LÉGENDAIRES ET H I ST 0 RI (J U E S
fères une sorte de solidarité dans le devoir de 1 allaitement. 11 n est pas rare qu’une chatte allaite des petits chiens et parfois même des lapins et des écureuils (1). Le collaborateur du Lippincott' s Magazine cite l’exemple d’une chatte qui a allaité un rat nouveauné. » Cette conjecture n’est pas absolument chimérique, mais quand il s’agit d’élucider un fait, on doit se défier des raisonnements par induction.
Usages singuliers du lait. Bains de lait — Il est bien évident qu’en privant les animaux domestiques, veaux, ânons, chevreaux. du lait que la Nature leur destine, nous commettons un inique abus de pouvoir ; ce liquide nourricier, pas plus que les œufs de poule, ne devrait entrer dans notre alimentation, si nous respections les vues du Créateur. Mais, sur ce point, comme en beaucoup d’autres, nous avons fait prévaloir le principe égoïste et barbare, familier à Robert-Macaire et à Bismarck, de « la Force prime le Droit » ou du Quia nominor homo.
Quoi qu’il en soit, le lait était autrefois l’aliment exclusif des Gaîactophages de Scythie ou de Mœsie, comme, de nos jours, les Mongols, qui se nourrissent surtout de laitage (2). Au contraire, certaines peuplades de l’Afrique équatoriale, tels les Okanda, font fi du lait, dont on a assez bu dans l’enfance. Les galactophobes de ce genre sont fort nombreux dans les pays civilisés et les médecins v rencontrent de fréquentes résistances pour l’application du régime lacté exclusif.
Au point de vue médical, le lait d’ânesse a été ordonné comme reconstituant de premier ordre. Mmo dePompadour en fit un usage prolongé contre des accès de toux suivis de pituite; le régime lacté était d’ailleurs indiqué pour l’affection du cœur qui incommodait la marquise et l’exposait aux palpitations, aux suffocations et aux défaillances. « Le goût de l’élève des oiseaux de basse-cour, joint à celui du laitage, dit M. Dejardins, cité par le D1 2' Potiquet, fut la cause de la construction de la ménagerie et de la laiterie de Trianon. »
(1) Une chienne du maréchal Pélissier allaita un lionceau.
(2) Octavie Guichard, dame Belot, femme de lettres, née à Paris en 1719 morte en 1804, se nourrit presque exclusivement de lait’ après avoir perdu son mari, avocat au Parlement, dès les premières années de son mariage.
UÎS SEINS DANS 1,’HIgTniHE
Une lithographie satirique de Numa fait allusion, vers 1830, à la vogue du lait d’ânesse pour la cure de la phtisie pulmonaire (fig. 40) (1). Au premier plan, un médecin, à la panse pleine comme la bourse qu'il tient à la main, forme un groupe sympathique avec deux hôtes asines, aux pis gonflés, et leur ânier qui dit, avec satisfaction : « A nous quatre, nous en avons guéri des poitrinaires! » Dans le lointain, se dessine la silhouette de plusieurs corbillards qui conduisent les malades « guéris » à leur dernière demeure.
Le lait d’ânesses soumises à des frictions mercurielles passait pour guérir la syphilis, au xvme siècle ; au xx°, les frictions se font encore, mais directement sur les avariés.
Les cures de petit-lait sont surtout favorables aux constipés. Les anciens ordonnaient le lait de chèvre « privé de son caséum », dit Pline, contre les maladies de poitrine. Nous ne faisons pas autre chose aujourd’hui avec les « cures de petit-lait de chèvres »; médication qui prit naissance, au commencement du xtxe siècle, à Gaïs, dans les Alpes. d’Appenzell. En Tartarie russe, on a recours, contre les affections respiratoires et digestives, aux « cures de koumis ou lait de jument fermenté »; de même, en Suisse, on donne des bains de petit-lait de vache, provenant de la fabrication du fromage. Ceux d’Allevard sont fournis par de nombreux troupeaux.
Longtemps les bains de lait furent considérés par les coquettes comme le meilleur cosmétique pour embellir les parties extérieures du corps et entretenir leur fraîcheur (2). Mm0 de Genlis s’offrit cette fantaisie : « Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que j’aie jamais vue, on aurait pu y tenir à l’aise quatre personnes. Un jour, je proposai à ma belle-sœur de nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter dans les environs tout le lait des fermes. Nous nous déguisâmes en paysannes, et montées sur des ânes et conduites par le charretier Jean, nous partîmes de Genlis, à G heures du matin, et nous allâmes à deux lieues à la ronde, de tous les côtés, demander tout le lait des chaumières, en ordonnant de por-
(1) Aujourd’hui, on en est pour le traitement de la tuberculose aux cures d'altitude : h défaut de ressources qui permettent le coûteux transport dans les
(2) Ovide parle de dames romaines qui, la nuit, couvraient leur visage de mie de pain trempée dans du lait d ànesse. — A 1 époque ou le a a 7 des belles désœuvrées se passait dans leur salle de bains, le lait servait à troubler I eau de la baignoire et à couvrir d'un voile opalin les charmes les plus secrets.
FAITS LÉGENDAIRES ET HISTORIQUES
ter celait le lendemain de grand malin au château dëGenlis. Nous prîmes un bain de lait, ce qui est la plus agréable chose du monde : nous avions fait couvrir la surface du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus de deux heures dans ce charmant bain. » Pauline Borghèse en était fanatique. Dans un voyage à Aix-la- Chapelle, son Altesse envoya un courrier à M. Leclerc, préfet de
Fig. 40.
Bar-sur-Ornain pour qu’il commandât un bain de lait, suivi d’une douche du môme liquide qu'elle voulait prendre avant le déjeuner. « Voilà le préfet dans tous ses états. Il envoie aussitôt les cent hommes de sa garde départementale presser le pis de tout ce qu’il y a de vaches dans les environs... A son arrivée, la princesse demande : « Et mon bain ? — 11 est prêt. — Et ma douche ? — Ah ! ceci était plus difficile, il n’y a pas d’appareil. — Mais c’est très facile, au contraire. Faites percer le plafond juste au-dessus de la baignoire... et de l’étage au-dessus, on me donnera ma douche, si nécessaire à ma santé (1). » Un médecin n’eut pas mieux dit.
(1) Joseph Turquan,les Sœurs de Napoléon.