SUN LE I) K G 0 L L ET AG E
Quant à la mise à nu jusqu’à la ceinture, pour due entre femmes fl), il est des plus rares et ne se voit que sur les toiles des peintres (2) ou dans les tableaux vivants. Au xv° siècle, certains
états allemands, autorisaient le duel judiciaire entre époux : on combattait alors nu jusqu à la taille avec des petits canifs en guise d’épées. De nos jours, lorsque deux viragos ont quelque querelle à vider, ce n’est pas le décolletage, c’est plutôt le colletage : genre de sport fort en honneur aux États-Unis, qui a fourni l’objet d'une étude sérieuse à un statisticien de Chicago. Ce savant, d’après la Revue universelle , s’est proposé de rechercher quelles sont les armes dont se servent de préférence les femmes, de cette ville, pour régler entre elles leurs affaires d’honneur. Il a consulté à cet effet les registres de la police, et voici ce qu’il a trouvé : « Dans 771 combats singuliers, ces amazones ont employé 186 fois le manche à balai, sans doute parce que cet ustensile se trouvait tout justement sous leur main. Puis 1’ second rang, est le couteau ; il a
Fig. 97.
irme favorite, celle qui tient le été employé 102 fois. Viennent
(1) Qui ne connaît l’anecdote dont le sieur de Chassé, seigneur du Ponceau, fut le héros? Une Polonaise et une Française se disputèrent ce « faquin », comme l’appelait le duc de Richelieu, les armes à la main : la Française fut blessée.
A Venise, les duels entre femmes étaient assez fréquents et à cet effet, religieuses et courtisanes portaient toujours un poignard à leur ceinture : « J'ai appris, dit de Brosses, qu’une abbesse, aujourd’hui vivante, s'étoit jadis battue à coups de poignard, contre une autre dame pour l'abbé de Pomponne », un vrai nom de gaudriole.
(2) Mastaglio a peint deux rivales, le torse nu, croisant le fer dans un salon, au milieu des invités, en costume du premier Empire: il n’y manque qu’un cinématographe pour être dans le Ion de notre époque. Les ferraiileuses de Bavard opèrent sous bois.
u:s SEINS dans i/histoire
après différentes armes, aussi fréquentes qu’étranges par leur nature : couvercles de fourneaux, épingles à chapeau, assiettes et plats, souliers, pantoufles, parapluies, livres, fouets... Enfin la dernière, qui n’a été utilisée qu’une seule fois, est un biberon ! » En France, à part les pensionnaires de Saint-Lazare, qui jouent volontiers du couteau, les femmes irascibles se livrent d’ordinaire entre elles au plus vulgaire pugilat et leurs armes sont fournies
Fig. 98. Fig. 99. — Indienne negritos
de Abia (Philippines).
par la nature; elles se griffent, se crêpent le chignon en conscience, et, quand elles n’ont pas de râteliers, mordent jusqu’au sang. Dans les lavoirs, la scène fameuse de Y Assommoir n’est pas rare ; alors, c’est un décolletage inférieur qui est infligé pour une fessée bien sentie, à l’aide de battoirs naturels ou artificiels.
Chez les primitifs. — Les peuplades sauvages, où la civilisation n’a pas encore pénétré, tels les Feugiens du cap Horn (fig. 98), pratiquent le décolletage complet ; coutume justifiée par la température et aussi par- le manque de magasins de confections.
Là où elles ont pris contact avec les civilisés, les femmes, en général, voilent leur nudité inférieure à l’aide de pagnes, plus ou moins bariolés, et laissent à la partie supérieure une indépendance
SUU LU DÉCOLLETAGE
absolue (fig. 100). Ce vêtement primitif permet à la merc de porter son enfant sur sa croupe, sans nuire à la liberté de ses mouvements, quand elle se livre aux travaux des plantations et aux soins du ménage.
Les femmes des O Kôta, de l’Afrique Equatoriale, marchent en se dandinant comme les oies et en tendant l’estomac en avant ; a
Fig. 100.
l’exemple des indigènes du quartier Brcda, elles se maquillent horriblement, mais de rouge, de jaune et de bleu.
Au Dahomey, une femme, mère de deux jumeaux, les montre avec fierté à tout venant ; et comme ils ne peuvent être ensemble dans le même pagne, elle les tient à califourchon sur chacune des hanches maternelles (fig. 100). L’Australienne porte son enfant dans un filet accroché à sa tête et qui voile quelque peu sa nudité.
Les femmes des îles Fidji (fig. 101) se couvrent la poitrine d’un foulard ; mais les pointes se croisent entre les seins et laissent ces
organes à nu. Dans la tribu Micmak (Terre-Neuve), les femmes se parent d’étoffes bariolées, sans recouvrir les mamelles. Les jeunes Taïtiennes enguirlandent complètement leurs seins de fleurs et feuilles du pays (fig. 102). Les Indiennes de la Patagonie, sans plus s’occuper de leurs seins, s’enveloppent dans une peau de bôte qu’elles retirent en famille.
L’indienne Diguenos (Californie) relève sa chemise par en bas,
quand elle allaite son enfant. Pour le même office, la femme Chippeway (Amérique du Nord) ouvre la partie supérieure de son vêtement, comme les fellahs de la Basse-Egypte.
A l’étranger. — Dans l’antiquité, les Egyptiennes portaient les robes collantes et transparentes, s’arrêtant sous les seins et retenues par une ou deux bretelles. Lin pectoral, ïouoskh, parure faite de verroteries, pierreries ou lames d’or, recouvrait l’espace qui sépare les seins et oscillait entre eux ; parfois, chez les princesses royales, les seins eux-mêmes étaient étroitement emboîtés dans des coupes d’or qui en épousaient l’exacte forme (1).
(1) L. Henry May, loc. cit.
SUR LE DÉCOLLETÂT. E
De nos jours, les Egyptiennes qui « accroupies, ont, d après Fromentin, des postures de singe et debout, des attitudes de statue », sont revêtues d’une robe flottante, bleu indigo, entre-
Fig. 103. — Harpiste d’un tombeau de Thèbes. Danseuses de l’hypogée de Mira,
vi° dynastie.
baillée au niveau de la poitrine (1), « et laissant entrevoir, écrit Théophile Gautier, lorsque la fellah est jeune ou n’a pas eu d’enfants, des contours d’une pureté sculpturale qui rappellent la
Fig. 104. — Danseuses d’un tombeau de Thébes.
gorge aiguë des sphinx » ; elles montrent, dit aussi le lyrique Michelet, « les belles formes qu’on admire dans les monu-
ments, ce sein très plein, mais droit, ferme, élastique. 11 pointe (comme aux peintures sacrées) d’une virginité éternelle, dressant immuablement la coupe de l’immortalité ».
(1) Telle la Femme fellah et son enfant , de Léon Bonnat majestueusement son enfant tout nu à califourchon sur 1 la jambe gauche.
: la jeune mère porte épaule, en lui tenant
6 E S SIC INS DANS l/ HISTOIRE
Seules les filles de mœurs légères se livrent à des exhibitions pectorales complètes. Dans la Haute-Egypte, la peau prend une teinte d’ébène si vive que le nu des indigènes n’a rien de choquant — bien au contraire — et les fait ressembler à de belles statues de bronze.
Fig. 105 bis. Fig. 106
Sur l’ordre d’Abbas Ier, les aimées égyptiennes ont été reléguées à Keneh, où elles exécutent leurs danses, à domicile, et se font prier pour se déshabiller, sous prétexte que le Coran (1) le leur défend ; mais, en réalité, dans l’espoir d’un bakchich plus important, « l’argument irrésistible » de Basile. Quant aux danseuses des cafés du Caire ou d’Alexandrie, elles sont costumées et couvertes de sequins vrais et faux comme les baudets de l’endroit. En avril 1830, si l’on en croit Alexandre Dumas, les aimées du Caire
(1) « Dites aux femmes des croyants qu elles doivent préserver leur modestie de toute atteinte,... qu elles doivent étendre leurs voiles sur leur sein. »
suit LE DÉCOLLETAGE
laissaient voir leurs seins entièrement à nu par 1 échancrure de leur corsage : « Elles font la quête après des danses lascives, les uns mettent alors entre leurs lèvres un sequin qu elles prennent avec leurs lèvres ; les autres collent sur leur visage et lcuis seins inondés de sueur, un masque et une cuirasse de petites pièces d or qu’elles vont secouer ensuite dans une aiguière d’argent ». C’est là que les musulmans gagnent la réputation d’avares ou de magnifiques.
Autrefois, comme il apparait sur les murs des hypogées, le costume des danseuses, des musiciennes et bateleurs des deux sexes était des plus primitifs (fig. 103-105).
Au dire de Georges Noblemaire, les bayayères indoues, de Trichinopoly, sont plus habillées que nos jeunes filles en toilette de bal et leurs danses sont tout aussi correctes ; tant il est vrai que la civilisation est l’ennemie mortelle de la couleur locale.
Dans certains cafés arabes de Tunisie et d’Algérie (fig. 105 bis, 100), les danseuses du ventre ne se gênent pas pour montrer leurs seins et leur nombril, à l’exemple des danseuses cambodgiennes d’autrefois — si l’on en juge par les sculptures antiques du musée de Compiegne (fig. 107) — ici la nudité était absolue, à l’exception ées « Pays-Bas », masqués par un ornement encombrant.
En Tunisie, les juives, insouciantes, laissent baller au vent leurs
l-l?. S SEINS DANS l/ HISTOIRE
seins flasques et flétris (fig. 108) qui gagneraient à garder l'incognito, tandis que les musulmanes exagèrent les précautions, pour cacher leur visage et le reste, aux giciours, aux chiens de chrétiens (fig. 109).
Fig. 108. — Juive de la campagne Fig. 109. — Musulmane
de Tunis. de Tunis.
A Damas, au dire du peintre G. Huysmans, les femmes 11e se couvrent pas la gorge, si ce n’est parfois
D’une gaze légère D’une entière blancheur.
Le livre de Vatsyayana , où il est question dcs« étreintes » (1), fait supposer qu’à son époque, les femmes allaient le sein nu, comme, de nos jours, pour quelques basses castes et chez les Pariahs.
(I) « L’embrassement par pénétration se produit lorsque, dans un lieu solitaire, une femme se penche pour prendre quelque objet, et pénètre, pour ainsi dire, de ses seins l'homme qui. à son tour, la saisi! et la presse. »
suit Uï DKCOI.LKTAUE
Dans certaines peintures ou sculptures très anciennes, les femmes — même la favorite du roi — ont la gorge découverte.
Plusieurs dessins d’Outamaro (fig. 110-114), au musée Guimet, montrent que la Japonaise, à tout âge, en dehors ou pendant 1 allaitement, aime ses aises et se moque du qu’en dira-t-on.
Le climat de l’Indo-Chinc dispense les indigènes de vêtements trop compliqués, aussi les Siamoises ne portent-elles que la culotte pour tout costume (fig. 115) et sont-elles toujours prêtes à donner le sein à leur progéniture avide.
Par opposition, la Française ne porte culotte qu’au figuré et se décide difficilement au rôle de nourrice.
En Corée, à Séoul, d’après M. Marcel Monnier, les femmes ont d'immenses pantalons à la mauresque, serrés aux chevilles, et une drôle de petite casaque, disposée de manière à couvrir seulement le dos, les épaules et l’épigastre, tout en laissant les jumeaux mammaires se jouer à l’air en toute liberté.
En Perse, les modes européennes n’ont pas encore séduit le sexe faible, et il est probable que de longtemps encore les Persanes n’abandonneront pas le costume national. Leur toilette d’intérieur est aussi simplifiée que possible, d’autant qu’elle ne comporte pas de chemise (fig. H7). Nonchalamment étendue sur son divan, ou assise pour fumer son kalgan, espèce de narghilé qui n’est pas précisément portatif, la Persane se contente d’une petite veste, qui boutonne ou ne boutonne pas, et assez courte pour laisser voir bonne partie de l’abdomen. Sur une tente, en tapis d’Orient ayant appartenu au schah de Perse actuel, et échouée chez un marchand de Stamboul, nous avons vu représentées deux princesses ou deux
Fig. Ho.
odalisques, richement vêtues, mais dont les seins, vagabonds, s’échappent complètement du corsage (fig. 116).
En Allemagne, au xvi" siècle, les dames de qualité échancraient outre mesure leur corsage : nous le savons par une gravure de
Fig. 113.
Henri Aldgrœver (1540), représentant lham* : conso p Ion, en costume de l’époque, su, vant habitude des artistes. On remarque aussi le ventre sa, liant qm, au un siècle,
SUli I. B 1) K COLIiETAfi K
était déjà de mode en Picardie, ainsi que 1 indique un trouvère artésien, Adam de la Halle, dans le portrait de sa belle . « bouline (1) avant et reins voûtés ».
Pourquoi les sévères censeurs de la Prusse contemporaine sontils toujours à vitupérer la dépravation de nos mœurs ? A Berlin, dans les cafés concerts en sous-sol, les consommateurs, assure
Paul Adam, « tripotent outrageusement et déshabillent entièrement les cantatrices à demi nues déjà, qui font la quête après leur refrain ».
La Vie privée à Venise, de P. Molmenti, va nous fournir de précieux détails sur le « dévestement » des Vénitiennes, depuis 1 origine jusqu’à la chute delà République. Franco Sacchetti, conteur italien du xiv° siècle, ridiculisait déjà l’inconstance de la mode : « Si une nouvelle bizarrerie apparaît, c’est à qui s’en emparera... N a-t on pas vu des femmes avec le fichu tellement ouvert qu’elles laissaient voir plus bas que les aisselles? Et puis elles firent un saut et se couvrirent le cou jusqu’aux oreilles ».
U) Hou laine , nombril. Glossaire, du patois picard.
!, K S SKINS DANS |/hISTOIKR
A la même époque, Dante reprochait aux Florentines, effrontées, de montrer leur sein nu :
Aile sfacciate donne florentine L’andar mostrando con le poppe il petto.
(Toutes les impudiques femmes florentines s’en vont montrant, avec les mamelles, la poitrine). Les Vénitiennes du xvi® siècles peintes par Carpaccio et Gentile Bellini, portent un corselet étincelant de bijoux et les épaules nues. Bertelli nous représente une épousée vénitienne les cheveux épars, avec l’ample gorgerette et les seins en évidence; cependant les jeunes filles, qui allaient se marier ou entrer en religion, se couvraient la tête et les épaules d’un voile blanc desoie, et les peines les plus sévères étaient édictées contre les femmes de mauvaise vie qui avaient adopté ce même usage.
Pour conserver l’éclat et la fraîcheur de leur teint, les Vénitiennes à la mode avaient l’habitude de s’appliquer, sur le visage, pendant la nuit, une tranche de veau cru, trempé quelques heures dans le lait... (1). La pâleur du visage était relevée à l’aide du fard ; le même artifice servait aussi à peindre les seins étalés à tous les regards. Alexandre Carava constate le fait dans son livre satirique Naspo Bizaro :
Fazzandose le tette rosse e bianche E descoverte per galanteria
(Elles se font les tétons rouges et blancs, et les découvrent par galanterie) ; il ajoute que les laveuses d’assiettes, elles-mêmes, n’avaient pas honte de se maquiller et de se dépoitrailler à l’excès. Casola critique aussi la mode de porter la gorge nue :
« Les femmes de Venise, dit-il, se font gloire en public, surtout les plus jolies, de montrer la poitrine, c’est-à-dire la gorge et les épaules, si bien qu’à les voir on s’étonne que leurs robes ne tombent pas à terre. »
Au xv° siècle, d’après Galliciolli, une ordonnance de police obligeait les courtisanes à se mettre à leur fenêtre, la gorge débridée,
(1) En France, les coquettes pensaient obtenir le même résultat à 1 aide de fréquents (Mystères, sous Louis XIV, et de copieuses saignées, sous Louis XM.
SUH L E n É G 0 h L E T A G E
afin d’attirer les hommes et de les détourner du péché contre nature, qui était fort répandu. De môme, à Lucques, en 14-88, fut institué YUfizio de II' Onesta, qui devait punir les sodomistes et favoriser les amours licites. Longtemps, a Venise, des rues spéciales furent assignées aux filles de joie ; leurs vêtements étaient des plus légers, et il leur était permis, quand elles se mettaient à la fenêtre, de laisser pendre hors de l’appui une jambe moitié nue. Dans la suite, cette tolérance fut sagement abolie.
Au xvuc siècle, les patriciennes qui, autrefois, sortaient rarc-
Fig. 117.
ment et ne se paraient qu’à l’occasion des fêtes publiques, s’émancipèrent et commencèrent à se faire voir dans les rues la gorge au vent : « elles s’en vont les seins nus, dit Scipio Galerano (1646), et ne s’aperçoivent pas de l’erreur qu’elles commettent! ».
Vers la fin du siècle suivant, tandis que le costume grec était adopté par les capricieuses de Paris, les dames vénitiennes s’habillaient à la romaine : elles portaient « la gorge à l’hermaphrodite », c’est-à-dire sans corset.
A Londres, le Dr Graham, l’auteur de la Mégalanthropor/énésie (1), était aussi l’inventeur d’un système de revivification de l’amour, par l’exhibition de modèles vivants qu’il associait à des
ü) On a dit de cet auteur, qui enseignait l’art de faire des enfants d’esprit, qu il était dommage que le père n eût pas pu profiter des enseignements de son
passes magnétiques : «Il avait chez lui, écrit un contemporain, un lit céleste, où il faisait poser des femmes à demi nues, et ce spectacle, combiné avec des passes magnétiques, des concerts d’instruments et des discours appropriés, devait infailliblement provoquer la crise amoureuse chez les époux envers qui la nature s’était montrée trop avare ».
Le charlatan intéressa à ses affaires la fameuse Emma Lyons ou Hart, future lady Hamilton, qui était d’une beauté incomparable et d’une plastique irréprochable : « De toutes parts on se précipita vers la great attraction; on payait des prix fous pour contempler pendant quelques minutes la déesse Hygie, — ainsi l’avait surnommée son cornac, — mollement étendue sur le « lit de volupté » et à peine recouverte d’une gaze transparente. Elle s’v prêtait, du reste, merveilleusement, car elle savait prendre les poses les plus difficiles de la statuaire antique ; elle imitait à s’v méprendre les marbres les plus beaux, et ce fut elle qui ouvrit la voie à la célèbre imitatrice, Mmo Hœndel-Schultz, et mit à la mode les tableaux vivants (1). »
Nos Anglaises modernes, austères en apparence, ne se gênent pas pour se décolleter à l’occasion et amplement. Prosper Mérimée écrit de Londres à son « inconnue », le 12 mai 1862 : « J’ai vu, le soir, chez lord Palmerston, de très belles femmes et de très abominables ; les unes et les autres faisaient une exhibition complète d’épaules et d’appas, les unes admirables, les autres très odieux, mais les uns et les autres avec la même impudence. Je crois que les Anglais ne jugent pas ces choses-là (2). »
Néanmoins, en dehors des mondaines et demi-mondaines, il existe de nombreuses protestataires qui font partie de la « ligue contre le décolletage », fondée par miss Phelps. Voici quelquesuns des arguments tirés de cette mode déclarée indécente : « Le
(1) Dufour, Hist. de la prostitution. Gr. Dict.. Univ. du A7X° siècle. Ces tableaux vivants, comme le remarque J. lloudoy, dans la Beauté des femmes, ne sont pas d’une création moderne. Quand la reine de Saba vint à Jérusalem, elle avait toute une phalange de jeunes filles chastement vêtues de l'air du temps, qui représentèrent devant Salomon les visions de la reine du soleil.
(2) En voyage, dans les Palace-Hôtels et sur leurs paquebots, les Anglais qui. au déjeuner se présentent, la pipe à la bouche, en casquette et veston de commis voyageurs, — tels on les voit à notre Opéra. — imposent, au dîner, le smoking pour les hommes et la toilette de soirée, avec décolletage sans limites, pour les miss ou mistress. môme quand elles n'ont que des clavicules ou des côtes, saillantes comme leurs incisives, à montrer.
décolletage est la honte des femmes... la robe decolletee qui découvre le corps avec impudeur est un défi porté à la civilisation.
Ce sont les reines, les princesses et les grandes dames qui donnen l’exemple de l’impudicité... Une cuisinière est supérieure a une princesse ; quand elle va au bal de la Saint Patrick, elle est vêtue comme l’exige l’idée que le peuple se fait des convenances ». Le docteur Minime, auquel nous empruntons ces renseignements (1), les fait suivre de réflexions topiques et fournit à miss Phelps, dont il approuve la campagne, sans espoir de succès, des arguments d'ordre physiologique : « le décolletage, symbole caractéristique d’une mondanité raffinée, a pour mobile 1 impudicité ; la connexion du sein et des organes sexuels est connue de tous. Cependant il n’entrera pas dans la ligue de miss Phelps, parce qu’elle ne changera rien à. ce qui est : elle n'attirera que les poitrines plates. Et puis, il n’est pas mauvais que les femmes jouent de tous leur appas pour attirer l’Eternel masculin. »
11 y a beau temps que le D1' Palpard, médecin de Montpellier, a adressé à la Société des Observateurs de la Femme (1802-1803), une dissertation qui tend à prouver que le sentiment de la pudeur est beaucoup plus naturel et plus constant chez l’homme que chez la femme (2). En effet, le voit-on se décolleter, se faire vacciner au mollet ou à la cuisse, porter des pantalons ouverts, enfin s’affubler de seins, de hanches ou de culs (3) postiches ?
line faut non plus regarder de trop près le puritanisme yankee (4) . Ainsi M. de Norvins ( Revue des Revues, septembre 1809) rapporte, entre autres histoires sur les très libres filles d'Amérique, l’aventure de cette Sadic Johnson, un modèle très réputé dans les ateliers de New-York, qui, au milieu d’un dîner, donné par un jeune banquier, sortit tout à coup d’un pâté monstre, comme Méphisto de la
(1) Loc. cit.
(2) Arthur Dinaux, 1rs Sociétés baclmes.
(3) Après les encombrants paniers , imaginés pour cacher les suites du libertinage des femmes, parurent les poches destinées à faire valoir les hanches, puis vinrent les culs qui faisaient ressembler les femmes à la Vénus hottenlote. « Au lieu de faire ressortir les belles formes de la nature, dit Dulaure, elles les défiguraient. »
(4) La plus grande liberté est laissée aux jeunes Américaines; mais, femmes pratiques — c’est dans le sang —, elles en jouent habilement : leur flirt n’est dangereux que pour leur partner: « tout ce qu’on voudra, mais pas ça »; c’est la formule consacrée. Aux Etats-Unis, d’ailleurs, tout se fait grandement : ainsi, une prof ’essional beauty, lady Granllcy, accoucha cinq jours après son mariage !
I, E S SEINS DANS I, MISTOIKE
soupière du Petit Faust , et simplement vêtue du costume que notre mère Eve a porté la première. Cette « entrée » sensationnelle rappelle une aventure analogue, arrivée à la cantatrice française Pélissier. Elle débuta fort jeune dans la vie galante, et la chronique scandaleuse de l’époque raconte, qu’à peine âgée de quatorze ans, mignonne, ravissante de formes, elle fut servie sur un immense plat d’argent, vêtue de persil, en guise de relevé, à un dîner de gentilshommes (1). De même, Mlle Malaga s’exhibait au boulevard du Temple, « à la crapaudine » sur un plat d’argent. Enfin « Casque d’Or » raconte, dans ses Mémoires, qu’en venant au monde, elle était si menue, qu’un visiteur s’exclama : « C’est un compte-gouttes qui a fait ça ! ». Un soir, le père d’Elie retient ses amis à dîner et leur promet une surprise : un plat de sa composition, un petit salé extra. Après le potage et l’omelette, le « paternel » disparaît un instant, prend sa fille dans le berceau puis la couche, nue et frétillante comme une ablette, sur un plat de faïence capitonné de cresson ; il le pose sur la table, en disant : « Mesdames et Messieurs, voilà le petit salé promis ! » Incontinent, l’émotion d'un premier début fit que le petit salé , tout en «faisant le soleil », ne tarda pas à baigner dans son jus. C’est sans doute le souvenir de cette exhibition en public qui la décida plus tard à prendre ses inscriptions de « licences » à la Préfecture : il n’y a que le premier plat qui coûte.
Mais revenons au pays des dollars. Une caricature satirique de la Life, de New- York (1902), prouve que de l’autre côté de l'Atlantique, les habituées de l’Opéra étalent aux feux des lumières leurs parures naturelles, avec la même désinvolture que nos Parisiennes. Ce dessin montre le buste en peau de deux spectatrices, émergeant du rebord de leur loge, comme d’une baignoire, avec cette légende : « Vous croyez que ces dames prennent là leur bain du matin ? — Pas du tout ; elles sont assises dans leurs loges à l'Opéra. »
En janvier 1902, le froid fut si rigoureux et endommagea tant d’appareils respiratoires, chez les dames condamnées par le protocole à figurer dans les réceptions ou les dîners olliciels en robes décolletées, que M"10 Roosevelt s’insurgeant, à la Maison Blanche,
(1) Le Théâtre d'autrefois et d'aujourd'hui.
SlI R I, K I) K U 0 U I- K T AU U
contre cette étiquette barbare, inaugura une sorte de jaquettedîner fermée: toute L’Amérique high life adopta la nouvelle moi e. De là à imiter la pudique Albion dans l’institution d une ligue hypocrite anti-pectorale, il n’y avait qu’un pas et il fut aussitôt franchi par Chicago, où une Société s’est formée pour combattre le décolletage et la publication des portraits des artistes comme annonce ; une contrefaçon de notre fameuse ligue contre la licence
des rues.