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III. — PORTRAITS DE FEMMES DÉCOLLETÉES, MONTRANT LE MAMELON

Modèles familiers. — Nombre de peintres célèbres ont livré à la publicité les charmes secrets de leurs épouses, filles ou amies, qui leur servaient de modèles. Ces beautés familières servaient indistinctement aux sujets profanes ou religieux : Savonarole s’élevait déjà contre les peintres de son temps qui représentaient les Vierges et les compagnes des saints sous les traits de leurs maîtresses ou de celles de leurs amis ; de même le sermonnaire Geiler de Ivaisersberg, dans la cathédrale de Strasbourg.

Le plus illustre des peintres grecs, Apelle, initia Laïs aux mystères de l’amour et la prit pour modèle de sa Vénus Anadyoméne ; Phryné Mnesarète devint la Vénus de Guide du même artiste, qui fut aussi son amant. De sorte que ces reines de beauté incarnaient la déesse de la volupté et pouvaient répéter avec le poète :

Ce beau corps et le mien ne forment qu’un seul être.

Praxitèle, le rival d’Apelle et par l’amour et par le talent, ayant vu Phryné, en compagnie de Cratina, se baigner sans voile à Eleusis, immortalisa cette scène, en donnant à sa Vénus sortant des ondes, les traits divins et les formes accomplies de la courtisane grecque. L’artiste craignait, d’après Lucien, « de ne pouvoir exprimer le doux sourire de ces deux fossettes creusées sur ses seins... » : son œuvre rendit le charme et l’exactitude de la réa-

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lité. Une statue de Phryné, due au ciseau de Praxitèle, tut érigée dans le temple de Delphes ; à sa vue, Cratès, disciple de Diogène, s’écria : « — Voici donc un monument de l’impudicité de la Grèce! ». Malheureusement les ennemis du paganisme pensèrent comme ce philosophe cynique et détruisirent les chefs-d œuvre antiques, pour les remplacer par des madones hiératiques, informes et figées. Réné d’Anjou, roi de Provence, fondateur de l’ordre des Célestins, n’obéissait-il pas à ce même esprit, aussi religieux qu’antiartistique, lorsqu’il faisait ouvrir le tombeau de sa maîtresse,

quelques jours après sa mort, pour la peindre en état de putréfaction ? Le président de Brosses a vu ce tableau macabre, dans une salle des Célestins, à Avignon : « C’est un grand squelette debout, dit-il, coiffé à l’antique, à moitié couvert de son suaire, dont les vers rongent le corps défiguré d’une manière affreuse. » Dans le Juc/ement dernier, de la cathédrale d’Orvieto, Luca Signorelli s’est donné la satisfaction de placer, au beau milieu de sa fresque, une maîtresse infidèle, absolument nue, emportée au noirséjour par un démon muni d’ailes de chauve-souris (fig. 130). Albert Diirer nous a déjà présenté sa femme en Fortune (1), avec des ailes dans le dos pour tout vêtement. La Vénus de Lucas Cranach, qui fait partie de la galerie de peinture du château de Nuremberg, serait le portrait de l’épouse du peintre allemand; la tête est superbe et digne de la déesse de la beauté, mais les seins, les mains et les bras sont ceux d’une lourde et vulgaire Teutone tétonnière.

0) Cur. art., fig. 64.

L’Ecole vénitienne et, au premier rang, son chef, le Titien, fournira de précieux spécimens à notre collection. Une de ses passions, la belle Violante, fille de Palma le Vieux (fig. 131), qui a souvent servi de modèle à son père (1) etaux peintres de l’époque (2), figure parmi les voluptueuses bacchantes de Bacchus et Ariane à

Fig. 131. — Mezza figura di donna di Giacomo Palma. (Musée Poldi-Pezzoli, Milan.)

Naxos. Le même modèle passe pour avoir inspiré la Maîtresse du Titien fi), de la galerie Pitti, de Florence, mais certains critiques veulent que l’original de celte toile célèbre soit une duchesse d’Urbin. Autre contestation pour l’attribution de la Jeune fille nue ,

(1) La beauté vénitienne est représentée avec ses deux sœurs dans une des meilleures œuvres du disciple préféré du Titien, exposé à Dresde : elles forment un groupe de trois jeunes filles (les Grâces, les Heures ? d autres disent les Vertus théologales, assises sous des rosiers). La Sainte Barbe de 1 église Santa Formosa, à Venise, peinte par Palma l’ancien, serait le portrait de sa fille Violante.

(2) C’est elle que, d’après G. Napler, représente un tableau du musée de Vienne, peint par P. Ilordonne, élève du Titien, (fig. 132).

(3) Et non la Femme du Titien, comme l’impriment les catalogues : le peintre italien mourut célibataire.

SUR LE DÉCOLLETAÛE

du musée du Belvédère : selon les uns, ce sérail le portrait de la tille de Palma et, suivant d’autres, celui de Laura de Dianti. Cette Laura, maîtresse d’Alphonse, duc d’Este ou de Ferrare, d’après la chronique scandaleuse des ateliers, attelait à deux, et aurait prêté le concours de sa beauté à l’art et à l’artiste. Elle posa, en effet, sans voiles devant le grand peintre de Cadore; mais une fois mariée avec le duc, après la mort de sa première femme, — la terrible fille d’Alexandre VI, Lucrèce Borda — , son époux n’eut plus la même condescendance artistique et n’autorisa le pinceau du Titien â la peindre qu’habillée; aussi R. Lefèvre, qui a représenté la belle Laura posant pour une nymphe devant le peintre vénitien, a-t-il eu tort de donner pour titre à son tableau : Le Titien et la duchesse de Ferrare. Même incertitude pour la Vénus couchée ou la Vénus au petit chien et la fameuse Flora (fig. 133;, du musée des Offices. Le buste de cette délicieuse beauté est couvert d'une fine chemisette transparente, que le mamelon gauche arrête dans sa chute ; rien de plus pudique et de plus voluptueux que ce portrait, qui est 1 image même de la Grâce et justifie le jugement du Tintoret sur le litien : « Cet homme, disait-il, peint avec de la chair broyée ». Enfin, au palais Sciarra, de Rome, Taine signale le portrait d’une autre amie du Titien, mais dans un déshabillé relatif.

On a donc vu dans la plupart des figures féminines du Titien (fig. 147), les maîtresses du peintre ou celles de grands seigneurs, mais Marius Vachon proteste contre ces attributions qu’il traite de romanesques : « Tout dans la vie privée du maître, écrit l’auteur de la Femme dans LArt , les infirme sur le premier point, et les historiens contemporains, sur le second. »

Nous connaissons le portrait de la brune Fornarina (1), l’amie de

(1) Curios. art., fig. 60.

Fig. 132.

Raphaël. C’est le joyau du palais Barberini, où il contraste avec celui de la délicate et blonde Cenci, du Guide; il se retrouve dans les Chambres du Vatican, sous le costume sévère de la Justice, à côté d’Urbain Ier, voisinage austère qui ne l’empêche pas de dénuder sa mamelle droite : la papauté en a vu bien d’autres ! Ce portrait et la tête du pape sont peints à l’huile par « le maître des maîtres » ; le reste du tableau est de la peinture à fresque de Jules Romain.

Andrea del Sarto prenait habituellement pour modèle son épouse, Lucrezia délia Fede, d’une robuste constitution ; aussi, d’après Viardot, ses Vierges et toutes ses figures de femme sont-elles trop fortes, trop hommasses. C’estsous de telles apparences qu'est peinte sa Lucrèce (musée de Florence), dans le costume de l’emploi. Hans Holbein se contente de nous montrer, au musée de Bâle, la moitié des seins de sa femme, qui manque de distinction et de charme. Taine se permet, sur le portrait de la femme de Yéronèse, peint par son mari, une critique quelque peu irrévérencieuse : « Avec sa robe de velours noir, qui se décolette en carré, dans un encadrement de dentelles, elle représente pompeusement, elle et tous ses atours, une ample personne bien conservée, bien étalée, majestueuse et de bonne humeur, et dont la chair rouge, le contentement parfait, Y arrondissement universel rappellent vaguement les belles dindes prêtes pour la broche. » Une maritorne sans noblesse ni grâce comme épouse ! choquante contradiction avec l’élégant coloris de l’auteur des Noces de Cana !

Au palais des Doges, dans la salle où se faisait l’élection du chef de la République, est un Jugement dernier de Palma le jeune, où sa maîtresse figure en trois circonstances différentes : au paradis, en souvenir de sa courte lune de miel ; au purgatoire, à sa première infidélité et, en enfer, à la nouvelle de la seconde perfidie.

Les principales inspiratrices de Rubens furent, avec l’infante Isabelle et Marie de Médicis, ses deux femmes, Isabelle Brandt et Hélène Fourment. « Ces épaisses matrones, dit A. Michiels, ont accablé sa mémoire et son imagination, de leur funeste embonpoint » ; les élèves même du grand peintre d’Anvers, qui étonna le monde par l’éclat de son génie, n’ont jamais pu se libérer de leur souvenir. Isabelle montre ses belles épaules, en Madeleine de la Descente de la croix ; la Vierge du volet de la Visitation serait

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