IV. — Fontaines des églises
En dehors des cuves baptismales où le catéchumène se plongeait tout nu, il existait, à l'entrée des édifices religieux, des fontaines à ablutions ; les bénitiers, d’abord spacieux, puis restreints en sont la réduction. Dans l’église de Saint-Mexmin, à deux heures d'Orléans, on voyait un bénitier, en marbre, qu'entourait cette inscription grecque, renouvelée de Sainte-Sophie, de Constantinople :
NITONANOMHMATAMHMONANO'FIN,
qui peut se lire indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite et signifie : « Lave tes péchés et pas seulement ton visage ». Cette toilette morale était des plus malpropres. Aujourd’hui, nos bénitiers n'admettent plus que l’extrémité des doigts et c’est déjà trop, si l’on considère les détritus qui s'en détachent et s’accumulent au fond de ces objets du culte, véritable bouillie de microbes que l'on étend sur le visage (1) et que l’on peut absorber en rompant le pain béni ou de ménage. Nous avons prélevé un certain nombre d’échantillons de cette boue sanctifiée et nous avons constaté qu’à part les malpropretés organiques, le sel, qui devrait y être dissous, y manque le plus souvent ; il n’y a pas de petites économies.
D’après l’Ancien Testament, à l'entrée du temple de Salomon, une vaste cuve servait aux prêtres pour se laver les pieds et les mains. Cet antique usage fut conservé avec les fontaines, placées au voisinage des églises : les fidèles, avant d’approcher du sanctuaire, allaient se laver le visage et les mains, comme les Musulmans à l’entrée de la mosquée.
Rabelais, dans sa conception du manoir des Thélémites, n'a pas oublié la fontaine à ablutions, terriblement païenne :
(1) A Saint-Germain-l'Auxerrois nous avons vu une femme, atteinte d'eczéma de la face, tremper son mouchoir, à plusieurs reprises, dans l'un des bénitiers, pour lotionner son mal.
l’église et les beaux-arts
Au milieu de la basse-cour se trouvait une fontaine magnifique, de bel albâtre. Au-dessus, les trois Grâces, portant des cornes d’abondanee, jetaient l’eau par les mamelles, la bouche, les oreilles, les yeux et autres ouvertures du corps.
Fig. 70.
Dans une cour de l’école des Beaux-Arts est installée une vasque provenant de l’Abbaye de Saint-Denis et qui servait de lavabo aux moines ; ses bords sont couverts de mascarons mythologiques, Diane, Vénus, entre autres. Ces édicules se retrouvent fréquemment en Normandie, surtout à Rouen ; on n’y voit plus les trente-six paroisses d’autrefois, mais les trente-six fontaines y coulent encore. Chaque église avait sa fontaine qui fluait jour et nuit et « était aux murs sacrés, comme un emblème de la bonté divine qui ne tarit jamais ».
Telle la fontaine génitale, mutilée par le vandalisme révolutionnaire, qui fait l’angle de la façade de Saint-Maclou et du côté de la rue Martainville (fig. 70) ; les deux enfants nus, ancêtres du Manneken-Pis palladium de Bruxelles, qui la surmontaient et dont l’un a entièrement disparu, sont de Jean Goujon.
Autrefois, sur le parvis de la cathédrale de Meaux, une fontaine
ubérale et uréthrale (fig. 71), construite par le comte Thibaut de Champagne (de 1492 à 1512), rappelait celle de l’Abbaye de Thélème.
La Sainte Vierge lançait deux jets d’eau par les seins, et le divin Jésus imitait sa mère par un autre endroit, que peintres et sculpteurs se plaisent à exposer dans toute sa nudité : rappelons les fontaines de Bruxelles et de Saint- Maclou, déjà nommées, et celle de Lyon, dont le souvenir se retrouve dans le nom de la rue de Y Enfant qui pisse.
Quelques archéolo- Fig. 71. gués bien pensants, mais
peu perspicaces, se sont refusés à voir la Vierge dans cette inconvenance hydraulique et ont cru reconnaître Vénus et T Amour ; mais il n’y a pas de doute possible. L’attitude classique de la Vierge-Mère, les vêtements, les saints du pilastre, tout contredit l’opinion de ces savants récalcitrants sur la nature du groupe. M. Victor Petit repousse « énergiquement » les filets d’eau qui font l’objet du débat, « parce que les scènes mythologiques, à la Renaissance, étaient seules reproduites avec autant de matérialisme ». La belle raison! Ce monument date, en effet, du xvie siècle, mais à cette époque, la censure ecclésiastique était plus
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que tolérante et les mœurs sacerdotales n'étaient pas plus pures qu’au temps où Sotte Folie, dans la comédie du Vieux Monde , décochait au clergé cette boutade :
Que chasteté et gens d’Eglise Ne se cognoissent nullement.
A Guingamp (Côtes-du-Nord), au milieu de la place de la Pompe ou du Centre, sur laquelle donne le passage qui conduit à la façade ouest de Notre-Dame, s’élève une fontaine monumentale, où s'allient, comme à l'époque de la Renaissance, le sacré et le profane. Dans cette fontaine, la Vierge domine trois vasques, dont la seconde est supportée par des chevaux marins et la troisième par quatre nymphes qui jettent l’eau par les mamelles.
Quant aux fontaines sacrées , accessoire obligé de tout lieu de pèlerinage, en Bretagne, au pays des intelligences bouchées à l’émeri, elles se trouvent généralement près des églises ; nous nous sommes arrêté à quelques-unes, chemin faisant.
Maintenant nous envisagerons, non plus les fontaines devant les églises, mais les gens d’église devant les fontaines improvisées, lors de certaines fêtes, comme l’entrée des souverains dans les villes. Ainsi, à l’arrivée de Charles VIII « en sa cité de Troyes, l’an 1486 les gens d'église allèrent tous les premiers en procession dans la ville » ; ils assistèrent aux Mystères et dédièrent devant les « joyeusetés )> que les habitants disposaient sur le passage du cortège royal.
En la grande place où le bled se vend, vulgairement dite le Grand Marché au bled (Place de la Bonneterie), estoit une fontaine faite bien proprement par fiction de trois pucelles, qui rendoient par leurs mamelles du vin de trois couleurs, en abondance, à tous venans qui en vouloient prendre... Chacun concevoit du plaisir à l’aspect de ces trois pucelles qu’on prenoit pour trois Vertus ou trois Grâces : au-devant de cet échaffaut estoit attaché un tableau dans lequel on lisoit l’inscription suivante, faisant parler la fontaine.
Je suis de Champagne fontaine,
Qui arrose tout le pays,
Environnée de l’eau de Seine,
Je suis l’un des membres du lys .
Et les pucelles repartoient :
Trois sommes en un nos cœurs unis Rendans douceur par nos mamelles,
Sans penser mal, mais bons débets,
Car trois sommes bonnes pucelles.
Par lesquelles pucelles on entendoit que la ville de Troyes est une vive fontaine en trois vertus : la première est véritable Doctrine qui arrose le pays et les confins par quantité de docteurs et sçavans clercs natifs d’icelle h
L’autre vertu est la Justice redoutable, figurée parle vin claire1 2; la troisième vertu est la Miséricorde , d’un blanc et doux aspect, désignée par le vin blanc.
Devant cette fontaine symbolique, en conformité avec l'Ecriture, les gens d’église, comme « les passans », étaient « invités et forcés » de boire « largement et abondamment » les bons vins qui en découlaient, mais ils ne se faisaient pas prier pour « humer le piot » ou savourer les propos de « haulte gresse » et « un peu gras en saupiqués. »
(1) De ce vin, il y a une autorité au LIX psaume de David, où il est écrit : «' Potasti nos vino compunctionis. »
(2) Dont parle Jérémie, en cette sorte : « Vinum de torcularibus sustuli. »