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II. Ennemis et destructeurs des nudités artistiques

Tout ecclésiastique ou laïque, atteint de maladie de foi, réprouve instinctivement les œuvres littéraires et artistiques entachées de paganisme ou de naturalisme à la Zola, que Huysmans, l’un de ses ex-fougueux adeptes, qualifie aujourd’hui de « cloportisme » : de là le vandalisme religieux qui détruisit les statues et les tableaux « qui sont les principaux ornements de la civilisation », a dit Erasme. Les écrits tombent également sous leurs coups : les Sorbonistes, la Faculté de Théologie ne condamnèrent-ils pas au feu les Psaumes de J) acid, par Marot repenti, et la Congrégation de l’Index, entre autres exactions stupides, n’a-t-elle pas interdit des livres aussi inoffensifs que le Traité de la Sagesse , de Pierre Charron: les Pensées et Maximes, de La Rochefoucauld: le Télémaque , de Fénelon; etc., etc.

L’idéal des natures chastes consiste à envelopper d’une feuille de vigne, comme les cuisinières pour les cailles, les organes qui rapprochent l’homme de la divinité en lui donnant le pouvoir de reproduire l’œuvre du Créateur; ces âmes candides n’admettent la nudité dans l’art qu’à la façon dont certains peintres consciencieux composent leurs personnages — cr à crud » — avant de les vêtir. Aux Offices de Florence — salle 1, nos 261 à 263, — sont exposées les études de femmes nues de Antonio Pallajuolo, d’après des modèles vivants, pour ses Vertus, pudiquement parées par la suite. C’était aussi le procédé de David, comme on peut le voir au Louvre, dans l’esquisse de son célèbre tableau le Serment du Jeu de Paume.

Cette phobie du nu est la tare intellectuelle de notre génération de snobs corrompus, au masque basilien, qui a succédé à une génération foncièrement voltairienne ; elle est personnifiée par la Ligue de délation du sénateur — de senex, vieux (1) — Bérenger, baptisé par

(1) Au xvine siècle, les Génois donnaient le nom de semincirio à la boîte de loterie qui contenait le nom des sénateurs; la même désignation conviendrait parfaitement à notre Sénat. En effet, nos chaises-percées curules votent souvent comme des séminaristes, par exemple dans la loi du divorce : n’ont-ils pas imaginé d’infliger une sanction à l’époux qui, en galant homme, a fait défaut, pour ne pas avoir à couvrir d'ordures ménagères la mère de leur progéniture, dans le cas où son contrat abandonne lesbiens au dernier survivant. Celui contre lequel est prononcé le divorce perd seul alors le bénéfice de cette donation; se remarie-t-il, c’est sa première femme, dont il est séparé de corps et de biens, qui hérite de lui, et les enfants de son second mariage n’ont rien. Tandis que le vaincu qui s’est refusé à cette clause dans son contrat dispose de ses biens comme il l’entend ! Ne voyez-vous pas dans cette monstrueuse iniquité, percer l’esprit religieux ancestral de ces vieux sacristains? Nos révérends pères conscrits, à l’exemple du « bon » Dieu et des

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Sarah Brown, une de ses victimes, du cruel sobriquet de « Fleur-de- Camphre ».

</ Qu'a faict, demande Montaigne, l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne? Nous prononçons hardiment tuer, dérober , trahir ; et cela nous n’oserions qu’entre les dents? » Répondons, avec Geoffroy : « Nous serions moins alarmés du mot, si nous n’étions pas si familiarisés avec la chose ». L’ « action génitale » de l’auteur des, Essais est plus que jamais en vigueur; mais les convenances mondaines exigent, avant tout, que les apparences soient sauves: n’avons-nous pas vu le vicomte Lebègue de Germiny, marguiller, membre du cercle catholique, se laisser cheoir à l’intérieur d’une vespasienne des Champs-Elysées, en fâcheuse posture; ce fut alors, dit la malignité publique, « l’introduction d’un membre catholique dans un cercle ouvrier? » Que de Lucrèces du grand monde deviennent des Messalines dans leur garçonnière, de cinq à sept, l’heure de l’adultère! Sauvons Rome et la France... et les apparences, est le cantique favori de nos pieuses pécheresses, à qui il sera beaucoup pardonné, parce qu’elles auront beaucoup aimé.

Cette hypocrisie est une importation d’Outre-Manche : la pruderie britannique s’est implantée sur notre territoire comme les modes ridicules du chapeau haut-de-forme ou tuyau de poêle, du col droit ou carcan de 10 centimètres, qui permet aux ménagères économes de porter au cou les manchettes de leurs maris, etc. De par cette pruderie, au pays qui inventa les préservatifs , qualifiés précieusement de french le tiers, lettres françaises, au lieu de ventre, on dit « estomac » ; pantalon est shocking et doit être remplacé par « combinaison » ; conveniences , lavatory, désignent les W.-C., et, si l’on veut aller à ceux des public houses, quand il y en a, il faut dire qu’on a besoin... de se laver les mains ! A Londres, assure Mürger, il est difficile de rencontrer un endroit où l’on puisse se livrer tranquillement à l’antithèse de la soif. « Je sais une dame anglaise, dit Taine, laquelle n’admet que deux parties dans le corps, le pied et l’estomac : tout autre mot est indécent, de sorte que lorsque son petit garçon fait une chute, la gouvernante doit

pères fouettards de toutes les religions, ne pensent qu’à punir, comme si la vie brisée, souvent pour un malentendu, n’était pas une peine suffisante ! A Athènes, le Sénat s’appelait boule; en France, c’est l’asile del 'aboulie, excepté dans les questions d’intérêt personnel, par exemple lorsqu’il s’agit d’augmenter leur indemnité de cinq millions et demi, de complicité avec nos « honorables » et besogneux, mais non besognant députés.

dire î cr Madame, M. Henri est tombé sur l’endroit où le haut des pieds rejoint le bas de Festomac (1) ». L’Anglo-Saxon n’a pas toujours été si rigoriste; il fut un temps où les auteurs, les artistes et le public usaient de la liberté la plus piquante, la plus débridée : aussi, sous la Régence et dans la première partie du règne de Louis XV, à la Fin des soupers fins, au sortir de l’Opéra, alors que les vins renommés échauffaient les têtes des amateurs de bonne chère et de belle chair, « on se mettait à parler ce qu’on appelait afiglais , dit le comte Alexandre de Tilly, c’est-à-dire qu’on tenait les propos les plus libres, en nommant chaque chose par le mot technique. »

La tartuferie ayant été élevée à la hauteur d’une institution par toutes nos religions, rappelons les héroïques Nigaudinos qui se sont signalés, entre tous, par leur horreur du nu. Passons sur les brûleurs de livres : Théodose, à Alexandrie; saint Paul, à Ephèse; Cromwell, à Oxford; sans parler des innombrables moines qui ont détruit (2), gratté ou dénaturé les manuscrits sur parchemin, suspects d’hérésie : malheur à qui s’élevait contre l’infaillibilité de l’orthodoxie pontificale ou delà science biblique, exclue, bien entendu, de la faillite déclarée par le R. P. Brunetière. Jacob Grimaldo raconte que, sous Paul V, bien des parchemins précieux ont servi, dans les presbytères, à faire des tambours de basque pour les femmes, tympana feminarum conficiunt ; les vandales!

Citons, pour mémoire, parmi les ardents démolisseurs de nudités — mais plutôt par persuasion — l’abbé de Clair vaux, saint Bernard, les Cisterciens du xne siècle et ce doux bigot et même « trigot » de Louis IX, digne de disputer à Charles X le sobriquet de « pieu monarque », infligé par le caricaturiste Decamps au soliveau qui n’avait rien oublié ni rien appris. L’épouse de saint Louis, Marguerite de Provence, eût pu répéter après la reine Eléonore, première femme de Louis VII le Jeune, — dit le Piteux (3), en raison de son

(1) Les Limiennes sortent du même moule, pour ne pas dire de la même moule, que les Londonniennes : ces précieuses ridicules prétendent qu’on peut tout entendre, mais qu’il faut éviter de voir: aussi ne vont-elles à l’Opéra que munies d’un éventail, afin de tout regarder à travers les baleines, à la façon de la Vergognosa du Gampo-Santo, de Pise.

(2) Démolissons la légende à cheveux blancs qui attribue aux moines le mérite de nous avoir transmis les écrits de l’antiquité : par leur faute, au contraire, aucun auteur païen ne nous est parvenu complet, voilà la vérité; et combien d’œuvres disparues des parchemins nettoyés pour y calligraphier la sempiternelle et banale copie des Saintes Ecritures !

(3) « Piteux » combien! ce monarque qui vécut dans l’Eglise « comme sur le sein

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extrême piété — « qu’elle avait plutôt épousé un moine qu’un roy ». N’est-ce pas lui qui déchira la première page de son Psautier, conservé à la bibliothèque de l’Arsenal, parce que les nudités d’Adam et d’Eve effarouchaient sa chasteté? Et pourtant le miniaturiste, contrairement à l’usage, avait évité les histoires de Loth et de Mme Putiphar. La Providence a bien mal récompensé le fils de Blanche de Castille ! Nous dirons bientôt comment il punissait les coureurs de « baudes ».

Louis XI, qui pensa, sans doute, à la couronne d’épines, en choisissant son fagot d’épines pour emblème, avant de commettre un crime, disait à la Vierge en plomb de son chapeau : « Encore celuilà, bonne Vierge » ! Ce sacripant couronné avait la mentalité de la jeune Italienne, dont parle Anatole France, qui adressait, avec ferveur, cette prière singulière à la Madone : « Sainte Mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce de pécher sans concevoir » ; ce despote superstitieux, cruel et peu scrupuleux était trop occupé de vaincre ses ennemis, pour songer aux nudités qui n’existaient d’ailleurs que dans les églises.

Tous ces comparses de jeux de massacres s’effacent devant le fougueux Dominicain Jérôme Savonarole, qui trouvait les papes de son temps trop peu chrétiens, parce qu’ils toléraient des statues nues dans tous les lieux publics de Rome ; il fit une véritable Saint-Barthélemy des œuvres profanes d’art et de littérature. Par ses ardentes et violentes prédications, il transforma l’Eglise en une maison d’intolérance; il obtint qu’à Florence tous les livres et objets d’art, contraires à la morale chrétienne, fussent brûlés sur la place publique. Subjugués par son éloquence enflammée, littérateurs et artistes eux-mêmes subissent cette obsession : Botticelli renonce à la peinture ; Lorenzo di Gredi se retire dans un couvent de Santa-Maria-Nuova; Marsile Ficin et Ange Politien brisent leur plume profane; Machiavel, l’auteur de la Mandragore , médite le Deutéronome; Michel- Ange se voue à l’art purement religieux, emporté, malgré lui, par la fougue de son ciseau et de ses pinceaux, à faire du nu chrétien.

Baccio délia Porta, après avoir brûlé ses peintures licencieuses, se fit moine, et, sous le nom de Fra Bartelommeo, ne peignit plus que

d’une mère » et qui, pour se venger de Thibaut, comte de Champagne, fit un autoda-fé — un acte de foi ! — de 1 300 personnes dans l'église de Vitry, transformée en vaste four crématoire; il est vrai que sa vengeance satisfaite, il l’expia par l’entreprise delà seconde croisade : une pareille morale, voisine de la restriction mentale, ne se rencontre que dans les consciences élastiques des ecclésiastiques.

des sujets de piété. Il fit pour son couvent un saint Sébastien — le moyen de le représenter autrement que nu? — si beau, que les moines furent obligés de le retirer de leur église, « à cause de l’impression trop vive qu’il faisoit sur plusieurs femmes ».

Par un injuste retour des choses d’ici-bas, ce moine brûleur subit la peine du talion : il fut brûlé à son tour, le 23 mai 1498, comme « suspect d’hérésie », sur l’ordre d’Alexandre VI ; il eût pu dire, avec saint Dominique, dans l’enfer de la Pucelle :

Et je suis cuit pour les avoir fait cuir.

Mais il laissa des émules — la mauvaise semence pousse plus vite que la bonne — dans les sectes des Arrabiati , des Compagnàcci ou Bons-Vivants, et les Piagnoni ou Pleureurs, qui continuèrent à exercer leurs ravages, à qui mieux mieux, dans le domaine de l’art : « un fanatisme stupide, écrit Paul de Musset, a livré au feu des chefs-d’œuvre de George Barbarelli, le Giorgione, qualifiés de nudités obscènes » .

Au palais de Pitti, un tableau d’une vigueur de coloris toute vénitienne, qui décèle le pinceau de ce même peintre, représente une nymphe serrée de près par un satyre ; or ces figures ont été manifestement coupées à mi-corps, par un propriétaire tout imbu des idées savonaroliennes, en raison de l’indécence du sujet tiré de la Fable, par haine du paganisme. Ce mutilateur inconscient était peut-être le même dévot,

Si ce n’est lui c’est donc son frère,

qui reprochait à Gio-Francisco Carotto, de Vérone, né vers 1470, de peindre des sujets lascifs ; il lui répondit : « Si les objets peints vous causent tant d’émotion, que ne feriez- vous pas, s’ils étaient réels ? » La petite peste de Dorine dira plus tard à Tartufe :

Vous êtes donc bien tendre à la tentation?

Autre exemple de l’influence funeste du moine iconoclaste sur les « pauvres d’esprit » : l’église et le couvent de Saint-Jean, à Florence, ont été fondés par le grand sculpteur florentin Ammanati qui, « par d’excessifs scrupules religieux pour les nudités innocentes de quelques-unes de ses statues, livra ses biens aux Jésuites ».

Le despote Adrien VI fut, en fait d’art, le contraste absolu de son prédécesseur Léon X ; il se déclara l’ennemi des artistes, considérant

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les tableaux et les statues comme des productions coupables. A ses yeux, la Chapelle Sixtine, avec ses innombrables nudités, n’était qu’un bain public ; son règne fut court, heureusement pour les amis des beaux-arts, et Rome célébra sa mort comme un jour de fête.

Sous le pontificat de Grégoire XIII, le 18 juillet 1573, Yéronèse fut traduit devant le tribunal du Saint-Office, pour Y « indécence » de son Repas chez Simon\ on lui reprochait « les bouffons, les chiens, les armes et autres plaisanteries ! » Nous ne voyons de « plaisanterie », et elle est mauvaise, que dans cette poursuite stupide.

Sixte-Quint vit à la devanture d’un magasin de curiosités une Vénus à côté d'images de piété; scandalisé d’une telle promiscuité, l’ex-faux béquillard ordonna de brûler les bibelots et le marchand; mais l’antiquaire était un sujet britannique : il en fut quitte pour une forte bastonnade, puis se réfugia à Naples. C’est sous son pontificat que Bernard Palissy, le créateur de la céramique, en France, fut enfermé à la Bastille, comme huguenot, et y mourut.

Pie V est digne de ses prédécesseurs : il fit pendre Nicolo Franco, auteur de ce distique bien anodin, affiché sur les closets du Vatican, contre la vanité des pontifes qui couvrent de plaques commémoratives le moindre monument construit sous leur pontificat :

Papa Pius Quintus, ventres miseratus onustus,

Hocce cacatoium nobile fecit opus.

(Le pape Pie V, ému des douleurs qu’un lourd fardeau impose à nos entrailles, érigea ces lieux d’aisance, noble monument). De même il envoya au feu le poète Anonius Palearius, accusé d’irrévérence envers la très sainte Inquisition, parce qu’il avait commis le crime épouvantable de retrancher le T, c’est-à-dire la Croix, de son prénom An-T-onius. Ce doux ministre de la religion de paix et d’amour, dont la piété morbide allait jusqu’à l’extase, par zèle religieux renchérit encore sur les décisions de la mitraille du Concile de Trente, en imposant au clergé des mesures rigoureuses au sujet de la décoration des églises. Il se défit d'une vingtaine d’antiques qui ornaient le Vatican et les offrit au grand-duc François, en 1552, après les avoir refusés à Ferdinand de Médicis, parce qu’il était cardinal.

De ce côté, la France n'eut rien à envier à l'Italie; elle ne manqua pas de Savonaroles. D’après Mme Villedieu, François Ier ne se contentait pas de se rincer l’œil avec les tableaux vivants que les miroirs secrets de la grotte des Pins lui répétaient, en lui révélant les formes

voluptueuses des dames de la cour, se baignant sous les ombrages de Fontainebleau : il satisfit son goût du nu, en faisant embellir le château de peintures confiées au Rosso, à Nicolo, au Primatice, à Léonard de Vinci, etc. « On y voit, dit Sauvai, des dieux, des hommes, des femmes, des déesses qui outragent la nature, en se

plongeant dans les dissolutions les plus monstrueuses. Anne d’Autriche, en 1643, à son avènement à la régence, en fit brûler ou effacer pour plus de cent mille écus. » A côté de ce Savonarole en jupon, un Loyola de robe courte (1), créature de Richelieu, François Sublet

(1) « Il avait fait les vœux de Jésuite, dit Tallemant, depuis son veuvage, mais il était exempt de porter l’habit et de vivre autrement qu’un séculier... Sa cagoterie parut en ce qu’il brûla quelques nudités de grand prix, qui étoient à Fontainebleau. »

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des Noyers, intendant des bâtiments, détruisit aussi plusieurs nudités de Fontainebleau, entre autres la Léda (fig. 55), de Michel- Ange, dont « l’expression passionnée », d’après Sauvai, scandalisa l’homme noir. Louis XIII, « une espèce de roi fainéant, dit P. de Musset, qui s’amusait à jouer de la guitare et versé dans l’art du pâtissier (1) », donna son approbation à cet acte de barbarie.

C’est peut-être le même fonctionnaire « bien pensant » qui affubla de draperies les Grâces , si richement capitonnées, de Y Éducation de Marie de Médicis, primitivement nues. Nous donnons, d’après Réveil, la gravure du tableau (fig. 57), tel qu’il a été exécuté et conçu par Rubens. De même les Grâces potelées de Pellegrini (xvme siècle) se présentent sous deux costumes différents, avec ou sans une guirlande de roses en guise de feuilles de vigne.

Les statues de la villa Pamphile, à Rome, eurent, vers 1688, un sort analogue à celui des toiles de Fontainebleau. Le prince Pamphile, dans sa jeunesse, dut subir l’influence des Jésuites qui cherchaient à l’attirer dans leur mauvaise Société.

Ils s’avisèrent de déclamer contre l’indécence des nuditez de marbre, qui décoroient le palais du prince, écrit Maximilien Misson, dans son Voyage en Italie, de 1688, et les délicates consciences de ces Gasuistes sévères l’obligerent enfin à faire couvrir diverses parties de ces nuditez. Ce pauvre prince fit donc mettre des chemises de piastre à tout son peuple de marbre, hommes, femmes et petits enfants... nulle considération ne fut capable de détourner le pieux dessein de cacher tant d’objets, prétendus tentatifs et séditieux. Tout fut martelé et plastré sans miséricorde, à la réserve d’un petit Bacchus qui échappa, je ne sçay comment, comme le jeune seigneur de la Force, au massacre de la Saint-Barthélemi. Une pauvre Vénus, l’un des chef-d’œuvre du fameux Garrache, fut barbouillée des pieds à la tète.

Mais par la suite, un revirement s’opère dans l’esprit du prince et, s’estant résolu de préférer la société de la princesse à celle de la Société , l’envie le reprit de remettre le monde comme il estoit au commencement. 11 fit donc oster tout ce vilain mortier, dont on l’avoit couvert; mais malheureusement les maçons avoient souvent rustiqué le marbre, afin de mieux attacher le ciment, de sorte que la plupart de ces belles pièces sont fort endommagées.

Saint Evremond reproche au duc de Mazarin ses accès de béguelerie destructive : « Un conseil, dit-il, dans Y Oraison funèbre de Mme la duchesse de Mazarin, dévotement imbécile fait couvrir les

(1)11 passait son temps aux pieds des autels, â faire des vœux, pour qu’avec l’aide de Buckingham, la Providence vint à bout de la stérilité d’Anne d’Autriche.

nudités, un pareil scrupule fait défigurer les statues... » Le duc se leva au milieu de la nuit, mutila tous les antiques impitoyablement, à coups de marteau, « afin de leur donner un air de décence » ; il en fit autant de chantres de la chapelle Sixtine ou de Silvestre II, émasculé sur l’ordre de l’empereur Othon, en raison de son inconduite.

Le peintre Génevois, Jacques Arland, devenu vieux, se plongea dans la dévotion ; son chef-d’œuvre était une Lèda , dont il consentit à faire une copie pour le duc de Chandos, en Angleterre; mais sous l’influence du ramollissement clérical, il s’aperçut qu’elle était d’une nudité choquante, et il la mit en pièces. La bibliothèque de Genève en conserve les mains; elle possède, en outre, un tableau de Largillière, qui représente Arland peignant la Léda, robe de Nessus du malheureux miniaturiste, rongé de remords; mais il était tombé en enfance.

Autre scrupule de conscience : Cosme III de Médicis fit l’acquisition de Suzanne surprise au bain , du Dominiquin; mais il l’offrit bientôt à son gendre, l’électeur palatin, « parce qu’il trouvait, dit Castellan, cette scène biblique exprimée avec une vivacité trop voluptueuse. »

Où l’on voit encore l’intervention funeste d’un disciple de Savonarole : le peintre Sébastien Gonca avait fait l’acquisition, pour un souverain d’Allemagne, de deux toiles de Jules Romain : X Enlèvement des Sabines et X Amour et Psyché . Un jour, en l’absence de Conca, le moine directeur de la femme du peintre, à la vue de ces nudités picturales, s’écria, avec de grands gestes apocalyptiques : « Vous serez damnée... si, dans le moment, vous ne déchirez, vous ne brûlez ces infamies ! » La femme, médusée par la peur des flammes éternelles, allait exécuter l’ordre du frocard, lorsque Gonca rentra et frémit en apprenant le danger qu’avaient couru ces tableaux de prix et qui l’eût ruiné, s’il n’eût prévenu le zèle du fanatique encapuchonné; il le chassa de chez lui et ordonna à sa femme de ne plus jamais entrer dans son atelier, en son absence.

D’après la Chronique de Dourdan , Alexandre de Pessart, mort le 30 août 1696, en odeur de sainteté, avait inscrit sur son testament la réserve suivante :

Si parmy mes tableaux, on juge qu’il y ait quelques nudités criminelles, je prie monsieur mon exécuteur d’y faire remédier au plustôt, en faisant voiler ou drapper les choses deshonnestes; mais comme la pluspart sont

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tableaux de prix, je le prie de choisir un peintre habile à cet effet, affîn que leur valeur en souffre moins de diminution, et ne pas se servir de peintres communs qui les gasteroient immanquablement.

Ici, les scrupules religieux étaient quelque peu tempérés par un certain goût artistique, qui atténue la niaiserie de l’intention première.

Le duc de Yalentinois, d’après les Mémoires du duc de Luynes , était indigne de pareille circonstance atténuante :

Le Père d’Héricourt, fameux prédicateur, auquel M. le duc ,a remis le soin de sa conscience, lui a représenté, avec raison, que plusieurs de ses tableaux, quoique de grand prix, n’étoient soutenables dans la maison d’un chrétien, par l’indécence et l’immodestie des figures; et en conséquence les tableaux ont été déchirés.

« Avec raison » est une pieuse et hypocrite condescendance aux sentiments religieux, qui détonne sous la plume d’un ex-mousquetaire.

La « prude » Maintenon, la « vieille ratatinée » de la princesse Palatine, se borna à faire couvrir les nymphes trop peu vêtues; elle imita Arsinoé, à qui Gélimène adresse de si plaisants reproches :

Elle fait des tableaux couvrir les nudités,

Mais elle a de l’amour pour les réalités.

On voit encore à l’Elysée plusieurs tapisseries des Gobelins, dont les beautés dénudées ont été habillées par un savant travail de rentraiture, exécuté sur les ordres d’une « bigote, mitigée de courtisane pieuse », c’est ainsique Huysmans désigne la veuve Scarron.

Jupiter et /o, du Corrège, fut vendu par la reine Christine — cette « amazone suédoise », comme l’appelle Mme de Motte ville — à l’époque de sa conversion, au régent Philippe d’Orléans, grand amateur de nature sans voiles; son cornichon de fds, confît dans le vinaigre de la dévotion, pour faire mentir le proverbe, antiphysiologiste du reste : talis pater qualis films , découpa les deux têtes et les brûla. Collins refit les deux figures. D’autres pensent que le tableau mutilé fut donné au peintre Coypel. Ce chef-d’œuvre n’a rien de délictueux, cependant : Vénus est assise, vue de dos, et cache Jupin, dont on ne voit que la tête. La Léda et la Danaé , du même Allegri, qui faisaient l’ornement du Palais-Royal, « furent sacrifiées au même sentiment de pudibonderie », dit de Lalande.

Io et Léda , restaurés, ont été recueillis par le musée de Berlin, et

sont désormais à l’abri de « la vermine loyolitique », contre laquelle lutta Pascal, enterré cependant en lieu saint, à St-Étienne-du-Mont.

Pour juger le manque d’éducation artistique de Benoit XIII, il nous suffira de dire qu’il appelait les tableaux profanes de Raphaël « une cochonnerie », porcheria ; inutile d’insister sur ce microcéphale caduque.

Le Père Labat, dans son Voyage d’Espagne et d’Italie , rapporte un acte de vandalisme commis sur des objets d’art du culte catholique, par un prêtre tardigrade qui s’est conduit en farouche parpaillot :

La foi qui n’agit pas est-ce une foi sincère ?

Dans la chapelle de la Stella, qui appartient à la plus ancienne Confrérie de Home, il y avoit deux anges de marbre blanc en relief, très estimés pour la délicatesse de l’ouvrage, représentés tout nus « à crud » et bien plus entiers que ne le sont les gardiens des sultanes. Cette indécence déplut, avec raison, à un jeune prêtre qui venoit souvent dire la messe dans cette église. Transporté d’un saint zèle, il saisit le moment où il étoit seul, et, à l’aide d’un marteau, il mutila les Séraphins, et emporta les pièces tronquées, dans la crainte qu’on ne les rejoignit.

Le sacristain étant venu pour refermer la chapelle, s’aperçut de la métamorphose qu’avoient éprouvée les deux anges. Ce spectacle le pénétra de douleur : il jeta les hauts cris, sonna la cloche et lit bientôt assembler tous les Confrères. Des indices suffisants indiquèrent celui dont partoit le coup, et la pluralité des voix alloit à le dénoncer comme un sacrilège, qui ne pouvant porter ses mains sur les saints, osoit profaner leurs images : enfin l’affaire s’accommoda, quoique les Confrères furieux prétendissent que le prêtre subit la loi mosaïste du talion.

Peut-être le pudique tonsuré, qui emporta les membres « inobédients et tyranniques » des anges, voulut-il éviter la mésaventure arrivée à une innocente chambrière : la maladroite avait cassé d’un coup de plumeau malencontreux le sexe d’un Cupidon en marbre : elle recolla le membre amputé, mais en sens inverse (était-ce ingénuité ou légèreté?), comme si le Dieu malin s’était trouvé en présence de Psyché ou avait été transformé en Priape ?

Ce briseur d’images fit école, comme l’indique le récit de Jules Adelme :

En 1840, les nudités de la cathédrale d’Auch excitèrent le fanatisme d’un malheureux qui, s’étant enfermé dans l’édifice, passa une nuit entière à convertir en eunuques les anges et les marmousets sculptés sur les boiseries.

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Il faut arriver jusqu’en juin 1906, pour trouver un nouvel exemple de cette aberration de pudicité. Un pope russe, de Wilna, s’est fait arrêter, à Dresde, pour avoir mutilé des statues à l’Albertinum et sur la terrasse de Bruehl : « 11 a endommagé d’une manière scandaleuse, dit un télégramme de Berlin, des statues représentant un gladiateur mourant, Mercure et Alexandre-le -Grand. Il a donné comme motifs de son acte que la vue de corps nus l’avait choqué. »

Ces péniclastes n’avaient, pas lu Montaigne qui rappelle un cas analogue :

Le bon homme qui, en ma jeunesse, chastra tant de belles et antiques statues en sa grande ville, pour ne corrompre la veue, suivant l’advis de cet autre ancien bon homme (Lnnius),

Flagitii principium est nudare inter cives corpora1,

se devoit adviser, comme aux mystères de la bonne Déesse toute apparence masculine en estoit forclose, que ce n’estoit rien avancer, s’il ne faisoit encore chastrer, et chevaux, et asnes et Nature enfin2.

Les Dieux, dit Platon, nous ont fourni d’un membre inobedient et tyrannique : qui, comme un animai furieux, entreprend par la violence de son appétit, sousmettre tout à soy.

Sur la place Royale, à Nancy, on voyait, vers 1750, une Amphitrite, en costume de bain, dont les contours voluptueux avaient éveillé l’attention du confesseur de Stanislas. Plusieurs fois, il refusa l’absolution à son royal pénitent pour l’obliger à faire disparaître l’épouse impudique de Neptune; mais le roi tint bon et la déesse est restée.

Goethe parle d’une manie bizarre du gentilhomme Hagen, dont il fut l’hôte à Halberstadt :

Dans chaque coin de la salle à manger, se trouvait une statue en plâtre, moulée sur celle des divinités mythologiques, que notre hôte avait accommodées, à sa façon, aux exigences de la pudeur, en utilisant ses vieilles manchettes de dentelle, en guise de feuilles de figuier. Quand ses enfants étaient partis il se hâtait de débarrasser les statues de leurs voiles transparents.

Pie IX, dans une crise de mysticisme suraigu, fit blinder, d’une frondaison de feuilles de vigne en zinc, c le mystère de la joie et de

(1) La coutume de paraître nu en public a introduit le dérèglement parmi nous.

(2) « Car tous les animaux, dit Virgile, les hommes, les bêtes sauvages et domestiques, les poissons, les oiseaux, tout est sujet aux emportements de l’amour. »

l'amour » des divinités marmoréennes. Mais quand le vent soufflait, ces feuilles de métal trahissaient ce qu'elles étaient destinées à voiler, et le remède, pire que le mal, fut supprimé. Une fois de plus, la mesure pontificale donna raison au couplet-scie, chanté dans les ateliers de rapins :

La feuille de vigne Ça coupe la ligne Et, vous pensez bien,

Ça ne cache rien.

En effet, la feuille de vigne souligne. C’est peut-être là l’origine du « petit habillement de fer-blanc » que Stendhal vit, à la galerie Farnèse, l'année même de l’élévation de Pie IX au pontificat, sur toutes les statues, « afin de plaire à un grand personnage ».

Ce sont, en général, des vieillards qui possèdent les palais et les galeries de tableaux, et il est à craindre que le retour de sévérité ecclésiastique que l’on éprouve à Rome, en ce moment, ne soit fatal à plusieurs objets d’art.

Au pays des superlatifs, où la superstition circule dans le sang depuis tant de siècles, l'esprit religieux n'a pas perdu ses droits, même chez les ministres d’une royauté excommuniée; de là des revirements qui déroutent les touristes, dans le libéralisme de ces hauts fonctionnaires de l’Etat. Ainsi à Rome, en 1831, la censure refuse de laisser jouer la Norma , de Bellini, sous son titre, parce que ce mot, qui signifie guide ou règles se trouve imprimé sur des brochures de sacristie, telles que Norma per vivere devotamente ; norma délia prima communione , et le chef-d’œuvre de Bellini fut baptisé la Foresta d’Irminsul (1). De même, chez nous, le Tartufe , de Molière, qui devint Y Imposteur, puis Panulfe .

Comment s’étonner qu'avec une pareille administration, au xxc siècle, le musée secret de Naples ne puisse plus être visité que sur autorisation spéciale, sollicitée à Rome ! Déjà, en 1865, Amédée

(1) Cf. Weckerlin. — La France n’a rien à envier à sa sœur latine sur ce « chapitre » ; c’est le cas de le dire, car certaines assemblées s’y conduisent' comme des conseils de chanoine. La municipalité de Bordeaux a interdit la représentation si morale des Avariés, de Brieux. Elle a prouvé ainsi que Bordeaux était digne d’être la capitale de la Gascogne. Farceurs de Bordelais, si vous êtes si pudibonds, commencez par changer le nom de votre capitale, synonyme des anciennes maisons de passe! — De même Salomé est interdite en Amérique; quelle « santé », cet Uncle Sam !

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Achard se plaint qu’au même musée Bourbon, de Naples, il soit défendu de voir la Vénus Callipyge , qui ornait pourtant le jardin du Luxembourg, sous Charles X!

Si encore elle n’était que sous clef! Mais, pour me servir de l’expression d’un custode, elle est sous clou \ ce qui signifie qu’elle est scellée dans un cabinet qui n’a pas même de serrure; la porte en est ferrée. Sept ou huit autres statues partagent cet empressement cellulaire : la Danaé, du Titien, est également emprisonnée, est cloitrée et n’est visible que sur l’ordre du ministre; or le ministre n’en délivre jamais.

Toujours le même ostracisme pudique. O pudibonderie, que de bêtises, officielles ou officieuses, on commet en ton nom ! Ce n’était pas la peine de changer de gouvernement... ecclésiastique. Et dire qu’à Florence, dans une des salles des Offices, figure une immense borne, en forme de phallus (nous nous sommes assis dessus, honni soit qui mal y pense!) et qu’à deux pas de Naples, des phallus simples ou bifides se dressent, au plein jour, dans les ruines de Pompéi (fig. 58), rappelant la grandeur, la décadence et les chasséscroisés des attributs religieux : la croix a remplacé le phallus, en Occident, comme le croissant s’est substitué à la croix, en Orient.

Le dévot roi de Sardaigne, en 1769, établit aussi, à Turin, un Musée « secret », pour les tableaux trop libres. Ce sanctuaire du libertinage a disparu avec l’établissement de la Galerie de peinture, Pinacoteca.

Surtout sous le beau ciel de l’Espagne, les peintres devaient observer la plus grande réserve. 11 leur fallait compter avec l’Inquisition : Vélasquez avait pour beau-père un familier du terrible tribu-

(1) A côté de l’auberge d’Albinus s’élève le célèbre pilier portant en relief un phallus: c’était l’enseigne d’un bijoutier qui fabriquait ces amulettes en or, en argent, en bronze et en corail; quant au double phallus, il est visible à l’entrée d’un lupanar. Sur un four de boulanger, on voit encore un phallus sculpté en basrelief, au-dessus de cette inscription : Hic habitat félicitas.

nal, Pacheco, chargé à ce titre, en 1618, de veiller au maintien de l’orthodoxie et de la décence dans les peintures sacrées. En 1576,1e Mudo avait une commande importante de tableaux pour le prieur de l’Escorial; il dut s'engager, par contrat, à ne représenter « ni chien, ni chat, ni figure déshonnête. » On conçoit qu’avec une censure aussi rigide, les peintres espagnols se soient surtout appliqués, comme le remarque aussi Yiardot, à exécuter des têtes et des draperies, « car,

Fig. 59. — Laokoon. — Non, non, ce que l’on se paie avec ces gens ridicules. Je me tiens le ventre — Qui me tiendra les côtes? (Reproduite par le Rire et la Galanterie .)

dit-il, voués presque exclusivement à traiter des sujets religieux et retenus par la décence qu’exige une pareille matière, ils n’ont pu faire du nu un usage aussi fréquent que s'ils eussent peint, par exemple, des sujets mythologiques. »

Au pays des brouillards, John Bull, d’une foi plus scrupuleuse que sa bonne foi, (Avec un quart d’heure de bonne foi, que deviendrait l’Angleterre ? a dit Pitt), poursuivait, en 1892, au nom de la morale outragée, les œuvres des peintres qui contenaient des nudités ou de simples décolletages, depuis Lefebvre jusqu’à Bouguereauî O tempora , o moresl Cent autres sont frappés et en même temps sont saisies les gravures reproduisant leurs tableaux. D’après le même rigorisme, la Reine Margot vient d’être interdite, à Londres, à cause de son titre et des légèretés anti-britanniques de l’épouse du

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roi de Navarre. Si ce sont là les joies que réserve la religion protestante, bénissons le ciel d’avoir empêché l’extension de la Réforme sur tout notre pays; le catholicisme a au moins l’avantage d’être une religion négative, facile à suivre ou à négliger, même en voyage.

En 1886, un vent plum-pudique, venant d’Albion, a soufflé aussi sur nos galeries du Louvre. Une commission de vieux marguilliers, sous la présidence de M. Ravaisson, décida de couvrir de feuilles de vigne une trentaine d’antiques des deux sexes : Ælius Verus Cæsar , le groupe d'Adrien et Sabine, Germanicus , Pertinax ,

Marc-Aurèle , Hadrien , O thon et quelques autres personnages de second plan, « pris en flagrant délit d’outrage à la pudeur ». Jules César a été épargné ; pourquoi cette exception?

Grâce à une vigoureuse campagne de M. Marius Yachon, dans la Nouvelle Presse,

M. Kaempffen, le directeur des Beaux-Arts, rappela à la raison le béat sous-ordre et son comité de bandagistes, et ordonna de procéder à la chute des feuilles, qui tombèrent sous le ridicule (1).

En juillet 1903, la loi Heinze, en Aile- Fif f ..b.is/ ~ „1>a0,ettimagne, contre les nudités des œuvres d’art,

(la pudibonderie, comme la gale, est contagieuse), a obtenu un immense succès... de fou rire; témoins les caricatures de Jüttner (. Lustige Blàtter , de Berlin (fig. 59) et le Die Auster de Munich, où l’on voit des plants de vigne installés sous les antiques, à l’état de nature, avec cette légende :

Pour protéger la morale publique, le ministre des Cultes du royaume de Bavière se voit forcé de couvrir toutes les parties du corps blessant trop violemment la chasteté des regards, et la culture de la vigne a été, dans ce but, autorisée à la Glyptothèque de Munich.

(1) 11 faut lire, dans les Gaietés tle l'année , le chapitre plein d’humour et de sel gaulois que Gros-Claude consacre à cette décision administrative, pour satisfaire les convenances « des vieilles Anglaises qui ont contracté l'habitude de venir faire leur persil autour de la galerie des Antiques ».

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