‹ Les seins dans l'histoireChapitre 56 sur 67 · I, ICS S IC INS DANS l/niSTOIHK · texte numérisé non relu

I, ICS S IC INS DANS l/niSTOIHK

Henri 111 (1) et son successeur, témoin le buste en entonnoir de Gabriellc d’Estrées (fig. 50). Nous retrouverons les tailles en Y au xviii0 siècle : celle de Mlle de Penthièvre, duchesse d’Orléans, est visible au Musée de Versailles (fig. 18G).

Un couplet d’une chanson de Lcp Houss et Lindex, le Ventru

Fig. 186 bis. — Rapports du corset habituel cl du modèle préconisé par M'“» Gaches-Sarraute (2).

en exil, fait allusion à cette mode prohibitive de l’embonpoint abdominal qui avantage le haut et rétrécit le bas :

La Femme alors supprima ses viscères,

Plus d’appétits, surtout plus de petits...

Ah! sanglez bien vos entrailles de mères.

Dans les corsets de Monsieur Léotv!

Le crayon malicieux de E. Barcet castignt ridendo le même ostracisme : Une cliente se plaint à son docteur de souffrir du ventre : « — Pourquoi, répond l’homme de l’art, n’essavez-vous

(1) Aneccl. hisl . . (ig. 157, 158.

(2) Les figures 186 bis et 1er sont tirées de l'ouvrage de Mm0 la doctoresse Gaches-Sarraute : Le Corset, étude physiologique et pratique ; Masson, édit.

SUR UK CORSET

pas du corset à la mode? 11 le supprime ! C est plus simple ».

Donc le corset droit ou abdominal , dont la formule pourrait être : « Rentrez-moi ceci, sortez-moi cela », fait remonter le ventre, mais

Fig. 186 1er. — Corset ancien et modèle Gaches-Sarraute.

il empêche — contrairement aux corsets thoraciques — la compression de l’estomac et des côtes ; tels sont les avantages du corset hygiénique inventé par une doctoresse, Mmc Gaches-Sarraute. Une seule objection sérieuse à ce corset abdominal : il ne soutient pas les seins ; les femmes ne peuvent admettre que ces tumeurs pectorales soient abandonnées à leur propre poids. Mais notre émi-

UC S S IC INS DANS I, ’ H I ST O I li IC

nente praticienne ne s’arrête pas à cette critique : l'expérience lui a démontré que beaucoup ont besoin d’avoir le ventre soutenu et que bien peu ont les mamelles assez volumineuses pour réclamer

Fig. 187.

Fitf. 188.

un tuteur ; aux femmes mieux pourvues, elle conseille une brassière spéciale.

Une autre doctoresse, Mlle Tylicka, a consacré sa thèse (1 à la question du corset, que l’auteur considère comme un détestable instrument de supplice. La terrible révolutionnaire propose aussi de le remplacer par une brassière en toile forte, à l’exemple des Arlésiennes. En cas de maigreur excessive, notre intransigeante

(I ) Du Corse/, ses méfaits au point de vue hygiénique et pathologique^ (1899).

suit Uï fi 0 HS ET

conseille l’usage de bretelles ; concession facile quand on porte déjà la culotte. Le port de la brassière, comme aux enfants, nous sourit assez ; les femmes à tous les âges ne sont-elles pas de grands enfants :

La femme, enfant malade et douze fois impure, a dit l'un de leurs apologistes.

M ' Olga de Grimewitch, encore une doctoresse, d'orfoine slave, a préconisé « le Callimaste », en grec « beauté des seins ».

: ? “ tiSt une so,rte de susPcnsoir des seins, formé de bandes U. tissu élastique analogue au « crêpe Velpeau » ; harnais léger |UI a au moins 1 avantage d’être peu encombrant (11g. 187) Dans CS v,tr, nés de l’Exposition, cet appareil suspenseur liait apphq"

rées sembla e î T, (% *88)> d°nl ,es fo™cs et mesu-

CS semblaient protester sous cet accessoire humiliant.

l> K S SEINS DANS I.’lIISTOIRE

Du reste, dans tontes ces innovations, les brassières tiennent la corde, avec les sous-ventrières ; leur vocable varie suivant les fabricants. C’est ainsi que nous avons les Serrcttes , de A. Claverie ; le Péri (fi'g. 189), sa discrétion est telle qu’il « glisse sans appuyer » sur les organes essentiels de la digestion ; il a, en outre, la prétention « de mettre d’accord la Faculté et l’élégance » : l’élégance, soit; mais la Faculté... bien dilTicile ! Continuons l’inventaire.

Le corset de la Doctoresse , simple bande mammaire, a eu l’honneur d’être adopté par Mme Wandade Boncza, des Français, dont la taille fluette avait plutôt besoin de postiches ; Y Invisible, Y Idéal, autre support, muni de bretelles légères, utilisé surtout pour le peignoir ou la robe Empire ; la Brassière Darbo-Goguey, de jour et de nuit, de chambre et de voyage; le Mamellia, de la Samaritaine; le Corselet-gorge de Mme veuve Cadolle (fig. 190). La brassière Sylphide permet d’obtenir « l’allure du jour et ce joli mouvement en avant qui caractérise les Parisiennes ». En avant , marche ! Avis aux « marcheurs ». Le Sans-Gêne, en tissu élastique d’une seule pièce, avoue quelques baleines, mais « garanties neuves », ce qui implique que les baleines des vieux corsets resservent à perpétuité, tout comme le castor et la pluche de nos vieux chapeaux.

L 'Expansible se décerne modestement le brevet de « corset scientifique » par excellence. C’est un moule « euplastique » en tissu tout d’une pièce aussi et sans couture; grâce à lui, « la taille, jadis empâtée, s’allonge et s’affine » ; avantage fort appréciable pour les Célimènes sur le retour. « Avec une coupe légèrement modifiée », cet accapareur remplace la ceinture hypogastrique et devient Y Antiptosique. Autre appellation non moins pédante, quelque peu torturée pour une sous-ventrière : le Scientifique de santé, formé de trois sangles élastiques sous-ombilicales ; même critique pour le Doctoresse (. sic ) et le Doctorat (re sic), édifiés sur les principes de Mme Gachcs-Sarraute. Quand nous aurons signalé le Mystère , lancé en octobre 1899, et la Jupe corselet, imaginée parM. Dœuillet, nous n’aurons passé sous silence, croyons-nous, aucune création baleinière importante (1). Pour la bonne bouche,

(1) Nous allions oublier la dernière création de Léoty, qui est un appareil intermédiaire entre les corsets ordinaires et les ceintures orthopédiques : I idée

suit LE CORSET

nous réservons la curieuse Ceinture (/’ allaitement, de la maison Alibert (fig. 191, 192) ; celte brassière de toile « empêche la déformation des seins et permet d’allaiter sans ôter la ceinture », à la satisfaction de la coquetterie et de la pudibonderie, bien qu’il soit, pensons-nous, plus immoral de montrer les bouts que le tout. 11 va sans dire que Mmc Alibert, la géniale créatrice de cette trouvaille, et dont la maison mère est à Paris, possède une succursale à

Fig. 191. Fig. 192.

Londres : un semblable masque doit avoir le plus grand succès dans cette pudique et hypocrite Albion où, paraît-il, nombre de

prudes, mariées, revêtent des chemises de nuit avec fente discrète (I).

Dans le même pays, d’après le D' Strate, le trousseau de toute jeune mariée renferme une ceinture qui s'adapte à sa taille et

môre vient d’ailleurs d’un praticien de la Faculté de r von i» nr . * o avantages sont ceux de toutes les sangles ventrières n„i Vu. "i jene' et. Scs

(1) Là môme mmson etubüt ses enrspfQ rinrnfo • ,

diq ue la priorité (18911 fp.lnr/,0 rsets droifs abdominaux — dont elle reven-

qu’on se le dise. 1 " manneciuin mouIé sur modèle vivant

quelle porte dès le jour de son accouchement, pour conserver ses formes juvéniles. Au dire du même auteur, les Indiennes se sanglent aussi fortement le ventre après leurs couches, avec la r/urita javanaise (fig. 193). Ce bandage descend au milieu de la cuisse et se compose de deux pièces de toile superposées et cousues en leur milieu; celle de dessous est unie et les extrémités de l’autre sont divisées en une dizaine de lanières que l’on serre à volonté.

Les méfaits du corset. — La nature, pour soutenir et protéger nos organes, nous a gratifié d’un corset osseux et cartilagineux, la cage thoracique, où les baleines sont remplacées par les côtes et le buse parle sternum ; mais des industriels avides et coupables ont imaginé un corset secondaire, artificiel, qui donne aux déshérités : taille mince et cambrée, hanches et gorge saillantes. Tout au plus le corset ne devrait-il servir qu’à soutenir le ventre et les jupes, mais il est devenu un instrument de parure et surtout de torture. « La Parisienne, dit le Dr Bertherand, ne comprend pas qu’une Chinoise se brise les pieds pour être à la mode de Pékin, et elle se brise l’estomac pour être à la mode de Paris » ; or, la snobinette parisienne donne le la du « chic » à tous les mannequins féminins de France et de l’étranger, et, à son mauvais exemple, les brebis cosmopolites de Panurge se « brisent » le torse avec ensemble et conviction. Comme notre confrère J. Bernier, qui vivait dans la seconde moitié du xvii° siècle, nous demanderons, inutilement d’ailleurs, aux suppliciées volontaires, s’il « ne vaudroit pas mieux paroître un peu moins grande et moins droite que de s’écraser les poulinons, par une vanité dont on peut bien dire :

Quid non mortalia pectora coyis?

(A quoi ne pousses-tu pas les poitrines mortelles?) Voilà une plaisante interprétation d’un vers bien connu (i).

Au sévère et long réquisitoire que nous avons dressé ailleurs (2; contre les tailles ficelées et saucissonnées, nous n’avonsà ajouter ici que peu de détails. Mllc Tylicka, qui était à même de faire des essais in anima vili — on n’est jamais trahi que par les seins, pardon, les siens — soutient et démontre, dans sa thèse, que le

(1) Virgile: Enéule, Liv. III, v, 56.

(2) Anecd. hisl., p. 302 et suiv.

SU1! LE CORSET

corset est un accessoire de toilette antihygiénique, qui refoule en dedans les cinq ou six dernières côtes, provoque des troubles fonctionnels de tous les organes thoraciques et abdominaux, et elle conclut à sa suppression radicale : la mort sans phrases. Les enfants des Steppes ont une horreur instinctive des entraves.

Autre inconvénient signalé par Mmo Gaches-Sarraute : les goussets du corset, faits d’une étoffe imperméable, favorisent l’accumulation de la sueur au-dessous de la glande mammaire et s’opposent à l’élimination des sécrétions sudorales, ce qui nuit à la nutrition de l’organe. Mais c’est surtout l’appareil digestif qui souffre de la constriction, d’autant plus que les malades évitent, avec intention, de signaler leurs malaises. « Elles ne veulent pas avoir mal à l’estomac, ajoute la doctoresse, et accusent volontiers leur système nerveux, de peur de voir toucher à leur corset ». De fait, une femme « n’avoue jamais » quelle se serre; il faut, avant tout, ne pas paraître énorme.

Certes Avilain ne se doutait guère, Fig. 193.

en lançant à ses émules son fameux

conseil ultime, que la gent féminine l’appliquerait surtout à sa toilette L

Ln nouveau danger du corset : les jeunes coquettes, pour faire fine taille, se privent non seulement de nourriture et s’exposent à tous les inconvénients d’une alimentation insuffisante (chloro-anémie, neurasthénie, syncopes, vapeurs (2), gastralgie, entéralgie,

(I) MM. Roth «t Chapotot ont montré les déformations que subit le squelette sous 1 influence du corset inextensible et le l> Laborde a présenté à l’Académie de médecine des epreuves radiographiques concluantes.

i . lamy a communiqué à l’Académie une note relative à un squelette de femme du xvm° siècle, présentant des déformations du thorax causées inr

******* dU St™’ de^cartUagS cos-

pro port ion de 29 n i ,X' ea certams Poilits, qui peut se chiffrer par la

p oportion de -J p. 100 du diamètre habituel; c’est un exemple curieux des aberrations des anciennes modes. (Le mouvement tUrapeuHgu?.)

contre les'va'nenra !/ Fran-C"?; ‘°S différentes recettes, employées en Angleterre, S îœSla 1 ïfT'' °U e^rits a,ïais6s»' suivant leurs causes f colère.

> J< s , coi ne de cerl (un souvenir delà médecine des signatures :

dyspepsie fiatulente, vomitante, etc.), mais encore font des « repas de mouton », c’est-à-dire suivent à la lettre le « régime sec » et suppriment toute boisson; résultat: avec quelques centimètres de taille, elles gagnent souvent une appendicite. C'est, nous le savons, la cause de la mort de la séduisante actrice des Français, dont nous venons de parler, et qui était si fière de la finesse de sa taille. Gaveant femellœ !

La construction du corset est, suivant les docteurs Richer et Slratz, une des causes principales de l’accumulation de la graisse aux hanches et aux cuisses des Européennes. Cette constriction transforme, de plus, l’estomac en gourde et trace sur le foie deux sortes de sillons artificiels (1). Mais le D1' Liicke ne s’expose-t-il pas au reproche de vouloir trop prouver, en accusant les jarretelles, qui relient les bas au corset, de dévier les jambes ?

Rappelons enfin, avec Pinard, qu’il n’y a pas de meilleur instrument abortif que le corset : il décolle l’œuf et l’expulse avec la plus grande facilité : tutu, cita et jucunde ; avis aux matrices amatrices. Gerdy a rapporté l’observation d’une actrice de l’Odéon qui, pour dissimuler sa grossesse, se faisait sangler outre mesure avant d’entrer en scène : un soir, la constriction fut telle qu’elle succomba à son imprudente coquetterie.

Faits divers. — Antiquité du corset. — Une statuette en bronze, trouvée dans les fouilles de Troie (3), montre une femme en cheveux, dont le vêtement, composé d’un corsage ajusté et d’une jupe à volants plissés, est beaucoup plus voisin du costume moderne que de celui des Athéniennes du temps de Périclès. C’est pourtant ainsi que les femmes s’habillaient en Grèce, vers le xvne siècle, avant Jésus-Christ.

Déjà le chitonisque ('/.'.twvot.o;), corsage ajusté, se portait tantôt sur le chiton, sorte de camisole sans manches, tantôt et plus souvent sous ce vêtement. Un bas-relief tout récemment découvert

cornes par cornes) ; accès de mère, plumes bridées ; chaussures étroites ou corsets serrés, un verre d’eau-de-vie.

(1) Voir Traité cl’ Anatomie du I)r Poirier.

(2) Le mouvement thérapeutique.

(3) Reproduite dans l’ Histoire < le l'art de Perrot el Chipiez (VI. (ig. 350) et dans la Vie publique et privée des Grecs el des Romains, de G. Fougères.

SUR LE CORSET

en Crète, dans le palais du roi Minos, confirme ce détail de costume (1).

En Étrurie, on se faisait une fine taille par des artifices de toilette, faciles à distinguer sur une pâte antique, dans le portrait d’une femme étrusque, nommée Scylla : le corps se rétrécit au-dessus des hanches comme s’il était maintenu dans un corset (2).

Autrefois, les femmes turques croyaient que le corset était une sorte de cuirasse, imposée par les maris à leurs femmes, pour s’assurer de leur fidélité et dont eux seuls avaient la clef, comme pour les ceintures de chasteté ou « anneaux de Venise ».

D'après Gaston Deschamps, dès que le corset moderne fit son apparition sur les côtes de la mer Egée, les lettrés l’appelèrent cttt i6ôoîo-p.o;, littéralement, le lien de la poitrine ; mais les Athéniennes trouvent ce mot trop long et trop savant : elles disent de préférence - 6 y.opsz.

Armures de femmes. — Les voussures des seins, au dire du bibliophile Jacob, n’étaient pas indiquées dans la cuirasse que portaient jadis quelques femmes guerrières. Il en était de cette partie des armures féminines comme des corsets en fer du musée de Cluny (3) : une voussure unique du poitrail métallique emboîtait les deux mamelles et leur permettait de s’entrechoquer au galop des haquenées. C’est ainsi que les sculpteurs et les peintres façonnent la cuirasse de Jeanne d’Arc. Fredk. Graves, dans le portrait de l’héroïne, observe la tradition, mais agrémente son armure de deux boutons en fer, correspondant à ceux des seins. Cependant, Misson, en 1088, dit avoir remarqué au petit arsenal du Palais royal de Gênes, quelques cuirasses faites pour des femmes « comme on en peut juger par la forme du sein ». Elles auraient servi, en 1301, à de nobles Génoises, dans une croisade contre les Turcs. Le président De Brosses, qui a vu ces cuirasses, trouve que « les corps en sont larges et courts et ridiculeusement bossus par devant. On dit que c’est à cause des tétons. S’il est vrai, ces braves chevalières les portaient gros et pendants ». Il y en avait 32 ; elles ont été vendues, en 1815, au prix de la vieille ferraille, par les Anglais

(1) lievue de Paris, 15 mars 1902.

(2) Voir Winckelmann, Ilist. de l’art chez les anciens.

(3) Anecd. hist., fig. 155,150.

qui tenaient Gènes. « Une seule, dit Alexandre Dumas, a échappé h cette spéculation de laquais, encore ne m’a-t-elle point paru bien authentique. »

En terme militaire, on appelle « tétine » de cuirasse la saillie interne produite par une balle qui s’amortit sur cette armure.

Licences des tailleurs de corps. — Au xvme siècle, où « le tailleur pour femmes » faisait fureur, les satiriques de la plume et du crayon ont eu beau jeu (1) ; telle l’estampe du Tailleur (fig. 194) qui « serre » de près le « corps » de sa cliente. Le Dr René Fauvelle rappelle, dans les Etudiants en médecine sous le Grand Roi, d’après le passage du Gage touché, imprimé en 1612, les privautés que se permettaient les tailleurs pour dames :

La jeune fille s'étant plainte que son corps la pressoit un peu d’en haut, le tailleur le tira avec les dents par devant pour lui faire prendre la forme qu’il devoit.

Ces chevaliers du buse et de la couture étaient, depuis longtemps, couturiers... pardon, coutumiers du fait, comme le constate une scène de la Farce du Couturier : 11 faut, dit la « Chamberiere »,

11 fault, sire, que vous soyez Mon cousturier ; mais je vouldroye Que ce fust bien fait.

LE COUSTURIEK

Que je voye

Se vostre corps est droictement Pour porter un bon vestement.

Guy ; vos hanches sont espesses,

Fendue en corps et haultes fesses,

Je m’esbahy s’on ne se tue,

Quand une foys serez vestuc,

A vous avoir en mariage.

Sur les lacets. — Avant l’importation des corsets italiens, par Catherine de Médicis, le lacet était l’agent de constriction des bustes féminins. Au xiv° siècle, déjà, on recherche les tailles fines; et la cotte hardie moule si hardiment les corps des élégantes de

(1) Anecd. hist., fig. 169.

SU U UE CORSET

l'époque, qu’elles semblent cousues clans leurs robes. Un siècle plus tard, sous Louis XI, les lacets continuent à étrangler la taille : « Les robes sont si étroites par le faux du corps, écrit Pierre des Gros, que à peine peuvent les dames dedans respirer et souventes fois grand douleur y souffrent, pour faire le corps menu. »

Au pays d’origine du corset, les lacets jouaient un rôle prépondérant dans la toilette des dames. Du xif au xviii0 siècle, les riches

Vénitiennes avaient sous le pallium , longue tunique sans manches, la pettorina, corsage ou justaucorps ouvert sur la poitrine et retenu avec des lacets, qui laissaient entrevoir la gorge (1). Au xvie siècle, Michel-Ange affuble le torse nu de sa Sibylle Libyenne, d’un corselet, lacé sur le côté, mais trop court pour contenir ses seins. Le peintre Preti habille son Hécube, aveuglant le roi de Thràce Polymnestor , d’un corsage analogue. La Lucrèce de Quentin Matsys, porte une robe lacée en avant (fîg. 46), et dans un tableau de Bassano, nous retrouvons le même lacet sur la

(I) Rossi, Raccolta sui costumi Veneziani.

vertueuse Romaine qui préféra la mort au déshonneur. Vers la fin du \vn° siècle, les corsages des Anconitaines étaient lacés de quatre côtés et par conséquent taillés en tulipe, comme ceux des courtisanes vénitiennes.

En France, sous Louis XII, la robe était souvent lacée par devant, comme dans le costume génois, introduit à la cour vers cette époque : on imitait la belle Thomassine Spinola qui, à Gènes, s’éprit follement du roi et sollicita le titre de sa maîtresse de cœur , en lui offrant celui d 'intendio. On sait qu’elle mourut de douleur au bruit de la mort du roi ; le « Père du peuple » la pleura, mais n’en mourut pas. La figure 93, que nous empruntons, avec les détails précédents, au bibliophile Jacob, est copiée sur une estampe italienne de 1500. La robe est fort échancrée et lacée par devant ; elle laisse entrevoir la chemisette blanche dont les dessins sont d’or comme le lacet.

Au xviie siècle, le corset portait double laçage, un devant, l’autre en arrière; et, pour le retirer, il suffisait de défaire l'un des lacets; ainsi procède la Courtisane amoureuse , Constance, des Contes de la Fontaine : pressée de se délacer, elle a recours à un poignard :

Le prend, le tire et coupe ses habits,

Corps piqué d’or, garnitures de prix.

Vos pécheresses contemporaines n’ont plus de ces impatiences pour ouvrir leur corset : il leur suffit de dégrader le buse.

C’est surtout au xviii0 siècle que les lacets firent fureur. En 17f)2, J. -J. Rousseau, s’imaginant « qu’il ne pouvait prendre la plume sans alarmer toutes les puissances de l’Europe », résolut de ne plus écrire et « l’ours », mal léché, que Mmc d Épinay avait eu l’habileté de prendre dans ses lacets, se mit à en laire. MUe D’Ivernois, fille du procureur général de Neufchatel lui fit demander, pour le jour de ses noces, un lacet de sa façon ; il lui envoya le premier qu’il confectionna, avec ce billet: « Le voilà, Mademoiselle, ce beau présent que vous avez désiré. S il s y trouve du superflu, faites, en bonne ménagère, qu'il ait bientôt son emploi. Portez sous d’heureux auspices cet emblème des liens de douceur et d’amour, dont vous tiendrez enlacé votre heureux époux, et songez qu’en portant un lacet tissu par la main qui traça

SU H LE CORSET 299

les devoirs des mères, c’est s’engager à les remplir. » 11 fit le même présent à la sœur cadette, Isabelle, qui « ne l’a pas moins mérité par l’intention ; mais, elle n’a pas eu le bonheur de pouvoir faire sa volonté ».

S’agit-il de lacets pour robes ou pour corsets ? Nous inclinons pour ces derniers qui, à cette époque, étaient très longs et de la couleur du corset. Ses nuances toutefois étaient limitées, celles des étoffes variées à l’infini ; citons, parmi les plus extravagantes, la couleur ventre de puce en fièvre de lait! Ab unâ disce omîtes. Nous ne sommes plus au temps de Clément Marot, où la couleur du corset était différente de celle des lacets :

Elle vous avoit un corset D’un fin bleu, lacé d’un lacet Jaune (1) qu’elle avoit fait exprès.

Les lacets auraient-ils vécu? Une révolution importante dans l’histoire du corset s’opère en ce moment : l’arbitre des élégances corselières, Léoty, vient de lancer un « buse », qui porte son nom, pour « remplacer tous les laçages et au besoin le lacet ». Qui vivra, verra.

Corset accusateur. — En 1768, le vicomte de Bolingbrok avait introduit une demande en divorce contre sa femme, Diane Spencer, fille du duc de Marlboroug, accusée d’un commerce adultère avec l’écuyer Tophan Beauclerc ; Élisabeth, la femme de chambre de la vicomtesse, fit une déposition dont l’exactitude nous semble contestable : « Un jour, dit-elle, en la laçant, j’observai l’ampleur de ses reins. Plus le temps avançait, plus les deux bouts de son corset avaient de peine à joindre. Au troisième mois, il me lut impossible de les rapprocher ». Élisabeth exagère quelque peu : la matrice gravide ne s’élève au-dessus du pubis, pour prendre définitivement domicile dans le ventre, qu’au quatrième mois de la grossesse. Une autre domestique charge moins sa maîtresse : « Je remarquai, à la vérité, un peu plus d’embonpoint dans Madame; ses corsets ne lui allaient plus si bien. Une de ses

il ) Le jaune, dans le blason des couleurs, signifiait alors « jouissance » ; de nos jours, on en fait la couleur des ménages à trois : elle n’a donc pas perdu sa signification.

femmes, qui avait observé la crue de ses reins, me dit qu’elle était grosse ; mais, moi, qui n’avais nulle raison de le croire par tout ce que j’avais vu de sa conduite, je soutins que la pauvre dame était hydropique ». En effet : une hydropisie de neuf mois (1).

Autrefois, à l’Opéra de Paris, on n’engageait pas de femmes mariées, parce qu’elles étaient trop souvent « incommodées du mal de ceinture et dont il falloit élargir le corps ».

Corsets en peau. — Mme Tylicka (2) rapporte une anecdote, attribuée à Réveillé-Parise, dont l’héroïne est une beauté célèbre sous le premier Empire. Cette dame, ayant entendu dire que la peau de renne était complètement inextensible, en fit venir une du Xord ; on en forma un sac, ouvert aux deux extrémités, dans lequel elle se fit coudre la poitrine et le ventre, ce que les Américains appellent « une combinaison ». Mais cette nouvelle espèce de cilice ne put être supportée que peu de mois, « il n’y eut pas moyen de résister à cause des suffocations et d’indéfinissables malaises ». Ce maillot inamovible, véritable robe de Nessus, devait laisser à désirer, surtout sous le rapport de la propreté.

La grande époque du corset en peau est L’année 1877 : la mode était à l’extra-collant, et le corset — ipso facto — fut supprimé, comme tenant trop de place : le corsage suffisait. Mais bientôt les raffinées trouvèrent que la chemise aussi était encombrante et 1’ « inexpressible » suivit le sort du corset, pour céder la place à la peau de chevreau savamment ajustée, jouant le rôle de la mastothèque, où la sarigue renferme ses mamelles et ses petits.

Usages singuliers du corset. — Lacets et corsets, pour certains esprits, sont des fétiches de la plus haute valeur. On a trouvé, récemment, dans le lit d’une fille galante, dont l’assassin est resté inconnu, un fer à cheval autour duquel étaient enroulés plusieurs lacets de corsets (3). D’après une superstition, tort répandue dans la classe de la basse galanterie, le fer ù cheval faciliterait les entreprises et les rendrait fécondes.

Rien n’est plus superstitieux qu’un joueur ; Alphonse Lemonnier

(I) II. France, loc. ait.

(î) Loc. cil.

(3) Gazette médicale d'Algérie.

s UH UK G ORS RT

dit avoir connu un auteur dramatique, « plus joueur que joue », qui n'allait jamais au cercle, sans porter sur lui le corset de sa maîtresse, une sociétaire de la Comédie-Française, réputée pour une porte-veine, une mascotte. Mais le corset en question avait ete donné par l’actrice à sa femme de chambre, qui s’en était servie

quelque temps avant de le céder à l’ami en question. Et malgré cette souillure, l’auteur assurait que ce corset fétiche lui avait toujours porté chance.

Dans le monde- où l’on aime, le corset devient la poste restante de Cupidon : de là, par allusion à la nouvelle boîte du service des Postes, dont M. Mougeot était le Directeur, le nom de « mougeotte » (1), donné à ce dessous de toilette. Une gracieuse eom-

(1) lin 1831, une « mijotte » élait déjà synonyme de cachette.

LES SEINS DANS l’hISTOIHK

position de G. Lami nous montre la « mougeotte » du Courrier français (fig. 195).

L’auteur des Sœurs de Napoléon raconte une historiette, qui mentionne le même usage du corset. La grande-duchesse de Berg, Caroline, qui avait une liaison avec le général Junot, se trouva subitement indisposée à la Malmaison : « L’impératrice Joséphine s’empressa auprès d’elle pour la délacer et, en ouvrant son corsage, une lettre qui s’y trouvait tomba à terre. Elle la ramassa et reconnut l’écriture ; elle la lui mit aussitôt dans la main pour ne pas être soupçonnée d’en avoir seulement remarqué l’écriture et eut la délicatesse de la tenir fermée dans la sienne, pendant tout le temps que dura l’évanouissement de sa belle-sœur. Lorsque Caroline reprit ses sens, elle s’aperçut de la discrète attention de l’impératrice : « C’est une lettre de Murat », dit la princesse, en dissimulant mal sa mauvaise humeur et en répondant à une interrogation qu’on ne lui faisait pas ».

Autre anecdote, où le corset joue encore le rôle de boîte aux lettres. Une femme Aversa, dont le mari venait d’être condamné à mort, résolut de demander sa grâce au roi Nasone ; à pied, elle accourt à Naples : Ferdinand était à la chasse. La pauvre femme, harassée de fatigue, s’affaisse sur les marches du palais royal et s’endort profondément. De retour, le roi l’aperçoit et, voyant une pétition dans son corsage, ilia prend, la lit, puis écrit : Fortuna e duorme (la Fortune vient en dormant) ; il signe et remet le papier où il l’avait trouvé. A son réveil, la solliciteuse apprend le retour du roi et veut entrer au palais, mais le garde s’y oppose et la malheureuse s’en retourne, désespérée, à Aversa. L’avocat de son mari se charge alors d’adresser la requête à un autre personnage, lorsque la dépliant machinalement, il vit la signature royale qui équivalait à une grâce.

En Grèce, le corset — nouveau miroir aux alouettes — est utilisé pour la chasse au mari : les appas font ici l’office de l’appeau qui appelle l’étourneau. About raconte l'histoire d’un étranger qui se laissa prendre à ce piège â baleines. Attiré dans une famille des environs d’Athènes, la fille de la maison, belle, mais non rebelle, accuse une indisposition subite et feint une syncope; au lieu de la secourir, tout le monde s’enfuit, père, mère, frère et servantes. Le galant visiteur, resté seul, s’empresse auprès de la petite rouée et

SUU LE CORSET

délace son corset. Aussitôt, les fuyards rentrent, se précipitent sur l’audacieux, qui déshonore le toit hospitalier, et le conduisent, couteau sous la gorge, devant le prêtre, puis, ce qui est plus grave, devant le consul. Avis aux amateurs de flirt , qui cherchent à « plumer la dinde », suivant l’expression espagnole; qu’ils évitent de se faire « plumer » à leur tour, s'ils vont en Grèce : les maîtres chanteurs y abondent.

Vous doutiez-vous de l’existence des corsets-surprises, articles de jeux de société, appelés Corsets indiscrets (fig. 190) ? On appuie sur un bouton dissimulé à la base, et aussitôt sort, par l’orifice supérieur, le torse élégant « d'un jeune et beau fiancé », dit le prospectus.

Corsets d’hommes. — Pour les jeux olympiques, les Grecs se ceignaient les reins du Çoxrr/ip et les Romains, du cïngulum ; le campestre était le caleçon des athlètes ou des jeunes gens qui s’exerçaient au

Champ de Mars. On sait qu’à Rome, les efféminés seuls ne portaient pas de ceinture.

En France, au xivc siècle, les gipons ou justaucorps, rembourrés de crin, font saillir la poitrine des seigneurs avec excès; on prétend, dit Roger Milès, que cette coutume fut amenée par l’usage des cuirasses bombées. A la Renaissance, on ajoute un buse au haut du pourpoint, qui prend le nom de corsetus , et les deux sexes s’en couvrent la poitrine. Henri II, sans pitié pour son « couturier » accusé de luthéranisme, le laisse condamner au bûcher comme

hérétique et assiste à son supplice. Sous François II, en vertu de la mobilité de la mode et de la loi des contrastes qui la régit, ce buste descend et dessine la panse de Polichinelle, digne pendant des grotesques vertugadins. De là, les plaintes de Montaigne : w Quand nostre peuple portoit le buse de son pourpoint entre les mamelles, ilmaintenoit par vifvcs raisons qu’il estoit en son vray

lieu : quelques années après le voyla avallé jusques entre les cuisses ; il se mocque de son auslre usage, le trouve inepte et insupportable. »

Bientôt le satirique Agrippa d’Aubigné, en vers indignés, traitera Henri III de « putain fardée » et corsetée :

Pensez quel beau spectacle, et comme il lit bon voir Ce prince avec un buse, un corps de satin noir...

Avec Henri IV, la bosse d’estomac des mignons disparaît et les pourpoints s’affranchissent de leurs buses; les hommes abandonnent la rigidité du corsage à la gent caractérisée par «les cheveux longs et les idées courtes ». Le fils de Louis XIV portait un corps baleiné « pour lui tenir la taille ferme » et, ajoute son valet de chambre, Dubois, pour le protéger contre les coups de son brutal gouverneur, M. de Montausier. (D'Cabanès, les Indiscrétion de l’histoire .)

De nos jours, les sportsmen et les officiers de tous les pays portent le corset : mais pour ne pas humilier ces snobs internationaux, les corsetiers ont donné à leurs appareils le nom de ceintures. Telles les ceintures olympiques et les ceintures-corsets de E. Chane. Les spécialistes emploient le coutil, le tissu élastique, le satin, la soie et une peau spéciale « très recommandée ». M. Chane préfère la peau de chien ou du coyotte de Mexique; d’autres, la peau de daim : l’une portant l’autre. Les buses et baleines sont remplacés par des tiges d’acier flexible qui, comme le roseau « plie et ne rompt pas ». En France, les lacets tendent à disparaître, pour faire place à deux ou trois sangles élastiques; ils ne couvrent que les reins et le ventre, tandis que les dandys anglais en sont encore aux corsets lacés de nos grand’mères, qui leur enveloppent abdomen et poitrine. Ces gentlemen rülers oublient la signification du mot anglais corset, stays, qui veut dire « support »; nous nous demandons ce que ces corsets en coutil noir peuvent bien supporter chez les hommes? Le ridicule tout au plus.

Nous savons que dans la Dame aux Camélias, la Manon Lescaut du xixe siècle [An. hist., p. 299), les artistes hommes se conforment, depuis 1896, à la mode de 1848, époque de la publication du roman de Dumas fils. L’administrateur de la Renaissance constate, dans une lettre adressée à M. Chane, « que ses corsets vont très bien à nos comédiens qui, encore un peu, ne voudraient plus les quitter, surtout les bedonnants ». Albert Lambert fils, en artiste

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consciencieux, s’est astreint au corset pour jouer le rôle de Rodolphe, de la 1 /e de Bohême ; à l’Opéra-Comique, les interprètes de la même pièce se sont montrés moins Brid’oisons de la fo-orme.

Terminons en rappelant, avec le malicieux Cri de Paris , un incident comique qui eut lieu au cours du professeur Ranke, le physiologue bien connu de l’Université de Munich. Le professeur, en expliquant la différence du tour de taille chez 1 homme et chez le singe, se permit une inoffensive plaisanterie sur l’habitude qu’ont les dames et les officiers allemands de s’arranger de fines tailles. Or, parmi les auditeurs, se trouvait le prince George, fils du prince Léopold de Bavière, jeune homme de vingt ans et officier à la suite d’un régiment d’infanterie quelconque. Cet adolescent prit mal l’allusion et le professeur, un peu ahuri, dut déclarer publiquement « qu’il n’avait pas eu l’intention d’offenser les officiers allemands portant corset ». Mais il y a en ce moment à Munich de paisibles citoyens qui ne peuvent plus se représenter un singe sans épaulettes.

De la taille des Américaines. — La lecture des recueils administratifs est parfois des plus folâtres ; tel le grave Moniteur officiel du commerce, de Belgique, où se trouve le plus joyeux rapport consulaire qu’on puisse imaginer. Ah ! il n’y a pas que les Portugais qui soient gais ! Il y est question de la mévente des corsets français, en raison des caractères particuliers de la taille des Américaines, bien différents de celle des Parisiennes : « Parmi les différences les plus caractéristiques qu’il convient de signaler, écrit le consul belge, il est à remarquer notamment que la femme5 américaine évite de prononcer la rondeur du buste, elle s’attache au contraire à la dissimuler, tandis que la mode parisienne tient à accuser. Cette façon de considérer ce détail de la toilette a probablement contribué à faire croire en France que les femmes

anglaises et américaines étaient bâties un peu différemment des françaises... »

La fin du corset. — Pendant les chaleurs tropicales de 1900 nombre de Parisiennes, à seins et abdomens normaux, ont jeté leurs corsets par-dessus les corsages ; les amants de la nature n’avaient qu a se louer de cette innovation et trouvaient que « le geste était

UES SEINS DANS L'hiSTOIUE. — I.

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