‹ Les seins dans l'histoireChapitre 36 sur 67 · I. — FAITS DIVERS · texte numérisé non relu

I. — FAITS DIVERS

En France. — D’après certains auteurs, sous Charles VI, seulement les dames de qualité — à l’exemple d’Isabeau de Bavière — commencèrent à découvrir leurs épaules et leur poitrine, mais le bibliophile Jacob fait judicieusement observer, dans les Costumes historiques de la France, que les statues de Luithgarde, épouse de Charlemagne; de Richarde, épouse de Charles le Gros; de Berthe, épouse de Robert; d’Anne, épouse de Henri Ier et d’Adèle, épouse de Louis le Gros, prouvent que cette mode est bien antérieure à la fin du xive siècle. Il reproduit le portrait d’Agnès de Soisv, femme de Jean Chastelain de Térote (fig. 87), gravé en creux sur une tombe, dans le cloître de l’abbaye d’Ourscamp, près de Noyon : le surcot laisse la gorge à découvert.

Nous avons cité (1) le passage du Dit des Cornettes, satire contre la toilette des femmes, qui indique au xin° siècle une tendance très accentuée à l’exhibition des charmes pectoraux. Les désœuvrées d’alors savaient déjà fort bien « cacher ce qu'il faut cacher, montrer ce qu’il faut montrer », comme on chante dans la Jolie Persane.

Jeanne de Bourbon, que son époux Charles V appelait le « soleil de son royaume », portait, au couronnement du roi, à Reims, un corsage fortement échancré (fig. 88), à en juger d'après une miniature du manuscrit des Chroniques de Froissart (Biblioth. nat.. n° 8 320).

(1) Anecd. hist., p. 181.

SUR LE DÉCOLLETAGE

Dans la première moitié du xv° siècle, un vitrail de la cathédrale de Chartres (chapelle de Vendôme), représente Catherine, femme de Jean de Bourbon, comte de Vendôme, avec un corsage découvrant les épaules et la naissance des seins (fig. 8'.)). De même Jeanne de Montaigu, baronne de Thuri, morte en 1420, figure, sur une vitre de l’église des Célestins de Marcoussis, avec un surcot recouvrant la robe ou cotte hardie? dont 1 échancrure permet

au buste une émergence quelque peu immodeste (fig. 90). Une miniature du manuscrit du règne de Charles VII, nous présente la poitrine, encore suffisamment découverte, de Marie de Fayel, femme de Renaud de Nanteuil (fig. 91) ; très décolletée aussi est la pieuse Anne de Beaufort, fille aînée de Pierre de Beaufort (règne de Louis XI), figurée sur une vitre de l’église des Cordeliers de Nantes (fig. 92). Sous le règne de ce despote, le corsage féminin, qui, à l’époque de son père, n’était ouvert en pointe que sur la poitrine, s’ouvre également dans le dos, et la gorgerette de gaze, qui masquait l’ouverture antérieure, prend le nom de gorgias , mais elle voile juste assez la gorge pour en doubler les charmes. En chaire, les Cordeliers, les sermonnaires de tous ordres monastiques perdaient leur temps et leur salive à fulminer contre ces modes

impudentes et qualifiaient de « portes d’enfer » les crevés inconvenants du surcot. Jean Gerson, sous Charles VI, se plaignait de « leur sain ouvert et mamelles estraintes et descouvertes, corsets et manches justes. .. ».

Un célèbre arrêt du Parlement, en date de 4420, interdisait aux prostituées le port de ceintures d’or ou dorées, d’où le proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée (1) ; il leur était en

Fig. 90. Fig. 91. Fig. 92.

outre défendu d’avoir des robes à collet ouvert et leur corsage devait être lacé sur le côté. Un passage de la Vengeance de Notre- Seigneur, mystère du xv° siècle, dont nous aurons occasion de reparler, décrit la toilette des jeunes filles qui « folâtraient dans Jérusalem », ou des filles de joie; c’est sans doute le costume des courtisanes de l’époque, les poètes et les artistes prenant d'habitude leurs contemporaines pour modèles. Les vers suivants montrent que l’arrêt du Parlement n’était pas strictement observé; ces dames ne pouvaient se dire « collets montés » qu’en arrière du cou :

Vous cheminez à grands pas d’arrogance,

Les cols levez aussi droits qu’une lance.

(1) Anec. hist., p. 187.

SUN LE D É G 0 L L ETAL E

ir»9

Vous cheminez fières comme liepais, (léopaids)

Monstrant à tous vos beaulx chevets espars,

Vos beaux devans, vos mignonnes poitrines ;

Et se (si) voyez paillardeaux loricars,

Vous leur jettez impudiques regars,

Et leur faictes un tas de petits signes.

En 1330. un édit de Florence interdisait les fichus de collets, aussi bien aux vierges lblles qu’aux vierges sages.

Fig. 94. — D’après Roger Milès, le Costume et la mode.

Guillaume Coquillart, dans le Plaidoyer d'entre la simple et la rusée, reproche à celle-ci d’allécher ses dupes,

Par désordonnées fringueries.

Par robes fendues, seins ouverts...

mode qui se continua au siècle suivant. Dans la Farce des deux amoureux, de Clément Marot, l’un des personnages, décrivant la toilette de sa belle, parle d’une

ltobe de pers, large et ouverte.

J’entends à l’endroit des tetins...

LES S K INS DANS i/ HISTOIRE

A l’époque de Charles VIII, le Parement des dames , d’Olivier de la Marche, cite une élégante vôtue d’une cotte, avec ouverture en guitare sur le devant, masquée par une pièce de tissu transparent qui

Garde la chair de chaleur et noirceur.

Pendant le règne de Louis XII, la robe génoise, fort décolletée et lacée par devant, fut introduite à la Cour de France, sans doute en l’honneur de la passion toute platonique que le roi inspira à la belle Génoise Thomassine (fig. Ü3).

Sous Henri II, à l’exception de la reine de fait et de fête, Diane de Poitiers, qui réserve pour son usage personnel le monopole du déshabillage, le costume féminin observe une austérité relative ; aussi H. Estienne est-il autorisé à écrire qu’à son époque : « On avoit mauvaise opinion, en France, d’une femme qui faisoit paroistre sa gorge; au lieu qu’en Italie, et particulièrement à Venise, il n’y avoit pas jusqu’aux vieilles tétasses qu’on ne mît en parade ».

Au temps du roi très chrétien Charles IX, la mode était aux amples vertngadins ou g ard’ enfants (protecteurs d’enfants) ou encore cache-batards et, par ironie, vertu-gardiens — « si favorables aux fdles qui s’étaient laissé gâter la taille (1) » — ; les gorges étaient absolument nues, quelquefois ombragées d’un filet de perles ou de pierreries à grands carreaux.

Le Vert-Galant, ennemi de toute pruderie mesquine et hypocrite, mais fervent admirateur de la nature saine et forte, est partisan de l’émancipation des corsages, à la condition qu’ils aient, comme celui de sa Gabrielle (fig. 94), quelque chose à montrer.

Le buste vigoureux de Marie de Médicis, si souvent caressé par le pinceau de Rubens, a servi de modèle à ses contemporaines et aussi aux frivoles des règnes suivants; elles s’efforçaient d’atteindre l’embonpoint pectoral de cette souveraine. « En voyant, dit M. Larroumet, les portraits de la robuste génération de femmes qui florissait dans la première moitié du grand siècle, vous aurez certainement remarqué l’aspect copieux de leur beauté. 11 y a là

(1) Dict. des Jésuites, de Trévoux.

S U I! L E DÉCO LL ETAOE

une esthétique particulière et Victor Cousin, amoureux posthume de ces grandes dames, n’a pas manqué de la formuler en style académique. Il disait de la plus célèbre et de la plus typique d entre elles, la duchesse de Longueville : « L’embonpoint et les avantages ne lui manquaient pas. Elle possédait le genre d attraits qu’on prisait si fort en ce temps. »

Avec le chaste Louis XIII, l’antithèse de son père, les « collets montés » du xv° siècle reparaissent, mais comme la coquetterie ne perd jamais ses droits, les lacets des robes se relâchent peu à peu et mettent bientôt en évidence les opulences du corsage, « les aiguillons de la chair » ; le scandale devient tel que le pape croit devoir intervenir et menacer d’excommunication les impudiques qui dépasseront les limites permises. Les jeunes filles et les femmes âgées dissimulaient les échancrures indiscrètes de leurs robes, à l'aide de fichus en dentelles, appelés minutes.

Un opuscule de l’époque (1618) — La descouverture du style impudique des courtisannes de Normandie , à celles de Paris , envoyée pour estrennes, de l' invention d'une courtisanne angloise — donne aux dévergondées, qui veulent jouer « au reversis » ou « à la bête à deux dos », les conseils suivants : « Celles qui auront la gorge blanche et bien taillée et les tétons blancs et bien relevez, qu’elles se donnent bien de garde de mettre rien de leurs affûtages au devant, qui empêchent la vue des regardans, mais leur fassent souhaiter de s’en servir de coucinets. Celles qui l’auront au contraire ci-dessus, quelles mettent de larges paremens à leurs collets et robbes et n’en fassent paroistre que des échantillons. »

Du temps de Louis XI\ , d après les Costumes historiques de la France , du bibliophile Jacob, la toilette des dames du bon ton se distinguait par une extrême décence ; toutefois, les dames espagnoles introduisirent, en France, l’usage de se découvrir entièrement les bras, les épaules et la gorge, même à l’église : « Une ordonnance de 1711 recommande aux curés et vicaires de s’élever, dans leur prône, contre « ces femmes et filles qui viennent entendre la sainte messe dans un habillement indécent et immodeste, n’ayant qu’une robe sans ceinture, telles qu’elles les prennent en sortant du ht ». Ce fut pour éviter la nudité des épaules et de ia gorge que naquit l’usage des palatines, portées d’abord par la

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princesse Charlotte Elisabeth de Bavière, fille de l’Electeur Palatin.

En 1(192, les femmes se couvraient le sein avec des fichus appelés Stein/cerque, en souvenir des cravates mal nouées que portèrent nos officiers surpris — comme ils le seront en 1870 — le jour de cette bataille.

Au xvii0 siècle, il était imprudent de sortir la nuit en décolleté de soirée ; colliers et chair plus ou moins fraîche pouvaient tenter le diable et les tire-laines ; témoin l’aventure de Mme de Rohan, racontée par Tallemant des Réaux : « Un soir qu’elle revenait du bal, elle rencontre des voleurs. Aussitôt elle mit la main à un collier de perles magnifiques, qui ornait son cou. Un de ces galants hommes, pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre aux seins ; mais il avait affaire à une maîtresse mouche : « Pour cela, lui ditelle, vous ne l’emporterez pas, mais vous emporterez mes perles. » Durant cette contestation, il vint du monde, et elle ne fut point volée. » Nous avons cité (1), d’après le même auteur, pareille mésaventure arrivée à Mmc Cornuel : cette fois, encore, les voleurs furent volés.

Sous la Régence, le dévergondage des mœurs se réfléchit dans la mode, et l’on montrait au doigt les prudes qui hésitaient à faire étalage de leurs appas. La marquise deGréquy critique la manie de sa marraine, la princesse des Ursins, qui croyait devoir suivre le goût du jour, « en faisant des toilettes prodigieuses, avec sa poitrine et ses vieilles épaules à découvert ». Ce fut la cause indirecte d’une aventure tragique. Le prince de Mansfeld demandait, un jour, à la marquise la raison de ce décolletage intempestif : « C’est pour faire plaisir à nous autres jeunes femmes et notamment à la comtesse Fagnani », répondit la marquise en montrant la comtesse, qui avait « la plus belle poitrine et les plus belles épaules ». Madame Fagnani « indépendamment de ses belles épaules, avait une belle passion » pour le prince. Elle se fâcha de ces airs d’intelligence et Mansfeld reçut un coup de poignard dont il faillit mourir.

Dans l’anecdote rapportée plus haut sur « le rat » de Muu de Warens, et qui remonte aux années 1732 à 1736, Mmo de Menthon

(1) Anecd. Iiist., p. 79.

suit LE DÉCOLLETAGE

Un peuple de femmes galantes Dont la beauté les ravira,

Les unes en chemise et d’autres en bouffantes,

Vingt en Agnès et quarante en bacchantes.

On donnait le nom de « chemises » à des robes de matin unies et sans plis, que les petites maîtresses préferaient aux robes drapées, parce qu’elles « suivaient mieux le nu », et faisaient valoir les formes qu’elles moulaient. Les « Agnès » étaient vêtues avec simplicité; les « bacchantes », au contraire, portaient des costumes chamarrés d’ornements.

Nous avons reproduit ailleurs (1), d’après Racinet, une gravure de mode de 1778, dessinée par Desrais et gravée par Dupin, représentant une jeune dame vêtue à l’Austrasienne; mais l’auteur de Y Histoire du Costume a cru devoir tartufier le document

traite la « maman » de Jean-Jacques de précieuse, parce qu elle manquait dégoût « en couvrant sa gorge comme une bourgeoise ». Ce passage indique que le décolletage était de règle dans la haute société de la première moitié du xvme siècle.

Un vaudevilliste de ce temps, Guigoud-Pigale, prévient les spectateurs qu’autour de son baquet magnétique, dans la pièce qui porte ce titre, ils verront se presser:

Fig. 94 bis.

et couvrir une partie de la gorge; nous rétablissons le dessin sous son aspect original(fig. 94 bis). Ce costume est d’autant plus curieux que l’ouverture immodérée du corsage et la saillie abdominale simulant une grossesse — par allusion à celle de la reine — jurent avec son appellation cV ajustement à la Jeanne d’Arc Une autre gravure de mode de 1785-1788, montre « une jeune bourgeoise, assise dans une promenade publique, contrefaisant la (lame de qualité ». Le sein gauche s’échappe entièrement au dehors ; et par ce débraillé licencieux, les grandes dames « contretaisaicnt », à leur tour, les nourrices. Cette outrance dans le

(I) Aneccl. hist., fig, 120 .

LES SEINS DANS I. Il I ST O I II E

décolletage disparut momentanément, avec les bergeries à la linon, alors que les femmes singeaient l’ingénuité de la jeune fille à la Cruche cassée , de Greuze, recherchant le regard « lent et traînant » que Mirabeau adora dans sa maîtresse (Goncourt).

La marquise de Créquv n’est pas tendre pour Mme Suzanne Necker « apprêtée, corsée, busquée, ficelée comme une carotte de tabac ». L’épouse du célèbre ministre des Finances avait imaginé que rien n'était si distingué que de se découvrir excessivement la poitrine : « C’était à ses yeux le comble du bel air et la marque assurée d’une grande élévation dans les habitudes aristocratiques. Voilà du moins ce que disaient les personnes qui cherchaient à l’en excuser; mais, comme c’était une mode qui n’était plus suivie par les femmes de qualité, tout donne à penser que ces exhibitions pectorales de Mme Necker avaient encore un autre motif ».

Contraste fréquent chez la femme, — l’incohérence n’est-elle pas la note dominante du caractère féminin (1) ? — cette libre penseuse du vêtement était une mijaurée, une précieuse dans le langage et recherchait les expressions pudibondes : elle disait une jambe de perdrix, pour une cuisse ; une mitre de volaille, au lieu d’un croupion de dinde, etc. « Il est bon d’observer, constate avec nous la mauvaise langue, que c’était en étalant toute sa gorge au vent qu’elle affichait une si belle pruderie sur les bienséances. »

Un jour que Mme Necker était.malade d’un refroidissement, elle dit à Chamfort, en lui montrant l’échancrure protocolaire de sa robe : « Comment voulez-vous que l’on puisse être en bonne santé quand on est l’épouse d’un ministre et que l’on est condamnée à se sacrifier continuellement ainsi pour la convenance officielle et les exigences de la représentation?» L’impertinent Chamfort, pour toute réponse, fredonna ce couplet de Bussy-Rabutin :

Eglé, vous vous moquez tout bas Du feu qui nous consume,

Et vous vous croyez des appas;

— C’est ce qui vous enrhume.

M“° Necker, qui devint plus tard Mm0 de Staël, fut de bonne

L‘ « Eternel Féminin »

En un mot se dépeint.

Surtout en France :

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