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I. Sacerdotes protecteurs des nudités artistiques

L’esprit religieux a pour principe l’horreur de la chair, en nature ou en représentation; il exige, comme la cuisine des couvents, que les œuvres d’art soient dépourvues de piquant, d’assaisonnement qui en relève le goût. L’abbé Garesco, par exemple, veut que l’on dissimule les nudités par les artifices de la composition.

Adam et Eve nous apparaissent dans le paradis terrestre : un tronc d’arbre, un rameau de feuillage, ne peuvent-ils pas, observent à la fois Otonelli et Ayala, s’interposer en partie devant nos yeux?

Avez -vous à nous représenter Noé dans son état d’ivresse, état plein de mystère? Pourquoi le manteau de ses enfants ne serait-il pas déjà étendu sur lui? Voulût-on s’attacher au moment qui précéda cet acte de piété filiale, on n’aurait plus comme Benozzo Gozzoli, au Carnpo santo de Pise, l’excuse de la naïveté. L'on devrait faire qu’il se rencontrât quelqu’un des personnages entre nous et le saint patriarche. En lui imposant la nouvelle humiliation de subir nos regards, ne nous exposerait-on pas nousmêmes à ce sourire coupable qui valut à Cham une terrible malédiction ?

Théophile Gautier prétend, au contraire>et avec raison, que « le ragoût de l’œuvre bizarre vient à propos raviver le palais, affadi par un régime trop sain et trop régulier, et que les plus gens de goût ont besoin quelquefois pour se mettre en appétit, de piment, concetti et de gongorismes. »

Nombre d'austères empêcheurs de danser en rond, occupés à se priver des joies d’un monde certain, pour préparer une vie future plus qu’aléatoire, veulent imposer à tous les sentiments négatifs de leur vie contemplative. Cet esprit intolérant et exclusif a été des plus préjudiciables à l’art, soit par l’anéantissement de nombreux chefs-

d’œuvre (1), soit par l’étouffement dans l’œuf des talents auxquels il était interdit de se produire sous peine de mort. Chez les musulmans, la religion défend la représentation d’êtres animés; les protestants, surtout les calvinistes, sont ennemis de toute décoration dans lestemples; ils craignent de distraire les fidèles de leurs méditations et n’admettent que le nu... des murailles. On sait que la Réforme fut précisément provoquée par les protestations de Luther contre la vente des indulgences, dont le produit était destiné par Léon X à achever les orgies artistiques de Saint-Pierre. Toutefois, Luther, rendons-lui cette justice, a autorisé les églises de Saxe à conserver leur ornementation et ne s’est pas opposé au développement des arts, en Allemagne : rappelons les noms d’Holbein, d’Albert Dürer et de Kranach.

Mais n’est-ce pas la religion qui a poussé les Perses à détruire les temples égyptiens? les chrétiens, à mutiler les statues des divinités païennes? les réformés, à marteler les sculptures de nos cathédrales, à anéantir leurs trésors archéologiques? N’est-ce pas aussi le fanatisme religieux qui a produit les iconoclastes en Orient et, plus tard, chez nous, les Albigeois et les Yaudois?

Quelques papes, surtout ceux dont la moralité laisse à désirer, ont eu le courage de lutter contre cette manie de destruction ; à leur goût des beaux-arts, nous devons la conservation de chefs-d’œuvre qui font l’admiration du monde entier et Rome est restée la « cité de l’âme », dit lord Ryron. Parmi ces pontifes plus ou moins dissolus, Grégoire YII (1053) érige dans Saint-Pierre un mausolée à son « amie » la comtesse Mathilde, mais il institue le célibat des prêtres, primo mihi ; Sixte IV (1471) (2) fonde un Musée d’antiques, en dépit de leur nudité, dont Innocent X (1644) fit le Musée Capitolin; Pie II (1458), passionné d’art antique, envoie à la cathédrale de Sienne, sa

(1) Au Musée de Madrid, d’après Viardot, une Danaé, du Titien, horriblement dégradée, fut sauvée d’un auto-da-fé où périrent plusieurs tableaux condamnés au feu pour leurs nudités. Une Ariane, du même peintre, échappa par miraclè, au massacre, et cependant la belle abandonnée montre son... nu, sur le bord de la mer, à côté « d’un ivrogne de six ans, qui ose faire, près du beau corps de la fille de Minos, ce que font dans le coin obcur d’un cabaret quelques vieux buveurs de Téniers. »

A Bâle, les artistes sont traités « d’artisans du diable » par les partisans « emballés » du nouveau culte 1 Résultat : Hans Holbein s’expatrie et Jean Herbster renonce à la peinture, « comme une pratique païenne. »

(2) « A la requête des cardinaux de Sainte-Luce et Pierre Reiro, dit Wessalus de Groningue, il permit d’exercer la sodomie, les trois mois les plus chauds de l’année, avec cette clause : fiat ut petitur (soit fait comme il est requis). »

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ville natale, « pour y perpétuer sa mémoire », les Trois Grâces, trouvées à Rome; Alexandre VI (1492), déjà nommé, se laisse représenter, dans une toile de Pinturicchio, au Vatican, prosterné aux pieds de Julie Farnèse, « sous prétexte de lui faire adorer la Vierge », tout au plus une demi-vierge; Jules II (1503),

Le crucifix est gdaive au poing de Jules deux,

celui qui s appropria la menace belliqueuse mise aux lèvres du Christ, par saint Matthieu : « Je ne suis pas venu sur terre apporter

Fig. SI. — Le mauvais sujet de Cupidon flétrit Psyché, dans une nuit d’amour.

D’après Raphaël; gravé par Réveil.

la paix, mais l’épée », fait cependant placer au palais du Belvédère, pour décorer une fontaine, Ariadne abandonnée par le perfide Thésée, malgré le déshabillé de son corsage. Cette figure, bien connue, passa longtemps pour celle de Cléopâtre (1). Léon X (Jean de Médicis) (1513), « le Mécène des Arts », d’autres l’ont surnommé « le Païen », consent à être représenté, à peu près nu, sur son tom-

(1) Elle surmonte, au Père-Lachaise, le caveau des familles Le Roy et G. Maillard (n° 5, 25° divis.), près des mausolées de Molière et La Fontaine ; mais des membres de cette dernière famille se refusèrent à dormir du dernier sommeil sous un symbole païen; ils retirèrent les cendres de leurs parents et choisirent une autre concession ! L’impudique fille de Minos, ici, a été aggravée par l’addition d'un thyrse de bacchante, sur lequel elle s’appuie.

beau, au-dessus de la Nuit, dépouillée, elle-même, de toute draperie, et à côté de son frère Laurent, tenant compagnie à Y Aurore, aussi peu vêtue que sa voisine.

Fig. 53. Fig. 54.

Le banquier des papes, Ghigi, fit bâtir la Farnesine et confia à Raphaël le soin de la couvrir de nudités mythologiques (fîg. 51); il l’inaugura par un festin de Lucullus, « encombré d’illustres courtisanes », où il convia Léon X et sa cour.

Paul III (1534), qui passait pour l’amant de sa propre fille, Cons-

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tance, et dont la chape était recouverte de médaillons où domine le nu (fig. 5*2, 53), fit de son palais Farnèse une galerie fameuse qui abritait autrefois des marbres du plus grand prix et conserve encore les fresques toutes païennes du Carrache. Pendant la construction de ce palais, Paul III, d’après le récit del Cavalier Lorenzo Bernini, mena Michel-Ange voir une Vénus du Titien. Après que l’artiste l’eut bien considérée, le pape lui demanda ce qu’il en pensait : « Dieu, répondit Buonaroti, en parlant des peintres lombards et du Titien en particulier, a bien fait ce qu’il a fait, parce que si ces peintres-là savaient dessiner, ce seraient des anges et non pas des hommes. »

Le cardinal Scipion Borghèse avait commandé au dit Cavalier Bernini une Daphné (fig. 54) ; quand elle fut achevée, raconte M. de Chantelou, le pape Urbain VIII (1623) (1), alors cardinal, l’alla voir dans son atelier, accompagné du cardinal de Sourdis, mais pour dire au sculpteur « qu’il aurait scrupule de l’avoir dans sa maison; que la figure d’une belle fille nue, comme celle-là, pouvait émouvoir ceux qui la voient. »

Sa Sainteté répartit qu’avec deux vers, il se faisait fort d’y donner remède. Et de fait, sur cela, le pape fit une épigramme prise de la Fable, qui dit qu’Apollon ayant longtemps couru après Daphné, sur le point qu’il était de l’attraper, elle fut changée en laurier, dont il prit des feuilles dans le transport de son amour; lesquelles ayant été portées à la bouche et trouvées amères, il dit que Daphné l’était pour lui aussi bien après son changement que devant.

La substance de l’épigramme dit : Cliil placer doppo il quale corriamo , o non si gïurxge mai , o quando si guinge , ei riesce amaro nel gustarlo. (Le plaisir après lequel nous courons, ou n’est jamais atteint, ou, s’il est atteint, ne procure, en le goûtant, que de l’amertume).

L’épigramme est latine et dit ainsi :

Quisquis amans sequitur fugitivæ gaudia formas Fronde manns implet, baccas scu curpit amaras.

Le meme Urbain VIII donna l’hospitalité, dans le Vatican, à Vélasquez, quand il vint étudier ses rivaux d’Italie.

La Vérité enlevée par le Temps , scopertci dal Tempo , du Cava-

(I) C’est sous son pontificat que l’Inquisition commit l'infamie et la bêtise de condamner Galilée.

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lier Bernini, bien qu’elle fut sans voiles, faisait partie de la collection privée du cardinal Chigi.

On connaît la supercherie de Michel-Ange, à propos de son Cupidon endormi , dont fut dupe le cardinal de Saint-George. Buonaroti cassa un bras au rejeton d’Aphrodite et enfouit le manchot dans le sol. d’où on le tira plus tard dans une fouille. Le Citpidon passa dès lors aux yeux des connaisseurs pour un chef-d’œuvre antique et le cardinal en fit l’acquisition. Quel ne fut pas son étonnement de voir Michel- Ange, muni du bras absent, venir lui réclamer son ouvrage ! Dès

Fi£. 55.

qu'il en connut l’auteur, le bibelot n’eut plus de mérite à ses yeux et il se hâta de le rendre, en se faisant restituer son débours.

Charles Blanc se demande par quelle ironie du sort les siècles ont permis la destruction d’un si grand nombre d’œuvres de Michel- Ange, « alors que de fades productions de l’art le plus dégénéré étaient si soigneusement sauvées de l’oubli qui aurait dû les engloutir? » L’horreur de la vérité, morale ou physique, chez les esprits bornés et obscurcis par le fanatisme religieux. « Les religions, a dit Schopenhauer, sont comme les vers luisants : il leur faut l’obscurité pour qu’elles brillent ». C’est ainsi que disparurent le Cupidon , dont nous venons de parler; un Hercule , dans sa solide virilité, et une Lédct {fig. oo) qui n’avait rien de commun avec le signe de la croix, envoyés au roi de France. On peut encore voir à Londres, aux Salons de l’Académie royale, à Trafalgar Square, une copie dessinée de la mère de Vénus, « brûlée par l’ordre d’un confesseur imbécile », dit le même critique d’art.

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Au palais de la Tauride, à Saint-Pétersbourg, on voit une Vénus antique qui porte, sur son piédestal, cette inscription : « Présent du pape Clément XI, à l’empereur Pierre Ier ».

Cette Vénus, envoyée à un prince schismatique par un pape, et dans le costume que vous connaissez, est sans contredit un singulier présent... Le Czar, qui méditait depuis longtemps le projet d’éterniser le schisme, en usurpant les dernières libertés de l’Église russe, a dû sourire à cette marque de bienveillance de l’évêque de Rome1 2 3.

Pie VI, à la fin du siècle dernier, pour l’hôpital du Saint-Esprit, à Rome, a fait reproduire en cire, de grandeur naturelle, le tronc de la femme accouchant : une trentaine de pièces très artistiques. Horresco referens\

Nous trouvons encore le goût« d’œuvres de paganisme, de sensualisme et de profanation », même chez les moniales qui paraissaient, par état et par vocation, le plus à l’abri des séductions de la Renaissance. On a découvert, dit Viardot, vers la fin du siècle dernier, dans un couvent de Bénédictines, une admirable fresque du Corrège, contenant une foule de petits sujets tout païens (2), Diane , Minerve , Adonis, Endymion , la Fortune, les Grâces , les Parques , etc. « Et c’est bien l’abbesse, s’écrie l’abbé Garciso scandalisé, qui avait commandé et payé cette composition mythologique, aussi inconcevable qu’indécente en pareil lieu; et pour de pareilles personnes consacrées à Dieu et à la virginité! » Ad majorent Dei gloriam ! 'Mais l’irréductible et irascible abbé ne paraît pas autrement choqué de voir le chef de la chrétienté passer « au travers des Apollons et des Venus , étalant leur nudité triomphale, pour venir célébrer l’office divin à la basilique.

En France aussi, parmi le haut clergé, nous avons eu des amateurs d’art qui ne se laissaient pas arrêter par la liberté du sujet : leste et céleste sont deux mots qui diffèrent peu par la forme et le fond. Dans la salle de bains du château de Gaillon, bâti par le vertueux ministre de Louis XII, le cardinal d’Amboise, était sculptée, au milieu d’un entrelacs de chardons, une scène champêtre, non idyllique, mais des plus réalistes (fig. 56) (3) : une bergère poursuivie par son galant, fai-

(1) Le marquis de Custine, La Russie en 1839.

(2) Nous les retrouverons à Parme, dans le Nu ù. l’Église.

(3) Nous avons séparé le couple immodeste et placé, en dessous, l’explorateur qui rampe en arrière de la jouvencelle ; qu’on nous pardonne cet artifice emun clatum.

sait un faux pas et s'abattait sur ses mains; « nous n’osons dire, écrit E.-H. Langlois, comment le .galant employait les siennes, en tombant lui-même derrière la jouvencelle, dont les vêtements présentaient un assez grand désordre ».

Le Triomphe de la Vérité , dans son costume classique, fut exécuté

par Nicolas Poussin, en 1641, pour le cardinal de Richelieu, sur un plafond de son château de Rueil ; le prélat commanda aussi quatre Bacchanales , au même peintre, destinées à orner son palais de Paris.

Son successeur, le cardinal Mazarin, homme de peu de foi et surtout de mauvaise foi, très libéral sur le chapitre de la décence, accepta en cadeau, du cardinal Barberin, neveu d’Urbain VIII, une composition extra-licencieuse du Corrège, Vénus et un Satyre, désignée sous la dénomination de Jupiter et Antiope.

Sous Louis XV et durant tout le siècle de la galanterie, les tableaux religieux brillaient par leur absence dans les galeries ecclésiastiques ; ils eussent fait tache chez des prélats comme le cardinal Dubois, maître en corruption du duc d’Orléans; le cardinal de Polignac, amant de Mme du Maine, qui acquit à Rome, pendant son ambassade, une importante collection d’antiques, dépourvus de feuilles de vigne, trouvés dans les ruines des palais de Néron et de Marius; le cardinal de la Roche- Aymon (1) qui, un matin 5 en visite chez la comtesse du

(1) Le 6 juin 1766, disent les Mémoires secrets, de Bachaumont, le roi a nommé une Commission pour examiner les instituts des différents ordres religieux et y faire la réforme nécessaire. Cinq archevêques sont à la tête de ce tribunal : ce sont M. delà Roche-Aymon, archevêque de Reims; M. Phelypeaux, archevêque de Bourges; M. Dillon, archevêque de Narbonne; M. de Brienne, archevêque de Toulouse;

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Barry, avec le nonce du pape, aide la favorite du roi à sortir de son lit pour signer un contrat, apporté par le notaire Le Pot, d’Auteuil :

...Elle veut se lever; et sortant de son lit, telle à peu près que Vénus de l’onde, elle se fait donner des pantoufles par les deux prélats, qui lui en présentent chacun une et jouissent en récompense du spectacle ravissant de ses charmes secrets.

Parmi les amis des beaux-arts, des belles lettres et des belles femmes, brille encore le cardinal Pierre de Bernis, mis à la mode par la princesse de Piohan, qui le distingua ; ce rimailleur de fadeurs galantes ne se contentait pas du lever des dames de condition, il assistait aussi à leur bain. Mme de Genlis qui, en 1776, accompagnait, à Piome, la duchesse de Chartres, le raconte en ces termes :

... Je me baignoi beaucoup, à Rome, et toujours les soirs; et aussitôt que j’étois dans le bain, on avertissoit le cardinal de Bernis qui venoit, avec son neveu, causer trois quarts d’heure avec moi.

Citons enfin la remarquable galerie du cardinal Fesch, ou figurait La Prière de V Amour , par Watteau et que Y Exhibition de Manchester acquit à sa vente; le catalogue de ce musée, « par une chaste réserve », dénomme ce tableau: Offrande rurale (a rural offering ) !

Quant à savoir si l’on commet un péché véniel ou mortel en contemplant un sujet licencieux, cela dépend de l’angle visuel sous lequel il est envisagé. En effet, le R. Père Gury, dans l’examen des cas de conscience sur les actions humaines, reconnaît que, en pré sence de sujets sculptés ou peints dans un état de nudité complète, « on pèche gravement, quand on les regarde à dessein, de près et onguement. » De même le Père Félix, dans F un de ses sermons de Notre-Dame, distingue deux espèces de nudités : « la nudité chaste, la nudité pudique, ou le rayonnement de l’esprit fait oublier la chair, et la nudité libertine, honteuse, provocante, audacieuse des scènes de volupté et des débauches de sensualité ». Pour nous, l’amour de Fart est un péché mignon qui ida rien de commun avec Fart de l’amour.

enfin M. de Jumilhac, archevêque d’Arles. Voici l’épigramme virulente qu’on a faite en conséquence :

On a choisi cinq évêques paillard®,

Tous cinq rongés de v. . . et de ch. . .,

Pour réformer des moines trop gaillards :

Peut-on blanchir l’ébène avec de l'encre ?

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