe et Erprède, furent reconnues ses complices. Voici la pénitence à laquelle fut condamnée Duda :

Pendant trois ans, elle sera frappée de verges sur le dos, en présence de l’abbesse et des religieuses, afin d’expier, par la douleur de la chair, les fautes que le plaisir de la chair lui a fait commettre.

Les disciples de Loyola passaient, à tort ou à raison, pour avoir élevé cette peine corporelle à la hauteur d’une institution pédagogique ; de là le refrain populaire que Béranger — pas le sénateur — leur mettait dans la bouche :

C’est nous qui fessons et qui refessons Les jolis petits, les petits garçons !

Dans les cloîtres, la punition était infligée en présence de tous les reclus ou recluses ; la personne préposée au fouet recevait la tête de la victime dans son giron, de façon à ne voir qu’à vol d’oiseau la partie fustigée. Une sculpture de stalle d’église donne l’attitude de l’exécuteur des basses-œuvres et du patient (fîg. 22). Parfois, dans les écoles religieuses, on plaçait le ou la coupable sur le dos d’un ou d’une de ses camarades. On apprenait d’ailleurs aux novices à jouer de la discipline avec décence : pour la macération individuelle, elles

atteinte de la même hydrophobie mystique, ne changea jamais de cilice. Le catholicisme n’a-t-il pas glorifié îa malpropreté dans Job, sur son fumier, et dans d’autres jobards crasseux, comme saint Hilarion, saint Labre, béatifié en 1859, et le bienheureux cordelier Jean Discalcéat, un concurrent de saint Antoine de Padoue à la cathédrale de Quimper. Albert le Grand rapporte de ce déchaussé « qu’il ne vouloit purger et nettoyer ses habits delà vermine qui s'y engendroit, et ne se trouvoit jamais avec les autres frères à la secotte ; voire si quelque bestion domestique, gris ou noir, se promenoit en son habit, il le remettoit en sa manche ou en son capuchon. » Même aberration du goût chez les fidèles Indous de la secte des Vallahabas qui, d’après le Prem Sagar, honorent leur dieu Krisma dans ses prêtres, les Maharadja, et boivent l’eau qui a servi à laver leurs pieds, ils la nomment «‘Ambroisie des pieds! » c’est à vous dégoûter de la sainteté. Pouah!

(1) Ezéch. Ch. IV, 14.

NDECENCES MYSTIQUES

laissaient tomber leur robe jusqu’à la ceinture; pour la punition corporelle, elles relevaient leurs cottes par dessus la tête. La règle de Fontevraud, d’après Y Encyclopédie monastique , recommande aussi aux moniales de replier la robe noire sur la tête, mais de laisser couler les robes de dessous, afin de mettre à nu ce qu’il fallait offrir aux verges vengeresses de la supérieure.

D’après Gavin, l’inquisiteur Pedro Guerrero obligeait les religieuses à se découvrir devant lui, pour les fustiger de sa propre main. Ce raffiné de la discipline, ce friand de croupes et de croupions, n’a pas manqué d’imitateurs. La fille de la comtesse d’Aiguemont, racontent les Nouvelles de la reine de Navarre, reçut d’un Cordelier, son confesseur, la pénitence de porter sur sa chair nue la corde de saint François, que le confesseur avait autour des reins, et il exigeait qu’elle fut attachée par les mêmes mains qui allaient lui donner l’absolution ; mais la demoiselle repoussa cette singulière pénitence et le capucin lui refusa Yabsolvo te.

Au xvie siècle, à Bruges, le moine Corneille Adriansen, raconte J. Meibomius, persuada à plusieurs de ses pénitentes flamandes de se laisser fouetter, nues, de ses mains. Le Père Louis de Sanlecque était encore un patineur de ce genre, si l’on en croit ce distique :

Ce confesseur zélé qui, pour les moindres fautes,

La discipline en main, fustigeait ses dévotes.

Monnet s’inspira de ces faits et gestes monastiques pour l’une des illustrations du Jenny, de Voltaire, gravée par Deny et reproduisant la scène où le R. P. Caracucarudor administre le fouet à scs dociles pénitentes (1),

La flagellation, en public, a joué aussi un rôle important dans les guerres de religion : heureux ceux qui s’en tiraient à si bon compte, car c’était alors de toutes les peines la plus douce. On avait alors une étrange façon de mettre en pratique les préceptes du Christ, le pardon des offenses, la pitié et l’amour du prochain ! D’un assassin, le fanatisme faisait « un saint ». Au carnage de Béziers, ordonné par l’abominable castillan et bancal saint Dominique, ceux d’entre les habitants que la soldatesque avinée — soudards et soulards — épargnait, à cause de leur jeunesse ou de leur beauté, furent réservés à de nouvelles scènes d’horreur. Laissons la parole à Maurice Lachâtre :

(1) Reproduite par le Rire et la Galanterie, de J. Grandcarteret.

Les jeunes filles et les jeunes garçons, amenés entièrement nus devant le tombeau de Pierre de Castelnau, étaient frappés par des moines avec des lanières plombées;, et lorsque leurs corps n’offraient plus aucune place qui ne fut couverte de sang, les uns et les autres étaient abandonnés à la brutalité des croisés, puis égorgés, puis les cadavres pollués par d’horribles luxures.

A Carcassonne, comme à Béziers, le même « saint » sadique fut inflexible : il fit sortir de la ville les habitants des deux sexes, sans vêtements , qui durent se retirer dans une plaine voisine, jusqu’à ce que ce pleutre et féroce justicier eut décidé de leur sort.

Au siège de Rome par les Impériaux, en 1527, les reitres catholiques espagnols, unis aux luthériens allemands de Charles-Quint, traînèrent les religieuses des monastères, « entièrement nues », sur les places publiques et « assouvirent sur elles leur lubricité; ils poursuivaient et violaient les femmes jusqu’aux pieds des autels ». Conduite ignoble et en contradiction avec l’indulgente opinion de Jules Lemaître, sur l’essence de la morale chrétienne : « Ce qui lui est propre, dit ce sceptique pince-sans-rire, et la distingue de la morale naturelle, c’est assurément le mépris du corps, la haine et la terreur de la chair ». Lemaître est singulièrement documenté sur les mœurs du clergé, en général, et des papes, en particulier !

En 1591, pendant les guerres de la Ligue, d’après Dulaure, Pierre de Brie, dit Basse-Maison, le chef des catholiques, pilla un bourg proche de Monthion et porta l’impudeur « jusqu’à faire dépouiller les femmes qui se trouvèrent alors dans Féglise » ; elles retournèrent chez elles toutes nues, mais sans avoir reçu le fouet.

Continuons le récit des exploits édifiants des croyants civils et militaires, ces fanfarons de vertu, ces « faux-monnoyeurs de dévotion », ces « mas-tu-vus » de la théomanie. Le 3 juin 1702, lors des massacres de Vauvert, les femmes furent déshabillées et fouettées, coram populo , devant le château. Au retour des Bourbons, le 16 août 1815, les momières catholiques des Yerdets, excitées par les prédications de l’Assomption, se répandirent dans les rues de Nîmes, arrêtèrent les protestantes et, après les avoir dépouillées de leurs vêtements — toujours au nom du dieu d’amour et de miséri corde — les fouettèrent avec des planches où l’on avait fixé des clous en forme de fleurs de lys et que ces mégères, en furie religieuse, appelaient les « battoires royaux ».

Jusqu’au milieu du xixe siècle, les Etats du Pape avaient encore

NDECENCES M Y S T I O U E S

recours à la flagellation, comme peine judiciaire. La signora Maria Biogi, de Cita-di-Castello, conseillait de ne pas fumer, parce que l’impôt sur le tabac rapportait gros au Saint-Père; elle fut condamnée à être mise à nu, en place publique, et à recevoir vingt coups de fouet: la sentence fut exécutée à Pérouse, le 9 juin 1831. La courtisane Isabella di Luna — nom prédestiné — fut aussi fessée en public : un des soldats la prit sur ses épaules ; un autre, mieux partagé, appliqua le châtiment, sur la bella luna.

Chez les Allemands, cette punition est encore en vigueur dans les établissements scolaires : la nature a du reste généreusement favorisé les Teutons du côté de la région, que Rabelais compare à un « magdaléon d’entraict », et désignée depuis sous le vocable de « prussien ». Quelle ample surface aux évolutions des lanières de fouet ! De même en Angleterre, la commission des écoles du gouvernement a récemment résolu dans le sens de l’aflirmative la question de la fessée pour les deux sexes : les misses seront battues par battoires féminins. « Elles s’en moquent, objecte le malicieux Grosclaude, la fessée ne peut avoir de sanction :

Ell’s n’en ont pas en Angleterre ! »

Pour en finir avec le fouet spirituel, citons encore quelques exemples de fustigations macératoires, appliquées par des religieux, in anima - — ou plutôt cor pore — vili ; combien vil ! En 1532, le Père Godin, recteur de Coïmbre, sur le point d’être chassé de la ville avec ses confrères, court « tout nu » dans les rues, un fouet à la main et se fustige en criant : « Seigneurs et vous, peuple de Coïmbre, pardonnez le scandale que vous a donné la compagnie ! » Cette amende honorable, en public, fut suivie d’une procession où les Jésuites « entièrement nus », se fustigent à l’envi et les Coïmbriens apaisés s’écrient, à leur tour : « Miséricorde! Miséricorde ! »

C’est surtout en Italie que la manie fustigatoire s’exerçait avec le plus d’ardeur. En 1671, dans un voyage à Rome, le marquis de Seignelay raconte :

J’ai vu, presque dans toutes les églises où j'ai été, des pénitens qui se fouettent jusqu’à se mettre tout en sang et d’une façon si rude, qu’on ne sauroit les regarder qu’avec peine. Ce sont la plupart du temps des personnes de qualité et surtout des Espagnols, qui font cette sorte de dévotion.

En 1730, à Naples, dans l’Église de Santa-Anna-del-Palazzo, M.

de Vougny assista à une cérémonie aussi grotesque, exécutée par le Père Cachiotti, missionnaire jésuite. Un contemporain, Marcellin Pellet, vit un Liguoriste déboutonner sa soutane, en pleine église de Villanova, et se faire fustiger, à coups de bâtons, par quatre acolytes vigoureux ; les fidèles, entraînés par son exemple, se découvraient le torse et s’administraient réciproquement la discipline. Le même Liguoriste, qui venait de prêcher sur le vol, jeta sa calotte au nez d’une grosse fille, une blanchisseuse, assise au premier rang :

« Toi, la belle, cria-t-il, fais-nous montrer tes jambes, tes épaules, voyons tes bas, voyons ta chemise; je parie que tu portes le linge qui ne t’appartient pas. '» Et les fidèles mis en joie hurlaient: « Oui, qu’elle se retrousse, qu’elle montre ses mollets; il faut voir ! » Tandis que des jeunes gens, sans respect pour le saint lieu, serrant de près la belle rousse, essayaient de retirer sa jupe, au milieu des éclats de rire.

On se serait cru au temps, de joyeuse mémoire, des libres prêcheurs.

Mais en octobre 1906, en Engadine, à Zein,à Muldein et autres villages très catholiques d’Obervaz, -nous avons mieux. Jacob Baltermi, âgé de soixante-six ans, sacristain honoraire de cette paroisse, fut mis en état d’arrestation pour avoir fouetté jusqu’au sang quantité de pénitentes de l’endroit. Il ne s’adressait, bien entendu, qu’aux croupes les mieux capitonnées et les plus affriolantes. D’après le Matin , qui raconte les frasques de ce vieil amateur de chair fraîche, il sommait telle jeune Suissesse candide de se rendre à un lieu désigné, pour y subir la flagellation, en rémission de ses péchés. Cette sommation était envoyée par lettre paraissant provenir de l’autorité ecclésiastique... On chuchotait encore bien d’autres choses; mais le monde est si méchant !

Nous en avons fini cette fois avec ces cas de folie érotico-religieuse qui sont plutôt du ressort de la médecine légale.

Le secret d’ennuyer est celui de tout dire.

Aussi bien en avons-nous dit assez — et peut-être trop — sur une pratique que le Père Debreyne qualifie d’ « indécente et dangereuse pour les mœurs » et que les horizontales et les homœopathes appliquent aux « gens affaiblis » : verges contre... impuissance; dans ces dernières années, on a publié de nombreux ouvrages qui envisagent et dévisagent cette « question » a posteriori, sous toutes ses faces, soit dit sans jeu de mots ; nous y renvoyons les curieux insatisfaits.

INDÉCENCES MYSTIQUES

IV. Cérémonies religieuses nécessitant la dénudation. — 1° Sacre. — Au sacre des rois et des reines, l'archevêque fait une onction sur la poitrine dénudée. La figure 23, empruntée au Costume et la Mode de L. Roger-Milès, nous montre la reine Jeanne de Bourbon recevant Fonction des mains de l’archevêque de Reims, Jean de Craon ; son corsage est amplement ouvert.

Au sacre de Charles X, les cardinaux de La Fare et de Clermont- Tonnerre ont défait les ouvertures de l’habillement de Sa Majesté.

Fig. 23. — Couronnement de Charles V et de Jeanne de Bourbon (XIVe siècle).

L’archevêque de Reims a procédé aux onctions saintes sur la tête, sur la poitrine, entre les deux épaules, sur l’épaule droite, sur l’épaule gauche, au pli du bras droit et au pli du bras gauche; nous préconisons. Chaque onction était accompagnée du signe de la croix et de la même prière : Ungo te inregem de oleo sanctifi cato, etc. Puis, le grand chambellan réhabilla Sa Majesté ; il lui mit sa tunique, sa dalmatique et le manteau royal ; l’archevêque fit ensuite les onctions aux paumes des mains ; les pieds sont privés de ce privilège, pourquoi pas ?

Dans l’extrême-onction — le coup du lapin donné aux moribonds (1)

(I) N’en déplaise àM. Fiessinger qui a, dit-il, été maintes fois témoin de T « action curative des derniers sacrements » (?) nous avons, au contraire, toujours constate, comme notre confrère Callamand, « que la simple venue du prêtre était souvent malfaisante ou néfaste » et nous pensons aussi qu il serait humain d épargner aux mourants la suprême angoisse de cette cérémonie. Quand M. Fiessinger en sera là.

— suivant l’ordre adopté par le rituel romain, le prêtre touchait les paupières, les oreilles, le nez, les lèvres, la poitrine, les mains et les pieds ; un distique mnémonique rappelle cet ordre liturgique :

Hinc oculos, ctures, nares, locapost labiorum Pectus, utrasque manus unguas, postremo pedesque.

L’onction sur la poitrine, considérée comme indécente, surtout pour la femme, a été supprimée dans la dernière communion et remplacée, pour l’homme, par celle des reins, le centre génésique.

Après avoir été administrée par l’abbé Olivier, de Saint-Roch, la curieuse MUe Bourgoin, en 1833, voulut se faire expliquer le frottement des saintes huiles dans le creux des mains ; elle ne demanda rien pour les pieds : la moribonde comprenait qu’on « graissait ses bottes » pour l'éternité.

2° Exorcisme. — Cette cérémonie, pour la guérison des possédés du démon, s’effectuait souvent en plongeant le malade dans une cuve d’eau bénite; c'est à une scène de ce genre que Rabelais fait assister Pantagruel, en l’île des Papefigues.

3° Baptême. — La Circoncision, chez les juives, est remplacée par un bain liturgique. C’est le baptême des temps primitifs. La piscine où s’accomplit cette cérémonie traditionnelle se trouve rue de Willehardouin. Les anti-juifs ont-ils réfléchi à cette contradiction orthodoxe : baptême? la Vierge, la mère du fondateur du Christianisme, n’en a pas reçu d’autre. De plus, Jésus ne baptisa jamais personne, pas plus que saint Paul, lequel circoncit, au contraire, son disciple Timothée !

Jusqu’au XIIe siècle (1), on donnait le baptême par immersion (2), seulement aux fêtes de Pâques et de la Pentecôte, non pas que la saison fût plus favorable aux bains froids, mais en raison des deux grands mystères célébrés ce jour-là.

il partagera certainement notre opinion, car la foi est la fille delà « frousse ». Mais la dêomanie n’a rien de commun avec l'humanité, à telle enseigne que le concile de Latran et plusieurs pontifes ont défendu aux médecins de visiter un malade qui a refusé de se confesser dans les trois premiers jours de sa maladie. Le Tal mud n’est pas moins inhumain en empêchant de faire venir un médecin Le jour du sabbat, le samedi.

(1) En Auvergne, on l’administrait encore au xvie siècle.

(2) Une secte de chrétiens, les Marconites, d’après saint Epipliane, imaginèrent le baptême post mortem. On plaçait une personne sous le lit du mort et on demandait à celui-ci s’il voulait être baptisé; le compère répondait affirmativement et le cadavre était immergé; de là l’origine des parrains.

INDÉCENCES MYSTIQUES

A cet effet, les cathédrales possédaient des piscines ou cuves baptismales, octogones, circulaires ou cruciformes.

Plusieurs de ces cuves sont parvenues jusqu’à nous ; à l’extérieur était figurée la cérémonie du baptême. Le plus curieux spécimen de ces fonts baptismaux est conservé dans l’église Saint-Barthélemi, à Liège ; cette cuve, en cuivre jaune, exécutée à Dinant, par Pierre Patras, en l’année 1112, est supportée par douze taureaux, en l’hon-

Fig. 25.

neur des douze apôtres ; le Christ est nu jusqu’aux cuisses, dans les eaux du Jourdain (1), et saint Jean-Baptiste, au lieu de verser de l'eau sur la tête, presse sur elle, pour immerger trois fois le corps.

La basilique d’Amiens possède une antique cuve, en marbre, où se pratiquait, au xne siècle, le baptême par immersion. Un bas-relief de la même église montre le baptême de la noble Attile, par saint Firmin, avec cette inscription, en caractères gothiques :

üFaustùuen. la noble attile. 3feme a^rippitt. famille enfaits.

JSaptisa avec trois fois mille. fl>our ung jour la fog confessans.

La noble Attile est plongée, nue, dans la cuve baplismale, ses mains jointes sur la poitrine, sans chercher à cacher ses seins, à l’oppose des Aphrodites païennes sortant de Fonde ; l’évêque, calme et digne

(1) Souvent le niveau s’élève pour masquer le pubis (cath. de Bamberg).

devant ce spectacle « ondoyant et divers », verse sur la tête de la catéchumène l’eau régénératrice, contenue dans une coquille : de sorte qu’elle reçoit un double baptême, par immersion et par infusion. Sur les côtés, les nouveaux convertis se dépouillent de leurs vêtements et attendent leur tour. En effet, malgré la sainteté du lieu, les néophytes étaient plongés au fond des fonts, dans un état complet de nudité ; c’est ainsi que des miniatures anciennes représentent, entre mille, l’empereur Constantin, baptisé par le pape Sylvestre, en présence de sainte Hélène, sa mère (fig. 24), et le baptême de la mère de Thomas Becket (tig. 25). A ce bain liturgique fait allusion un passage de Y Ermite, conte de La Fontaine :

Puis le galant vous la mit toute nue,

Comme s’il eût voulu la baptiser.

La XIVe des Cent nouvelles nouvelles , imitées de Boccace et attribuées à Louis XI, d’où notre immortel fabuliste a tiré son conte, dit de même :

Comme s’il la voulsist rebaptiser,

Toute nue, la fist depoiller.

Jean Chrysostôme, dans' une lettre à Innocent Ier, enjoint aux Syriennes, qui viennent recevoir le baptême, d’être nues.

D’après M. Paléologue, c’est à cause de cette nudité absolue, imposée même aux femmes, que, de tous les rites du christianisme naissant, le baptême fut le plus odieux aux païens et provoqua le plus d’accusations et de plaisanteries.

Une image, conservée dans un vieux manuscrit, nous représente saint Paul, baptisant une vierge patricienne. Sur le jeune corps sans voiles, l’Apôtre verse l’eau sainte. Cependant au dehors les païens, scandalisés, se pressent contre la porte et regardent par les fentes du bois, le mystère dont la signification spirituelle leur échappe.

Les diaconnesses assistaient les femmes et les diacres présentaient les hommes à l’évêque qui se tenait au bord de la piscine et les y plongeait, lui-même, par trois fois : au nom du Père, la première fois ; du Fils, la seconde, et du Saint-Esprit, la troisième. Ainsi fut baptisée Thaïs : « Sur l’ordre de l’évêque Vivantius, l’esclave Nitida dépouilla Thaïs de tous ses vêtements. L’enfant était nue, une amulette au cou. Le pontife la plongea trois fois dans la cuve baptismale, puis fit les onctions avec l’huile et posa un grain de sel sur...

I N D E G E N C E S MYSTIQUES

les lèvres de la catéchumène. » Au Musée de Reims, dans un tableau de haute allure et d’une heureuse composition, J. Rigo, en 1859, a représenté le Baptême de Cio tilde y Cio ois et ses soldats , après Tolbiac, tous frétillant dans la même piscine ; réservant cependant un côté du vivier aux femmes (fig. 26) et l’autre aux hommes, mais sans rideau ni cloison de séparation. La belle néophyte Florippe fut

baptisée devant Charlemagne, qui avait pris grand plaisir à la considérer dans la cuve de marbre.

Car avoit plus blance que n’est flour en esté.

Petites mameletes. le corps grant et plané1.

Un manuscrit du xve siècle, du roman de Renaud de Montauban, l’un des quatre fils d’Aimon, prince des Ardennes, contemporain de Charlemagne, contient une vignette, attribuée à Jean Eyck, qui représente le baptême de Durandart, des quatre rois Gloriant, Mandaquin, Drogues et Aquilant et de la noble damoiselle Englantine, « adonques furent belles cuves et aultres beaux verseaulx et nets appointies »; la jouvencelle, en costume sommaire, sourit aux cinq baigneurs.

Sait-on à quelle circonstance bizarre, Constantin Y doit le nom

(1) Cf. Les Vestales de l’Église.

de Copronyme , qui lui fut donné par* Germain, chef du clergé de Constantinople ? Pendant la cérémonie du baptême par immersion, en 741,1e pauvre enfant, intimidé, s’oublia et eut une fuite intestinale qui souilla l’eau régénératrice. « L’irascible prélat prétendit que la religion était outragée par le jeune prince ; il le retira brutalement des fonts baptismaux, lui donna son surnom ignominieux, qui signifie souillure ; prédit qu’il serait le précurseur de l’Antéchrist et qu’il troublerait la paix de l’Eglise, comme il avait troublé les eaux du baptême ». Tout cela pour une émotion inséparable d’un premier début !

L’Eglise d’Orient a conservé le baptême par immersion, où le néophyte se dépouille de son dernier vêtement ; il peut se pratiquer à domicile : ainsi, une comtesse, qui devait épouser l’héritier d’une des plus anciennes familles des îles Ioniennes, embrassa — avant son époux — la religion grecque et se fit baptiser... dans sa baignoire. Les popes de l’Eglise russe confessent aussi à domicile ; mais y donnent-ils l’immersion du baptême ? A titre de curiosité, nous reproduisons une lettre versifiée, adressée au comte Strogonoff, seigneur russe, sur le baptême de sa fille, au xvme siècle:

Le Baptême a la Grecque

Oui, vous baptisez mieux que nous,

Cher Comte, il faut que j’en convienne :

Le Diable est mieux, chassé par vous Que dans notre Église Romaine.

Que peuvent quelques gouttes d’eau Contre la tache originelle ?

Chez nous à peine elle ruisselle,

Vous y plongez l'enfant nouveau :

Voilà, Comte, ce qui s’appelle Envoyer le Diable à vau-l’eau.

Quand Pierre, dans son eau lustrale Trempant son triste goupillon,

Croyoit, par son aspersion,

Donner la grâce baptismale A mainte et mainte Nation,

A coup sûr plus d’un Néophite Dût, échappant à l’eau bénite,

Garder sa tache et son Démon.

Jean Baptiste était bien plus sage,

Il conduisoit dans le Jourdain Hommes et femmes de tout âge,

Accompagnés de leur parrain.

Là baignant ses catéchumènes

N D E G E N C E S MYSTIQUES

Et par-dessus et par-dessous.

Les Diables, comme des hiboux,

De leurs corps sortoient par douzaines,

Et s’échappoient par tous les bouts.

H n'est point d’esprit plus rebelle Que celui qui se fit serpent Pour tenter la femme d’Adam.

Eve, sans doute, était très-belle :

Lucifer en fut plus ardent Pour se bien cantonner chez elle.

Depuis toute beauté femelle

N’a point dans son corps de parcelle

Où ne se loge le méchant.

Joli minois, taille élégante,

Pieds délicats et faits au tour,

Tettins arrondis par l’amour.

Bras potelés, bouche charmante,

Par-dessus tout, un œil fripon,

Tous ces appas ont leur démon.

Lisez Bougens 1 sur ce chapitre,

Et vous plaindrez à juste titre Notre souci, notre embarras,

Quand d’une immonde fourmilière Nous voulons purger tant d’appas Par notre Baptême ordinaire :

Il faut le vôtre en ce cas-là ;

Surtout pour fille de Comtesse,

Qui dans quinze ans nous offrira L’esprit, la grâce enchanteresse De la Maman qui la forma.

Je ne dis rien de son Papa,

Que le plus mince éloge blesse.

Mais pourtant, si je connaissois Quelque mot qui rimât en Ecque,

Sans le flatter, je m'écrie rois :

Vive le Baptême à la Grecque !

Le baptême des Mormons, comme le montre la figure 27, d’apres le Tour du monde , se donne dans une nudité complète ; il en est de

(1) Le père Bougens, Jésuite, est l’auteur d’un' petitTraité Sur l'âme des bêtes et sur celle des femmes , qu'il prétend animées par des Démons. L’ « enfant malade », 1’ « éternelle blessée »,le « monstre féminin » a toujours eu mauvaise presse délicate :. « doublions pas, écrit saint Paul, que la femme a perdu l'humanité ! » « La femme, avance d’autre part saint Basile, est un laboratoire de douleurs » : etc. Ces objurgations concordent avec le vers d'Homère qu'Auguste se plaisait à citer :

Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants !

même du baptême du feu purificateur, chez les Gaures (1). Mais la liturgie baptismale fut modifiée chez les Mormons : « cette sorte de conseil de révision, dit Henri Rochefort, mettait la pudeur des femmes à une telle épreuve que la propagation de la foi finissait par en souffrir ». On a pris le parti de revêtir l’initié d’une robe blanche, « à la fois s}rmbole de candeur et costume de bain. »

4° Baptême du sang. — Madagascar possède une coutume particulière, appelée le fattidrah ou alliance du sang ; c’est une sorte de contrat entre deux personnes qui s’engagent à se venir en aide en toute circonstance et à rester frères du sang. Marius Cazeneuve qui prit cet engagement avec la reine Ranavalo Manjaka, en 1886, donne tous les détails de cette cérémonie religieuse : un prêtre, armé d’une longue épine d’acacia, fait découvrir la poitrine des contractants et enfonce la pointe sous la mamelle gauche, jusqu’à l’apparition du sang, qu’il recueille et mélange dans un verre de corne.

Y. — Superstitions. — 1° Pour obtenir la pluie. — Les Gaulois recherchaient une herbe, appelée balisa , consacrée à Apollon belinuncia. On en opérait la cueillette, avec certaines cérémonies rituelles : les femmes choisissaient une jeune vierge qui marchait, complètement nue, en tête du cortège.

2° Le jugement de Dieu. — Dans l’épreuve de l’eau froide, pour découvrir la sorcellerie, la magie ou le maléfice, on dépouillait l’accusé de ses vêtements, puis on lui attachait la main droite au pied gauche et la main gauche au pied droit. Ainsi ficelé, on le jetait à l’eau : s’il enfonçait, ce qui était la règle, il était absout ; s’il surnageait, il était déclaré sorcier et puni de mort. C’était, en réalité, une épreuve de douceur.

3° Le jeûne obligatoire du nouveau-né. — Un pieux préjugé défend à la mère de donner le sein ou même un baiser à son enfant, avant que les eaux baptismales l’aient régénéré, car jusque là il est « entaché du péché originel et sous le pouvoir du diable ». Les sages-

(1) Les sectes des Séleuciens et des flerminiens baptisaient en appliquant un fer rouge à la peau du catéchumène, parce que, d’après saint Luc, saint Jean-Baptiste aurait dit : « Je baptise par l’eau, mais celui qui viendra après moi baptisera par le feu ».

NDKCENCES MYSTIQUES

femmes ou les gardes ne manquent jamais de dire à la mère, en ramenant le bébé de l’église : « Madame, vous nous avez donné un païen et nous vous rapportons un chrétien ». Si la mère doit le nourrir, nos bonnes commères ajoutent: « Vous pouvez lui donner le sein ». Si non : « Voulez- vous l’embrasser, Madame? » On prive ainsi l’enfant du lait de sa mère, un jour ou deux, et tout cela pour laver l’innocent d’une faute qu’il n’a pas commise (1). Bel exemple de mansuétude chrétienne ! Les Juifs, non moins injustes, mais plus logiques, font subir à l’enfant la peine du talion et le punissent par où Adam a péché, en lui enlevant l’anneau nuptial, que Ricord appelait symboliquement la couronne d’épine.

4° La fontaine sacrée, contre les rhumatismes. — Près de Plouegat, la chapelle de Saint- Laurent- du-Pouldour, c’est-à-dire « de la fontaine », est le but d’un pèlerinage annuel, dans la nuit du 9 au 10 août. Une foule de dévots rhumatisants, raconte M. Pol de Courcy, après avoir fait, à genoux, le tour du cimetière, passent dans le four pratiqué sous l’autel de Saint-Laurent, puis :

Se dépouillent complément de leurs vêtements et se plongent à l’envi dans une fontaine construite en forme de niche, avec un siège en pierre pour asseoir les baigneurs. L’eau de source, s’échappant avec abondance par un canal supérieur, pour retomber dans le bassin de la fontaine, jaillit en cascade sur leur tête, et chaque baigneur, avant de céder la place à un autre, prononce ces paroles sacramentelles : « Sant Lorans hon préservo hay a lamo diganéomp ar boan izili. » (Que saint Laurent nous préserve et nous guérisse des rhumatismes.)

La vertu de ces ablutions est, comme nous l’avons vu, de préserver ou de guérir des rhumatismes; quelques-uns des pèlerins, moins fervents et plus frileux, se font remplacer par des mendiants qui s’offrent, moyennant une légère rétribution, à recevoir coup sur coup plusieurs douches pour le compte d’autrui.

...Quand le soleil se lève, les femmes, qui n’avaient pas encore paru, remplacent les hommes à la fontaine ; seulement leur costume est moins léger que celui de ces derniers ; elles passent derrière une haie pour quitter la chemise, qu’elles y reprennent ensuite ; mais elles conservent leur jupe et les cheveux épars, la gorge couverte d’un mouchoir sous lequel personne ne songe à jeter des regards indiscrets, elles viennent à leur tour courber la tète sous les flots de l’eau lustrale.

(1) « Oui, dit Bossuet, pour ce péché, le diable pénètre jusqu’au ventre de nos mères, et là, tout impuissants que nous sommes, il nous rend ennemis de Dieu ». Et c’est un « aigle » qui débite pareilles billevesées !

5° La glissade fécondante. — Voici un épisode de Tunisie qu' Alexandre Dumas père raconte, dans le Véloce , avec sa verve coutumière. Le marabout de Sidi-Fathallah (Dieu ouvre les portes du bonheur) a la spécialité de rendre fécondes les femmes stériles. Pour obtenir cette grâce de Mahomet, elles se laissent glisser, vingtcinq fois,* du haut d’un rocher de soixante-pieds de haut : cinq fois sur le ventre, cinq fois sur le dos, cinq fois sur le côté gauche, cinq fois sur le côté droit, enfin cinq fois la tête en bas, avec les vêtements sur le chef. Puis les glisseuses passent une heure en prière... avec le marabout et, si elles sont jeunes et jolies, il est rare que le charme ne soit pas rompu et qu'elles ne rentrent pas chez elles enceintes ».

En Egypte, les épouses infécondes vont à Tentah et se donnent aux magnoûns. Mme Olympe Audouard a vu au Caire plusieurs de ces déments érotico-mystiques et a constaté leur succès auprès des femmes qui les entourent et recherchent leur faveur. « Toutes sont prêtes et jalousent celle qui est choisie. Cet accouplement monstrueux se passe en plein air. La police ne dit rien et, ce qui est pire, le mari non plus. »

Il y a aussi dans l’Inde des fakirs qui reçoivent maintes caresses de la gent féminine en quête de maternité. Une gravure de Picard, Mœurs et Usages , représente un de ces heureux mortels, debout, tout nu et à l’écart, ayant à ses pieds une fidèle agenouillée qui lui lèche, avec une impudeur inouïe, ce que les conservateurs des musées recouvrent d’une feuille de vigne.

6° Contre la stérilité. — D’après les Siestes d Afrique , du docteur P. Vigné d’Octon, les prêtres d’Ifa, pour remédier à la stérilité, oignent d'huile de palme la poitrine des femmes Sousous et versent le sang des poules noires sur leur tête ; ceux du temple d'Elegbar recommandent de se frotter les seins avec du lait de chèvre et de garder, pendant un mois, une peau de serpent autour des reins. Chez la même peuplade, le cortège de la célébration de la fête de Nianghi, dieu de la fécondité, qui menace le ciel de son phallus provocant, est formé en tête, par les vierges de la tribu, « au buste nu, aux seins rigides caressés par la lune », et, en queue, par le troupeau désolé des femmes infécondes, portant entre leurs mamelles inutiles, deux rangs de cauris, des plumes de flamants et des poils de bêtes immondes « témoignages de leur stérilité et du mépris de la tribu. » Elles implorent Oghe, mère d’Edoun, patron des nouveau-nés :

INDECENCES MYSTIQUES

Pourquoi rougir nos pagnes tous les mois, puisque ta main serre nos flancs et les rend inféconds ?

Pourquoi nous avoir donné des mamelles, si des mains d’enfants ne doivent jamais les caresser ?

Chez les Ballantes, d'après le même auteur, la femme qui allaite se rend Obbat-Ala favorable, en prononçant, chaque fois que son enfant prend le sein, la formule sacrée :

Que Dada, patron des nouveau-nés, fasse dans tes entrailles couler mon lait plus rouge que du sang.

7° Cérémonie du feu sacré à Jérusalem. — Nous empruntons à Robert de Fiers quelques détails sur celte cérémonie grecque, qui a lieu le samedi-saint à l'église du Saint-Sacrement; ils viennent grossir le dossier de la folie religieuse.

...Une lucarne creusée dans le mur sert, le jour du samedi-saint, à la cérémonie grecque du feu sacré. Le patriarche, « l’évêque du feu » s’enferme à l’intérieur du Saint-Sépulcre, et supplie Dieu de faire descendre Le feu sacré sur la terre. De tous les coins de l’Orient, les Grecs affluent vers Jérusalem pour assister à la sainte cérémonie ; l’église se remplit de fanatiques, hommes et femmes plusieurs jours à l’avance, ils s’installent dans le saint lieu avec leurs provisions. Lorsqu’approche le moment ou le feu doit descendre sur la terre, les soldats turcs, armés de sabres et de fusils, forment une haie pour prévenir tout désordre ; mais c’est souvent en vain ; l’agitation grandit, chacun veut être proche de la lucarne, objet de l’attention générale, et allumer le premier un cierge à la flamme sacrée. Les chevaux encombrent les abords de l’Eglise tout sellés, attendant leurs cavaliers qui doivent rapporter dans les villages une parcelle du feu Divin. Soudain la lucarne s’éclaire et un falot apparaît, que tient le facétieux patriarche ; c’est alors du délire, de la frénésie. On s’écrase, on se bouscule ; des femmes arrachent leurs corsages et se bnllent le sein , en hurlant qu’elles ne sentent rien ; les barbes des vieillards flambent comme paille. Le feu se propage, éclairant les visages de ces possédés, dont quelques-uns sont venus des bords de la mer Noire où, dès leur retour, ils permettront à leurs coreligionnaires, moyennant un bon prix, d’allumer un cierge au feu qu’ils auront rapporté.

En 1833, 300 personnes périrent étouffées. Ces horribles saturnales tendent à disparaître ; mais la cérémonie subsiste quand même, et est encore, chaque année, une cause de -désordre.

8° Les sacrifices au bord de la mer, à Alger. — Le D1 Prosper Viro, dans une narration versifiée d’un Voyage en Algérie (1845) ,

décrit ainsi une cérémonie de purification en plein air : la prêtresse, une vieille et sale négresse, prend des mains d’une jeune juive, en déshabillé, sa cassolette remplie de poudres odorantes et tourne autour d’elle pour l’encenser :

Et la prêtresse soulevant Sa cassolette parfumée,

Du nuage de sa fumée,

Et par derrière et par devant,

Entoure la Juive embaumée.

Celle-ci même en ce moment,

Ouvrant son corsage et ses manches,

Expose au feu dévotement

Son sein, ses deux bras et ses hanches ;

Et qui plus est, les yeux baissés,

Rougissant, pourquoi | je ne sais,

Jusque sous sa robe réclame L’encens que dégage la flamme.

9° La poche sur la poitrine. — C’est un usage biblique, conservé en Orient, sur lequel le R. P. Jullien nous donne les détails suivants. Les robes de cotonnade bleue des Bédouines sont beaucoup plus longues que la hauteur du corps; l’excès de longueur retombe au-dessus de la ceinture et forme sur la poitrine une grande poche où les Bédouines mettent de tout, même la mesure de grain qu’elles ont reçue pour le salaire de la journée. En les voyant ainsi chargées, elles font penser aux paroles du Sauveur : « Donnez et vous recevrez : c’est une mesure bonne, serrée, tassée et comble qu’on mettra dans votre sein. » (Luc YI, 38).

Les hommes aussi, en Orient, mettent bien des choses au-dessus de la ceinture, entre leur poitrine et leur robe de couleur ou kombase. De là ce geste, si commun chez les Orientaux, de saisir leur vêtement sur la poitrine entre le pouce et l’index de chaque main et de le secouer pour dire: « Je n’ai rien, tu le vois. » Ou bien: « Je ne suis pour rien dans l’affaire dont tu parles ; elle ne me concerne pas. »

Au xme siècle, l’abbesse sainte Claire d’ Assise, en Ombrie, comptait ses péchés avec de petites pierres qu’elle jetait dans son sein virginal, suivant un pieux 'usage que l’Occident tenait des premiers solitaires de l’Orient. Les jours où elle avait beaucoup péché, ces cailloux jouaient le rôle de postiches et exagéraient le volume et la fermeté des protubérances naturelles, de telle sorte que l’abbesse

N D É C E N C E S MYSTIQUES

eût pu dire avec fierté, comme plus tard la chanson : « C’est pas d’là chair ça, c’est du marbre ! »

10° L’Ourson sacré. — Chez les Aïnos, race en train de disparaître et dont les derniers représentants, au nombre de trois mille, habitent la grande île de Yeso, au Nord du Japon, l’ours est un animal sacré, sans doute à cause d’une vieille légende qui donne à ce peuple une origine animale: la fille exilée d’un Empereur du Japon, se serait accouplée avec un ours.

Depuis les temps les plus reculés, l’ours est élevé par les femmes et nourri à la mamelle par les nourrices sacrées. L’ourson est enfermé dans une cage à claire-voie, suspendue sur pilotis, et les femmes Aïnos viennent lui donner le sein jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour manger de la viande ; si l’on tardait trop à changer son régime, il dévorerait contenant et contenu (1). Plus tard, on le tue en grande pompe, et ce sacrifice est le signal d’une fête générale dans tout le village. Beaucoup de voyageurs anglais ont noté ce détail curieux. — « J’ai vu moi-même, nous dit le Dr Michaut, de qui nous tenons ces renseignements, en 1892, ces oursons vénérés, enfermés dans des cages, à l’entrée des villages d’Aïnos ». Chacune y met du sein, dirait Calino.

11° Une succursale de Lourdes au Japon. — Pèlerins et pèlerines qui célèbrent le culte du Dieu de la force, dans les montagnes, à l’est de Matsumota, se tiennent debout sous la nappe d’eau de la cascade, dans le plus simple appareil : c’est un peu le costume national japonais. « Les bras levés vers la chute d’eau, ajoute l’abbé G. Bruley des Varennes, témoin de cette scène paradisiaque, ils invoquaient le dieu, criant à tue-tête, soutenus et renforcés par des bonzes qui hurlaient plus haut encore ».

YI. — Supplices religieux. — 1° Mutilations volontaires delà région pectorale. — Le délire mystique, qui commence à l’extase de la prière — folie douce — pour aboutir aux autodafés et aux massacres — folie furieuse — en passant par l’intermédiaire des austérités, macérations, jeûnes, infligés par esprit de pénitence, et le martyre enduré pour la foi, pousse de pieux délirants à se retrancher certaines parlies du corps. Les prêtres de Cybèle et d’Artémise étaient assu-

(1) Le mot Japonais lihi-tihi, qui veut dire mamelle., signifie aussi lait.

les seins a l’église

jetis au célibat, comme ceux dü culte catholique, mais, pour être plus certains de résister aux tentations de la chair, ils supprimaient les organes de la virilité, à l’exemple d’Origène, qui prit à la lettre ce conseil de l’Evangile : « Faites-vous eunuque pour mériter le royaume des cieux ». A Ephèse, les prêtres des déesses de la Fécondité — aux multiples mamelles — se vouaient à la stérilité ; c’était peu conforme à l’esprit de leur sacerdoce. La même critique ne s’adresset-elle pas à ceux qui proclament le Créscite et Multiplicamini , mais prêchent si peu d’exemple, à part les rabbins, les popes et les pasteurs protestants qui rendent hommage aux vues du Créateur.

On ignore généralement pourquoi Léon III a introduit l’usage de faire baiser ses pieds à la place des mains ; le cardinal Baronius va nous l’apprendre : « c'est que, affirme le prélat, le pape ressentit, un jour, des sensations charnelles, sous l’impression des lèvres d’une dame romaine... Rare exemple d’humilité chrétienne, ajoute-t-il, et moyen excellent de prévenir les mouvements de la concupiscence, sans avoir besoin de recourir à la mutilation recommandée par Origène ». Depuis que l’on n’élève au pontificat que des cardinaux sexagénaires, ce danger n’existe plus : d’ailleurs un simple salut ne seraitil pas plus digne ?

Sainte Oliva, vierge et martyre du XIe siècle, pour vaincre les suggestions libidineuses du démon, employait un procédé plus radical : elle s’enfonçait des griffes de fer dans la poitrine ; il est vrai qu’elle avait contre elle l’ardeur de la jeunesse et de son tempérament.

Marie l’Egyptienne, l’émule de la Madeleine repentie, après une vie de débauche, se retira dans les solitudes du Jourdain, où elle vécut avec les trois pains de la légende, imitant la frugalité du dromadaire qui, dit-on, « vit une année entière, dans le désert, avec une boulette de pain dans le derrière ». Comme dans sa prime jeunesse, elle se passa de vêtements (I) ; elle n’avait que sa chevelure pour couvrir sa nudité, ce qui n’empêcha pas l’ermite Zozine de lui porter des consolations et la sainte communion. A la mort de cette détraquée, le saint homme fut surpris de lire sur sa poitrine le nom de Marie ; quoi d’étonnant, au pays où les femmes ont le corps couvert de tatouages ? Les annales hagiographiques abusent quelque peu de

(1) Sainte Théoctiste resta aussi cinq ans, dans une masure, saris le moindre vêtement. Le beau mérite! N’est-ce pas aussi la tenue de rigueur des recluses profanes de nos maisons closes ? Celles à qui l’on disait, du temps des croisades :

Vos estes de l'abbaie Des s’offre à tous.

INDÉCENCES MYSTIQUES

ces stigmates. A la naissance de saint Roch, en 1296, sa mère, Libéra, remarqua, entre les deux seins de son nouveau-né, une petite croix rouge; « le jugeant consacré à Dieu par ce signe extraordinaire, dit A. Michiels, elle prit un soin tout particulier à son éducation ». A quoi tient la destinée! A un vulgaire nœvus pris pour « un signe extraordinaire » !

Madame de Chantal, « l’épouse spirituelle de saint François de Sales, se tatoua le sein du nom de Jésus » (Michelet). D’habitude, c’est le nom de l’objet aimé que l’on fait graver sur sa peau. Elle choisit, paraît-il, le sein gauche, voisin du cœur, et se servit d’un fer rouge. Une autre hystérique est la créatrice du Sacré-Cœur, Marguerite — et non Marie — Alacoque, religieuse Visitandine, morte le 17 octobre 1690, au couvent de Paray-le-Monial ; elle s’était éprise directement de Jésus que, dans ses hallucinations, elle croyait voir sous toutes ses formes et « qui se montrait avec elle d’une familiarité plus qu’étrange » : un jour, durant un accès plus violent que les autres, elle saisit un canif et se grava aussi sur le sein, comme une vulgaire amoureuse sur le tronc d’un arbre, le nom du bien aimé.

Au XVIF siècle, raconte J. J. Bouchard, à Naples, lors de la procession des Battenti , ces fervents se fouettaient le milieu du dos :

Où leur aube est trouée tout exprez, sur la chair nue, avec .de grosses poignées de cordelettes, munies au bout de petites pointes de fer qui entrent dans la peau et font couler le sang ; ils redoubloient en passant devant quelque dame favorite... Il y en avoit mesme qui, avec certains morceaux de liège pleins de piquants se battoient les mamelles jusques en faire pisser le sang ; on y voit aussi quelques femmes.

D’après B. Saint-Edme, en 1731, quelques convulsionnaires, sur le tombeau du diacre Paris, dont nous avons déjà parlé, variaient leurs plaisirs et joignaient aux contorsions monotones de ce pèlerinage, des distractions plus délicates. Par exemple, des jeunes filles se faisaient tordre les mamelles avec des pinces en fer, jusqu’au point de fausser les branches de cet instrument.

Il a déjà été question de la secte russe des Skopski (1) qui, par ascétisme, se mutilent les seins, pour enlever à la femme l’un de ses attraits les plus puissants et éloigner de l’homme la tentation de la chair.

Les Brahmes de l’Inde, adorateurs de Vichnou, se font tatouer sur

( 1 ) Aneccl. hist., fig. 9, 10 et H.

LES SEINS A i/ ÉGLISE

le front et sur la poitrine (fig\ 28) le nahman , emblème hiéroglyphique de sa religion. C’est une sorte detrident dont la ligne médiane est rouge et représente le flux menstruel; les lignes latérales sont d’un gris cendré et figurent la semence virile.

A Téhéran, pour exciter la compassion des croyants, au moment des fêtes religieuses du moharem, durant le premier mois de l’année musulmane, les Derviches martyrs se labourent la poitrine de plaies, avec

Fig. 28.

Fig. 29. — Dessin de B. Yereschaguine, d’après le Tour du Monde et les Beaux-Arts illustrés.

le fer et le feu, à la grande gloire d’Allah, dont Mahomet est le prophète.

Il y a même, assure Racinet, à qui nous empruntons ces détails et ces figures, des raffinés qui, à l’exemple des balafrés du Caucase, (fîg. 50) s’enfoncent dans la poitrine, par des crochets en fer, un certain nombre de chaînettes auxquelles sont suspend us de petits miroirs. Ces fanatiques font de leur poitrine une devanture de quincaillerie, à la façon de nos belles impures qui transforment la leur en vitrine de joaillerie, mais sans endommager la peau, leur gagne-pain.

Le chef des derviches, de l’ordre fondé par Saad-Eddin, un santon très pieux et faiseur de miracles, s’avance solennellement à cheval sur un sentier humain, composé de fanatiques couchés à plat ventre,

INDECENCES MYSTIQUES

côte à côte. Sur le parcours de cette singulière cavalcade, à laquelle a assisté Maxime du Camp, hurlent et gesticulent une foule d’hallucinés dont quelques-uns se sont passé, dans les muscles pectoraux ou dans les lèvres, des broches de fer, alourdies d’une orange aux deux extrémités.

Basile Vereschaguine, le célèbre peintre russe, a étudié au crayon et à la plume les balafrés de Schoucha (Perse), qui marchent, la peau tailladée, la figure couverte d’un masque de sang coagulé par le soleil (fig. 29), avec des chaînes et des poignards passés dans leur peau saignante, tandis que le peuple, devant cette procession sanglante, en commémoration de martyrs célèbres, s’écrie : «Voici les justes ! » Ne ferait-il pas mieux de clamer : « Voici les fous ! » L’aliénation mentale sévit aux quatre points cardinaux de toutes les religions : rappelons seulement les momeries et les supplices des néophytes de la Colombie et du Haut Missouri (1).

Parmi les suppliciés volontaires, par esprit de pénitence, saint Macaire a droit à une mention plus qu’honorable. Ce religieux, écrit le P. Caussin, dans la Cour sainte , « pour avoir tué un moucheron qui le piquait, comme s’il eust commis un grand acte d’impatience, s’en alla six mois durant exposer son corps tout nud à toutes les mouches et mouscherons du désert, pour se venger de soy-même ». D’après la Légende dorée , la bestiole sacrifiée était une puce et il se pourrait que Molière ait fait allusion à cet incident, quand Orgon raconte que Tartufe se vint accuser

D’avoir pris une puce en faisant sa prière

Et de l’avoir tuée avec trop de colère.

2°Martyrs chrétiens. — A. Exposition publique. — A l’exception de la décapitation simple, qui pouvait être regardée comme une faveur, tous les autres supplices étaient généralement très compliqués et se prolongeaient jusqu’à ce que mort s’ensuive: ils nécessitaient l’exposition en public, dans une nudité complète. Nous choisirons, dans le martyrologue des saints, les cas où les mamelles étaient dénudées ou arrachées, et ils sont nombreux si l’on en juge par la variété des supplices infligés à Dix mille chrétiens, en Perse , sous le roi Sapor, etqu’Albert Diirer a consignées, en grande partie, dans sa fameuse toile du musée de Vienne. Quant à la tradition des

(L) Les Seins clans V Histoire, fig. 12.

Onze mille cierges , dont les reliques sont conservées dans une chapelle particulière, à Cologne, on l'attribue à la fausse interprétation d’une inscription ainsi conçue: XIMV, c’est-à-dire nndecim martyres virgines , onze vierges martyres et non nndecim millia virgines.

Un supplice inoral, fréquent chez les Romains, était l'exposition

Fig. 30.

Fig. 31. — Sainte Agnès. Motif central du tableau de G. Ferrier.

des victimes dans un mauvais lieu. Au IIe siècle, sainte Lucie y fut attachée avec des cordes. Irène, en 304, refusa de manger de la chair offerte aux idoles ; le juge la fit dépouiller de ses vêtements et ordonna au bourreau de la déflorer, en sa présence ; après quoi, elle fut livrée pendant un mois aux habitués d’une maison de débauche. « Et cependant, ajoute le pieux légendaire, elle^ne cessa point d’être

NDÉCENCES MYSTIQUES

vierge, car un ange s’était prostitué à sa place et l’avait rendue invisible ! » Sainte Agnès, vers la même époque, sur l’ordre du préfet de Rome, Symphronius, fut exposée au lupanar ; mais sa vertu ne courut aucun danger : un homme leva les mains sur la jeune vierge et l’imprudent fut aussitôt frappé de mort. Elle invoqua le Christ qui fit croître soudain sa chevelure, devenue un « vêtement de miséricorde. »

Une autre version veut qu’un ange la couvrit d’une draperie. A l’emplacement de l’église Sainte-Agnès, àRome, sur la place Navone, on voit un bas-relief de l’Algardi qui représente l’accroissement subit des cheveux.

La créature est nue comme la main ; c’est une jeune fille de quatorze à quinze ans, avec de longs cheveux, de petits seins naissants, tout un corps plein de morbidezza et très palpable qui est conduite au lieu de prostitution par un grand coquin de houzard. Ce n’est point du marbre mais de la chair molle et flexible sous les doigts i.

Ce sujet a été traité magistralement par G. Ferrier (fig. 31). Le martyre de cette sainte, qui finit par être égorgée, est une des plus belles pages du Dominiquin, au musée de Bologne. « On se sent frémir, écrit Paul de Musset, en voyant le geste furieux de ce bourreau qui enfonce le poignard dans le sein virginal d’une enfant de seize ans ! » Notons le rôle protecteur joué par le système pileux ; nous le retrouvons chez sainte Wildegeforthe, à qui une longue barbe poussa incontinent et contribua à la conservation de sa virginité.

La Légende dorée — oh combien ! — par Jacques de Yoragine, archevêque de Gênes, raconte que sainte Perpétue, toute nue, aux prises avec un polisson, devint tout à coup un homme vigoureux et terrassa son audacieux adversaire.

Enfin, en 310, la vierge Théodora fut condamnée par le juge Proculus à la même peine infamante. Un jeune seigneur d’Alexandrie, Didyme, à la vue de sa beauté, acheta au bourreau le privilège de la posséder le premier ; mais à peine eût-il assouvi sa passion, qu’il se sentit pris de remords; il se jeta à genoux, demanda pardon de sa faute, puis il obligea Théodora à prendre ses habits pour s’évader.

Elle était à peine sortie du lieu infâme, qu’un soldat ivre entra dans la chambre où Didyme était resté. Dans sa surprise mêlée d’effroi, celui-ci appela ses camarades, qui attendaient dans une pièce voisine. « Accourez,

(t) P. de Musset, Voyage en Italie.

vous autres, et regardez, balbutia-t-il, j’avais bien ouï dire que Jésus- Christ changeait l’eau en vin; mais non qu’il changeait les filles en garçons. » Proculus, instruit de cette singulière circonstance, se fit amener Didyme, reconnut la supercherie et donna l’ordre de trancher la tête au coupable. Théodora accourut alors pour sauver son généreux protecteur. « J’ai consenti à fuir l’infamie, lui dit-elle, mais je ne souffrirai pas que votre dévouement aille plus loin et que vous périssiez à ma place. »

Pour les mettre d’accord, le juge fit décapiter Théodora et le jeune godelureau.

Fig. 32. Fig. 32 bis. — Fragment du Martyre de

saint Pierre, par Michel-Ange, (Chapelle Pauline) .

Des chrétiens eurent aussi à subir la même infamie: saint Philippe de Néri, par exemple, fut conduit dans un lupanar, où il résista aux agaceries de celles

Qui font passer la rue au travers de leur lit,

supporta leurs railleries et se laissa battre de verges par elles.

Le supplice de la croix était très répandu chez les Israélites. Samuel, par zèle religieux, avait ordonné un massacre chez les Gabaonites : en expiation, ils obtinrent, rapporte le second livre de Saül, qu’on leur livrât sept jeunes gens de la descendance de Saül et les mirent en croix, à l'époque de la moisson. Respha, la mère de deux des victimes expiatoires, veilla sur leurs cadavres : « elle ne souffrait point qu’aucun oiseau des cieux se posât sur eux, de jour, ni aucune bête

INDECENCES MYSTIQUES

des champs, la nuit ». Georges Becker, au Salon de 1875, a fixé sur la toile cet épisode dramatique.

Les Romains réservaient ce supplice aux esclaves et aux voleurs ; c'est par dérision qu’ils l’infligeaient aux premiers’ chrétiens, et lorsque les condamnés étaient livrés aux bêtes dans l’amphithéâtre, « on corsait le spectacle en en crucifiant un certain nombre qui, rangés autour de l’arêne et le corps' enduit de poix, brûlaient comme de gigantesques torches vivantes ». Les femmes étaient aussi crucifiées : sainte Maure en est un exemple ; elle resta neuf jours attachée à la croix dans une nudité complète. La figure 32 représente le supplice d’une jeune chrétienne, sainte Bénédicte, que nous avons cherchée en vain dans le Martyrologue. Voici les paroles qui lui sont prêtées, en réponse, sans doute, aux propositions honnêtes ou non, d’un proconsul païen épris de ses charmes : « Este procul thalami\ procul hinc absiste Dione : Crux mihi Amiclœs charior ilia toro ». (Hymen, loin d’ici, loin d’ici Dione (1). Cette croix m'est plus chère que le lit d’Amyclées) (2) .

Parmi les martyres chrétiennes qui subirent la honte de l’exposition, citons encore celles que Néron, renouvelant le supplice de Dircé, fit attacher, nues, à des taureaux furieux. Aqujari, au Salon de 1903, a représenté, dans un tableau sensationnel, la chrétienne Lygia, de Quo Vadis, liée sur un auroch. Sainte Thècle, au premier siècle de notre ère, est exposée, sans vêtements, dans F amphithéâtre, au milieu délions et de tigres qui se couchent à ses pieds et les lui lèchent; mise ensuite au bûcher, les flammes aussi se contentent de la lécher sans la brûler. On prête à Trajan une atrocité excessive : dans une baignoire en marbre, contenant cinq chrétiennes nues, il fit couler de l’étain et du plomb en fusion, pour en faire des statues destinées à l’ornement des bains. En 204, saintes Perpétue et Félicité sont dépouillées de leurs vêtements, au milieu du cirque, et exposées dans un filet. « Les spectateurs, dit Gibbon, protestèrent contre cette infamie et les bourreaux furent obligés de donner une robe aux deux chrétiennes ». Une vache furieuse s'élança sur Perpétue qu’elle piétina et la sainte rapprocha avec décence les fragments de sa robe déchirée. Notons deux particularités curieuses : Vibia Perpétue, au moment de son incarcération, nourrissait à la mamelle son premier enfant ; on

(1) Mère de Vénus, quelquefois Vénus elle-même.

(2) Ville de Laconie — également ville du Latium — patrie des Dioscures, Castor et Pollux.

le lui retira; « mais Dieu permit que l’enfant ne demandât plus à téter et que le lait de la mère ne l’incommodât point ». Quant à Félicité, étant alors enceinte de sept mois, elle craignait de n’être pas conduite au supplice, parce qu’il n’était pas permis d’exécuter les femmes sur le point d’être mères; ses compagnons joignirent leurs prières à celles de la sainte, pour obtenir de Dieu que la palme du martyre ne lui fut pas ravie et, soudain, Félicité fut prise des douleurs de l’accouchement.

Sainte Degna Mérita, au IVe siècle, à Brixia, en Lombardie, servante de sainte Afre, eut le corps labouré par les dents d’un peigne de fer, puis brûlé avec des torches. Saintes Ménodora, Métrodora et Nymphodora sont étendues à terre, nues jusqu’à la taille, et périssent sous les verges. A la même époque, sainte Cyrène, honorée dans l’Eglise grecque, fut brûlée vive, après avoir été promenée, toute nue, sur un âne, dans sa ville natale de Tarse; mais, par un miracle fréquent qui enlève tout mérite au courage de la victime, elle fut rendue invisible à tous ceux qui étaient accourus pour l’insulter. Sainte Bibiane, en 363, est dévêtue, puis attachée à un pilier et frappée avec des fouets, garnis de plomb, jusqu’à ce qu’elle expire. De même sainte Marguerite fut battue de verges : ainsi la montre, nue à micorps, un tableau de l’Ecole française, de 1550, qui appartient à Edouard VII et a figuré à l’exposition des Primitifs Français. Sainte Foy aussi, avant de subir le sort de saint Laurent, fut mise à nue :

On la despouillast devant le monde, afin qu’ayant honte de sa nudité, elle peust estre distraite de son bon propos. Incontinent, les bourreaux la despouillent, mais tant s’en faut que pour telle ignominie elle perdit sa constance et fermeté d’esprit que plutôt elle fut confirmée et corroborée pourquoy le lieutenant advisa de la tourmenter tant plus et commanda qu’on la mist sur un gril.

Après le feu, la glace: les quarante martyrs de Sébaste furent exposés nus, pendant trois jours et trois nuits, sur un étang glacé.

Revenons à la chaleur : Bassati Marc-Antoine a peint saint Vit, dans un chaudron rempli de plomb et de poix (Munich).

Au tour de la laparotomie, que l’appendicite a rendue si fréquente depuis: un tableau de Th. Bouts (Louvain) retrace, au milieu d’un triptyque, le Martyre de saint Erasme , qui consiste dans le dévidement des intestins — « l’étripement » idéal des preux et pieux antisémites modernes, dont l’immaculé Syveton était le plus pur spécimen. Du même peintre, à Bruges, F Ecartèlement de saint Hippoly te.

INDÉCENCES MYSTIQUES

Le docteur Nass rappelle, dans le Correspondant médical , que cet évêque du IIIe siècle, dut à son nom son douloureux supplice. « Gomme il passait en jugement devant le préfet de Rome, celui-ci, qui avait quelque littérature, s’écria : « Eh bien! qu’il soit comme le fils de Thésée, trainé par des chevaux ».

Sainte Couronne, vierge et martyre, fut aussi écartelée, mais à un arbre.

Nous allions oublier le premier Apôtre, saint Pierre, et son frère, saint André, tous deux crucifiés, l’un la tête en bas en contremont (fîg. 32 bis), l’autre, sur une croix en X et aussi saint Sébastien, lardé de flèches, l’Apollon du Christianisme, ainsi que saint Barthélemy, écorché vif, comme le satyre Marsyas le fut par PApollon des païens.

Les chrétiens eurent à subir d’autres supplices, d’un raffinement spécial, imaginés à Byzance, Vequileus ou cacalletus (fig. 33), par exemple, sorte de chevalet terminé en pointe faisant office de pal, qui entraînait la nudité entière. En Orient, deux aquarelles du professeur Müller Alexandre, capitaine instructeur de la cavalerie ottomane, nous montrent des Juives, pour qui la « question » consiste dans la compression des mamelles (fig. 34) ou en un combat de chats maintenus à l’intérieur de leur large culotte (fig. 35). A Rome, d’après Demaze, sous le règne temporel des papes, on noyait les parricides dans un sac, avec une vipère, un chien, un coq et un singe.

B. Extirpation des mamelles. — Les seins étaient mutilés, tantôt par instruments tranchants, couteaux ou cisoires (fig. 36) ; tantôt arrachés et tiraillés par des tenailles, forces , ongles de fer ; tantôt encore, ils étaient écrasés par un étau (fig. 34) ou sous la pression violente d’un coffre, dont le couvercle s’abattait pour déchi-

(1) Tirée de De equuleo hactenus incognito liber, Hieronymi Magii Anglarensis , ad illustrissimum chris tianissimi Gallorum regis oratorem Byzantii, 1573.

rer les chairs (1). C’était un supplice banal, infligé aux martyrs de la chrétienté, surtout aux femmes, en raison de la proéminence d’organes qui s’offrent d’eux-mêmes aux cruautés des tortionnaires.

A côté de sainte Agathe, qui tient la tête de ce martyrologue et sur laquelle nous allons revenir, se groupe un certain nombre de suppliciées moins connues, parce qu’elles ont été dédaignées par les artistes. Ce sont sainte Macre, martyrisée à Fimes, près de Reims, des représentations lui donnent un livre qui porte ses deux

mamelles ; sainte Martine qui, à Rome, renversa la statue de Diane et, pour ce crime de lèse-paganisme, eut les seins déchirés avec les ongles de fer; sainte Calliope ; sainte Christine, dont les attributs se composent d’un couteau, qui lui coupa la langue, et des flèches qui lui percèrent les seins. Une flèche fut aussi enfoncée dans le sein de sainte Thérèse, réformatrice du Carmel, mais par un ange ! Son ordre célèbre une fête spéciale en souvenir de ce prodige, sous le nom de Transfixion ; transfîction de nervosée serait plus exact (fig. 219).

Cette parenthèse fermée, reprenons la liste des mammatomisées : sainte Emérite, déchirée avec l’araignée de fer; sainte Fébronie ou

(1) Ce genre de torture était une importation mulsumane. D'après le Père Dominique Busnot (1714)-:

Mouley lsmaël, roi du Maroc, a fait couper les mammelles à quelques femmes de son sérail, leur faisant mettre le sein sur le bord d'un coffre, dont par son ordre, deux eunuques faisoient tomber le couvercle avec violence. Il a encore exercé, dans son sérail, d’autres cruautez inouïes et que la bienséance ne permet pas de rapporter.

NDECENCES MYSTIQUES

Frébonice, tenaillée, sous Dioclétien, avant la section mammaire; sainte Apolline ou Apollonie ; sainte Pélagie subit l’ablation des seins puis elle fut enfermée dans le bœuf d’airain. Basilesse et Anastasie sont représentées les mains coupées et pendues au cou, retombant sur leurs seins coupés; la dernière est très honorée en Grèce; elle y occupe un rang supérieur à celui de sainte Agathe, en Occident. L’an 304 sainte Engratide,

célébrée par le poète Prudence, invective, à Saragosse, le gouverneur Dacien, qui lui fit couper la mamelle gauche ; remise en prison, elle y mourut. A Mérida, vers la même époque, le bourreau déchira les seins de sainte Eulalie et cautérisa les plaies vives à l’aide d’une torche ardente. Dans la cathédrale de Burgos, un tableau de fra Diego de Leyva représente le martyre de sainte Casildafl). « Le bourreau, dit Edgard Quinet, vient de lui amputer les deux seins qui gisent à terre, le sang jaillit des deux cercles de feu dessinés sur la poitrine de la malheureuse, qui semble partagée entre la fièvre du supplice et la contemplation béate d’un ange qui lui présente la palme du vainqueur ».

J. Callot a peint sainte Calliope, en Grèce, attachée à un poteau, où des bourreaux lui brûlent la poitrine avec des torches.

A l’époque d’Adrien, le gouverneur romain, Antiochus, fit couper les mamelles des trois filles de sainte Sophie — Foi, Espérance, et Charité — sous les yeux de leur mère, qui n’avait qu’un mot à dire pour faire cesser ce supplice, elle préféra, par son silence coupable, se rendre complice de ce triple infanticide.

L’ouvrage de Gallonius [De cruciatibus martyrum ) nomme beaucoup d’autres catholiques ainsi torturées ; nous les passons sous

Fig. 35.

(1) Anecd. hist. etrelig., p. 194. Ste Agueda expirante (Madrid), par A. Vaccaro.

silence pour terminer avec sainte Agathe, martyrisée à Catane, en 251, sur l’ordre de Quintianus, gouverneur de Sicile. On lui coupa la mamelle gauche et des torches furent promenées dans les chairs à vif : « Cruel tyran, s'écrie la vierge, pendant son horrible torture, n’as-tu donc pas sucé les mamelles d’une mère ? » Elle est reconduite dans sa prison et saint Pierre replace la mamelle sur la poitrine, sans la moindre suture. Quatre jours après, elle reparaît devant son tortion-

Fig. 36. — Tirée des Nobles malheureux, de Boccace. Bibl. de f Arsenal C

naire Quintianus avec la poitrine restaurée; furieux, le gouverneur fait rouler la vierge, nue, sur un lit de charbons ardents et de vases brisés, où elle expire. Elle est souvent figurée tenant un sein dans des tenailles ffig. 37) et meme les deux seins à la main (fig. 38) ou sur un plat, comme des œufs ; parfois les mamelles sont cisaillées, mais maintenues en place ; nous retrouverons toutes ces variétés picturales dans notre iconographie catholique.

Etrange prolifération : les inventaires tumultueux des trésors de

(1) Philippotte la Carthinoise, femme de Robert,, duc de Calabre, roi de Jérusalem, à la suite d’exactions commises après la mort du roi, son mari, est attachée dans un chariot, ainsi que sa fille et son fils, et soumise au tenaillement des seins, par le peuple de Naples soulevé contre elle.

INDECENCES MYSTIQUES

l'Eglise ont permis d'établir que cette aima par eus possédait le charme rare de six mamelles. Calvin, dans son Traité des reliques , a de même constaté le miracle de la multiplication des mamelles chez cette sainte, qui se trouve ainsi assimilée à la Diane multimammée d’Ephèse.

Un dernier mot sur sainte Barbe qui, elle aussi, eut les mamelles coupées et guéries, non par le premier des apôtres, mais par le Christ en personne. C’est la patronne des tapissiers et des artilleurs :

Fig. 37. Fig. 38.

est-ce parce que les deux hémisphères de ses seins réunis rappellent la figure d’un boulet de canon ? En outre, elle partage, avec sainte Agathe, le privilège de préserver ceux qui l’invoquent de l’incendie et de la foudre, sans doute en souvenir des torches qui furent promenées sur ses plaies mammaires ? On assure, nous l’avons dit, qu’au moment où sainte Catherine fut décapitée, jaillit du lait et non du sang de son cou virginal.

Et voilà cependant comme on écrit l’histoire

des saints et des saintes, ab uno disce omnes.

3° Inquisition. — Cette institution, que l’horrible gargouille de Veuillot célébrait comme « un vrai miracle, dont il admirait la justice sublime », dit Anatole France, était le triomphe des fiches de délation ; n’en déplaise aux ennemis des « casseroles » . Elle sortit du concile de Vérone qui ordonna, en 1183, aux évêques lombards de

74 les seins a l’église

juger — c’est-à-dire de détrousser et de brûler — les hérétiques, malgré le commandement de l’Eglise :

Homicide point ne seras De fait ni volontairement.

Mais n’oublions pas que Yauto-da-fé était, comme l’indique son nom, un acte de foi, sinon de charité ; de plus les doux épiscopes pensaient avec Georges Dandin :

Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Ainsi la même Eglise qui répudie la crémation des corps morts, n’acceptait jusqu’en 1776, en France (1) et 1820, en Espagne, que celle des vivants. Un méchant quatrain vitupère cette choquante contradiction :

Ni Services, ni Sacrements Pour ceux qui vont au Crématoire :

L’Église n’admet, dit l’Histoire,

Que la cuisson des vivants.

« C'est mettre ses conjectures à bien haut prix, dit Montaigne, que d’en faire cuire un homme tout vif ». Mais l’histoire des Torquemada — nom prédestiné — et autres Ximénès, n'est pas notre affaire ; nous n’avons à examiner que la tenue dans laquelle se présentaient devant le tribunal du Saint-Office les prévenus soumis à la question. Ils étaient dépouillés « tout nuds », sans distinction de sexe, « au mépris des règles de la pudeur », sous l’œil émerillonné des juges qui avaient fait vœu de chasteté. Toutefois, un caleçon

(1) La dernière victime de l'Inquisition, en France, fut Jean François Lefebvre, chevalier de Labarre. II comparut, en 1766, à l’âge de dix-huit ans, devant un tribunal ecclésiastique, siégeant à Abbeville et présidé par l'évêque Lamothe d'Orléans, l’émule de Cauchon, d’exécrable mémoire. Par arrêt de ce tribunal, le jeune homme subit le supplice suivant, imaginé par des monstres qui prêchent la mansuétude et le pardon des offenses : « Ses jambes furent serrées entre des planches, on enfonça des coins entre ces planches et les genoux de la victime, en sorte que ses os furent broyés; on lui coupa le poignet; on lui arracha la langue; on lui arracha encore les seins, et dans ces deux coupes sanglantes, on versa de la poix enflammée. (On peut voir, à la galerie des tortures du château de Nuremberg, les pattes d'araignée d’acier qui servaient aux ablations mammaires et les cuillers à poix pour arroser les blessures béantes, contrepartie de l’arsenal des supplices païens conservés au Vatican). Après quoi on lui trancha la tête ; son corps fut brûlé et ses cendres jetées

au vent ». Ce supplice eut lieu le d or juillet 1766 ! Quel crime avait donc commis ce jeune homme? Il n’avait pas salué une procession! Que de gens subiraient

aujourd’hui la même peine, si la Révolution n’avait pas coupé aux ecclésiastiques leurs bras séculiers. Et dire qu’au xx1 * * * * 6 siècle, on rencontre encore des brutes, monoclées ou particulées, qui n’ont de propre que leur linge — ce que Napoléon appelait

« l’éducation de la peau » — et voudraient nous ramener à ces temps de carnage !

On nous promet bientôt d’aimables dragonnades,

Un bel auto-da-le, de charmantes croisades.

NDÉCENCES MYSTIQUES

court était imposé aux patients ; quant aux mamelles des femmes, elles restaient entièrement découvertes et ballantes. Robert Fleury, dans son Auto-da-fé (Salon de 1845), et J.-L. Pouchelet (Salon de 1905) ont peint des hérétiques se tordant au milieu des flammes,

sans le moindre caleçon ; ce n’était pas, nous venons de le dire, le costume habituel des victimes inquisitoriales; mais il y avait de nombreuses exceptions à la règle, témoin le tableau de Pedro Berruguette, du musée du Prado, à Madrid (fig. 39). D’ailleurs la flamme du bûcher avait vite fait de déshabiller les suppliciés.

Le costume sommaire d’Eve n’était pas pour déplaire aux oints

LES SEINS A i/ ÉGLISE

du Seigneur; c’était un vêtement biblique, donc orthodoxe; aussi l’évêque Bernard de Castanet, un des prélats les plus féroces dont s’honore l’histoire religieuse du moyen âge (1), rendit-il, en l’an de grâce 1278, une ordonnance lubrique portant que tous ceux qui seraient surpris en adultère devraient parcourir, dans le plus simple appareil, les rues de la ville d’Albi. Cette coutume, autorisée par diverses ordonnances royales et qui suggéra à Jules Garnier le sujet d’une toile sensationnelle (1876), fut supprimée sous le dévot Louis XI.

Dans ses Souvenirs d'Anvers , la vue du Steen,

Château du Saint-Office aux sinistres tourelles,

évoque à l’esprit de Charles Grand moujin les affreuses tortures que

Philippe 11, le duc d’Albe et leurs saints ministres,

Assassins chamarrés, aux cœurs religieux,

faisaient subir aux malheureux Flamands, terrifiés sous le couteau des bouchers espagnols (2).

Ici, les justiciers, pleins d’une sourde joie,

Flanqués de médecins pour surveiller leur proie,

Restaient épanouis devant les hurlements Et déployaient un noir génie Pour prolonger une agonie Au milieu de nouveaux tourments.

Plus bas, des patients, nus dans de l’eau glacée,

Seuls, et la mort toujours présente à leur pensée,

Trépassaient dans la nuit lugubre des caveaux;

Ceux-ci, devant des gens d’Église armés de 'cierges,

Étaient déchiquetés vivants à coups de verges Puis, sous le plomb fondu, grésillaient jusqu’aux os !

Plus loin, on vous coupait en long sous une scie ;

Ceux-là, couchés, mouraient d’une longue asphyxie Avec de gros moellons sur leur ventre amassés ;

Quelques autres, en l’air, saignaient à pleines veines,

Suspendus à des crocs par les chairs, lourds de chaînes,

Et tombaient, par leur poids lentement dépecés !

(1) Il portait le titre de vice-gérant de l’Inquisition, du royaume de France : noblesse oblige.

(2) Dans les Pays-Bas, le tribunal, dit Conseil des troubles, était présidé par un Espagnol, Jean de Yargas, qui disait : « les hérétiques ont démoli les églises, les bons ne s’y sont pas opposés, il faut les pendre tous ». La logique de ce séide du duc d’Albe était conforme à celle de ce reître catholique qui s’écriait : « Tuez tout. Dieu saura bien reconnaître les siens ».

INDECENCES MYSTIQUES

4° Guerres de religion. — « On sait, dit l’auteur de De Paris d.., quelque part , que c’est principalement aux systèmes théologiques de tous les pays et de tous les temps, que revient l’honneur d’avoir causé les plus grandes exterminations, dont l’histoire fasse mention ». La religion, nous le répétons, est trop souvent un brandon de discorde, non seulement entre les nations, mais entre les citoyens d’un même pays et les membres d’une même famille.

Vers 1030, la reine Constance, sur le retour, pour racheter ses débauches d’antan et s’assurer le ciel, — la galanterie ou la « bécoterie » conduit souvent à la bigoterie — poursuivit avec la plus grande cruauté les hérétiques d’Orléans, appelés manichéens : les amateurs d’indulgences ignorent l’indulgence.

Cette furie, non contente de s’ètre montrée juge implacable, voulut encore remplir l’office de bourreau ; et elle fut d’autant plus cruelle dans l’infâme fonction qu’elle avait choisie, que les prêtres lui avaient affirmé que l’excès de sa rigueur rachèterait auprès de Dieu le châtiment qu’avait mérité l’énormité de ses crimes. Elle-même creva avec des baguettes les yeux de la jeune italienne, dont l’exaltation religieuse avait converti un grand nombre de fidèles aux doctrines de Manès ; elle-même s’arma de pinces ardentes et tenailla la poitrine, le ventre et la vulve de sa victime ; ensuite elle fit emporter ce corps horriblement mutilé sur le bûcher où devaient être consumés tous les hérétiques1.

Guillaume de Tudèle, qui a une sainte horreur des hérétiques, nous donne, dans sa Chanson des Albigeois , des détails circonstanciés et véridiques sur les glorieux faits de l’Eglise, en 1219, à l’arrivée du prince Louis, fils du roi de France, sous les murs de Toulouse :

Le cardinal de Rome, lisant et prêchant, a dit que la mort et le glaive doivent marcher devant lui, de telle sorte qu’à Toulouse, il ne reste rien de vivant, ni homme ni donzelle, ni femme enceinte ni enfant à la mamelle; que tous reçoivent le martyre dans les flammes ardentes.

Interprétation un peu trop judaïque des paroles amères du Christ : « Si quelqu’un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère et sa femme et ses fils et ses frères et ses sœurs et encore sa vie, il ne peut être mon disciple. » Mais il n’est pas question de l’assassiner.

A l’instigation d’Urbain VI, Charles de Duras, après la prise de Naples, exerça sur la reine Jeanne des atrocités épouvantables : il lui fit arracher les seins et la vulve, après quoi on l’étrangla avec un cordon de soie, comme elle avait fait à André son premier mari (1).

(1) La Châtre, loc. cit.

les seins a l’église

Les Vaudois, sectaires « remarquables par la pureté de leurs mœurs », furent exterminés par François Ier, c’est-à-dire par un prince libertin, dont le règne fut celui du plaisir et du « bon plaisir » ; par le roi très chrétien de la contradiction — peint dans sa devise parlante Nutrisco et extinguo (je nourris et je détruis) accompagnant une salamandre au milieu des flammes — qui inaugure la persécution contre les protestants français, puis s’allie avec les luthériens d’Allemagne et les Turcs musulmans, contre Charles- Quint ; par ce Père , ce Restaurateur des lettres , qui n’est pas le protecteur des gens de lettres exposés aux coups de l’Inquisition rétablie en France, par ses soins : Jacques Amyot et beaucoup d’autres, sont obligés de fuir Paris pour éviter le bûcher ! L’imprimeur érudit Etienne Dolet, moins heureux, expie le crime d’avoir « fait chair » certains jours prohibés, l’année même où Famant avarié de la belle Féronnière, de la Pisseleu, etc., rendait son âme au démon :

En mil cinq cent quarante-sept,

François mourut à Rambouillet De la vérole qu’il avait (1).

Le distique qu’il grava sur une vitre du château de Chambord, pour une horizontale de marque, peut-lui être retourné :

Souvent homme varie Mal habil qui s’y fie.

Cependant, il défendit Rabelais, envers et contre tous ses ennemis « cafars, cagots, matagotz, botineurs, papelardz, burgotz, patespelues, porteurs de rogatons, chattemitis », sans compter Calvin et la Sorbonne qui voulaient le prendre entre deu xfeux. François le bas bleu déclara que « ses ouvrages étoient non moins utiles que délectables ».

Nous relevons dans Y Histoire générale des églises évangéliques des Vallées du Piémont ou Vaudoises , par Jean Léger (1669), le récit détaillé des massacres de l’an 1655 :

Funeste banquet de chrétiens par l’armée du marquis de Pianesse. — Martha Gonstantina, de Saint Jean, femme de Jacques Barrai, fut attrappée et saisie par les massacreurs, après en avoir vu cruellement massacrer plusieurs autres devant ses yeux : ils luy coupèrent ce qu’ils purent des par-

(1) Le spirochète pallida de Schaudinn, ou une fistule périnéale, punit l’homme de joie par où il avait péché, Dulaure rappelle que son médecin Fresnel avait déjà guéri plusieurs personnes atteintes du même mal, entre autres Mézièrre, prieur de Saint-Denis de la Chartre, mais il n’osa pas ordonner le mercure au roi.

NDÉCENCES MYSTIQUES

ties honteuses, et lui fendirent le ventre ; ils lui coupèrent aussi les mammelles qui leur paroissoient, disoient-ils, extraordinairement belles : c’est pourquoy ils les portèrent jusques à Macel en Piémont, où ils les firent fricasser, et les ayant mises dans un plat à table, d’autres soldats y fut venus à l’impourveüe, comme on leur faisoit accroire que c’estoient les emplûres, ils en mangèrent avidemment une partie, et comme les autres leur dirent que c’estoient les mammelles des femmes des Barbets qu’ils mangeoient, l’un d’eux prenant mari de cœur alla rendre gorge, et les autres querelloient ceux qui les leur avoient présentées (fîg. 40).

Autre distraction « spirituelle »

des défenseurs attitrés de la religion de paix et d’amour :

La fille de Moyse Long, de Bobi, âgée de dix ans, ayant esté attrapée par les soldats piémontois, au lieu de Villeneuve, au-dessous de Mirebous, ils l’enfilèrent toute vivante en une pique et ayans fait un grand feu sur une grande et large pierre, l’y rostirent tout de même que la chair à la broche.

Quoy fait, ils en découpèrent la chair qui leur sembloit la mieux cuite, mais ils n’en mangèrent que quelque peu, parce que, disoientils, par après qu’ils ne l’avoient pas pû faire rostir à leur gré (fig. 41).

De la même source, un haut fait analogue au précédent, sans être suivi de festin d’anthropophages :

Anne, fille de Jean Charbonnier de la Tour, après avoir esté violée, comme presque toutes les autres femmes ou filles, fut enfilée ou empalée par la nature à une pique. Et en cet état, portée quelque tems en tête de l’escadre de ces bourreaux qui disoient que c’estoit leur enseigne, et puis fatiguez de la porter de cette façon, plantèrent leur pique en terre sur le grand chemin, laissant cette nouvelle sorte de croix pour spectacle à tous les passans (fig. 42).

Après la révocation de l’édit de Nantes (1685) — bonnes et hautesoeuvres de la sainte trinité d’une pieuse renégate, d’un jésuite, son directeur, et de l’incendiaire du Palatinat, sous l’œil paterne et protecteur d’un monarque vaniteux, sensuel et lâche, déjà mûr pour l’abjecte dévotion dans laquelle il devait finir ses tristes jours, —

Fig. 40.

LES SEINS A i/ ÉGLISE

les coréligionnaires de la cataiilique et veuve Scarron, fille du faux monnayeur Constant d’Aubigné et gardeuse des dindons d’une de ses tantes, au château de Mursay, furent persécutés par les dragons du roi. Michelet, dans ses Dragonnades , raconte un acte d’une cruauté sadique inouïe, raffinement de barbarie que seul le fanatisme religieux peut imaginer. Laissons parler le Delacroix de F Histoire :

Fig. 41.

On liait la mère qui allaitait, et on lui tenait à distance son nourrisson qui pleurait, languissait et mourait. Rien ne fut plus terrible ; toute la nature se soulevait ; la douleur, la pléthore du sein qui brûlait d’allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c’était trop... La tête échappait, elle ne se connaissait plus, et disait tout ce qu’on voulait pour être déliée, aller à lui et nourrir ; mais dans ce bonheur, quels regrets ! l'enfant, avec le lait, recevait des torrents de larmes.

Morland, ministre d’Angleterre, ajoute à ce trait quelque chose de plus horrible encore ; il parle d’une dame nommée Marthe Basal, qui allaitait aussi, dont on coupa la mamelle, pour la faire cuire ensuite au cabaret d’un sieur Marcel, et la donner à manger aux passants. Quant à son fils, on eut la générosité de le massacrer sur le ventre de sa mère. Le même écrivain nous rapporte un fait d’un cynisme dont rien n’approche.

Ces monstres en étole, dit-il, après avoir tranché la tête d’un sieur Jean Brochet, lui coupèrent le membre viril qu’on mit entre ses dents. Cette

INDÉCENCES MYSTIQUES

enseigne d’un nouveau genre fut plantée sur une pique et devint le signal du massacre.

Ceci se passa en 1656, près de Pignerol, dans le Piémont ; c’était à cette époque la manière de convaincre : « Crois à la Vierge — vierge qui eut un mari et plusieurs enfants — ou meurs ! » Le temps des dragons de vertu, que l’indulgente bigote de Sévigné qualifie « de très bons missionnaires », est heureusement trépassé !

5° Amende honorable. — En 1483, Glocester, pour devenir Richard III, accusa d’illégitimité les enfants d’Edouard IV et par suite d’adultère, leur mère Jeanne Shore. Il fit faire son procès, en la ■convainquant en outre de sorcellerie et de débauche. Comme sous tousles régimes, il trouva des juges, un tribunal ecclésiastique, pour l’en convaincre et la condamner à faire amende honorable, devant l’église Saint-Paul, en chemise, les pieds nus et un cierge allumé à la main, tandis que Glocester cambriolait les bijoux et les biens de l’infortunée reine, et la réduisait à la mendicité. On défendit aux habitants de Londres de lui donner asile. Un portrait de Jeanne Shore, dont nous reproduisons le facsimilé (fîg. 43), ayant appartenu à la famille de Hastings, la représente dans l’accomplissement de sa peine : on voit au fond le clocher et la croix de Saint-Paul.

En France, au xme siècle, d’après Dulaure, on condamnait les hommes et les femmes, coupables de quelques délits, à suivre les processions nu-pieds, en chemise et « souvent entièrement nus », les adultères et les femmes de mauvaise vie, principalement. En avril 1377, Agnès Piédeleu, qui tenait rue Saint-Martin, une maison de débauche, avait attiré chez elle une jeune fille qu’elle livra à un

Fig. 42.

les seins a l’église. — il.

homme masqué. La victime porta plainte et Agnès accusa le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, libertin fieffé ; mais on ne la crut pas et elle fut condamnée comme faussaire, au pilori, pour avoir calomnié un innocent, sujet à caution. Elle fut dépouillée de ses vêtements, ainsique les quatre faux témoins qu’elle avait produits, et le groupe impudique

Fig. 43. — Tirée de Y Histoire cl’ Angleterre, par de Roujoux et A. Mainguet.

s’achemina en procession civile et militaire, où le clergé était aussr représenté, au lieu du supplice (fig. 44).

VII. — Le décolletage a l’église. — 1° Fidèles et quêteuses. — A l’époque carolingienne, d’après Pioger-Millès, les Conciles défendaient aux femmes d’abord de communier, ensuite d’entrer dans les églises sans le pallium, sorte de voile couvrant la tête et les épaules. En Andalousie, par un sentiment de pudeur qui rappelle les habitudes

(1) Cf. Arnould et A. du Pujol, Hist. delà Bastille.

INDÉCENCES MYSTIQUES

mauresques, les femmes ne sont jamais décolletées, même dans les soirées ou les bals; elles observent cette coutume à l’église, où elles n’entrent pas tête-nue ; à défaut de mantille, elles se couvrent la tête d’un mouchoir ou de leur châle et le retirent à la sortie. Dans

Fig. 44.

certaines cathédrales, à Amiens par exemple, il est encore défendu aux femmes d’entrer en cheveux. Innocent VIII alla plus loin . il leur interdit l’accès de la cathédrale de Gênes, où sont conservées les reliques de saint Jean-Baptiste, pour flétrir le sexe auquel appartint Salomé, qui obtint la décollation du précurseur.

Pendant le règne de Constantin, l’Église grecque excluait les femmes des sacrements, à l’époque menstruelle, et défendait aux moines et aux religieuses de porter des caleçons. De nos jours, Lourdes, où « les inguéris sont la règle », reçoit dans son « eau putréfiée », dans son « hideux bouillon », dans son « eau de vaisselle grise », des femmes à la même période et « souvent, dans ce cas-là, l’eau se change, d’un coup, en une mare de pourpre » (1).

Sous les derniers carolingiens, les règlements liturgiques se relâchent, les femmes sont admises dans les églises sans voiles; il s’y passe même des scènes de libertinage. En 1405, àLodi, Antoine de Yerceil, de l’ordre des frères Mineurs, a vu, pendant qu’un moine de son ordre prêchait, un ribaud et une ribaude surpris en flagrant délit de luxure, derrière l’autel de Sainte-Catherine. Au moyen âge, en France, les églises étaient de véritables hôtelleries, où on logeait à la nuit, comme à Lourdes. Rien d’étonnant, du reste, que, lieux d’asile pour tous les scélérats, elles soient transformées en lieux de rendez-vous.

Par la suite, les saints lieux n’ont pas toujours été pour les coquettes, esclaves delà mode et du désir de plaire, une digue àl’immodestie de leur toilette, témoin l’exquis dialogue de Deux amoureux récréatifs et joyeux, de Clément Marot ; l’un des deux, qui s’est épris de sa belle, le jour de Pâques, n’oublie pas, dans le portrait qu’il en fait, de mentionner :

Itobe de pers, large et ouverte,

(J’entends à l’endroict des tétins.)

Souvent les c paroissiennes « gorières » assistaient en grand décolleté aux offices et s’exposaient aux foudres des prédicateurs qui, choqués d’être, à leur corps défendant, transformés en «plongeurs » (2), protestaient à la façon de Tartufe :

Couvrez, couvrez ce sein que je ne saurais voir.

En 1405, Jacques Legrand, du haut de la chaire de vérité, se hérisse et ose stigmatiser la hautaine reine Isabeau de Bavière, lorsqu’elle entre dans l’église, la tête coiffée d’un hennin élevé et la poitrine nue à l’excès ( discoperta usque ad ombilicum). « O folle reine, s’écrie-t-il, abaissez les cornes de vos hennins, recouvrez votre chair

(1) J. Huysmans, Les foules de Lourdes.

(2) A l’église Saint-Louis, de Versailles, un tableau montre saint Vincent de Paul, en chaire, plongeant, malgré lui, dans le corsage de Madame Grasse, dont Pexubérance pectorale fait honneur à son nom.

NDECENCES MYSTIQUES

provocatrice! ». Il reproche, en outre, à la « Déesse de Lorette, comme l'appelait le cardinal Bembo, de faire régner à sa cour dame Vénus, accompagnée de ses suivantes inséparables, la Gourmandise, la Luxure et la Crapule. »

C’était du reste le thème favori des sermonnaires du xve et du xvie siècle, de rappeler à la pudeur leur troupeau d’ouailles dévergondées. Vers 1502, le cordelier Olivier Maillard, en son 45e sermon de Carême, conseille aux « jeunes dames qui, leur dit-il, portez le front haut et vous découvrez », de ne jamais sortir sans clicquettes, (1), comme les lépreux, pour éloigner les passants. Autres aménités du même librcprêcheur, adressées directement à certaines de ses auditrices : « ... Et vous, jeunes garches, fines fumelles de court, baissez le front... Et uos, domicellæ qui oslenditis pectora vestra ? Et tu qui rides , respicesne meretricem tuam ? »

Nous retrouvons les mêmes invectives dans la bouche de Michel Menot, sous François Ier; il reproche aux femmes l'usage des robes ouvertes par devant, que l’on appelait robes à la grand-gore , et les comparait à la Madeleine, avant la conversion : « O mes dames, si eam imitatæ estis en vos grans-gorres et pompes, faciatis sicut ipsa fecit ». (Si vous l’imitez dans vos grandes gores et pompes, faites en tout comme elle).

Une autre fois, il compare la femme décolletée à un colimaçon qui metànu la partieantérieure deson corps, pour atteindre sa proie : « Nos courtisanes et gaudisseresses, ajoute-t-il, apertas us que ad zonam , (ouvertes juqu'à la taille), ressemblent au colimaçon qui sort de sa coquille pour grimper à la vigne; il montre son corps jusqu’au milieu, et sic illæ sont démembrées usque ad zonam , jusqu’à la ceinture. Que leur reste-t-il à montrer ? »

Entre temps, ce sermonnaire facétieux recourait au calembour, dans un sermon prêché à Tours, toujours contre « l’arme » la plus dangereuse de la femme :

Je vous dirai, Mesdames, que dans ce temps de Carême, où nous voilons les saints, abscondimus sanctos ; je m’étonne que vous ne cachiez pas aussi les vôtres, vestros sinus... De même qu’on vend la chair au marché, vous offrez la vôtreen vente dans l’église, etne rougissez pas démontrer les instruments de la luxure. Si pourtant vous voyiez une fillette laissant voir sa chaussure, vous lui feriez baisser sa robe, et vous ne rougissez pas de montrer vousmèmes les membres qui provoquent à l’impudicité et à l’incontinence.

(1) Sorte d’instrument dont se servent encore nos marchands de plaisirs.

Au XVe siècle, les impudiques n’avaient pas encore le « Bon Marché » à leur disposition et, nous le savons, donnaient leurs entrevues à l’église ; ils continuèrent le siècle suivant. Le fougueux cordelier Ménot s’écrie de rechef au sermon du quatrième dimanche du Carême, prêché à Paris :

Si vous daignez entrer dans l’église, c’est pour faire de Dieu vestrum lenoaem. Si une truande velit facere mercaturam cum adultero, elle lui dit : — Vous me trouverez dans telle église, à telle heure, et nous y parlerons de notre affaire, tune loquemur de negocio.

La piété, au temps des moines prêcheurs, n’était pas plus grande au Nord qu’au Midi : en l’église Saint-Seurin, de Bordeaux, (14 juin 1533), il y avait des veillées, où Ton chantait « des chansons deshonnettes ; on faisoit grandes dissolutions, excès et scandales ; plusieurs filles ayant été violées, dont quelques-unes en sont décédées ».

On connaît l’apostrophe peu galante de l’abbé Juvernay, en voyant sur la gorge d’une de ses fidèles un pigeon en or émaillé : « Ce n’est là qu’un nouveau péché ; la place du Saint-Esprit n’est pas là. Meltez-y plutôt un crapaud, car cette vilaine bête ne se plaît que parmi les immondices». Verba volant! Sermons dans le désert! A ce franc-parler les femmes répondirent en donnant un coup de ciseau de plus à l’échancrure des corsages. C’est un des mille et un griefs que Henri IV relevait contre son épouse, la reine Marguerite, qui avait cessé de plaire, dans son volumineux et malpropre manifeste sur les causes de son divorce (1599); en la circonstance, le Vert-Galant, Majesté à pari, se conduisit en parfait mufleman ; tout comme Louis XII dont la première femme, la malheureuse Jeanne, fut une victime de la raison d’Etat. Entre autres griefs de l’époux de Marguerite, celui-ci ne manque pas de saveur :

...Quoiqu’elle ne garde plus aucune mesure lorsqu’il s’agit de contenter ses désirs, elle croit éblouir les yeux en profanant le plus auguste mystère de notre religion. Elle s’approche trois fois la semaine de la sainte table, avec une bouche aussi fardée que le cœur ; avec un visage plein de blanc et de rouge, et la gorge découverte jusqu’aux épaules !

En chaire même, après la répudiation, Marguerite de Valois était encore citée comme exemple d’immodestie, sinon dans les mœurs, du moins dans la toilette :

• Le mardy 6 mars 1610, dit Pierre de l’Estoile, dans son Journal de Henri IV, le prédicateur de Notre-Dame, qu’on appeloit Sufrin, Jésuite, estant tombé en son sermon sur la dissolution et lascivetez des femmes, dit « qu’il n’y

INDECENCES MYSTIQUES

avoit aujourd’huy si petite coquette à Paris qui ne monstrat ses tétons, prenant exemple sur la reynè Marguerite. » En ajoutant, pour retirer ce mot qu’il avoit laissé échapper trop indiscrètement, « que beaucoup de choses estoyent permises aux Reynes qui estoyent défendues aux autres. »

Quelques années plus tard, Fauteur du Tableau des piperies des femmes mondaines (1632) s’élève contre le même dévergondage :

J’ay horreur de descrire les doléances des gorges lascives et eshontées : c’est le point seul qui me fait suer d’indignation et de juste colère, et où je voy le caractère d’une plus qu’obstinée rébellion et prodigieuse imprudence, et que je voy de tout poinct irrévocable, si Dieu n’a pitié de telles personnes.

On dit que sainct Barnabé, voyant dans un Temple les femmes desgorgées à la veuë des hommes, donna sa malédiction au Temple et à elles, et le Temple tombant les écrasa toutes. Je ne voy poinct d’autre moyen, si ce n’est que quelque sainct vienne qui fasse abysmer ces mondaines insolentes b

(1) Notre Père Ollivier, de l’ordre, de Saint-Dominique, dans un sermon universellement flétri, prononcé le 8 mai 1897, à Notre-Dame, attribue à la vengeance divine et considère comme un auto-da-fé expiatoire la catastrophe du Bazar de la Charité, arrivée cinq minutes après la bénédiction du nonce du pape !

Que si les orthodoxes -font intervenir le « doigt de Dieu » dans nos calamités, en punition de nos fautes, les rationalistes ne sont-ils pas autorisés à leur retourner l’argument en citant les cas où la Providence s’est mise ce « doigt » dans l’œil ? A quoi pense-t-elle, en effet, quand elle laisse écrabouiller ceux qu’elle devrait protéger? Est-il nécessaire de rappeler quelques-unes de ses bévues, alors que plusieurs volumes seraient nécessaires pour les consigner toutes?

1900. 17 janvier. — Dans la bourgade de Malo-Ouzène (province de Samara, Russie), les voûtes d’une église se sont effondrées pendant l’office divin et ont enseveli une partie de l’assistance. Il y a eu quarante-neuf tués, huit blessés grièvement et soixante légèrement.

1901. 24 avril.— En gare de Portel-Saint-Simon, sur la ligne de Toulouse à Bayonne, un train de pèlerins a été tamponné : résultat, deux morts et cinquante blessés.

Prades, 21 juillet. — Pendant l’orage mêlé de grêle qui s’est abattu sur le canton de Saillagouse, à Palan, des enfants sonnaient les cloches « pour écarter la foudre », préjugé absurde quoique religieux ; subitement, celle-ci est tombée sur le clocher, tuant quatre enfants. Quatre autres enfants et une femme sont grièvement blessés.

Vigo, 23 août. — Aq cours d’une terrible tempête, la foudre est tombée sur l’église San-Andres, pendant la messe; une femme a été tuée et deux personnes blessées. Le curé s’est évanoui. Dans l’église, la panique fut considérable. (Havas).

1902. Madrid, 14 avril. — A Guenca, après la grand’messe, la .tour de la cathédrale s’est brusquement effondrée. Six cadavres ont pu être retirés; malheureusement, on craint qu’il n'y en ait encore davantage sous les décombres.

On mande de Rome à l 'Éclair, que dans la catastrophe de l’église de Ferme, soixante-six personnes périrent, dont cinquante enfants. Il y a quarante-deux blessés.

1906. — Pendant la dernière éruption du Vésuve, la population de Ottajano, de Summa Vesuvra, de San-Giussepe, etc., au lieu de prendre la fuite, se réfugie dans les églises, qui s’écroulent et font de nombreuses victimes, etc. etc..

Nous réservons pour la fin l’épouvantable accident arrivé à la chapelle des Sœurs de Saint-Joseph-de-Gluny, à Montrouge en 1900 : le voile d’une jeune communiante

Philostrate, en la vie d’Apollonius, dit des Lamies qu’elles mangeoient les jeunes hommes : bien plus, les gorges des femmes lascives les esgorgent tous vifs. Il vaudroit autant qu’elles eussent un poignard en main.

Un opuscule de la seconde moitié du xvne siècle, Y Abus des Fontanges et autres parures mondaignes des femmes et filles de ce temps , fait allusion à la tenue immodeste du beau sexe, pendant les offices: « Ces nuditez ne font-elles pas rougir tant de saintes Vierges qui se sont couvertes si modestement ; cette gorge nüe, ces épaules découvertes, ne sont-ce point des allumettes de Vénus? »

Cb. Desmaze, dans Les pénalités anciennes , constate la persistance et la généralisation de cette habitude impudique :

Le 13 mars 1670, mandement de MM. les vicaires généraux de Toulouse ; après avoir blâmé les femmes qui — violant l’immunité des églises — portent, par la nudité de leurs bras et de leur gorge, le feu de l’amour impur dans le cœur des fidèles, ils défendent, sous peine d’excommunication, d’entrer aux églises et de se présenter aux sacrements en cet état d’immodestie et d’indécence. Le 27 février 1683, la femme du procureur général des monnaies entre masquée à l’église; et, en présence de pareils faits, le pape Innocent XI fulmine les peines canoniques contre les femmes qui entreraient à l’église avec des toilettes inconvenantes.

Pendant la canicule, les dames et damoiselles abusaient des toilettes légères ; il y avait alors circonstance atténuante. Certaines dépassaient la mesure, telle Mlle de Sainte-Beuve, fille d’André de Hocqueville, premier président du grand conseil, dont le déshabillé avait droit d’étonner. Les Mémoires sur l’histoire de France, tom. 1, p. 272 disent :

Qu’elle se laissa mener par le bras, à travers l’église de Saint-Jean-en- Grève, seulement couverte d’une fine toile et d’un point coupé à la gorge, pour être muguettée et attouchée, au grand scandale de plusieurs qui assistaient de bonne foy aux processions.

Voici encore une anecdote de Tallemantdes Réaux, non moins suggestive, sur le sans-gêne de ces dames, dans le saint lieu. 11 raconte que Mme deChoisy déposa, un jour « l’excédent de sa digestion », au

la fille du docteur Tison — nom prédestiné — prit feu au cierge d’une oiselle étourdie et ses vêtements devinrent rapidement, comme pour Emma Livry, la proie des flammes. Ce n’est pas le premier accident de ce genre et tout cela pour assurer à la fabrique un gain de 5 francs par cierge, qui ne brûle que queLques secondes. Qu’attend le préfet de police pour faire cesser cette mômerie dangereuse? qu'un des siens en soit victime ?

Nous passons sous silence les nombreux ecclésiastiques décédés subitement, « dans la Paix du Seigneur », en officiant; le cas du cardinal de Berulle fit même accuser le cardinal de Richelieu de l’avoir empoisonné..

NDÉCENCES MYSTIQUES

grand scandale du curé de Saint -Germain-rAuxerrois et de ses convives, dans un seau à rafraîchir le vin.

Elle avoit pris un remède, écrit notre indiscret conteur ; ce remède fut si longtemps à opérer qu’elle se résolut à aller à la messe avant que de le rendre. Mais à peine la messe fut-elle vers la fin, qu’elle se sentit pressée. Elle entre chez le curé et trouve deux hommes dans sa salle, qu’il avoit conviés à dîner ; elle leur dit : « — Messieurs, M. le curé vous demande. » Elle plante son paquet dans la cuvette où il y avoit du vin à la glace, puis se sauve. Elle loge là, près de l’hôtel de Blainville. Le curé la vouloit excommunier, elle répondit « qu’il valoit mieux qu’elle eut fait tout dans la cuvette que dans l’église ; et qu’après tout si elle n’eut été bien craignant Dieu, elle n’eut pas été à la messe en cet état là. »

Nécessité ne connaît pas de loi, et c’est en vertu de ce principe que les habituées des sermons de Bourdaloue, obligées de venir longtemps à l’avance, pour avoir une place, se munissaient de leur... bourdaloue , destiné à recevoir en plein chœur « le superflu de leur boisson ».

Lui aussi, avec Bossuet, proteste contre les toilettes décolletées, comme Massillon blâmera ses zélatrices de « choisir le saint lieu et l’heure des mystères terribles pour venir y inspirer des passions honteuses », reproche analogue à celui que l’oratorien Le Boux avait adressé aux dames de la cour « d’étaler jusqu’au pied des autels la plus affreuse nudité, et de paraître sous un extérieur qui annonce une chasteté mourante. »

Le Conseil des Dix, à Venise, dût intervenir à plusieurs reprises pour faire respecter les églises; il défendait sévèrement aux femmes d’assister aux cérémonies religieuses dans un costume peu modeste; l’édit du 13 mars 1797 autorisait « les chefs à procéder même contre les pères et les maris, convaincus de connivence ».

Les quêteuses, sans doute parce qu’elles étaient en évidence, avaient encore moins de retenue que les autres. Le P. Sanlecque, dans la SWzVe à une mer e coquette , fait cette recommandation, au moins superflue, mais qui donne le ton de l’époque :

Que ta fille jamais n’aille dans le saint lieu Quester des cœurs pour elle et les deniers pour Dieu.

Édouard Fournier (1) rappelle que Mademoiselle de Bourdeille quêtant à Saint-Gervais, le jour de la fête patronale, le comte de

(1) Varié Lés histor. et litt.

Boursac, son parent, glissa ce madrigal dans la bourse qu’elle lui lendit :

Quand, dans la néf et dans le chœur,

Bourdeuille eut fait la quête,

Que du troupeau, que du pasteur Elle eut fait la conquête,

L’Amour, qui la suivoit de près,

Tant elle étoit jolie,

N’eût pas fait grâce à Saint-Gervais,

S’il eût été en vie.

Un passage du Roman bourgeois , de Fu ratière, parle en détail de cette attitude incongrue aux offices et le Chevalier de Cailly consigne le fait dans une de ses épigrammes :

Aux jours que va quêter la charmante Bélise,

Elle furete de l’Église

Les quatre coins et le milieu,

Et tous ceux que l’on voit donner à cette belle,

Donnent moins pour l’amour de Dieu,

Qu’ils ne donnent pour l’amour d'elle.

En 1710, le sieur 13... fit, à propos de cette coutume, paraître une Satyre contre /’ indécence des questeuses :

Que vois-je, ô Dieu ! que vois-je en ce jour solemnel Où chacun vient au temple adorer l’Eternel?

Quel démon envieux du salut de nos âmes Souffle en de foibles cœurs de détestables fiâmes !

Une questeuse, ornée en supêt de Satan,

Fière de sa beauté comme un superbe pan,

De vains ajustemens indécemment parée,

Et d’un air tout profane en la maison sacrée,

La gorge à découvert, les oreilles (1), les bras,

Etalage honteux de funestes appas,

D’un sacrilège feu brûle les cœurs fidelles,

Fait naistre aux plus dévots des fiâmes criminelles.

Que deviendrai-je, hélas ! sans force et sans vertu,

Si le plus fort athlète est lui-même abbatu ?

Spectacles séducteurs, délices condamnées,

Et vains amusemens de mes folles années,

Vous remplîtes mon cœur d’un feu tout criminel,

Et je brûle aujourd’hui, même au pied de l’autel.

(I) L’auteur s’élève contre les oreilles découvertes; chez les dames chastes, ces organes devaient, sans doute, être cachés par la coiffure, de sorte que Gléo de Mérode, qui se coiffe à la Botticelli, eût été prise alors pour une puritaine, pour une Jeanne d’Arc!

INDECENCES MYSTIQUES

Ce feu, qui, grâce au ciel, s’éteignoit dans mon âme, Excité de nouveau, s’y rallume et l’enflame.

Hé quoi ! de tels objets dans l’église, en un lieu Où tout nous doit parler de ton amour, grand Dieu ! Où tout doit être pur d’une pureté d’ange !

O détestable abus! renversement étrange !

Quel est, dira quelqu’un, ce critique chagrin Qui veut laisser languir la veuve et l’orphelin,

Qui, d’un zèle indiscret blâmant toute parure,

Ne voit pas qu’elle seule attendrit l’âme dure,

Que par là dans ses maux le pauvre est assisté,

Que plus abondamment se fait la charité?

Quoi ! cette charité, cette vertu suprême,

Qui fait qu’on aime Dieu beaucoup plus que soi-même, Qui s’occupe du soin de sauver le prochain,

Va, parée en idole, une bourse à la main,

Passe de chaise en chaise en pompeux équipage,

Fait marcher à sa suite et demoiselle et page,

Sans honte, sans pudeur, en habit somptueux,

Ose ainsi demander pour les pauvres honteux!

Seule au-dessus de tous, comme sur un théâtre, Souvent d’un peuple saint fait un peuple idolâtre, S’adresse aux plus galands, qui donnent tour à tour Une pièce d’argent comme un gage d’amour.

Que plutôt sans secours mille pauvres languissent,

S’il faut pour les aider que tant d’âmes périssent !

On compte avec plaisir l’argent qu’on a touché,

Sans voir qu’un tel argent est le prix du péché.

O funeste secours ! ô moyen diabolique !

N’est-il pour assister que cette voie inique ?

Non, non; la charité s’y prendroit autrement,

Et n’iroit point ainsi paroître effrontément,

Renoncer dans l’Église à l’état de chrétienne,

Portant l’air et l’habit d’une comédienne ;

Sont front seroit orné d’une honnête pudeur,

L’humilité feroit sa gloire et sa grandeur,

De simples vêtemens, son luxe et sa parure.

Loin de vouloir par l’art embélir la nature,

Demandant à chacun, son abord chaste, doux,

Ne corromproit personne et les gagneroit tous ;

On seroit excité par la Charité même A soulager le pauvre en sa misère extrême.

Malgré tout ce qu’inspire un air sage et pieux,

Elle craint, elle tremble, exposée à tant d’yeux ;

Mais on la prie, on presse, et, timide et modeste,

Quand le besoin l’exige elle se manifeste.

Dieu béniroit la quête et cet humble dehors,

Et feroit dans sa bourse entasser des trésors,

Fruit de la piété des âmes charitables,

Dont on pourroit sans honte aider les misérables.

Cette mode diabolique réapparait sous le second Empire, si Ton en croit Mme Carette : « Le vendredi saint, on chantait le Stabat dans la chapelle des Tuileries. Les femmes venaient sur une invitation, en toilette de deuil décolletée , avec des voiles de dentelle noire ». Assez raffiné et provocant ce deuil de commande, qui faisait ressortir la blancheur des épaules.

Dans certaines circonstances exceptionnelles, les nudités des fidèles furent plus complètes, mêmes absolues. Avec Y Intermédiaire des chercheurs et des curieux > extrayons des Fous célèbres des détails relatifs à l'état mental de Philippe Y, roi d’Espagne, petit-fils de Louis X1Y, monarque du cc droit divin », droit remplacé parles « droits de l’homme » :

... A Noël, il se montre complètement nu, quoiqu’il puisse y avoir des femmes dans sa chambre; on l’a vu plus d’une fois, entendre la messe dans cet état de nature et la suivre dévotement sur son bréviaire...

Le roi catholique marmotte des prières pendant une partie de la journée ; son lit est toujours couvert de iivres de piété; souvent il oblige la reine à lire des psaumes ou antiennes, qu’il interrompt à chaque instant par les remarques les plus étrangères àu sujet qu'il écoute. Un jour, au milieu d’un chapitre du Nouveau Testament, il s’aperçut que sa chienne était tourmentée par une de ces passions impérieuses que la Providence ne prescrit pas aux animaux de cacher, pour qu’il y ait au moins entre eux et l’humanité une différence que les écarts de cette dernière font quelquefois disparaître. Soudain Philippe, tout en ordonnant à la reine de continuer sa lecture, envoie chercher un chien, et fait accomplir l’œuvre de nature devant cinquante personnes, en mêlant à la parole sainte, récitée par Élisabeth, les plus sales remarques sur les mystères de la reproduction.

A Morzines (Haute-Savoie), une épidémie d'hystérie donna lieu parmi les dévotes à des scènes renouvelées des bacchanales antiques. Nous en empruntons le récit à notre confrère G. Delaunay :

Une Savoyarde fut prise d’une attaque d’hystérie au beau milieu de la messe. Deux ou trois femmes éprouvèrent, séance tenante, les symptômes de la même maladie. Le dimanche suivant, l’hystérique ayant eu une seconde attaque, une dizaine de femmes se mirent à crier et à l’imiter. Le troisième dimanche, la maladie se communiqua à toutes les femmes présentes dans l’église, qui se mirent à gambader en levant leurs jupes, au grand scandale du clergé.

Au moyen âge, on eût pris ces névrosées, pour des possédées du démon et on les eût exorcisées ou brûlées.

NDÉCENCES M Y S T I Q UES

Pendant la Commune, des fédérés, obligés de passer la nuit à l’église, occupaient leurs loisirs à des jeux non innocents (1), avec des tableaux vivants des plus réalistes ; le « baiser de la religieuse» ne se donnait pas, comme dans les salons, au travers des barreaux des chaises. Ludovic Halevy, dans ses Notes et Souvenirs, a consigné les saturnales qui se passaient à Notre-Dame-des-Victoires, sans que les murs se soient effondrés sur les profanateurs de l’asile sacré :

La marchande d’images et de livres religieux sous le porche, dit qu’un bataillon de fédérés de Belleville couchait avec leur légitime ou non... Ils faisaient l’exercice dans l’église et la cuisine et autre chose, et tout enfin... C’est-à-dire que le bedeau qui est resté là, tout le temps, par dévouement, pour surveiller, dit qu’il a peur d’être damné rien que pour avoir vu ce qu’il a vu... Les petites chapelles étaient plus recherchées que le maître-autel et que le chœur, parce que c’était plus retiré, plus commode et plus intime...

Des scènes analogues eurent lieu à l’église de Penmarch, lors de la destruction de ce bourg par Guion-Eder de la Fontenelle, brigand gentilhomme au service de la Ligue, pour la défense de la religion catholique, bonne âme qui « fit déshonorer toutes les femmes et filles », ad majorent gloriam... de Guise. « Les habitants, rappelle Cambry, commissaire du Finistère pour la conservation des monuments (An III), s’étaient réfugiés dans l’église; ils y couchaient avec leurs légitimes épouses. Là les vilains se provoquaient au jeu vénérien ; cela ne laissait pas d’être fort déplaisant à Dieu ; ils furent la plupart égorgés dans leur lit. Dieu veuille que cela leur serve pour le salut. »

Mais revenons au décolletage à l’église ou au temple. Il y est d’autant plus accusé que la classe est plus élevée; ainsi, il atteintson maximum dans les mariages, baptêmes, aux couronnements princiers, comme on peut le constater sur la toile de David, le Sacre cle Napoléon Ier, et celle du Sir George Hayter, le Baptême du prince de Galles , futur Édouard VII, à la chapelle de Saint-Georges, dans l’Abbaye de Windsor ; sur le tableau de Frith, le Mariage du prince de Galles et de la princesse Alexandra, à Windsor, le 10 mars, 1863; deLaurenz Tuxen, Mariage du duc d'York et de la princesse May, 6 juillet 1893; etc.

D’après le Cri de Paris (juillet 1901), les pasteurs de Londres emploient de singuliers moyens pour attirer les fidèles au temple.

(1) Connaissaient-ils le propos de M,ü0 de Longueville : « Je n’aime pas les plaisirs innocents » ?

Dans le quartier aristocratique de Mayfair, le salut est célébré devant des dames en décolleté et des messieurs en habit, ce qui permet aux uns et aux autres de se rendre de l'Eglise à un diner ou à un bah C’est ultras-commode.

Le Révérend S. P. Duruford, curé d’All-Souls, à Hastings, est moins tolérant : pendant l’été de 1906, il tonna du haut de sa chaire contre ses ouailles, qui assistaient à l’office, les bras et la gorge « à peine dissimulés sous la complicité de gazes impudiquement transparentes et révélatrices ». Ce sermon provoqua chez les femmes fortes du pays une véritable levée de chignons. Le vertueux pasteur eût dû prendre exemple sur son confrère en religion le pasteur David Mactyre, de Trenton (Etats-Unis).

Cet honnête homme, raconte le correspondant du Matin, un jour qu’il faisait chaud, a bienveillamment invité les hommes de. l’assistance à enlever leurs paletots, leurs cols et leurs cravates. On ne dit pas ce qu’il a conseillé aux dames d’enlever, mais, du moment qu’il supporte les hommes en décolleté, il ne saurait vraiment refuser le même faveur à celles-ci.

En Italie, il n'est pas rare de voir sur le seuil du porche une mère entourée de sa progéniture et allaitant son dernier-né, les seins complètement à nu. Groupe vivant qui symbolise la Charité , tout en la demandant. Kotzebue a vu à Naples, dans une église, une mendiante qui « se place sans honte en face des assistans et sépare les haillons qui couvrent son sein flétri, pour y chercher la vermine qui le ronge » .

En Extrême-Orient, pendant certaines fêtes religieuses, la promiscuité des édifices grecs rappelle nos caravensérails sacerdotaux du moyen âge. Jules Hoche, dans Le pays des Croisades , cite les détails les plus circonstanciés sur les scènes scandaleuses dont l’auteur de la Correspondance d’Orient a été témoin en l’église du Saint-Sépulcre, où un grand nombre de pèlerins passent la nuit. Le récit est en latin, dont les mots bravent l’honnêteté : Me pudet cuncta narrare scandala quæ adveniiint in ecclesia Sanctissimi Sepulcri. O mores hominum ! sub umbra noctis, non nul H chris tiani schismatici tarpiter sanctuarium polluer e , quia persuasum habent pueros conceptos coram divino tumulo regnum cœlorum infallibiliter rapturos (1).

(1) En notre qualité de médecin, nous ne sommes pas tenu à la même réserve et traduisons in petto : « .Fai honte de raconter tous les scandales qui se produisent dans l’église du Très Saint-Sépulcre. O mœurs des hommes ! A l’ombre de la nuit.

INDÉCENCES MYSTIQUES

Cette croyance et, par suite, la pratique licencieuse qui en découle était très répandue dans l’antiquité, assure Hérodote :

Les Égyptiens sont les premiers qui aient établi, comme règle religieuse, de ne point avoir commerce avec des femmes dans l’intérieur des temples et de n’y point rentrer, après s’être uni à une femme, sans faire des ablutions. En effet, presque tous les hommes (à l’exception des Égyptiens et des Grecs) font l’amour dans les temples, ou y entrent dès leur lever en quittant leurs femmes, sans ablutions, estimant que les humains ne diffèrent en rien des autres animaux. Car, voyant le reste des bêtes et des oiseaux s’accoupler dans les temples et dans les bois sacrés, ils disent qu’il n’en serait pas ainsi si les dieux ne l’avaient pour agréable. Certes ce raisonnement ne me paraît pas convenable.

Mais il est logique, sinon moral, au point de vue des usages ambiants.

Depuis le concile du règne de Justinien, qni défendit, sous peine d’excommunication, « de faire des peintures immorales, de friser ses cheveux, de porter des vêtements laissant à découvert les seins des femmes, et de se plonger dans les bains avec les courtisanes », les assemblées d’évêques et de nombreux papes se sont élevés inutilement contre le décolletage. PieX, le dernier venu, a dit son mot à ce sujet : il a engagé les femmes à adopter un moindre décolletage dans les soirées officielles, par égard pour les prélats ; moins intolérant et plus pratique que ses prédécesseurs, il demande non pas la suppression, mais une certaine réserve. Quel opportunisme ! Ce desideratum pontifical a fait l’objet d’une savoureuse Gazette rimée de Raoul Ponchon, notre Clément Marot, « le prince des poètes et le poète des princes » :

Voilà bien du tapage Pour ce décolletage,

Un peu plus, un peu moins...

Dont vos prélats austères,

Et vos protonotaires Peuvent être témoins !

Mais ce décolletage A plus d’un avantage, Etant le hic de la Chose Diplomatique :

Outre que l’esthétique N’y perd rien, loin de là !

Qu’elles seraient cruelles, Vos nuits officielles Et vos réceptions,

Si les épaules nues Y demeuraient tenues En exécration !

Une belle poitrine Jamais ne vous chagrine, Qui se montre à propos, Mais arrange les choses, Et rend les plus moroses Diplomates dispos.

quelques chrétiens schismatiques souillent honteusement le sanctuaire parce qu ils sont persuadés que les enfants, conçus devant le divin tombeau, obtiendront infailliblement le royaume des cieux ».

Tout est dans la manière...

Et seuls, en ce conflit,

Et d’ailleurs, Très Saint Père,

Cela tient du prodige Laissons là ce litige A de plus curieux ;

Dans leur sagesse immense.

Dieu sait où ça commence, Le Diable où ça finit...

Pour moi, simple barbare, Tout ça c’est bien bizarre Et bien mystérieux.

Certe, une pénitente, En sa robe montante, Peut parfois faire fuir

Croyez-moi, Très Saint Père, En toute cette affaire,

C’est prendre trop souci De vos prélats austères,

Les cinq cent mille diables ; Une autre est moins coupable, Qui montre tout son cuir.

De vos protonotaires, Vos cardinaux aussi.

Telle, avec ses épaules Froides comme les pôles, Vous fait froid dans le dos ; Telle, à son avantage,

Se trompant d’un étage, Vous incite au dodo.

Ah ! ah ! les bons apôtres !

Ils en ont vu bien d’autres, Vous pouvez y compter ;

Mais, par peur d’une tape.

Ce n'est pas à leur pape

Qu’ils iront le conter.

Une fine caricature de La Lima , de Turin., Scrupules de conscience , reproduite par le Rire et la Galanterie , de J. Grand-Garteret, raille aussi les prescriptions pontificales sur le décolletage dans les soirées (mai 1904) : Deux Maleleines non repenties se rencontrent, l’une décolletée jusqu’à la taille et l’autre, le buste emprisonné dans un corsage fermé mais les cuisses à nu :

— Qu’est-ce qui te prend d’aller ainsi les jambes nues ?

— Pour me mettre en règle avec la religion, tout en m’amusant, ma chère, dès l’instant que le décolleté est défendu.

Mais les bulles et avertissements du pape sont autant de bulles de savon que crève l’indifférence générale.

2 Nudités des prêtres (1). Messes noires. — D’après Sébastien Munster, au xvie siècle, les bains de Bade « sont communs tant aux femmes qu'aux hommes.... Il y vient aussi des nonnains, abbez, prothonotaires, prestrailles, fratres, voire plus effrontez et dissoubz que toutz aultres, et bien souvent ilz ont des femmes avec euLx pour se baigner, portant boucquetz et chappeaux de fleurs sur la teste ».

Mme de Sévigné se divertit beaucoup d’un propos tenu par le

(l) Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit au sujet des prêtres et prêtresse’s de l’antiquité qui, dans certaines circonstances, fêtes religieuses, danses sacrées, officiaient in naturalibus; à Florence, loggia Orcagna, on peut voir la statue antique, une Sacerclotessa àii Romolo, dont le sein est à nu (fig. 46).

INDÉCENCES MYSTIQUES

comte d’Estrées à M. de la Rochefoucauld, au sujet d’un incident de son voyage en Guinée :

Il y trouva une église chrétienne ; il y trouva vingt chanoines nègres tout nus, avec des bonnets carrés et une aumusse au bras gauche, qui -chantaient les louanges de Dieu. Il vous prie de réfléchir sur cette rencontre, et de ne pas croire qu’ils eussent le moindre surplis, car ils -étoient comme quand on sort du ventre de sa mère, et noirs comme des diables.

La marquise revient à plusieurs reprises sur ce costume aussi exotique que liturgique (1). Cette épistolière babillarde, qui « bavardine » chez Mme de Lavardin, qu’elle appelle « Bavardin » — on n’est jamais trahi que par les siens — raconte un peu plus loin

une historiette « sans chemise » qui, en raison de sa nudité et du milieu d’où elle émane, peut être tolérée ici. Il s’agit d’un prédicateur célèbre, de Saint-Roch, à qui on remet au moment de monter en chaire, un pastiche de bref épiscopal :

On donna, l’autre jour, au P. Toussaint Desmares un billet; il le lut .avec ses lunettes. G’étoit :

If Edit. Hachette t. Il, p. 121, 123, 155, 160.

(2) Tirée des ouvrages du Père Helyot, sur les Costumes des ordres religieux et militaires .

Fig. 46.

Fig. 47. — Bénédictine de Saint-Zacharie (2) en habit ordinaire.

De par Monseigneur de Paris,

On déclare à tous les maris Que leurs femmes on baisera,

Alléluia !

Il en lut plus de la moitié : on pensa mourir de rire. Il y a des gens de bonne humeur comme vous voyez.

Ces plaisanteries libertines concordent avec la tenue et le costume des ouailles peu ferventes de cette époque émancipée.

Naguère encore, à Bruxelles, un privilège accordait la grâce à un condamné, à condition qu'il ferait le personnage de l'effigie articulée, pendant qu’on prêcherait la Passion à la paroisse de Notre- Dame-de-la-Chapelle. Il arrivait à l'église, costumé d’un maillot, portant la croix sur laquelle il était attaché ; on lui barbouillait le visage de l’éponge vinaigrée de Stéphaton et l’aveugle Longin lui donnait le coup du lapin, dans le côté droit, mais le fer de la lance était émoussé et il n’y avait pas de plaie, d’où sortit « de l’eau et du sang ».

Aux Fêtes de la Raison, célébrées en 1793, dans la plupart deséglises, la déesse était représentée par une jolie et robuste femme « presque nue », portée sur un palanquin ; mais ce culte de la religion spiritualiste disparut, dès 1794, avec son promoteur Chaumette.

Quant aux Messes Noires , elles appartiennent aux pratiques de la sorcellerie, aux manifestations les plus étranges du satanisme et du sadisme. On raconte, mais que ne raconte-t-on pas, que la marquise de Montespan, obtint de La Voisin une poudre destinée à entretenir l’amour du roi, à la condition que ce philtre fut consacré sous le calice, pendant une messe que l’abbé Guibourg dirait sur son ventre à nu. Le prêtre était revêtu des ornements sacerdotaux sous lesquels il était aussi entièrement nu. C’était la Chanfrein, sa concubine, qui, pour la célébration de ses offices, lui servait ordinairement « d’infâme autel » et lui livrait ses propres enfants. L'un d’eux aurait été ainsi sacrifié sur l’abdomen de la marquise. La Chanfrein fut pendue le 20 juin 1681 et le médecin Duchene, assisté du chirurgien Morel, d’après le Dr Gabriel Légué (1), présents au moment de la torture, constatèrent que la question de l’eau ne pouvait être donnée à la Chanfrein « sans courir le risque de la faire étouffer ?

(1) Les Messes Noires. Voir aussi Funk-Brentano, Le Drame des poisons.

INDECENCES MYSTIQUES

attendu la grosseur et la pesanteur de son corps et l’engagement [sic) de sa poitrine ».

La disgrâce d’Athénaïs de Rochechouart (15 mars 1690 est attribuée à la part qu’elle aurait prise aux sorcelleries de La Voisin et aux messes noires , célébrées en 1676. Louis XIV aurait mis vingtcinq ans de réflexion à signifier le congé de la favorite, qui avait simplement cessé de plaire et devait céder la place à la Fontanges.

L’abbé Gui bourg opéra sur plusieurs abdomens éminents de grandes dames, Mme d’Argenson, Mme de Saint-Pont, sans vêtements ou retroussées jusqu’au menton, tenant aux mains des cierges allumés. Il célébra, dit Huysmans, « la Messe du sperme », pour la dame des Œillettes : « Cette femme, qui était indisposée, donna de son sang; l’homme qui l’accompagnait se retira dans la ruelle de la chambre où se passait la scène, etGuibourg recueillit de sa semence dans le calice, pour faire des pâtes conjuratoires que ses clientes emportaient ».

Ces messes, parait-il, étaient accompagnées de sacrifices d’enfants vivants, comme aux prétendus assassinats rituels, dont on accusait les Juifs au moyen âge; on sait que la fontaine de l’ogre Kindlifresserbrunnen, à Berne, élevée en 1542-45, est une allusion à ces commérages de l’esprit religieux, par l’application du principe basilien : «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose».

A propos de la Franc-Maçonnerie rouge qui, par ses épreuves singulières et ses rites mystérieux a, en plus de ses origines, quelques points de contact avec sa concurrente la Franc-Maçonnerie noire, Léo Taxil, le pseudo-converti, dans son opuscule Y a-t-il des femmes dans la Franc-Maçonnerie (1), conclut par l’affirmative et relate, avec détails et figures à l’appui, l’initiation de « la Maîtresse parfaite » (2).

...Après le discours du Frère orateur, qui félicite la néophyte de son élévation à son nouveau grade, elle reçoit les honneurs de la glorification maçonnique. Il l’invite à se dépouiller de tout ce qu’elle a sur elle de profane, pour ne garder que les insignes de l’Ordre et apparaître, aux yeux de tous, dans le costume de la Vérité. La nouvelle Maîtresse est déshabillée par les Sœurs, Inspectrice et Dépositaire ; on ne lui laisse que son cordon, son bijou avec emblèmes, son tablier brodé sur satin et

(1) Actuellement la discorde est au camp d’Agramant : une loge, pas de concierge, mais féminine, de Vaugirard, est, paraît-il, en désaccord avec la rue Cadet.

(2) Il y a cinq grades du rite moderne d'adoption : l’Apprentie, la Compagnonne, la Maîtresse, la Maîtresse parfaite, la sublime Écossaise.

sa jarretière brodée maçonnique (jambe gauche seule). Les Sœurs portent à la jambe droite une jarretière ordinaire.

Puis on la fait monter sur l’autel de la Vérité et Frères et Sœurs du Chapitre défilent devant elle et l’encensent par cinq coups d'encensoir.

Est-ce à l’intention de créer une nouvelle secte ou à un accident cérébral que se rapporte la fin singulière du curé de la Compote (Savoie) : « Il allait seul par les monts, dit le Matin , du 21 juillet 1906, dans ses Nouvelles en trois lignes , il se coucha, tout nu, sous un hêtre et y mourut ? » Un point, c’est tout ce que nous savons de cet Adamiste moderne.

3° Décolletage des religieuses. — Les religieuses n’ont pas toujours eu la gorge couverte du morceau de toile blanche, plus ou moins empesée, qui se nomme guimpe ou honestine ; longtemps dans certains monastères, elles gardèrent la poitrine découverte ; par exemple, à l’époque où le grave Clémangis écrivait : « Les monastères de femmes sont des exécrables repaires de Vénus; ce sont si bien des asiles d’impudicité et de plaisir que, de nos jours, faire prendre le voile à une vierge, c’est la vouer publiquement à la prostitution » ; au temps aussi où les religieuses de l’Annonciade étaient réprimandées par le Parlement de Bordeaux, « pour se baignera la grande mer, accompagnées par gens mal famés ». Ce n’est pas un reproche qu’on eût fait à Jean le Silenciaire qui, écrit Huysmans, n’usa jamais de bains, pour ne pas alarmer, en se voyant, « ses yeux pudiques ». De nos jours, du reste, la moinerie de l’un et de l’autre sexe est rentrée dans le droit chemin, sinon dans la propreté : l’usage des bains lui est interdit, comme aux ascètes de l’Inde. La crasse physique et morale, nous l’avons démontré, est à l’ordre du jour dans presque toutes les religions.

Clément d’Alexandrie, dans son Pédagogue , blâme « celles qui, buvant, tournent tellement la tête qu’elles découvrent leur gorge ». Cette critique, selon la remarque d’Emile Bayard, s’adresse notamment à certaines religieuses « qui, n’ayant le sein couvert que de leur mentonnière, à mesure qu’elles boivent et haussent la tête, renversent tant et plus leur barbette et font paraître leur sein à tout une compagnie ».

Robert Grosse-Tête, évêque de Lincoln, sous Henri III, pour s’assurer de la sagesse des nonnes, dans ses visites épiscopales, faisait presser leurs mamelles, en sa présence.

INDECENCES MYSTIQUES

Jusqu’au xvme siècle, la dépravation des couvents était générale, aussi bien en Italie qu'en France (i) ; lisez les Mémoires de Mme de Genlis et ceux de Lauzun et vous serez édifiés à ce sujet.

Grégoire de Tours dit que les bains publics, introduits en Gaule par les Romains, se rencontraient aussi dans les couvents de religieuses : « Entre autres raisons qu’alléguèrent les religieuses de Sain te-Croix-de-Poi tiers, qui s’étaient sauvées de leur couvent, c’est qu'on ne se comportait pas dans le bain avec assez de modestie ».

Waltriquet de Gouvin, dans ses Trois chanoinesses , fait allusion aux anciennes coutumes monastiques; il invite un trouvère à réciter un conte drolatique, « à leur faire dresser le poil haut et dru sur la peau » , et donne ce détail balnéaire :

Chascune en son baing, toutes nues,

Et la tierce sans nul desdaing Se dépoille et entre en son baing.

D’autres contes montrent un confesseur « se mettant dans le bain tout nu, aux yeux de sa pénitente, avec laquelle il folâtrait agréablement, avant d’entendre ses aveux » ; mais ce sont des contes en l’air, retournons à l’histoire. Dans un Factum , approuvé par l’Archevêque de Sens, où sont dévoilés les mystères de la galanterie claustrale, les sœurs de Sainte-Catherine-les-Provins se plaignent du libertinage de leurs directeurs de conscience, les Cordeliers de Provins. Entre autres griefs, une des religieuses dit dans sa déposition : « Les confesseurs s'amusoient à caresser les pensonnieres qu’on leur envoyoit pour les instruire à la Sainte Communion et leur faisoient toutes sortes de contes ridicules » .

Une fois, affirme une autre déposante « sur le refus qu’une religieuse fît de passer ses doigts à un qui lui demandoit, il se mocqua fort d’elle et lui dit qu’elle devoit savoir que, depuis la ceinture jusqu’en haut, appartenoit tellement au bon ami, qu'on ne devoit lui en refuser ni la vue ni l’attouchement». Le même témoin ajoute : « Nos Mères m’ont assuré que les Cordeliers leur donnoient pour leçon, à bien pratiquer, que le sein , la bouche et la main dévoient être à un ami ». Continuons à dépouiller ce dossier accablant et instructif : « Quelques-unes à la sollicitation des Pères, se sont dégui-

(1) Au XVIe siècle, le Procureur général dénonce les religieux des Abbayes de la Fescaille, Sablonnaux et Pleineulve, en Saintonge, qui « pillent, vagabondent et paillardent ».

sées en séculières et ont paru devant eux au parloir, la gorge nue et semée de mouches, comme le visage. Il y a eu des Cordeliers qui, après avoir entendu la confession d’une malade, ont été au lit des autres, et après leur avoir dit tout haut quelques mots de piété, se sont approchés pour les baiser, et ont voulu mettre la main dans le sein... » Tout commentaire est inutile et nous n’en dirons pas plus pour l’instant, sur la perversion du clergé séculier et régulier d’antan, la preuve est faite : les moines surtout ont longtemps passé pour avoir un cœur et des mœurs de moineaux ; mais nous reviendrons bientôt sur ce sujet aussi scabreux qu’inépuisable.

Arrivons à l’Italie, la pépinière ecclésiastique par excellence. Raymond deCapoue, confesseur et secrétaire de Catherine de Sienne, célèbre par ses dépravations de jeunesse, ses extases et ses révélations, raconte qu’une nuit, il s’introduisit dans la cellule de l’extatique et assista à cet étrange spectacle :

Je trouvai, dit-il, cette sainte fille debout, sans vêtements, frémissante et resplendissante, les bras élevés vers le ciel ; et comme je la contemplais dans le ravissement, je vis sa taille se grandir, son visage se transformer, se couvrir d’une barbe rousse, son front se couronner d’épines ; je suivis sur son beau corps l’accomplissement du miracle, et je vis le siège de la pudeur se changer peu à peu et prendre les signes de la virilité ; alors je me jetai la face contre terre pour adorer le Seigneur, car c’était lui !

La même hystérique, dans son autobiographie, se glorifie d’avoir été visitée chaque nuit, par son divin époux et « de lui avoir donné sa virginité » :

A l’heure de minuit, dit-elle, mon doux époux entre dans ma cellule et entonne des chants sacrés ; ensuite, il se repose sur ma couche et m’enivre de toutes les joies du paradis. Une fois même, il est venu me visiter caché sous le froc d’un moine mendiant, afin que je ne le reconnusse pas. Ainsi déguisé, il me demanda l’aumône avec tant de douceur dans la voix, que ne pouvant disposer de rien autre, je donnai mon capuce, ma robe, ma ceinture, pour consoler ce pauvre affligé, dont les prières et les instances devenaient de plus en plus lamentables. Enfin, lorsque j’eus enlevé le dernier voile qui me couvrait, il reprit sa forme divine et m’emporta avec lui au septième ciel.

Au couvent de Sainte-Catherine, près de Bologne, le pieux Ambroise, abbé général de l’Ordre des Camaldules, révèle, dans son Hodœporicon , vers la fin du xve siècle, que « toutes les nonnes

NDECENCES MYSTIQUES

avaient rompu leur vœu de chasteté et l’abbesse, elle -même, venait d’accoucher. »

Mais le dérèglement était grand, surtout dans la sérénissime république de Venise ; tous les récits des voyageurs concordent sur ce point :

Plusieurs d’entre elles, écrit P. Molmenti, avaient pris le voile par contrainte et, dans la solitude du cloître, caressaient mille rêves d’amour et

Fig. 48. — Autre Bénédictine, môme monas- Fig. 49. — Augustinienne, en corsage tère, en habit de chœur. brodé.

de beauté. Même après avoir prononcé leurs vœux, elles conservaient des habitudes mondaines et s’habillaient avec élégance, portant des corsages de soie plissés à petits plis, les cheveux frisés et la gorge à demi-nue.

Les figures 47, 48, 49, tirées du Costume historique , de Racinet, confirment ces détails. Nous avons encore d’autres témoignages, celui du président de Brosses, par exemple :

Jadis les religieuses étaient en possession de la galanterie. Cependant, il y en a encore bon nombre qui s’en tirent aujourd’hui avec distinction, je pourrais dire avec émulation, puisque actuellement que je vous parle, il y a une furieuse brigue entre trois couvents de la ville, pour savoir lequel aura l’avantage de donner une maîtresse au nouveau nonce qui vient d’arriver. En vérité, ce serait du côté des religieuses que je me tournerais, si j’avais un plus long séjour à faire ici. Toutes celles que j’ai vues à la messe, au travers de la grille, causer tant qu’elle durait et rire ensem-

ble, m’ont paru jolies au possible, et mises de manière à bien faire valoir leur beauté. Elles ont une petite coiffure charmante, un habit simple, mais bien entendu, presque toujours blanc, qui leur découvre les épaules et la gorge, ni plus ni moins que les habits à la romaine de nos comédiennes.

Suivant un autre voyageur, les couvents étaient plutôt des salons mal famés, où les religieuses, robes décolletées et couvertes de dentelles, recevaient au parloir, véritable foyer d’intrigues galantes, des personnes des deux sexes.

Un tableau attribué à Léonard de Vinci et à Ridolfo Ghirlandajo (Palais Pitti), portrait de la signora GiaDetto on donna Detta , connu sous le titre de la Monaca (la Religieuse), parce que la tête est enveloppée d’un béguin, nous montre une recluse Vénitienne, du xve siècle, sous les habits impudiques d’une mondaine. Taine le décrit ainsi :

Un voile blanc, semblable à une guimpe, est posé sur la tète ; la poitrine, nue, jusqu’au milieu du sein, se gonfle avec une froideur superbe au-dessus d’une robe de velours noir... Avec la pâleur mate du cloître, elle a la splendide nudité du monde.

A en croire le même écrivain, les mœurs monacales Vénitiennes ne semblent pas s’être sensiblement modifiées au xixe siècle :

Point de jeune religieuse bien faite qui n’ait son cavalier servant. La plupart ont été cloîtrées de force et prétendent vivre en femmes du monde. Elles sont charmantes avec leur habit de camelet blanc, avec les fleurs qu’elles se mettent sur leur poitrine découverte. Au carnaval, elles se déguisent en dames et même en hommes, viennent ainsi au parloir et y font venir des courtisanes masquées.

Cependant, A. Houssaye ale regret de constater, qu’on ne voit plus ni gorges ni épaules chez les religieuses de Venise. Là aussi, la guimpe roide et opaque a remplacé le voile transparent et léger de jadis.

D’après l’abbé de Brantôme, pendant le sac de Rome, que nous avons déjà mentionné, durant huit jours (du 6 au 14 mai 1527), les couvents de religieuses furent transformés en autant de « bordeaux », où les Espagnols, paraît-il, damèrent le pion aux Germains et aux Italiens :

Quant aux dames, il ne fault demander comment elles furent traictées. Des courtisanes des plus belles de la ville ils n’en vouloient point, et les

NDECENCES MYSTIQUES

laissoient, disoient-ils, para los laquayos y rapasos, « pour les laquais et gougats », qui s’en donnoient du bon temps; mais ils s’attachoient aux marquises, contesses, baronnesses et grandes dames et gentilles dones de la ville, leur faisant exercer l’estât de courtizanes publiques, et les abandonnoient les uns aux autres, en faisant plaisir à leurs compagnons leur faisant acroyre que c’estoit ce qu’elles vouloient, et qu’elles estoient trop chaudes, et qu’il les falloit rafraischir de la rosée, et les saigner au mois de may où ils estoient, et que la saignée en estoit bonne, et mesmes pour les filles et religieuses , qu’ils n’espargnoient non plus que les autres, et firent unbordeau de leur couvent. Bref, si l’avarice fut commune à ces messieurs, la paillardise ne leur fut pas moins; et qui pis est, des femmes mariées, quand ils les touchoient, ils en exhiboient de beaux spectacles à leurs pauvres hayres de marys, qu’ils faisoient si gentiment cocuz devant eux qu’ils n’en osoient dire mot, mais encores bien aisés : de sorte que longtemps après on appelloit ces grandes dames : les religieuses du sac de Rome1.

Repassons les Alpes et rentrons en France, où les abbesses ont souvent alimenté la chronique scandaleuse, parleur vie déréglée qui, à certains moments psychologiques, les obligeait à jeter cornettes et costumes par-dessus les moulins... de Montmartre ou d’autres localités. Ainsi, en assiégeant Paris, Henri IV avait établi une batterie à Montmartre et, avant d’entreprendre la conquête de la ville, fit celle de l’abbesse du monastère voisin, Claude de Beauvilliers. Il y aurait long à dire sur d’autres supérieures; non est in locus. Pour l’instant, occupons-nous des chanoinesses des couvents.

Au xvme siècle, avant d’avoir prononcé leurs vœux, elles ne portaient pas l’habit monastique ; elles conservaient celui des grandes dames, décolleté compris, ainsi que l’indique l’estampe de Gravelot, les Chanoinesses du couvent de Montigny. Les pensionnaires des couvents aristocratiques, comme l’abbaye de Port-Royal, Panthemont, Belle-Chasse, etc., qui s’appelaient elles-mêmes « les premières filles de France », recevaient, à côté des leçons de piété, un enseignement des usages du monde. Ces futures grandes dames faisaient l’apprentissage de la vie mondaine, sous la direction de veuves de grand nom, retirées au couvent ; mais elles avaient surtout des professeurs d'agréments ou de danse ; on leur apprenait le secret du fameux « coup de talon », imaginé par Marcel, une des gloires chorégraphiques du règne de Louis XV, qui consistait à écarter, d’un coup sec et gracieux, l'embarras de la traine, pour danser « avec

(1) Sobriquet des dames romaines qui avaient passé par les mains des vainqueurs, au sac de Rome.

sécurité, sans jamais amuser d’une chute l’impertinence des marquis » (1).

La coquetterie ne perdait pas ses droits, au milieu d’une pareille atmosphère saupoudrée de poudre à la Maréchale et d’une éducation purement artificielle, dont l’étiquette et l’élégance formaient la base, avec l’adjonction de bals et de divertissements de toute sorte ; représentations théâtrales, ballets, réceptions au parloir où s’ébauchaient idylles et aventures romanesques qui se terminaient souvent par un mariage, parfois par un enlèvement ; souvenons-nous de la gravure bien connue de Pons, le Roman au Couvent , que le duc de Bourbon — le Petit-Duc , de Lecocq — exécuta au naturel, à quinze ans, en enlevant Mlle d’Orléans. Ces jeunes couventines avaient à leur disposition une ou deux femmes de chambre qui les aidaient à agrémenter leur costume, toujours seyant, d’une certaine recherche (2), qui n’excluait pas le décolletage, bien au contraire. C’est ainsi que maîtresses et élèves assistaient à la chapelle du couvent, sous l’œil bénévole de l’abbesse et l’œil émerillonné des jeunes abbés à petit collet, jamais monté : la Leçon de catéchisme de Baudoin donne une idée de cette haute école laïco-congréganiste de l’immodestie.

4° Travestis religieux. — Aux religieuses qui ont trop affecté de montrer leur sexe, opposons celles qui l’ont dissimulé sous des habits d’hommes, c'est-à-dire sous le froc de capucins, pour protéger leur vertu et leur corps « blanc comme l’aile d’un ange », mais en dépit des paroles de l’Écriture : « La femme ne prendra pas les vêtements de l’homme, ni l’homme ceux de la femme. » Sainte Thècle, sœur de saint Paul, et sainte Pélagie, en Palestine, vécurent dans un ermitage, habillées en moine ; leur sexe ne fut reconnu qu’à leur mort ; de même pour sainte Euphrosine et sainte Matrone retirées dans une communauté de religieux. Sainte Eugénie, fille de Philippe, préfet d’Alexandrie, s’enfuit chez des moines, dont elle devint l’abbé Mélancie ; une grande dame d’Alexandrie s’éprit de cet hermaphrodite et, pour se venger de sa résistance, l’accusa, comme la Putiphar, d’avoir voulu la violer. Devant le préfet qui la reconnut, Eugénie n’eut pas de peine à prouver son innocence, au moment où elle se disposait à déchirer sa tunique pour montrer son sexe. Sainte Maxime eut une aventure

(1) Gf. Lectures pour Tous ; numéro 12, sept. 1902. Édit. Hachette.

(1) Comme le montre un tableau de Chardin : Une jeune pensionnaire et une gravure de Bonnard : Deux élèves du Couvent de Saint-Cyr, en 1680.

NDÉCENCES MYSTIQUES

analogue : vivant incognito dans un couvent de moines, elle inspira une vive passion à une jeune débauchée, qui, dépitée d’être repoussée, se vengea, en lui attribuant la paternité d’un enfant qu’elle venait de mettre au monde. A ces légendes similaires a été empruntée l’intrigue du Miracle d'une femme, nommée Théodore , qui, pour son péchié, se mist en habits d'homme , devint moine et, pour sa penance (pénitence) faire, fut tenue pour homme jusques après sa mort. Mais c’est pour fuir le courroux d’un mari et aussi pour « mater son corps » que dame Théodore se cacha dans une abbaye de religieux, après que la « Maquerelle » l’a livrée à son galant pour la « besoingnier ». Ildeunde prit aussi les habits d’homme, mais pour être respectée et non par « penance » ni par fantaisie, comme Mlle de Charolais, qui se fit peindre en habit de cordellier, d’où le piquant impromptu de Voltaire, le roi des petits vers :

Frère Ange de Charolois,

Dis-nous par quelle aventure Le cordon de Saint François Sert à Vénus de ceinture ?

Par exemple, il est plus rare de voir des religieux sous le costume féminin ; cependant le cas se serait présenté, si nous en croyons F Encyclopédie monastique de Ch. Chabot, dans le cas suivant.

5° Une farce de capucin. — Pendant les récréations, les capucins étaient autorisés à jouer des mascarades ét des farces, en dehors des pièces de théâtre réglementaires. Certain jour, l’un d’eux feignit d’être indisposé et resta dans sa cellule, où il s’habilla en nourrice. A la fin du dîner, il alla chercher dans les combles un torse d’angelot, à la figure poupine; il l’enveloppa de vieux chiffons et descendit au chauffoir. La Communauté, à la sortie du réfectoire, fut surprise de rencontrer une pareille hôtesse. Le Père gardien lui dit : « Ne savezvous pas qu’il est défendu aux femmes d’entrer ici ? Vous êtes excommuniée; allons vite, sortez au plus tôt. » La nourrice lui répondit, sans se déconcerter, et en berçant son nourrisson dans ses bras : « Je croyais qu’il y avait plus de charité chez vous. Mon pauvre enfant se mourait de froid, j’ai vu la porte ouverte et suis entrée... » Le gardien allait la prendre par le bras, lorsque la nourrice, approchant l’enfant de son sein et écartant un peu son fichu, tire de dessous son corset une mamelle bien blanche et bien arrondie, et fait semblant d’allaiter son enfant. Cette mamelle n’était autre

qu’une vessie de porc, remplie de vent, dont il avait peint le bout avec un peu de vermillon. Le gardien, scandalisé, s'enfuit à toutes jambes; il n’eut pas plutôt les talons tournés, que le mystificateur se débarrassa de sa perruque et de son costume, compris le corset et les seins postiches. Aussitôt qu'ils eurent reconnu la plaisanterie, ceux qui se trouvaient présents à cette scène pensèrent étouffer de rire. Se non e vero...

Mais voici un travestissement plus authentique : il s’agit de l’abbé de Ghoisy, membre de F Académie française, qui passait sa vie licencieuse habillé en femme, tout comme le chevalier Charles Eon de Beaumont qui devint lectrice de la tzarine Élisabeth. 11 allait à l’église et dans le monde, avec des pendants de perles aux oreilles, ainsi qu’Henri III, une rivière de diamants au cou et des mouches assassines sur le visage ; « on le prenait, dit A. Tornezy, pour une femme charmante ».

VIII. — Moeurs sacerdotales. — 1° Sous Louis XI. — Les invectives répétées de Maillard, prédicateur du roi, offrent un caractère d’authenticité indéniable sur l’inconduite du clergé d’alors, dans toutes les classes de la hiérarchie sacerdotale :

Je vois la soutane, le froc et le palliam entrer dans les lupanars de jour et de nuit pour y faire la débauche. Des chanoines ou des clercs élevés en dignités dirigent eux-mêmes ces lieux de prostitution; ils y vendent du vin et tiennent à gages des souteneurs de filles. Je connais un évêque qui chaque soir se fait servir à souper par des jeunes filles entièrement nues, vierges ou non, pour se mettre en appétit; j’en sais un autre qui tient un sérail de petites filles encore dans l’enfance, qu’il appelle des prostituées en mue ; et chaque fois que le prélat a besoin d’elles pour de honteuses voluptés, il secoue sa bourse pleine d’argent, au son duquel son troupeau s’empresse d’accourir.

Cependant, si abominables que soient toutes ces choses, il en existe d’autres encore plus infâmes. Les évêques ne donnent plus les bénéfices vacants que par la voie des femmes, c’est-à-dire lorsque la mère, les sœurs, les nièces et les cousines du candidat en ont payé le prix avec leur honneur.

Un autre prédicateur burlesque et trivial, Menot, est du même avis sur la vie dissolue de ses pairs : « Les biens de l’Église, dit-il, ne sont que des soufflets pour attiser la fournaise de luxure ! »

Guillaume Pépin, dans son Opusculum super confit e or , critique la tenue des « bigotes » bigotas au confessionnal, qui ont eu des fami-

INDÉCENCES MYSTIQUES

liarités avec leurs directeurs, « lesquels ne craignent pas de plaisanter ( cachinnari )... Je me tais des paroles équivoques, des expressions obscènes, des attouchements qui vont de la face jusqu'aux mamelles et de bien d’autres familiarités qu’il est indécent de nommer ».

Ces révélations justifient le vieux proverbe Prêtres en savent de toutes couleurs et confirment les réquisitoires des sermonnaires contre « la paillardise des princes de l’Eglise et. du clergé séculier ». Nous le répétons : les serviteurs de l’Eglise ne prêchaient pas d’exemple et se gardaient bien d’observer ses Commandements , le sixième surtout, le plus gênant :

Le faict charnel n’acompliras Hors mariage, ou tu iras Au feu d’enfer a damnement.

Aussi, par raillerie, appliquait-on à tous les moines le titre de beaux-pères , au lieu de révérends-pères :

D’où vient qu’on vous nomme beaux-pères ?

C’est, qu’à l’ombre du crucifix,

Souvent faisons filles et fils En escoutant les belles-mères.

2° Saint François d’Assise. — Le Séraphique , comme ses coL lègues saint Augustin, saint Ranier, patron de Pise, et tant d’autres diables-à-quatre qui se firent ermites en devenant vieux, la mena joyeuse avant sa conversion; chez le futur fondateur de l’ordre des Franciscains, le sens de la reproduction, que le Père Chalippe qualifie benoitement « d’esprit immonde », sans songer qu’à cet esprit il devait le jour, était très développé. Avant de faire « l’ange », il fît « la bête »... à deux dos et donna une fois de plus raison à cette réflexion de saint Bonaventure : « L'amour spirituel dégénère aisément en charnel ». A vingt ans, rappelle le D1’ A. Bourne, dans sa monographie sur ce saint, il fondait, à Assise, une cour d'amour et appelait ses disciples les « jongleurs de Dieu », Dei jaculatores, sans le préfixe e, et prescrivait la bonne humeur, le « vivre joyeux » de Rabelais.

Nous n’insisterons pas sur les stigmates (1), si faciles à produire

(1) Marie-Catherine La Cadière, à dix-huit ans, était pénitente du jésuite Gérard : elle avait aussi des stigmates, des extases, des révélations, tous les symptômes subjectifs de la folie mystique. Brouillée avec le père Gérard, elle donne sa confiance à un carme Janséniste et, pour perdre son premier confident, l’illuminée l’accusa-

et à entretenir avec le jus d'éphorbes, la pommade épispastique, ou mieux en arrachant journellement les croûtes des sept plaies artificielles ; nous ne dirons rien non plus du don de parler aux animaux, au lièvre par exemple : sans être nimbé, nous avons eu ce pouvoir sur un lapereau apprivoisé, que nous faisions danser, au doigt et à l'œil, en dissimulant, entre deux doigts, une petite croûte de pain que l’animal, debout sur son train de derrière, cherchait à atteindre, sautillant en cadence; ces prétendus miracles ne sont pas notre affaire. Examinons plutôt les terribles combats que François livra contre la chair. Son père le considérait comme un doux détraqué et le fit interdire : il l’obligea à renoncer, en présence de l’évêque, aux droits qu’il pouvait avoir sur ses biens et à se reconnaître indigne et incapable. François, non seulement acquiesça au désir paternel, mais « il se despouilla tout nud comme la main devant tous les assistans : c’est-à-dire que, pour marquer son parfait renoncement au monde, il renonceoit à toute pudeur » (1).

Un jour, le saint fut soupçonné de quelque intrigue galante ; pour se justifier, « il se mit nu comme l’enfant qui vient de naître et, en cet état, traversa la ville d’Assise, montrant partout sa... vergogne pour prouver sa virginité. » Frère Léonard imita bientôt son patriarche. « En revenant de la campagne à Yiterbe, il laissa son froc à la porte de la ville et s’en alla nu à son couvent, afin qu'on le regardât comme un insensé. » Ces mômeries cyniques n’indiquaient pas précisément un parfait équilibre cérébral.

Des hallucinations de la vue firent voir à l’auréolé d’Assise, comme à saint Antoine, saint Benoit (2) et saint Thomas d’Aquin (3), des femmes nues, dans les poses lascives de la Tentation. Pour éteindre « les flammes de la concupiscence », il se plongeait souvent dans

d’avoir abusé d’elle et même de l’avoir fait avorter, « Il avoit profité, disoit-elle, des momens d’extase, produits par les stigmates qu’elle recevoit sur le cœur pour consommer son crime ». Ce procès se termina par un non-lieu, mais des factums et de nombreuses chansons satiriques stigmatisèrent, à leur tour, les stigmates du vice de l’hallucinée; les pièces de ce singulier procès forment la matière de douze volumes 1

(1) Bonaventure. La Vie de saint François.

(2) Benoit vivait dans le creux d’un rocher; un jour, d’après la Légende dorée ,

« fortement sollicité par des pensées de luxure, au souvenir de la beauté d’une femme qu’autrefois il avait vue, il allait peut-être céder, quand soudain il se déshabilla et se jeta nu au milieu des ronces qui garnissaient les abords de la grotte; sa chair fut meurtrie par les épines. »

(3) V. la Tentation de saint Thomas d'Aquin dans Y Imitation de J.-C., illustrée par J.-P. Laurens. Quentin, édit, et Gazette des Beaux-Arts, 1er juillet 1878.

INDÉCENCES MYSTIQUES

un trou plein de glace, ( Tempore Hyemali seipsum in foveam glacie plenam plerumque mergebat). Parfois, il domptait « le feu de ses sens » en se couvrant d’une haire de neige, « jusqu’aux parties naturelles et faisant plusieurs plottes de la mesme neige, il appelloit l’une sa femme, et les autres ses fdles ». C’est pourquoi la tradition peint ce ^saint, modelant une femme de neige, dont « il caressait les membres inertes et gelés. » Un poème satirique, émanant d’un couvent, dit-on, mais plus vraisemblablement, croyonsnous, d’une autre maison close, raconte l’incident :

Un jour d’hiver, l’impudique Satan,

Des feux nombreux de la concupiscence Voulut souiller ma timide innocence,

Perdre mon âme et vaincre ma pudeur.

Du noir péché je sentis la chaleur ;

Pour désarmer ma chair récalcitrante,

Je fis de neige une femme charmante...

Entre ses bras collés sur son giron,

Les yeux au ciel, l’esprit en oraison,

Je fis, aidé d’une force majeure,

A ce tendron, trois enfants dans une heure.

Le remède, dans ce cas, était pire que le mal.

Même après sa mort, des nudités féminines assaillaient son tombeau qui avait la propriété, comme celui du diacre Paris, de guérir les démoniaques. Aussi Bonaventure Berlinghéri a-t-il entouré le portrait de saint François d’Assise de vignettes, dont Tune représente des possédés, un homme et deux femmes, auprès du tombeau du saint : « L’homme est en proie à une vive agitation ; les deux femmes, plus calmes, nues jusqu’à la ceinture, les mamelles pendantes et les cheveux dénoués, se tiennent debout, un diablotin sort de chaque bouche. »

3° Borgia s’amuse! — Sous ce titre sensationnel, Jules Garnier a interprété sur la toile (fig. 50), d’après le journal du maître des cérémonies d’Alexandre YI, Burchard, un des épisodes scandaleux du mariage de Lucrèce Borgia avec Alphonse d’Est, fils d’Hercule de Ferrare. lien a déjà été question ailleurs (1) ; complétons le récit pris sur le vif de l’historiographe du pape simoniaque et luxurieux :

Cette union fut célébrée, dit Burchard, par des saturnales dont on

(1) Les Seins clans l’Histoire . p. 200.

n’avait pas encore eu d’exemples. Sa Sainteté soupa avec ses cardinaux et avec les grands dignitaires de sa cour, chacun ayant à ses côtés deux courtisanes qui avaient pour tous vêtements des manteaux de mousseline et des guirlandes de fleurs ; lorsque le repas fut terminé , ces courtisanes, qui étaient au nombre de cinquante, exécutèrent des danses lascives, d’abord seules, ensuite avec les cardinaux; enfin, a un

Fig. 50. — Groupe de croupes, tableau de Garnier.

signal de madame Lucrèce les manteaux tombèrent, et les danses continuèrent entre ces femmes et les convives, aux grands applaudissements du saint-père.

Puis on procéda immédiatement à d’autres jeux; sur l’ordre d’Alexandre VI, on plaça symétriquement dans la salle du festin douze rangées de candélabres chargés de bougies allumées, et madame Lucrèce jeta sur le parquet des poignées de châtaignes, après lesquelles couraient ces courtisanes entièrement nues, en marchant sur les pieds et sur les mains, le corps plié en deux; les plus agiles reçurent de Sa Sainteté des robes de soie et des bijoux. Enfin, comme il y avait eu des prix pour les joutes, de même il y en eut pour la luxure et les femmes furent aussitôt

NDÉCENCES MYSTIQUES

traitées charnellement au bon plaisir des assistants ; cette fois ce fut madame Lucrèce qui,, d’une estrade élevée d’où elle présidait à ces combats avec le pape, distribua les récompenses aux plus ardentes et aux victorieux !

La véracité de Burchard a naturellement été mise en doute ; en tout cas rien de cela n’est invraisemblable, étant données les mœurs de Roderic Borgia, qui eut cinq ou six bâtards de Vanozzia et dont le chevet était occupé par le portrait d’une autre de ses maîtresses, la belle Guilla Farnèse « dans la plus obscène des poses ». Ces turpitudes orgiaques et borgiaques furent imitées par Ivan IV, le Terrible : à la fin d’un festin, il fit déshabiller des Anglaises et des Ecossaises qui s’étaient permis de rire de ses facéties; puis il répandit sur le parquet plusieurs boisseaux de pois et les contraignit à les ramasser un à un.

4° Singulière fantaisie d’un pape. — Jean Hérolt, cité par Antony Meray, rapporte, dans ses Sermons , le repentir d’une mère incestueuse qui, comme Sémiramis, avait conçu de son propre fils et vint demander l’absolution de son crime au pape Innocent. Le Saint Père, pour la purifier par une pénitence éclatante, la fit mettre, devant toute sa cour, dans l’état où elle se trouvait quand elle pécha avec le nouveau Nisias.

La pécheresse, comparant l’éternelle confusion à un instant de honte, alla dépouiller ses habits et revint en chemise, entièrement préparée, paratissima, à toute espèce de satisfaction. Le Saint-Père, en considération d’une telle obéissance, d’un pareil repentir, dit à la pauvre femme : « Vas en paix, ma fille ton péché t’est remis! »

Le Christ fut tout aussi miséricordieux, mais il mit plus de réserve et d’humanité dans le jugement de la femme adultère.

5° Corrections exemplaires. — Une fille dissolue, une ribaude, adresse des propositions déshonnêtes à saint Edmond, qui ne paraît nullement scandalisé et l’engage à venir chez lui. H la fait déshabiller, comme une Vénus impudique, et lui administre une volée de verges au bon endroit : virgo virga , suivant la formule homœopatique, à l’usage externe. Ne peut -on pas appliquer à cette courtisane, ce que Froissard dit du connétable de Clisson, frappé à mort par son ennemi, le seigneur de Craon, dont il facilita involontairement la fuite, « qu’il avoit cueilli la verge dont il fut battu » ? les seins a l’église. — n.

Autre leçon de choses. Une midinette parisienne, « dans l’intérêt du bien public », vient d’user d’un procédé analogue. Deux individus, E. Barthomeuf et A. Monnayeur, s’étaient associés, pour une industrie inavouable, la traite des blanches ; ils furent poursuivis en correctionnelle, sur la dénonciation d’une jeune héroïne, qui déposa en ces termes, devant le président Bournel :

— Je fus accostée par Barthomeuf, qui m’emmena prendre des consommations, puis me fit monter dans un hôtel où une personne, M. Monnayeur, me dit : « Montrez-moi çà, mon enfant? » Je lui montrai ma poitrine; il me dit : « Ça peut aller » et me proposa ensuite de m’attacher à une maison où j’aurais de beaux bas et de beaux jupons.

J’acceptai et je fus conduite chez un médecin qui me donna un certificat.

— Mais alors, dit le président, c’était pour faire arrêter Barthomeuf et Monnayeur que vous vous prêtiez à toutes ces formalités?

— Oui, monsieur le président, répond la jeune personne, c’était pour le bien public!

Le tribunal fit droit à la plaignante et débarrassa la société, pour un an, de ces tristes personnages.

6° Dispense de l’œuvre de chair, en carême. — Brantôme, souvent nommé, raconte une aventure galante qui eut lieu, à Marseille, pendant le séjour de Clément YII ; son récit donne le ton de la licence des seigneurs et grandes dames de son temps :

Les dames de Châteaubriant, de Châtillon, et la baillive de Caen, dit l’historien, présentèrent une requête au duc d’Albanie, grand dignitaire de la cour apostolique, pour obtenir la permission de ne point se priver de chair pendant le carême. Ce seigneur feignit ne pas avoir bien compris leur demande et les introduisit immédiatement auprès de Sa Sainteté, en disant : « Très-saint Père, je vous présente trois jeunes dames qui désirent avoir la « fréquentation des hommes pendant le carême; elles vous supplient de « faire droit à leur requête. » Clément YII les releva aussitôt, baisa leurs belles joues, et leur dit en souriant : « Ce que vous me demandez n’est « pas très édifiant; cependant je vous autorise à en user trois fois la « semaine; c’est assez, chères mignonnes, pour le péché de luxure. » Les dames se récrièrent en rougissant, et représentèrent à Sa Sainteté qu’elles n’avaient sollicité que la dispense de manger de la chair en carême. Sur quoi le pape rit beaucoup, passa les mains sur leurs belles formes, arrondies, et les baisa encore, puis les congédia.

Curieuse coïncidence : ce sont les sixièmes commandements de Dieu et de l’Eglise qui défendent, l’un « l’oeuvre de chair », en dehors du mariage et l’autre, « la chair », le vendredi et le samedi.

N D E G E N C E S MYSTIQUES

7° Audience secrete. — Autre anecdote tirée du meme portefeuille ; elle montre que si la Vertu existait dans la première moitié du xvie siècle, ce n’était pas dans les cours souveraines ou pontificales.

En 1 5 3 8 ? Paul III était à Nice, pour régler les questions qui divisaient les deux rivaux Charles-Quint et François Ier; les dames de la suite du roi au long nez, surtout après Pavie, sollicitaient à l’envi des audiences privées avec le pontife ; Tune d’elles, Mme d'Uzès, obtint, par son audace, un tour de faveur.

Une nuit donc, ajoute l’historien, madame d’Uzès se fit introduire dans la chambre du pape en séduisant un domestique, et quand Paul III entra pour se coucher, elle vint se jeter à ses pieds dans un charmant déshabillé, sa chemise laissant voir à nu ses belles épaules et sa gorge rondelette; elle lui demanda humblement pardon de ce que, étant fille d’honneur de la reine lors du voyage du pape à Marseille, elle avait couvert l’oreiller de Sa Sainteté d’une fine serviette qui avait servi à sa toilette secrète, pour que le contact de cet objet lui inspirât de l’amour. Cette repentance plut si fort au pontife, que sur l’heure il donna l’absolution à la belle affligée, la fit coucher à ses côtés, et lui accorda des indulgences illimitées.

8° Victimes du vœu de chasteté. — Sous cette étiquette, nous rangeons les ecclésiastiques victimes du célibat, « la vertu des anges », qui furent convaincus, par les tribunaux, — malgré Findulgence de la robe pour la robe — de viol et d' infanticide , comme Dugas, curé de Saint-Martial, en 1826 (cour de Nîmes), Mgr Maret qui souillait les petites filles et en faisait des « avariées » et l’abbé Boudes (assises de r Aveyron) (1) ; d ’ attentats a la pudeur, comme l’Alsacien Molitor (2), le compagnon de chaîne du Sicilien Joseph Contrafatto, curé de Notre-Dame-de-Lorette ; de fêminicides ou poursuivis pour avoir dépecé leur maîtresse, tels Antoine Mingrat, curé de Saint-

(1) « Après avoir tenté d’empoisonner son curé dans le vin du Sacrifice, et avoir épuisé tous les autres crimes, tels qu'avortements, viols, attentats à la pudeur, faux, vols qualifiés et usures, il a fini par s'approprier le tronc des âmes du Purgatoire et il a mis au clou le ciboire, le calice, tous instruments du culte! ... S'il n’est pas condamné ce sera un prêtre de plus pour Paris... parce que tous les ecclésiastiques qui ont failli en province ou qui ont eu de sérieux démêlés avec l'Ordinaire, sont envoyés ici où ils sont moins en vue, presque perdus dans la foule; ils font partie de la corporation de ces abbés qu'on nomme « les prêtres habitués. » J. -Iv. Huysmans. Là-Bas.

(2) Le 22 août 1827, ce prêtre fut condamné parla cour d'assise de Seine-et-Oise, aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir violé puis volé une jeune domestique du village de la Queue.

Quentin (Isère), en 1822, dont la victime fut la belle Mme Charnalet (1), et Jean Delacollonge, curé de Sainte-Marie-la-Blanche, près de Beaune, qui découpa l’infortunée Fanny Besson.

P.-L. Courier a raconté tout au long l’histoire d’Antoine Mingrat qui, dans un accès de pudicité tartufienne, à Saint- Aupre, « entreprit de réformer Fhabillement des femmes : les paysannes en manches de chemise ayant les bras découverts parut un scandale affreux » à cette sainte Nitouche. Or ce puritain attirait au presbytère une jeune fille de quinze ans, dont on n’entendit plus parler, du jour où elle alla se confesser, à la cure voisine, quelle était enceinte des œuvres de Mingrat. Que dire de ces misérables qui osaient communier à l’autel avec la chair du Christ, après avoir pétri et coupé en quatre, comme un fil ou un liard, celle de leurs paroissiennes préférées ?

On se rappelle l’abbé Bruneau, vicaire de la petite paroisse d’Entrammes, dans le département de la Mayenne, exécuté pour avoir assassiné son propre curé, l’abbé Fricot (1894) ; il avait été accusé par la bonne du curé, la Jeannette, qui, à son lit de mort, se reconnut coupable du crime, avec l’aide d’un complice. Mais si l’abbé était innocent de cet assassinat, il avoua à l’audience que ses mœurs n’étaient pas des plus pures et qu’il avait maintes fois commis le péché de chair :

Il y a eu d’ailleurs des années où j’ai manqué une seule fois à mon vœu de chasteté; d'autres années, j’ai peut-être succombé deux ou trois fois. Je trouve que c’est beaucoup trop pour un prêtre, mais on a fortement exagéré. J’ajoute que je pénétrais dans ces malheureuses maisons soit en civil, soit avec un grand manteau qui recouvrait complètement ma soutane, et sans chapeau, de sorte qu’il était impossible de reconnaitre un prêtre.

Il faut considérer, avec Tartufe,

Que l’on n’est pas aveugle et qu’un homme est de chair.

« Souvente fois, remarque aussi un moraliste du xve siècle, on a vu qui plus se gêne en ses discours, par hypocrite décence, s’en

(1) Ce pudique pasteur, après avoir violé sa pénitente, la coupa par morceaux et jeta sés membres dans l’Isère; quand on eut trouvé une des cuisses de la victime, on la porta dans le cimetière pour être enterrée. Mingrat accourut et fit rejeter au loin ce témoin muet de son crime : « La femme Charnavalet, dit le cafard sinistre, est indigne d’une sainte sépulture, puisqu’elle a perdu son salut en se noyant ! » N’est-ce pas elle aussi qui s’est anatomisée?

INDÉCENCES MYSTIQUES

dédommager furtivement dans ses actions et se lâcher en son privé la bride plus qu’aucuns. N’en fait plus qui plus en dit , est axiome d’expérience, et Qui moins en dit cache son jeu , est aussi sûre vérité. »

Ces crimes odieux — les crimes connus — ne constituent pas malheureusement l’exception ; en consultant les annales judiciaires, on se rend compte que les brebis galeuses du troupeau clérical sont légion; le prêtre n’est plus « l’homme de Dieu » des siècles de foi. Ainsi, pendant l’année 1879, il a été prononcé par les tribunaux cinquante-trois condamnations — une par semaine — contre des frères de la doctrine chrétienne, des jésuites, des curés, des vicaires, des révérends pères, des marguilliers et autres membres de congrégations.

Les scandales ecclésiastiques du jour (septembre 1906), c’est-à-dire l’aventure passionnelle de l’abbé Cassan, curé de Faugères, inculpé d’homicide involontaire sur Augustine Langé et de suppression d’enfant et celle de l’abbé Delarue, avec l’institutrice de Chatenay, Marie Frémont, alimentent les railleries de la presse et des revues de fin d’année (1) ; ils sont même des sujets tout indiqués de cartes postales, au grand dam du clergé. Belle occasion pour le « doigt de Dieu » de se montrer autrement que sous la forme d’un gendarme ; mais nul ne le vit.

Les membres du clergé aiment mieux « brûler que se marier » contrairement au prétexte de saint Paul; ignorent-ils

Que pour être dévot on n’en est pas moins homme.

Et lorsqu’on vient à voir de célestes appas,

Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas.

Pour les mettre en garde contre l’explosion toujours possible de sens trop impétueux ou indomptables, qui les portent à préférer aux jeûnes et aux veilles, des jeunes et des vieilles, il serait si simple de leur imposer le mariage, comme dans les autres religions, ou de généraliser l’opération radicale du chanoine Fulbert, l’oncle d’Héloïse, et d’en faire des Valésiens (2).

(1) Au théâtre Montparnasse, la laïque apparaît aux côtés de son séducteur, avec un ventre proéminent.

(2) Clément XIV, en 1771, défendit la castration des chanteurs de la Chapelle Sixtine; à ce propos une épitre lui fut adressée qui se terminait ainsi :

Avouons que c'est payer cher Un petit luxe de musique.

Mais Grégoire VII, en instituant le célibat des prêtres, alors que les apôtres étaient presque tous mariés, en a décidé autrement et cet ostracisme fut pour beaucoup dans le dévergondage éhonté des religieux d’antan. Au XVe siècle, le « Docteur très chrétien » Jehan Chartier ou Gerson, a écrit : « les couvents de religieuses sont devenus des façons de lupanars ». C’est explicite, et voici qui ne l’est pas moins : « Je me tais, dit Nicolas Clemangis, de la même époque, sur le génre de fornications auquel se livrent les clercs entre eux, nam spadones aut sodomi appellantur » ; il s’agit du cc péché philosophique », autrement dit le vice a ter go, si commun au pays où fleurit l’oranger (1). Jehan de la Case, archevêque de Bénévent, au royaume de Naples, a écrit un livre en vers, De laudibus Sodomiæ , dans lequel il soutient que la sodomie est « une œuvre divine, qu’il le sait par expérience ». Ce dignitaire de l'Église fut privé du chapeau de cardinal, « non parce qu’il avoit eu l’infamie de commettre ce crime, mais parce qu’il avoit eu l’impudence de s’en vanter devant toute la terre, par un livre imprimé. »

Revenons au célibat des prêtres. Il y avait bien quelques infractions aux défenses pontificales; ainsi sous Charles VI, le peuple a si peu de confiance en la chasteté des prêtres « qu’ils ne sont reçus dans les paroisses qu’à la condition d’amener avec eux leurs concubines » (2) , L’abbé Velly confirme le fait dans son Histoire de France : « Ceux qui n’ont pas de femme sont à surveiller, car ils s’adressent à celles des autres ». Le concubinage ecclésiastique ou, comme on disait alors, le demi-mariage, semi-matrimonium , qui était chose légale, en Italie, servait de soupape de sûreté à la luxure, « ce péché de la bête ».

(1) Vendôme « faisait le ragoût d’Italie », selon le mot de Saint-Simon. Le Deutéronome parle de la coutume des jeunes Lévites qui se prostituaient au profit du temple; ils dressaient des chiens pour le même office, c’est ce qu’on appelait a le prix du chien »,

(3) Cf. A. Meray, la Vie an temps des libres-prêcheurs.

Page 1