II. — EXHIBITIONS DES SEINS EN PUBLIC (i
Peines corporelles. — Nous avons déjà parlé des supplices suivis de mort, où l’arrachement des seins n’était qu’accessoire; ici, nous nous occuperons des peines purement afflictives comportant la mise à nu des seins, dans les diverses sortes de tortures.
Suivant certaines juridictions, la fille mère était poursuivie, toute nue, par les huées de la foule ; de même l’homme et la femme, convaincus d’adultère, étaient également dépouillés de tout vêtement pour être fustigés par la ville (2). C’est de semblable coutume judiciaire que s’est inspiré le peintre Garnier pour son Supplice des adultères , exposé au Salon de 1876. Sous Néron, on dépouillait les adultères de leurs vêtements et, après avoir lié leurs membres, on les livrait, dans le cirque, à un taureau sauvage qui les faisait sauter en l’air, à la grande joie des spectateurs: « On les exposait ainsi à la fureur des cornes d’un taureau, prétend Nodot, pour en avoir fait pousser sur le frontde leurs maris », application de la peine du talion. Sainte Perpétue subit ce supplice comme martyre de la foi.
Au moyen âge, les mœurs s’adoucissent et la femme adultère, en Italie, est promenée, la poitrine nue, sur un âne, comme le représente une vieille toile dont nous avons détaché la figure 1 19. De môme, vers la fin du xv° siècle, la belle infidèle Jeanne Shore, mariée à un riche orfèvre de la Cité, fut promenée, nue jusqu’au nombril, autour de l’église Saint-Paul (3).
(1) Les nudités produites sur la scène ou dans les pratiques religieuses, comme celles des Flagellants, seront décrites dans nos Seins à l'Eglise et au Théâtre.
(2) Lalanne ; Curiosités des traditions .
(3) Hector France, loc. cil.
Nos juges sont encore plus indulgents: le tarif de l’adultère, inauguré par M. Morise, le président de la onzième chambre (août 1901 ), est de 2o francs par tète — c’est pour rien — ; cependant, un président plus sévère d’une chambre voisine a condamné la coupable à un mois de prison et son complice, à 100 francs d’amende. Autres temps, autres mœurs : actuellement, le ridicule, la flétrissure morale sont le lot de l’époux et non plus de son rival.
Mais revenons aux étrivières, à la peine du fouet: les « fessées patriotiques » étaient la correction habituelle que les tricoteuses administraient, en pleine rue, aux aristocrates récalcitrantes ou aux sœurs, accusées de cacher des prêtres « réfractaires ». On sait que la folie d’Anne Terwagne, dite Théroigne de Méricourt, ou mieux de Marcourt, se déclara après ce suprême affront subi sur la terrasse des Feuillants (31 mai 1793), pour avoir pris la défense de Brissot.
Le jour de l’entrée des Prussiens à Paris, le 1er mars 1871, les Parisiens appliquèrent la loi de Lynch à des demoiselles cosmopolites, pour qui l’effigie des pièces d’or, reçues en libre-échange de leurs galanteries, est indifférente : l’argent n'a pas d’odeur. Rochefort a raconté l’incident dans les Aventures cle ma vie, avec le sel ordinaire dont il assaisonne son esprit paradoxal et quelque peu enclin à l’exagération de l’effet : « Tout fut calme. Cependant, le seul incident un peu mouvementé fut l’arrestation et la fustigation par les Parisiens de trois salopes qui s’étaient avancées dans les Champs-Elysées au-devant des ennemis, auxquels elles distribuèrent avec affectation de nombreux baisers. La foule se jeta sur elles, les mit à peu près nues, et après une fessée brutale, les couvrit de crachats, d’injures, de huées et même de violents coups de poings. »
Un souverain allemand, le prince Henri XXII de Reuss, fait un singulier usage de son droit de grâce. Ce prince, à l’esprit maladif, gracie volontiers les enfants condamnés par les tribunaux, mais à la condition qu’ils soient amenés devant lui, sans différence de sexe, entièrement déshabillés, et ensuite frappés de verges. Un photographe a pu prendre, assure le Vorwaerts, auquel nous empruntons l’anecdote, un instantané d’une de ces scènes, dignes d’un échappé de Charenton.
Nos doux alliés, les Russes, emploient de préférence le knout,
SUR LE DÉCOLLETAGE
même pour les femmes, avec lanières de cuir armées de nœuc b, comme autrefois chez les Hébreux ; les Yankees, pendant a o-uerre de Sécession, libellaient aussi, à bras raccourcis, « le tabernacle carré, quadrants labemacuhts », c est-a-dire les ennnences postérieures des Américaines du parti adverse, et ces peines cruelles, peut-être excusables aux époques troublées, viennent d être remises en vigueur, comme aux solennités de Diane Lvmnatide, par ces fanatiques amants de la Liberté!
Tout récemment, l’Assemblée législative de l’État de Virginie a voté une loi, permettant d’appliquer les châtiments corporels en public. Sa première application fut faite sur la place publique de Manassas, à une jeune fille de dix-huit ans, accusée de relations immorales avec un clergyman.
A. Willette en a fait le sujet d’une de ses satiriques et gracieuses compositions.
Chez les Egyptiens et les Perses, la flagellation n’était souvent que le prélude d’autres supplices, tel que l’écorchement :
Cambyse fit écorcher vif un juge prévaricateur et ordonna de recouvrir de sa peau le siège sur lequel devait s’asseoir le magistrat pour rendre la justice ; mais la
chronique ne dit pas si c’est le dos ou la poitrine qui fut livré au tapissier pour opérer celte macabre restauration.
Un supplice, longtemps en vigueur dans les pays catholiques, était la mutilation des parties du corps les plus charnues, mamelles supérieures et inférieures, avec des tenailles rougies au feu. Après l’arrachement, le bourreau versait dans les plaies béantes du soufre fondu, de l’huile ou de la cire bouillantes, selon le caprice de l’ordonnateur des hautes œuvres.
Fig.
11 nous reste à parler des châtiments mortels qui appartiennent à l'histoire du lait ou de l’allaitement. Les sauvages du Darien et de la Nouvelle-Grenade enterrent les enfants à la mamelle avec leur mère. A l’époque de la révolte des Strélitz, Pierre le Grand
lit infliger le môme supplice à deux femmes. Chez les Perses, la peine de l'auge consistait à enfermer le patient entre deux auges en pierre ou en bois: la tôte seule sortait; on l’enduisait d'une pâte faite de lait et de miel et on l’exposait en plein soleil, pour ôtre dévorée lentement par les mouches et les guêpes (1).
Exercices gymniques et bains publics. — A Lacédémone, les Spartiates des deux sexes, dépouillés de leurs vêtements, se réunissaient sur la place publique pour se livrer aux exercices corporels, sports, danses, institués par Lycurgue -. Cette nudité n’éveillait aucune idée lascive et n’altérait en rien la pureté de leurs mœurs, protégée, en quelque sorte, par leur ardent patriotisme. « Les tilles de Sparte, dit Montaigne, n’étoient pas nues, l’honnêteté publique les couvroit. » Plutarque (traduction d’Amyot) décrit et justifie les institutions gymnopédiques du grand législateur grec : « Pour leur ôter toute délicatesse et toute tendresse efféminée, il accoutuma les jeunes filles, ainsi que les garçons, à se trouver aux processions, à danser nues en quelques fêtes et sacrifices solennels, et à chanter en la présence et à la vue des jeunes jouvenceaux, auxquels, bien souvent, elles donnoient, en passant, quelque brocard à point touchant, concernant ceux qui en quelque chose auraient oublié leur devoir... Mais quant à ce que les filles se montroient ainsi toutes nues en public, il n’y avoit pour cela vilenie aucune : mais étoit l’ébattement accompagné de toute honnêteté, sans lubricité ni dissolution quelconque. » Dorât, l’élégant poète de l’afféterie et de la frivolité, a célébré ces coutumes, dignes de l’Age d’or, dans son Poème de la déclamation :
Combien je vous regrette, ô temps, ô jours heureux !
Où dans les murs de Sparte, et dans ses plus beaux jeux,
Se partageant en chœurs, des vierges ingénues
Dansaient sans indécence, et dansaient toujours nues.
Que de secrets trésors dévoilés aux amours !
Quel charme arrondissait tous ces légers contours!
A chaque mouvement que de beautés écloses!
Quels frais monceaux de lis, mêlés de quelques roses !
(-1) Gr. dicl. univ. du XIXe siècle.
(2) Il nous lui donné d’assister à une « lutte de dames » dans une fête foraine; les championnes portaient un maillot rose qui ne manquait pas d’agrément : elles tombaient leur homme avec une maestria digne de saint Michel, terrassant le démon.
S U H LK I) K 0 0 l< 1- RT A(1 !'
Que dis-je ? aux yeux de l'amant enchanté La céleste pudeur voilait la nudité.
Et changeait le désir en un timide hommage.
A cette époque lointaine, pas d’adultère ; toutes les épouses étaient autant de Lucrèces retirées dans le gynécée. Les courti-
Fig. 120.
sanes seules s’exposaient en public, vêtues de tissus diaphanes (1), lascives et provocantes ; à leur porte pendait un phallus recouvert d’un voile.
(1) De même à Rome : « Avec la courtisane, point de ces embarras : à travers la gaze qui l’habille, on la voit comme si elle était nue ; on distingue si elle a la jambe mal faite ou le pied mal tourné ; on mesure sa taille aux yeux. Aimes-tu donc mieux être dupé, c’est-â-dire payer avant d’avoir vu la marchandise ? » Mor. Sat. I, 2.
Les Romains n’avaient ni la mentalité ni le tempérament des Spartiates, en raison de la corruption de leurs mœurs ; aussi la promiscuité des sexes, tolérée dans leurs Thermes, sous les empereurs libertins, fit-elle de ces établissements des lieux de débauche (1) ; quelques empereurs la défendirent : Adrien, par exemple. L’estampe satirique de Gaspar Isac (fig. 120), qui prétend représenter les anciens bains romains, est de pure fantaisie, mais amusante dans ses détails (2).
La suppression de ces bains, qui portèrent une égale atteinte à la morale et à la santé publique, fut une des premières et salutaires réformes du christianisme.
Le Tepidarium, de Th. Chasseriau, dont nous détachons le groupe du premier plan (fig. 121), représente des Romaines dans un établissement de bains, où le mélange des sexes n'était plus permis ; elles se chauffent autour d’un brasier de noyaux d’olives. Très belle restitution de la vie antique.
Plus tard, on tolérera de nouveau à Rome la promiscuité dans les • étuves. Montaigne, le 16 mars 1580, visite celles de Saint-Marc « qu’on estime des plus nobles » et constate que « l’usage y est d’y mener des amies, qui veut, qui y sont frotées avec vous par les garçons ». On les y épilait à leur gré, avec un mélange de chaux et d’orpiment, et l’opération pour « faire tomber le poil » ne durait pas plus « d’un demi petit quart d’heure ».
En 1688, Maximilien Misson parcourt l’Italie, et raconte que Venise est la ville où les peintres peuvent le mieux étudier la nature sur le vif: « Il y a deux Académies où ils ont toujours des nuditez choisies, de l’un et de l’autre sexe ; et qui sont souvent ensemble sur le même théâtre, dans l’estât auquel on les veut mettre. Tout le monde peut entrer là et vous ne sçauriez croire avec quelle hardiesse on dit que ces petites créatures soutiennent
tou
(1) « C’est là, dit Ovide, que se cachaient en sûreté les maris de contrebande...» est là également, ajoute Martial, qu’on allait dans les ténèbres se mêler à la mrbe honteuse des courtisanes... Ce furent les femmes qui remplacèrent les
masseurs, promenant sur le tronc et les membres leur main habile. » « Les bains, le vin, l’amour, dit Pétrone, détruisentou entretiennent notre vie ». lléliogabale et Domitien se baignaient avec les courtisanes, les parfumaient et les épilaient. Pline n’hésite pas à voir dans de pareils excès la cause de la décadence de 1 Empire. (Durand Fardel, les Eaux minérales et ,1. Rouyer, Études sur l ancienne Rome) .
(2) Nous l’avons divisée en trois parties et ne donnons ici que le tiers moyen; les deux autres parties paraîtront dans nos Eaux minérales pour rire et nos Clysteriana ou Coules d'apothicaires.
s U II L E I) K C or. L E T A G E
les regards du tiers et du quart. » Avant de quitter 1 Italie, constatons, avec Théophile Gautier, qu’à Milan, en 1 8 ô 0 , on se baigne encore avec les femmes, dans des baignoires de marbre blanc. « Les bains, ajoute notre voyageur, servent de maisons de passe. » Cependant Montaigne remarque qu’à Bade « les dames sont seides au bain » où elles se font « cornéter », c’est-à-dire ventouser; mais il n’en est plus de même de nos jours, au dire de Victor Tissot : « Les sources thermales du Bade autrichien sont très fréquentées; elles forment, comme à Louèche, de vastes piscines, où les deux sexes se baignent en tout bien tout honneur.
Un Anglais qui osa, un jour, insinuer qu’un costume moins diaphane conviendrait mieux au beau sexe, reçut pour réponse que ce costume avait été ordonné par la Faculté ! »
A Berne, en Suisse, dans la seconde moitié du xviii0 siècle, Casanova, d’après Gérard de Nerval, prétend qu’on y est servi par des baigneuses nues, choisies parmi les tilles les plus séduisantes du canton : « Elles ne quittent point l’eau par pudeur,
n’ayant pas d’autre voile ; mais elles folâtrent autour de vous comme des naïades de Rubens ».
En Turquie, le Coran ne permettant pas les nudités, les femmes se baignent revêtues de peignoirs en crêpe de soie. On raconte que le sultan Mahmoud ayant, un jour, pénétré dans la salle de bains de ses femmes, fut condamné par elles-mêmes à rester un temps assez long sans les voir.
En Finlande existent encore d'anciennes étuves, sortes de lieux sacrés, où hommes et femmes allaient s’exposer aux vapeurs de l’eau versée sur des cailloux incandescents ; ils se fustio-eaient mutuellement avec des brindilles de bouleau, puis s’immergeaient dans l’eau froide. Amédée Vignola rapporte une particularité cuneuse de ces bains publics : « On y menait les femmes grosses et c est là, dans ces réduits obscurcis par la chaude buée, que la
Fig. 121.
plupart des paysans finlandais ont respiré pour la première fois » -
Pas plus en France qu’à l’étranger, les bains publics n'offraient de garantie à la morale. Aux « beings de Plommieres », écrit l’ironique auteur des Essais, à la recherche d’une eau minérale capable de guérir ses coliques néphrétiques, il est indécent aux hommes de s’y mettre autrement que tous nuds, sauf un petit braiét et les femmes sauf une chemise. » Par contre, il est défendu à « toutes filles prostituées et impudiques d’entrer ausdits beings ny d’en approcher de cinq cens pas, à peine du fuët des quattres carres (fouet aux quatre coins), des dits beings ». Il était aussi interdit aux baigneurs d’ « user envers les dames, demoiselles et autres famés et filles, d’aucuns propos lascifs ou impudiques, faire aucuns attouchemens deshonnestes, entrer ni sortir desdits beings irrévéremment contre l’honnesteté publique ».
A Paris, défense était faite aux étuveurs, par ordonnance de police, de « tenir aucune réunion de messieurs et de demoiselles » ; mais malgré ces règlements, les établissements balnéaires devinrent des maisons de passe et de rendez-vous. Guillaume Pépin ne fait aucune différence entre les femmes qui se rendent aux étuves et celles qui vont au lupanar : « Sur trente bonnes femmes qui y entrent, dit-il, à peine en sort-il une qui reste pure ». Au commencement du xvie siècle, le prédicateur Maillard s’écriait en chaire : « Mesdames, n’allez pas aux étuves et n’y faites pas ce que vous savez ». N’était-ce pas abuser des confidences du confessionnal ?
Vers la fin du xvme siècle, en vertu de la médecine des signatures qui assimile l’écume de la mer à celle d’un chien hydrophobe, au lieu d’aller à l’Institut Pasteur on se rendait à la plage la plus voisine, pour se plonger dans l’onde amère. En mars 1671, Mmes de Ludres et de Coëtlogon, filles d’honneur de la reine, mordues par une petite chienne enragée, partirent à Dieppe pour « se faire jeter trois fois dans la mer ». Mme de Sévigné, qui raconte le fait, se moque de la pudique Mm0 de Ludres et contrefait sa prononciation : Ah, Zésn ! matame le Grignan , l'étranze soze t'être zettèe toute nue tans la mer.
Au xvme siècle, il était de bon ton, chez les pures et les impures.
suit UE I) ÉCOLE ETAU E
d’accorder à leurs galants l’entrée du cabinet de toilette (1) et de la salle de bain — une gravure de Le Beau (1773) nous (ait assister à l'enjambée de la coquette baignoire (fig.121 bis) ; — c’est ainsi que la marquise du Châtelet, assurent les Mémoires de Longchamp, recevait ses visiteurs à Cirey ; il en était de même de la
Fig. 121 bis.
princesse de Lillebonne. A Rome, en 1779, Mme de Genlis se baignait beaucoup et toujours les soirs ; aussitôt quelle était au bain, on avertissait le cardinal de Bernis « qui venait, avec son neveu*
nomJ-(L?l„Dn Barry’ ? dnéShabillé dn Ht* se faisait Présenter ses mules par le mx tlu pape ; certes, 1 empressement et la satisfaction du prélat dans celle
S. ntc™, étaient plue vifs c,ue s'il se fat agi de baise, ■ celles'de son souverain
dit-elle, causer trois quarts d’heure avec moi ». La princesse Pauline Borg'hèse était portée dans sa baignoire et s’en faisait retirer par son nègre Paul (1), dont la « charge » était fort enviée.
Certains aliénés prennent plaisir à se déshabiller complètement en hiver et à se verser de l’eau glacée sur le corps, sans paraître avoir conscience de leur acte ; c’était une des occupations favorites de Théroigne de Méricourt à la Salpêtrière. Quant aux Gallois et Galloises du xive siècle, qui vivaient dans les montagnes du Poitou, nus en hiver et couverts de peaux de mouton en été, on les classe parmi les érotomanes {Chr. méd.).
Fêtes publiques et festins. — Les orgies de Sardanapale, que Rochegrosse a évoquées dans une toile mémorable, n’ont rien d’authentique; mais un grand nombre de fêtes célébrées en Egypte, en Grèce, à Rome (2), en l’honneur des divinités génératrices, où les jeunes filles renonçaient à la parure de la pudeur et les femmes oubliaient la dignité conjugale, perdirent bientôt leur caractère religieux et ne furent plus, à Rome surtout, que des prétextes à exhibitions plastiques. Les floralies, entre autres, avaient été fondées soit en l’honneur de Flore, soit, d’après une autre légende, par la courtisane Flora qui avait légué tous ses biens à la République, sous condition que l’anniversaire de sa mort serait fêté par des réjouissances et quelles réjouissances ! La populace allait chercher les prostituées dans leurs bouges de Suburre, les dépouillait de leurs vêtements et les contraignait à se battre ou à prendre des postures indécentes (3). Une toile de P. Piatti (Salon de 1901) montre Caton — le Bérenger de l’époque — aux jeux Floraux; mais ceux qui devaient y prendre part ne voulurent pas commencer leurs ébats lascifs, avec les jeunes femmes nues,
(1) Joseph Turquan, les Sœurs de Napoléon.
(2) Voir Vêles et Courtisanes de la Grèce , par Chausçard ; I oyage d' Anacharsis et Dezobry .Home au siècle d’Auguste. Ces fêtes mythologiques ont été reconstituées par nombre de peintres : Nicolas Poussin, Giulio Carpioni, Watteau, Bouchardon, J.-V. Berlin; P. Gervais (salon 1901), Fêles en l'honneur de Bacchus et d'Ariane ; Vasari, Fin d’une Bacchanale, etc.
(J) A notre époque, la fameuse Farcy — de joyeuse mémoire — retirée à Montargis, après fortune faite dans les massages selécls et autres arts d agréments, renonça à Satan, it ses pompes et à ses œuvres de chair et légua tout son bien h l’Eglise, par crainte des flammes éternelles,
Une fille de joie en séchant devient prude
SUR I, E DÉCOLLETAGE
avant que l’austère raseur ne se fût retiré. Qu eût-il dit s il eût vu Héliogabale — un empereur — parcourir les rues de Rome dans les attitudes les plus équivoques et sur un char traîné par des femmes nues; ou Tibère banquetant au Palatin, servi par des filles dévêtues? N’est-ce pas aussi ce sadique César qui imagina de donner des fêtes «à Caprée, oû les statues de nymphes et de satyres étaient figurées par des jeunes filles et des jeunes gens en costume de bain ?
Les Grecs se livraient dans les festins à une danse obscène, « la cordace », qui fut adoptée parles Romains; Pétrone en parle, sans la décrire, au festin de Trimalcion, mais Athénée ajoute qu’elle ne pouvait être dansée que par des personnes sans pudeur. Sienkiewicz, dans Quo Vaclis, n’a pas été au-dessous de la vérité, en décrivant les réjouissances immorales, organisées en l’honneur de Néron, sur les berges de l’étang d’Agrippa-. C’est là que les femmes et les filles des premières familles de Rome promenaient leur nudité triomphante ; des vierges « dont c’était le début dans le monde » apparaissaient en costume de Vénus sortant de l’onde. Chateaubriand en fait mention dans son Génie du Christianisme ( 1).
Faut-il rappeler le procédé irrésistible employé par Cléopâtre pour séduire Antoine? Elle se rend au-devant du triumvir dans une galère transformée en paradis païen, étendue, complètement nue, sous une tente de drap d’or, entourée de ses femmes dans le même appareil.
Caligula, épris éperdûment de Césonie, se plaisait à montrer les charmes de sa maîtresse à ses familiers, à l’instar de Tibère, exhibant sa femme nue devantsesamis, ou du roi Candaule, qui poussait son confident Gygès dans les bras de la reine Nyssia. Césonie se prêtait de bonne grâce à cette exhibition et cependant le ventre en persiennes ou en besace de ses trois maternités devait nuire quelque peu à son esthétique; elle n’était, dit Suétone, et nous l’en croyons, « ni belle, ni jeune, mais hardie, altière et de la plus impudente lubricité ».
Froissart raconte, en ses Chroniques (2), qu’à l’entrée de la reine Isabeau de Bavière (1389) — qui passe pour avoir inauguré,
(1) « Pour le repas de Tigellinus, ou avait bâti des maisons sur les bords de 1 étang d’Agrippa, où les plus illustres Romaines étaient placées vis-à-vis des courtisanes toutes nues. A l’entrée de la nuit, tout fut illuminé afin que les débauchés eussent un sens de plus et un voile de moins »
(2) Liv, IV.
en France, le décolletage, ce « sourire du corsage » qui fait la joie des yeux, — on avait dressé à la porte Saint-Denis un échafaud, sur lequel était assise une femme allaitant un petit enfant, représentant la Vierge et l’enfant Jésus.
En Bohême, le 24 juin 1412, pendant les troubles qui accompagnèrent les premières prédications de Jean Huss, à la suite d’un discours de son disciple Jérôme de Prague, les étudiants de l’Université organisèrent une grande procession satirique :« Armés de bâtons et d’épées, ils escortaient un char rempli de bulles du pape; sur le char, debout, se tenait un étudiant déguisé en courtisane, il agitait de petites clochettes d’argent, suspendues à son cou et à ses mains, suivant la mode de l’époque, et portait attachées sur les seins des bulles pontificales (1).
Aux tournois du moyen âge en France, les dames, dans leurs plus beaux atours, se passionnaient pour les jouteurs en champ clos, — comme de nos jours les senoras espagnoles se pâment devant une brillante spada — et se dépouillaient de leurs voiles, de leurs écharpes et même de leurs coiffes pour les lancer dansl’ arène. Un chroniqueur, le roi d’armes Perceforest, cite un tournoi où les femmes, dans leur enthousiasme, allèrent jusqu’à jeter à leurs chevaliers leurs vêtements les plus intimes : « Si bien, dit-il, que quand elles se virent à telle point, elles furent toutes comme honteuses, mais, voyant que toutes étoient de même, elles se prirent à rire, ayant donné leurs habits et joyaux de si grand cœur quelles ne s’ apercevoient de leur dèvestement (2). »
En 1313, Philippe le Bel, pour célébrer la consécration de ses fils dans l’ordre de la chevalerie, offrit à ses sujets des fêtes publiques et « esbattements » durant quatre jours. « On y remarquait des ribauds dansant en chemise... Adam et Eve dans leur plus simple appareil.... »
A une solennité semblable, où Charles VI conférait au fils du duc d'Anjou la même dignité, il y eut, dans l’abbaye de Saint- Denis, des réjouissances et représentations scéniques qui durèrent trois jours; entre autres divertissements, un bal de nuit masqué « pour dispenser de rougir », écrit un religieux scandalisé. Le
(1) Denis, Huss et la Guerre des Ilussites, p. 114. (2j Les Beaux- Arts illustrés.
sua LE DÉCOLLETÂT. E
saint lieu n’imposa aucune retenue : les seigneurs « s abandonnèrent au libertinage et à l’adultère ».
Les étalages de nudités féminines sont un des ornements les plus communs aux fêtes solennelles et entrées triomphales. A 1 entrée d’Henri IV d’Angleterre dans Abbeville (1430), des jeunes filles « au naturel » représentent des sirènes se jouant dans des bassins. De môme pour l’entrée de Louis XI à Paris (31 août 1461) : à la fontaine du Ponceau, trois « seraines (sirènes), dit Jean de Troyes, toutes nues, et leur voyoit-on le beau tetin droit, séparé, rond et dur, qui estoit chose bien plaisante » (1). Cette fontaine est transformée en jardin, à la réception de Marie d’Angleterre, seconde femme de Louis XII, « dedans ledit jardin étoient trois pucelles : Beauté, Lyesse et Prospérité, et à la porte aux peintres, cinq autres pucelles : France, Paix^ Amitié, Confédération et Angleterre », toutes vêtues de soleil. Au vieux roi, on présente « une dame veuve montrant ses mamelles » ; que représentait cette dame et pourquoi veuve ? Le 17 juin 1491, pour l’entrée de Charles VIII dans Abbeville, des « pucelles » figurent le « moyen estât » (bourgeoisie) — la ville — et la Vierge, allaitant un enfant — le dauphin — qui mourut peu après en bas âge. D’après J. Houdoy, Henri II fut reçu, devant le Châtelet, par une Minerve en effigie, portant des fruits de sa main droite et, de sa gauche, « elle espreignoit sa mamelle d’où sortait du lait, signifiant la douceur qui provient des bonnes lettres ». A l’entrée d’Henri IV dans Amiens, trois jeunes « nymphes », avec le costume approprié, jettent au roi des fleurs et disent quelques vers à sa louange.
L’Allemand Burchard, maître des cérémonies au Vatican, sous le pontificat d’Alexandre Borgia, nous a laissé dans une page de son journal ( Dicirium ) un aperçu des divertissements auxquels se plaisaient le pape et la duchesse Lucrèce, sa fille : « Le dernier dimanche du mois d’octobre, sur le soir, le duc de Valentinois donna un repas , dans sa chambre du palais apostolique, où assistaient cinquante courtisanes, honnêtes dames de plaisir (2).
(1) Gr. clic. univ. cluXlX ° siècle.
(-) Ces courtisanes, attachées publiquement à la cour pontificale, d'où leur nom italien (cortigiane, habituées de la Cour), devenu par la suite le nom générique de toute une classe de femmes, n’étaient pas à proprement parler des prostituées. « Le mot de courtisane, dit H. Estienne, qui est le moins deshonneste synonyme de putain, a pris son origine de la cour de Rome, à sçavoir
Après le repas, elles dansèrent avec les serviteurs et tous ceux qui étaient là, habillées d’abord, puis nues. Ensuite, les tables étant enlevées, on posa des flambeaux par terre et on jeta autour des châtaignes que les courtisanes allaient ramasser nues, marchant sur les pieds et sur les mains, passant et repassant au milieu des candélabres allumés. Le pape, le duc de Valentinois et sa sœur Lucrèce étaient à ce spectacle et le regardaient. » Dans la composition de son Borgia s'amuse ! Jules Garnier s’est inspiré de ces détails émoustillants (1).
Des exhibitions comme celles dont se régalait Alexandre VI, n’étaient pas, du reste, particulières aux orgies pontificales. L’abbé et seigneur de Brantôme raconte qu’à la cour de France, on donnait parfois des séances de prestidigitation au milieu desquelles apparaissaient les plus belles dames, nues comme Eve, et dans les poses les plus séduisantes. Bouchot, dans les Femmes (le France, rappelle, avec l’anecdote précédente, que le jour des Innocents on allait surprendre les femmes au lit pour leur donner le fouet. Dulaure (2) s’est étendu longuement sur les abus de cette joviale coutume. Clément Marot fait allusion à cet usage dans la menace épigrammatique qu’il adresse à la volage Marguerite de Valois :
Très chère sœur, si je savois où couche Vostre personne, au jour des Innocents,
De bon matin j’yrois à vostre couche,
Voir ce gent corps que j’aime entre cinq cents.
Adonc ma main, veu l’ardeur que je sens,
Ne se pourroit bonnement contenter Sans vous toucher, tenir, taster, tenter,
Et si quelqu’ung survenoit d’aventure,
Semblant feroys de vous innocenter :
Seroit-ce pas honneste couverture?
des premières dévottes qui fréquentoient plus que très familièrement, jour et nuit, avec les prélats de Rome. «Voilà pourquoi Burchard les appelle « honnêtes».
(1) Chez Braun, Clément et Cio, Salon 1885. — Ce même Diarium, de Burchard. nous fournira encore un épisode caractéristique des mœurs /le ce temps : Vers cette époque fut incarcérée une certaine courtisane, « c’est-à-dire fille de joie honnête », nommée Cursetla, qui avait eu commerce avec un Maure, leque venait la voir, habillé en femme, et se faisait appeler la Barbaresque espagnole. Tous deux furent promenés par la ville, la courtisane vêtue comme le Maure, d’un habit qui tombait jusqu’aux pieds et ouvert par devant ; le Maure en habit de femme, les bras liés derrière le dos et la robe retroussée jusqu au nombril, pour qu’on put bien voir son sexe.
(2) Des Divinités génératrices.