‹ Les seins dans l'histoireChapitre 37 sur 67 · INCOHÉRENCE · texte numérisé non relu

INCOHÉRENCE

heure atteinte, au point de vue plastique, d une « fluxion de poitrine » ou d’une « dilatation d’estomacs » qui passèrent a 1 état chronique : « A dix-neuf ans, dit la marquise jacassièro, celte grosse pouponne avait des appas comme une fermière. » Elle avait aussi hérité de la pruderie de sa mère, au point qu elle se refusait h faire sa toilette devant le petit chien de Mme Necker.

D’après Viollet-le-Duc, les femmes en toilette n’ont commencé à laisser les bras nus que sous le Directoire (1) : « Jamais pendant le moyen âge les bras des femmes n’ont été laissés nus. Toujours ils sont couverts par des manches plus ou moins larges ou serrées, et il semble que si les modes ont parfois permis de montrer les épaules et la gorge, elles n’ont admis dans aucun cas que les bras fussent découverts. Etait-ce la conséquence d’une observation d’hygiène? Nous n’en savons rien, mais le fait est notoire. Pendant le dernier siècle même, où certes les dames ne se privaient point de décolleter les corsages, les arrière-bras étaient couverts. » Le célèbre archéologue ignorait-il que le cordelier Menot, s’élevant contre les caprices effrénés de la mode — sujet favori des sermonnaires — critiqua les manches qui laissaient voir la chair du bras « blanche et atleintée » ?

Les costumes du Directoire sont ouverts en haut et sur les côtés jusqu’aux dernières limites de l’impudeur; la transparence des étoffes est telle que les fourreaux à l’antique des « Merveilleuses » et des « Impossibles » ne les empêchent pas d’être nues ; elles sont à l’état de nature, in paris naturalibus.

Les robes minces et nuageuses, écrit M. Henry May (2), avaient la plus complaisante indiscrétion. C’étaient des chemises « à la prêtresse », « à la Diane », « à la Galatée » auxquelles seyaient ce couplet du prévôt d’Irai :

Afin d’éveiller le désir,

Tu choisis l’étoffe légère ;

Pour faire entrevoirie plaisir,

Tu prends la gaze la plus claire.

Crois-moi, ce que l’œil ne voit pas

(1) ^ ers 1822, on a porté de faux beaux bras. Ces postiches étaient couverts <!<■ mitaines à jour, a travers lesquelles on croyait voir un bras bien rond, bien potelé, de la plus belle carnation et tout était faux. (Mra« de Genlis).

(2) Le costume, la mode.

N’en inspire que plus d'ivresse :

Cacher à propos ses appas Est un raffinement d’adresse.

Autre citation empruntée à notre précieuse collaboratrice, la marquise de Créquy: « Figurez-vous que toutes ces Grecques (1) de la rue Vivicnne n’étaient vêtues que d’une chemise de percale et d’une petite robe de mousseline sans manche, avec toute la gorge et les épaules au grand air. Cette robe à l’antique et sans ampleur était serrée sur la taille immédiatement au-dessous de la poitrine, avec un galon de laine rouge... Les jambes étaient toutes nues... Quant aux poches, il n’y fallait pas songer avec un pareil vêtement, qui n’était composé que d’une mousseline collée sur les flancs. »

Les ligues pour la repopulation n’existaient pas encore ; mais d’instinct, et un peu par chauvinisme de commande, les femmes s’efforcèrent de combler les vides opérés avec tant de vigueur par la guillotine ; aussi la grossesse était-elle bien portée. Les femmes

(1) Les Grecques et les Romaines ont porté longtemps des cyclœ transparentes, des laconicæ, que Varron appelle vitreas toyas, des robes de verre. Lucien, décrivant la toilette de ses contemporaines, dit que sous leur draperies, tout se voit autant que le visage, à l’exception du sein, qui ressortirait d’une manière difforme s’il n’était soutenu de bandelettes (L. -H. May). A Rome, les hétaïres, supprimant ces bandes ou fascxa et leur tunique flottante ou linteolum cœsicum, présentant une large ouverture sur la poitrine, ôtaient toujours prêtes à faire

. . au premier venu

Pour y dormir une heure, ollre de leur sein nu.

Pétrone parle des femmes mariées qui, à l’exemple des courtisanes, vont promener leurs lubriques ardeurs chez vingt adorateurs, dans le costume de Phrvné:

Un voile transparent de leurs secrets appas Dessine les contours et ne les cache pas.

Juvénal, dans sa fameuse satire VI. sur les vices et les débauches des femmes. ne nous montre-t-il pas l'impératrice Messaline s'offrant toute nueaux clients d’un lupanar, les seins relevés par une résille d'or:

Nuda papillis

Constitit auralis

A cet égard, les documents concernant les modes dissolues de 1 antiquité surabondent ; rappelons encore la recommandation de saint Jérôme à Leta. au sujet de l’éducation de sa fille : il veut « qu’elle porte des habits qui la garantissent du froid et qui ne la laissent pas nue en la couvrant ». Citons enfin ce passage du de Beneficiis (lib. Vif) de Sénèque : « Je vois des vêtements de soie, si I on peut appeler vêtements ces étoffes qui ne mettent à couvert ni le corps ni la pudeur et avec lesquelles une femme ne peut dire, sans mentir, qu elle n est pas nue. C'est ce qu’on va chercher à grands frais chez des nations inconnues afin que nos femmes fassent voir au public tout ce qu’elles peuvent faire voir en particulier ê leurs galants. » (IFéguin de Guérie). Arrêtons là nos citations, crainte d’encourir le reproche de citer à tout propos et non à propos.

s U R I. K D É C GUE T A G B

stériles qui tenaient â arborer cet emblème patriotique recouraient, comme naguère à l’époque des gestations de Marie-Antoinette aux ventres artificiels : « Ces apparences de fécondité s’appelaient des demi-termes , et les élégantes de 96 n’auraient pas voulu se montrer sans un pareil accessoire à leur parure. »

Sous le Consulat et l’Empire, les « Merveilleuses » font place aux «Agréables », mais les robes sont toujours échancrées et moulées: « — Que Mme X... se dessine bien! — Avec quelle grâce Mme X... se déshabille ! » s’exclamaient les mondaines de l’époque.

Une aquarelle gouachée de Bosio nous offre Un Salon pat isien, en 1801. C’est l’exacte représentation de l’intérieur, des costumes et des mœurs de la bourgeoisie, au commencement du xixp siècle. On a fait monter l’homme au chien savant, qui présente le célèbre Minuto jouant aux cartes, pour distraire les enfants, à qui leurs mères, en toilettes décolletées, expliquent la partie. Rien n’est dégénéré : nous avons toujours les chiens calculateurs, voire même les toutous chanteurs et les femmes de petite vertu, dévêtues.

Tous les soirs, l’impératrice Eugénie, cette « parvenue de la beauté », était décolletée pour le dîner, comme il convient dans les festins d’apparat. Ce détail de toilette est donné par Mme Carette, dans ses Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries.

Sous la troisième République, appelée ironiquement athénienne par ses adversaires, le décolletage est de rigueur dans les repas de cérémonie. C’est à cet usage que nous devons un des mots sans-gêne du général de Galliffet : invité à diner chez Mme Adam, il n’arrive qu’à neuf heures. La maîtresse de la maison ne peut lui cacher son dépit. Après une parole d’excuse, il s’approcha d’elle et admirant le décolletage de sa robe : « Les belles épaules ! s’écria- t-il », et il y déposa un baiser. Mme Adam riposte à cette impertinence par un soufflet donné du bout de son éventail. Et Gallifet de répliquer, sur le ton et avec le sourire d’un Lauzun : « Maintenant que j’en sais le prix ! » Et il vole un second baiser. On n’est pas plus « dix-huitième ».

Elle est vraiment amusante la charge d’Avelot, du Rire, exposant les perplexités à' Une femme qui n’a pas l'usage du monde. Dans un premier dessin, Mme X..., une parvenue, est en visite chez une de ses « relations » qui l’invite à sa prochaine soirée :

LES SEINS DANS l’hISTOIRK

« Alors, c’est entendu, mon mari et moi, nous comptons sur vous... — Faut-il venir en grande cérémonie? — Oh ! non, demidécolletée. » Deuxième dessin : Mmo X... est rentrée chez elle et se creuse la tète à définir le demi-décolleté. Enfin elle a trouvé. Eurêka ! Elle fera son entrée dans le salon avec un sein caché, l’autre complètement à l’air, et sera ainsi demi-décolletée.

Bien réussi encore ce dessin de Calumet, qui représente un fringant officier incliné devant les seins d’une grosse dame sur le retour, le priant « d’ouvrir le cotillon » avec elle : « Ma géné-

rale, répond le galant galonné, d’après ce que me fait voir l’ouverture du corsage, celle du cotillon ne peut que me charmer infini-

ment. »

La Civilité puérile el honnête exige aujourd’hui que Ion rompe son pain à table; au xviu0 siècle, au contraire, il était de bon ton de le couper au couteau; et pourquoi? La marquise de Créquy, dont nous mettons si souvent les caquets cà contribution, va nous répondre: « C’est parce que la croûte du pain tendre est friable et légère et qu’on risquerait d’en faire sauter des particularités incommodes dans les yeux de scs voisins ou sur la gorge de

ses voisines. » .

Pour Théophile Gautier, une femme en toilette décolletée de ba

se conforme à l’ancienne étiquette olympienne : « Les dieux supérieurs, en représentation, avaient le torse nu ; des draperies a plis nombreux les enveloppant des hanches aux pieds. » Les païens

S U II I; E D É G 0 I' I; K 'l1 v(i K

d’ailleurs n’avaient-ils pas consacré la poitrine à Neptune, assimilant sans doute les ondulations des vagues a celles c es marne A l’Académie de musique, il est de mise de se montrer en tenue aussi découverte que la loge. Les beautés sui le îetour, ci ui spirituelle légende de H. Gerbault, n’ayant plus à montrer que des

« soleils couchants qui ont beaucoup couché », les répandent sur les rebords des baignoires ou en font un étalage discret, estompé par les écrans des avant-scènes.

Après les fantaisies de la plume, celles du crayon: une Vue plongeante, prise de la 4° galerie à l’Opéra, par Jeanne Dumont, du Rire ( f i g . 9G), dévoile, à vol d’oiseau, les cascades de chair des galeries inférieures ; les tètes dénudées et bombées des

abonnés de l’orchestre donnent encore l’illusion d’autant de rotondités mammaires : de loin, en effet, une tète dénudée ne diffère d’une autre tette dénudée, que par l’orthographe.

Le décolletage en cabinet particulier — entre la pomme et la poire, emblèmes de la forme et de la rigidité des seins — se borne au buste, jusqu’à la taille ; dans l’attitude du « grand renversement » qui fait valoir les beautés naturelles.

Après le demi-déshabillé du cabaret à la mode vient le déshabillé sans réticences de l’intimité de l’alcôve, 1’ « Enfin seuls ! » ; la nature parée seulement de sa beauté, la plus précieuse des parures.

Il nous reste à examiner quelques déshabillés spéciaux. D’abord le décolletage obligatoire pour le docteur « palpant ses premiers honoraires », comme le débutant de Camuset ou celui de Régnier :

Tâtant le pouls, le ventre et la poitrine.

C’est le casuel des enfants d’Esculape, l'une des compensations du pénible et ingrat sacerdoce hippocratique. Il en a été question, chemin faisant, à propos de l’auscultation. Nous empruntons à la Vie Parisienne , la figure 97 montrant une cliente pour rire, déshabillée à souhait par le crayon de Gerbault (1).

Le décolletage médical est encore de rigueur pour le choix d’une nourrice et la vaccination. Dans ce dernier cas, il varie suivant la région où la cliente désire être piquée : au bras, « le plus haut possible », afin que les brassières des chemisettes cachent les vilaines cicatrices, mais de préférence aux mollets ; pour les ribaudes, le haut de la cuisse ou le bas des reins, ad libitum. Dans une caricature du Rire, de E. Cadel, une sexagénaire, à prétentions, qui relève ses jupes et exhibe un steatopvga de Hottentote, aux veux ébahis d’un homme de 1 art, muni de sa lancette : « Docteur, lui dit-elle, vaccinez-moi à la fesse, et pas trop bas, rapport au décolletage. »

(1) Légende dialoguée qui accompagne le dessin : « Docteur, est-ce qu il faut que je me déshabille ? — C'est indispensable... —Mon corset ? — Comment voulez-vous, mon enfant, que je puisse vous ausculter? — C est bien, comme ça .

— Très bien... » 11 trouve que la chemise est encore un peu haut... Il 1 abaisse.

— On se rend mieux compte comme ça... Respirez... Respirez bien... Doucement. C'est bien... Encore un peu... ça ne vous fait pas mal ? Cest ça... Maintenant de ce côté... C'est bien... Respirez. » Il y en a qui disent qu’elle se porte comme vous, comme moi, mais qu’elle est arrivée à ce point de détraquage qui! n y a plus qu’une fine ou une forte moustache qui. en la frôlant, lui fasse de 1 effet, bon mari est complètement rasé.

Page 1