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CHAPITRE QUATRIÈME

Préjugés sur le perfectionnement des peuples par la culture. —

Ces exemples, qu’il serait facile de multiplier ou de documenter davantage, suffiront à mettre en garde contre les espérances exagérées que l’on peut avoir été tenté de fonder sur le perfectionnement des peuples par voie de transmutation. Nous allons en avoir la preuve par l’étude des divers agents de transmutation, en particulier par cdle de la culture, l’agent de métamorphose par excellence aux yeux de tant de gens, et celui dont l’étude s’impose d’abord.

C’est un des préjugés les plus répandus de notre époque que de regarder comme une panacée la diffusion de l’instruction. Moralistes, criminalistes, économistes prêchent depuis longtemps cette doctrine, et dans ces vingt dernières années elle a servi de base à une véritable campagne politique en France. Cette idée fausse a produit des résultats avantageux en hâtant le moment où chaque individu civilisé sera muni de la quantité de connaissances nécessaire pour son entière mise en va-

leur. Elle a fait parcourir aux gouvernements une partie importante de la voie qui mène au but, et l’on peut commencer à espérer qu’il sera fait plus tard davantage. Ce n’est pas la première fois qu’une erreur de principe aura produit de bons résultats pratiques, mais au point de vue scientifique l’erreur n’en est pas moins grossière.

Effets de l’éducation sur l’individu. Effets sur la race. — Le

préjugé sur l’efficacité de l’éducation pour le développement des peuples et de l’humanité vient d’une confusion.

A l’égard de l’individu, l’idée est exacte. Il est évident qu’un homme quelconque gagne à tous égards par l’éducation. Si inférieur qu’il puisse être par sa nature, et si limitée que soit l’éducation dont ses facultés le rendent susceptible, il y a toujours une différence sensible dans son état avant et après la culture à laquelle il a été soumis. Il y a donc avantage pour lui et pour la société à ce qu’il reçoive le maximum d’éducation qui peut lui être utilement applicable. Cette règle n’est pas absolue, nos déclassés en savent quelque chose, mais la faute n’en est peut-être pas à l’éducation seule.

Limites delà puissance de l’éducation sur l’individu. — La

puissance de l’éducation sur l’individu n’est pas illimitée. Pour toute culture il faut un fonds. On ne cultive pas de blé sur un rocher nu ; la mousse et le lichen savent s’en accommoder, mais tout l’art humain n’y fera point venir de plantes utiles. Ue même il existe des esprits dont l’éducation ne changera guère la rudesse primitive. D’autres au contraire peuvent acquérir une somme prodigieuse de connaissances et d’habitudes, mais cette réceptivité a toujours une limite, et ces heureux esprits sont infiniment plus rares, non seulement que les médiocres, mais aussi que les plus inférieurs. On peut même

dire que notre civilisation intense transforme en abîme sans cesse plus profond le simple fossé qui existait autrefois entre les hommes au point de vue de la réceptivité.

A mesure que la somme des connaissances croit, ceux qui peuvent approcher de leur limite sans cesse reculée deviennent plus rares, et l’intervalle qui les sépare du commun et des esprits inférieurs prend des proportions prodigieuses. Il y a cent ans la somme des connaissances était à la portée de beaucoup plus d’esprits qu’ aujourd’hui, et la diffusion de l’enseignement primaire ne contribue que pour bien peu à combler l’intervalle immense séparant l’ouvrier instruit de l’homme qui a reçu l'éducation intégrale et celui-ci du savant. D’autre part j’estime d’après mes propres observations, faites dans des régions différentes et dans des conditions qui me permettent de connaître les dessous de notre culture universitaire, que sur cent individus nés dans la classe moyenne cinquante au maximum peuvent recevoir avec quelque fruit l’instruction secondaire, une vingtaine aborder l’enseignement supérieur. Un très petit nombre des mandarins du plus haut degré, docteurs en droit ou en médecine, agrégés des lettres ou des sciences sont susceptibles de s’élever par la culture personnelle audessus de ce qui leur a été enseigné. Les deux tiers du personnel de notre haut enseignement ne sont de même que des appareils récepteurs et distributeurs, et sont hors d’état de rien produire de leur propre fonds.

L’éducation ne change pas le type intellectuel de l’individu.

ba culture la plus soignée n’aboutit pour des raisons nécessaiies a rien de plus qu’à fournir à l’individu le maximum de valeui dont son organisation le rend susceptible. Elle ne parait pas, c est un fait d observation, modifier celte organisation morne, qui est en corrélation avec celle du cerveau. M. Fran-

cis Galton a montré dans Inquiries into human faculty (London, Macmillan, 1883) les conséquences de la tendance inégale des esprits vers le progrès. 11 oppose la foule, livrée encore aux instincts grégaires des ancêtres animaux, à l’élite des eugéniques, soustraits par leur perfection à ces tendances serviles :

« Ce sont des aptitudes serviles dont sont exempts les guides de l’humanité, mais qui forment l’élément caractéristique des personnes ordinaires. La grande majorité des gens a une tendance naturelle à se dérober devant la responsabilité de paraître et d’agir seul ; elle élève la voxpopuli, même quand elle émane évidemment d’une tourbe de nullités, en vox Dei, et se fait volontairement esclave de la tradition, de l’autorité et de la coutume. Les défectuosités intellectuelles correspondant à ce vice moral se révèlent par la rareté des pensées libres et originales, comparée à la facilité et à la fréquence avec laquelle on accepte l’opinion des autorités. »

Dans mon étude sur Y Inégalité parmi les hommes, j’ai développé cette question des types intellectuels et je me bornerai ici à y renvoyer (p. 12).

Il parait à peu près impossible de parvenir par l’éducation à changer le type intellectuel d’un individu, si intelligent qu’il soit. Toute instruction sera impuissante à lui donner la hardiesse et l’initiative, c’est l’hérédité qui dispose de ces dons. J’ai été frappé souvent de l’intensité de l’esprit grégaire chez les hommes les plus instruits, et qui font autorité dans leur spécialité. La moindre manifestation d’une idée indépendante les blesse, et ils rejettent a priori comme des erreurs pernicieuses tout ce qui ne leur a pas été enseigné par leurs maîtres. Les hommes, les pires obstacles au progrès scientifique et matériel, montrent la réunion d’une intelligence très cultivée, de vastes connaissances et d’une servilité d’esprit que rien n’a pu modifier.

Appliquée à des individus qui n’ont pas de spontanéité, aux réceptifs, l’éducation ne change guère le fond. Elle n’aboutit qu’à teindre en quelque sorte celui qui la reçoit, sans modifier sa nature, et à b rendre socialement plus utilisable. De môme que le bois teint en noir supplée au besoin l'ébène, de même la simple instruction peut rendre des individus médiocres à peu près aussi aptes que d’autres à certaines fonctions sociales. L’inégalité de valeur intrinsèque se distinguera toujours, mais les services rendus sont de même nature, sinon les mêmes. Je fais cette réserve parce que Galton a démontré l’inégalité du rendement, et de la durée des services, chez les eugéniques et non eugéniques ; les premiers sont susceptibles d’une plus grande somme de travail quotidien et mûrissent moins vite pour la retraite.

Les effets de l’éducation ne se transmettent pas par l’iLérédité. — L’absence de modification du fond explique peut-être à elle seule le phénomène à peu près certain de l’absence de transmission héréditaire. Les connaissances acquises ne se transmettent pas par l’hérédité, c’est un fait hors de doute. La réceptivité elle-même ne parait pas être augmentée, et l’éducation semble impuissante à agir héréditairement sur la mentalité, ce qui rend très problématique la possibilité d’une évolution progressive quelconque d’un peuple sous l’action de l’éducation.

Cette proposition comporte une opinion laite sur deux questions d’une haute gravité, l’hérédité psychique et l’hérédité des caractères acquis.

lant que l’âme a été regardée comme distincte du corps,

I influence de l’éducation a été regardée aussi comme prépondérante, et il n’a pas été possible d’admettre une autre différence entre les hommes que celle de l’éducation, ou tout au

P-us celle de l’imperfection des organes, instruments de l’âme. A mesure cpie l’importance de ces organes s’est montrée plus grande, et grande au point de rendre douteuse l’existence d’une âme distincte, le domaine de l’hérédité s’est accru. C’est tout l’esprit humain qui est revendiqué maintenant comme soumis à l’inégalité héréditaire. Le passage de la conception dualiste ou spiritualiste à la conception moniste, improprement appelée matérialiste, a rendu nécessaire une transformation correspondante de la science sociale. C’est cet abîme qui sépare les conceptions de Rousseau des nôtres.

Le christianisme s’accommoderait encore de l’hérédité physique, mais l’hérédité psychique est incompatible avec le dogme ; l’âme du produit émanant directement de Dieu ne peut qu’être indépendante de celle des auteurs. Il faut donc nier l’hérédité psychologique si l’on accepte les dogmes chrétiens, — et même ceux de la plupart des religions. Toute la sociologie scientifique roulant sur l’hérédité psychique est par suite une science sans objet et fausse par essence aux yeux du chrétien. J’ai indiqué ainsi la principale cause de l’hostilité que rencontre la sociologie basée sur l’idée de race, hostilité que ne partage point avec elle la sociologie vague et prudente des philosophes.

11 n’y a pourtant guère, je crois, de faits plus certains que l’hérédité psychique. Sans^se reporter aux travaux nombreux qui lui ont été consacrés de notre temps, il suffit d’observer soi-même pour avoir une conviction faite, et bientôt faite. Pour contester l’hérédité psychique, il faut un jugement bien faussé, ou une mauvaise foi bien insigne.

Mais cette hérédité porte-t-elle sur les caractères acquis ? Nous sommes en présence d’un cas particulier, le plus délicat, de la question de l’hérédité des caractères acquis.

Si la théorie de M. Weismann était exacte, la transmission

des caractères acquis serait impossible. Les critiques les plus ingénieuses qui aient été dirigées contre la théorie de Weismann portent sur ce point faible, et il a été publié depuis quelques années des matériaux d’une valeur inégale pour la solution de cette question.

Les cas les plus démonstratifs de transmission portent non pas sur des qualités acquises, mais sur des pertes de qualités. Cela suffit pour renverser la thèse de Weismann, mais non pour établir l’hérédité des caractères acquis.

Brown Séquard a démontré que des femelles de cobaye, rendues épileptiques par une lésion artificielle de la moelle épinière, peuvent transmettre une prédisposition à l’épilepsie. Il a été démontré aussi par le même physiologiste, et depuis par plusieurs autres, que le ptosis produit par la section du sympathique cervical peut être transmis par hérédité. 11 existe de nombreuses observations de transmission de maladies acquises, ou tout au moins d’aptitude acquise à ces maladies, par exemple pour la tuberculose. Tous ces faits prouvent que les éléments génitaux sont impressionnés par l’organisme des auteurs. Le contre-épreuve est faite par l’absence d’hérédité des mutilations. Le prépuce des jeunes Juifs, la queue des chiens mutilés, les crêtes des coqs de combat reparaissent indéfiniment. J’ai donné dans mon opuscule sur Les Lois de l'hérédité , l'explication de ce phénomène. Quand l’organe n’existe plus, il n’exerce plus d’influence sur les éléments génitaux, et dans l’évolution des descendants, l’influence atavique s’exerce sans contrepoids, elle maintient rigoureusement le type primitif de l’organe. Quand il subsiste, il exerce son influence, et d’autant plus complète qu’il a été moins altéré. On doit donc s’attendre à ce que les chances d’hérédité d’une lésion seront d’autant plus grandes que cette lésion sera plus petite, et nulles si les désordres ont été considérables, ou s’il y a eu ablation.

La transmission des lésions devrait donc être étudiée en provoquant par section nerveuse ou ligature artérielle l’atrophie progressive, de génération en génération, d’un membre ou d’un organe. Une série d’expériences que j’avais instituées dans cet ordre d’idées a été arrêtée par les circonstinces, mais il serait facile de la reprendre.

On peut considérer en tout cas comme soutenable la transmissibilité des déchéances. Elle constitue d’ailleurs un phénomène rare, et il est facile de comprendre que s’il était commun il n’aurait pas donné lieu à tant d’expériences et de discussions.

La transmission des qualités acquises, si elle est possible, doit être un phénomène encore plus rare, car son existence est encore douteuse, et la plupart des exemples qui en ont été rapportés peuvent s’expliquer avec une grande vraisemblance par des causes de toute autre nature. Ainsi les expériences du DrCharrin sur l’hérédité des immunités acquises ne peuvent supporter la discussion, car le vaccin a dû immuniser les cellules germinatives comme les cellules somatiques {Archives de physiologie, 1893, 1894, 1895).

Les deux phénomènes ne se supposent pas d’une manière nécessaire, et c’est par légèreté de jugement que les expérimentateurs se sont efforcés d’élucider l’hérédité des qualités acquises en expérimentant sur celle des traumatismes. Le second cas ne comporte que la modification d’une influence héréditaire existante, la première suppose l’acquisition d’une influence héréditaire sans précédent. Entre eux il y a plus qu’une différence de degré, si l’on réfléchit bien, la différence porte sur la nature même du phénomène.

La lutte des variationnistes et des sélectionnistes entre eux et contre les partisans du Keimplasma n’est pas près de sejterminer, mais ce qu’il faut retenir, c’est que la transmission des

caractères acquis est, en général, si rarissime que les meilleurs biologistes peuvent encore la révoquer en doute. Il en est ainsi des caractères psychiques comme des caractères morphologiques.

Cet avis n’est pas celui des variationnistes, mais bien à tort. On s’est laissé leurrer d’une manière un peu naïve par l’observation incomplète de ce qui se passe chez les animaux, et les biologistes ont suivi l’opinion du public. On a constaté, par exemple, chez le chien une intelligence remarquable, des aptitudes spécialisées tout à fait extraordinaires. Il y a des races courageuses et obstinées comme les bouledogues, d’autres qui dépistent avec une sagacité merveilleuse le gibier, ou même certaines espèces de gibier, et d’autres qui cherchent la truffe ; il y a eu et l'on cherche à avoir encore des chiens de guerre ; il existe des chiens d’arrêt qui poussent le perfectionnement jusqu’à tomber en catalepsie à la vue d’un perdreau et des chiens de berger qui en remontreraient à leurs maitres en compétence technique. Il y a des chiens qui, vivant à la maison, prennent une part véritable à la vie intellectuelle de la famille. On sait que toutes ces aptitudes merveilleuses sont héréditaires, qu’elles sont en œuvre dans la même lignée depuis de nombreuses générations et qu’elles paraissent aller en se développant sans cesse. De ces exemples et de quelques autres, parfois d’ordre purement matériel comme le perfectionnement des races bovines, ovines, équines, etc., on a conclu, le paradoxe de Rousseau aidant, que l’éducation des générations humaines, prolongée pendant un certain temps, aboutirait au relèvement extraordinaire de la valeur de l’homme.

Les aptitudes de race des chiens sont dues à la sélection et non à l’éducation. — Tous ces raisonnements de chasseurs et de

eaniphiles sont basés sur une erreur fondamentale et sur une insuffisance d observation. Ils font le chien primitif plus bête qu’il n’était. Les chiens sauvages de l’Inde ou de l’Afrique, espèces différentes des nôtres, chassent avec une science remarquable. Tous les canidés sauvages, pris jeunes, montrent une intelligence peu différente de celle de leurs congénères domestiques. Ils ont comme eux, chose singulière, la religion de l’homme, qui est la base de la morale canine. L’homme n’a donc fait que développer des aptitudes déjà bien marquées, il ne les a pas créées. 11 n’a pas non plus créé les races de chiens, dont chacune a ses instincts si particuliers. Les anciens naturalistes croyaient que la prodigieuse variété des chiens était due à l’homme. Celui-ci a facilité le croisement des types fondamentaux, mais il est certain aujourd’hui que ces types préexistaient. Plusieurs existent encore à l’état sauvage, et l’on trouve les autres à l’état fossile.

Les principaux types de chiens se retrouvent dans les couches quaternaires et pliocènes. M. Boule en a fait la démonstration pour la faune de Perrier. Dans les couches plus anciennes de Perpignan, le Vulpes Donnezani diffère bien peu des nôtres. Les types principaux de canidés étaient donc fixés dès le milieu du pliocène. Il est possible que l’homme ait existé dès cette époque, car les espèces de la fin du pliocène ne diffèrent guère des nôtres et il ne s’est pas produit depuis de genres nouveauxde mammifères, autant que nous eu pouvons juger. Si l’on admet l’homme pliocène, il faut admettre qu’il était très inférieur à l’homme quaternaire, qui n’a jamais domestiqué le chien ni aucun animal, sauf peut-être le cheval et le renne dans les temps les plus récents. Faire reculer jusqu’à cette époque la différenciation des chiens par l’éducation donnée par l’homme est tout à fait absurde. \ 'Anthropodus Rouvillei, que j’ai découvert dans les marnes astiennes de Cel-

leneuve près Montpellier, a pu appartenir à la famille de l’homme plutôt qu’à celle des anthropoïdes, et encore n’est-il pas bien certain qu’il n’ait pas été un singe quelconque à incisives plus humaines ( Note sur un nouveau singe pliocène , Bull, de la Soc. scient, de l’Ouest, 1894, p. 202). Je ne vois pas trop cependant l’ Anthropodus Rouvillei travaillant à fabiiquer les canidés de M.^Boule. Il devait avoir pour souci principal, lui et nos ancêtres quelconques, d’éviter toute espèce de contact avec ces carnassiers sociables, mais faméliques.

Les variationnistes qui ont travaillé la question de l’éducation du cbien méconnaissaient de ces vérités ce qu’on savait déjà et ignoraient, naturellement, le reste. 1J.S oubliaient en outre la part de la sélection, et quand je dis part, c’est peutêtre de la sélection que vient tout le progrès. De si bonne race que soient les meilleurs chiens, on ne conserve que les plus parfaits ; autrement, parla collaboration des soins de l’homme et de la fécondité inépuisable des chiennes, le globe entier serait surpeuplé bien vite de ces précieux animaux. Les individus qui ont au plus haut degré pedigree et performance, c’està-dire eugénisme et mérite personnel, sont les reproducteurs les plus recherchés, au point que les Anglais paient 100 francs et souvent beaucoup plus la saillie d’un chien hors ligne.

Dans de semblables conditions il est très délicat d’apprécier si le dressage individuel, l’éducation, entre pour quelque chose dans le progrès, ou si celui-ci est du simplement à l’élimination successive des individus moins parfaits. Il est probable que si dans l’espèce humaine la fonction de reproduire était réservée par privilège exclusif aux individus d’élite de la race supérieure, au bout d’un siècle ou deux on coudoierait les hommes de génie dans la rue et que les équivalents de nos plus illustres savants seraient utilisés aux travaux de terrassement, mais il est très douteux que même dans un million d’années

l’éducation môme intégrale des individus puisse produire seule un résultat semblable.

Inefficacité de l’éducation pour assurer les progrès de i’humamité. — Limitée à quelques peuples, et à quelques individus de ces peuples, l’instruction proprement dite n’a [pas pu faire ses preuves. J’en conviens. J’ajoute que, limitée à un sexe, elle ne peut avoir influé sensiblement sur l’hérédité. La femme inculte compense dans la génération l’homme cultivé, et la culture môme est rarement continue chez plusieurs générations. Nous verrons aussi plus loin que les classes instruites laissent moins de postérité, que les familles s’éteignent vite, et quant aux savants et aux hommes supérieurs en général, ils procréent d’ordinaire à un âge où ils n’ont pas encore atteint le maximum de leur puissance cérébrale et de leurs connaissances ; ils tendraient donc à transmettre plutôt leur pedigree que leur performance.

Inégalité del’empreinte reçue, faiblesse de l’empreinte transmise, neutralisation par le croisement: cela nous suffit à expliquer comment l’éducation 11e parait guère produire d’efléls héréditaires. De fait nous ne trouvons rien, rien, qui laisse suposer un perfectionnement de l’humanité par l’éducation. Voilà peut-être cent mille ans que l’homme parle ; si nous n’apprenions pas à nos enfants à parler, je doute que l’hérédité s’en chargeât. L’expérience a été faite maintes fois et jamais les enfants élevés dans l'isolement 11’ont parlé. Les enfants nés sourds sont tous sourds-muets, c’est-à-dire ne parlent pas par hérédité, ne peuvent inventer aucun langage articulé. L’éducation seule ou la guérison de la surdité les met en état de parler. Les jeunes Anglais élevés en France dès leur naissance dans un milieu français ont tout autant de peine à apprendre l’anglais que leurs camarades. L’anglais date, il est vrai,

d’hier, mais les jeunes Juifs ne paraissent pas avoir d’aptitudes spéciales pour apprendre l’hébreu, et j’ai remarqué, à la suite d’essais infructueux, que les jeunes Egyptiens ont peu de facilité pour apprendre l’idiome des Pharaons.

Préjugé de l’accroissement de volume du cerveau sous l’action de la civilisation. — A l’appui de la théorie du perfectionnement par éducation, on a soutenu que la civilisation et la continuité de la culture avaient une action sur le volume du cerveau. Cette thèse de l’augmentation du volume cérébral remonte à une époque peu ancienne, mais où l’anthropologie, science d’hier, était encore à ses débuts. C’est l’illustre Broca qui l’a produite, il y a quelque trente ans, et son nom lui donne encore crédit dans les ouvrages de vulgarisation. Broca, mesurant un lot de crânes parisiens duxue siècle, avait trouvé une capacité moyenne de- 1531 centimètres cubes; un lot du xixe siècle lui donna 1559. La conclusion naturelle fut que les Parisiens avaient gagné 28 centimètres en sept siècles. Rapprochez de cela le volume très petit du crâne de Neanderthal , représentant alors seul la plus ancienne race fossile connue et que l’on estime cuber seulement 1200 c.c. environ, et vous aurez les éléments de la discussion qui s’engagea.

Depuis lors on a découvert les crânes de Spv, mieux conservés que celui de Neanderthal, et dont le volume cérébral est loin d’une infériorité si accusée, bien qu’au-dessous de la moyenne. On a découvert le crâne de Ghancelade, également contemporain du mammouth, et qui représente un type élevé, avec une capacité céphalique exceptionnelle. Ce crâne décrit avec soin par Testut en 1889, accuse une capacité cérébrale de 1710 c. c. au minimum, soit 150 c. c. de plus que la moyenne des Européens modernes, et suppose un poids cérébral de 1 188 grammes, supérieur de 1 00 grammes â la moyenne

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