I. Au v ray, Registres de Grégoire IX. Paris, Thorin
bien répandu sur toutes les nations, et leur pèse même lourdement, mais il n’y a pas de race israélite, dans le sens anthropologique du mot. De merveilleuses aptitudes de propagande ont permis a de petits noyaux d’émigrés de s’agréger dans tous les pays du monde les éléments dont l’esprit était à 1 unisson avec le leur, la persécution qui s’est produite à peu près partout a éliminé lentement de ces groupes tous les éléments insulfisamment homogènes, et il ne reste de la prétendue ubiquité des Juifs qu’un exemple de plus, et vraiment curieux, de la sélection sociale. Juifs de Chine, Juifs de Cochin, Juifs d’Abyssinie, Juifs Polonais, Juifs Portugais représentent une classe sélectionnée dans un sens toujours le même, au milieu de peuples infiniment divers.
Action modificatrice du régime alimentaire. — Le régime alimentaire peut avoir une influence plus réelle que la plupart des autres agents modificateurs. Partisans et adversaires absolus de la transmissibilité des qualités acquises sont d’accord pour admettre que l’état général de prospérité ou de misère physiologique peut avoir un retentissement plus ou moins étendu sur la postérité. M. Weismann admet lui-même que les cellules sexuelles, mieux nourries chez un individu, ou inversement débilitées par la misère physiologique ou la maladie, peuvent fournir à ses descendants un Keimplasma et des cellules somatiques plus vigoureux ou plus déhiles. On peut donc parfaitement comprendre, et c’est une question presque indépendante de la transmissibilité des qualités acquises, que l’ampleur et la vigueur des cellules, acquises par un bon régime, produisent des effets sur la race. Dans ce cas, en effet, il y a qualité acquise par le Keimplasma lui-même, personnellement et non par répercussion. En fait cependant, l’influence de cet agent sur la race est obscure.
CLIMAT. — RÉGIME
Il n’est pas douteux que l’abondance ou l’insuffisance de l’alimentation puisse contribuer à développer ou à rabougrir une population. L’action s’exerce d’une manière certaine sur l’individu. Soumis à une alimentation abondante, il se développe plus rapidement, arrive de meilleure heure à sa croissance parfaite et peut continuer à croître au delà de la limite habituelle. En sens inverse, quand l’alimentation est insuffisante, la croissance est retardée, sans qu’il en résulte d’ailleurs, à moins de cas tout exceptionnels, un arrêt définitif avant que la moyenne soit atteinte. La question délicate est de savoir si la population conservera par hérédité les caractères ainsi acquis. Nous retombons ici, quant à la preuve, dans la difficulté déjà plusieurs fois signalée, et qui rappelle beaucoup le problème insidieux de la poule et de l’œuf. Si nous supposons que le régime continue, il sera très difficile d’affirmer que la persistance de la taille acquise est due à l’hérédité plutôt qu’à la continuation du régime, et si le régime varie, nous ne pouvons pas supposer que la taille et la vigueur n’en subiront pas le contre-coup. La certitude en pareille matière est plus ou moins facile à obtenir quant aux qualités qui n’obéissent pas du premier coup aux influences mésologiques. Les manifestations physiques du bon ou du mauvais régime, appliqués surtout à des sujets jeunes, se développent avec une telle rapidité, sans même attendre la première génération, que les résultats pratiques de la question d’hérédité sont assez restreints et se borneraient probablement à une accumulation du caractère acquis, de nature à l’exagérer chez les descendants lointains.
Influence du régime sur la taille. — En ce qui concerne la taille humaine, elle peut changer ou paraître changer en une génération. Durand de Gros a vu la taille des conscrits du Sé-
galas aveyronnais s’élever de 0ra,04 sous l’influence de l’introduction de la chaux dans le sol par le chaulage, et de la substitution de la culture du blé à celle du seigle. Collignon, étudiant les populations silicicolcs des Côtes-du-Nord, a été étonné de les trouver de môme taille que les calcicoles : c’est que l’œuvre du chaulage était faite. Il a observé que le long des voies ferrées, la taille s’est fortement relevée : la raison est dans le plus grand apport de chaux. La taille moyenne sera-t-elle relevée chez l’adulte d’une manière appréciable, ou le relèvement n’est-il qu’apparent, et, constaté chez les conscrits, n’a-t-il d’autre signification qu’un accroissement plus rapide du squelette? C’est ce que l’on saura seulement plus tard.
Dans l’Hérault, j’ai trouvé que sous l’influence de conditions sociologiques meilleures, la taille des conscrits urbains s’était relevée de lm,60 à lm,Go à Montpellier, et de 1 ,n , 5 6 à im,63 à Lodève, ville ouvrière ( Matériaux pour la géographie anthropologigue du département de l’Hérault, Bulletin de la société languedocienne de géographie, 1894, 3° et 4° trimestre). Bertillon père a observé le même phénomène dans l’Est. Il a été plus soigneusement étudié par Am mon dans le Grand Duché de Bade ( Anthropologische Unlersuchungen der Wehrpflichtigen in Haden). La division adoptée étant celle de Ranke : grandes tailles au-dessus de lm,70, petites tailles au-dessous de lm,G2, il se trouve que le nombre des petites tailles a diminué de 40 0/0, et celui des grandes tailles augmenté d’autant plus dans les circonscriptions de Donaueschingen, Durlach, Engen, Ettlingen, Karlsruhe, Kehl, Constance, etc. Dans d’autres circonscriptions l’écart est de plus en plus grand, et dans celle de Wiesloch il atteint le maximum. Les conscrits y comptent jusqu’à 23 0/0 de petites tailles en moins et 15 0/0 de grandes tailles en plus. Voilà les proportions exactes autrefois et aujourd’hui:
Petites tailles Hautes tailles
CLIMAT. — RÉGIME
Après des recherches minutieuses, Ammon a constaté que ce résultat était dù pour la plus grande partie à un meilleur régime et à une meilleure hygiène, que la croissance étant rendue plus rapide un certain nombre de conscrits se présentent devant le conseil de révision à un état de développement à peu près complet que leurs pères atteignaient seulement à un âge plus avancé, et après la conscription. Une différence d’un centimètre suffit pour faire passer beaucoup d’individus de la classe des petits dans celle des moyens, et de la classe des moyens dans celle des grands. Cette différence correspond, d’après les recherches d'Ammon, à une durée de croissance assez courte pour que la moindre accélération du rythme puisse la produire chez une population dont le développement est tardif et comporte une grande poussée vers l’époque de la conscription.
Eu France et en Allemagne, partout où la question a été étudiée par des anthropologistes d’après des méthodes rigoureuses, on a trouvé une tendance à la précocité, par suite une taille plus élevée chez les conscrits des dernières années.
Cependant le statisticien Kôrôsi a soutenu, chiffres eu mains, au Congrès d’hygiène de Buda-Pest, en'1894, que la taille des conscrits était en voie d’abaissement. Il est probable que M. Kôrôsi a dù être induit en erreur par les chiffres officiels , qui sont toujours établis sans tenir compte de certaines données considérées comme essentielles par les anthropologistes. Il est d ailleurs â peu près certain que la thèse de M. Kôrôsi serait exacte si nous ue vivions pas dans un temps d’amélioration générale de l’hygiène alimentaire. Aussitôt que dans un pays le maximum possible de précocité due â l’alimenta-
tion plus riche sera réalisé d’une manière permanente, la taille moyenne des conscrits atteindra aussi un maximum, et elle ne tardera pas à le perdre pour diminuer lentement, à mesure que les grands blonds deviendront plus rares et les brachycéphales plus nombreux dans l’ensemble de la population.
Rien de bien net ne se dégage quant à présent des faits, rien ne vient prouver que l’amélioration du régime agisse d’une manière durable sur la taille d’une population. L’accélération de croissance ne préjuge rien au sujet de la taille définitive, et la persistance de l’augmentation acquise est encore plus problématique. Des faits d’un autre ordre pourraient paraître plus concluants, mais nous allons voir qu’il faut les inscrire à l’actif, non du régime considéré comme cause de transmutation, mais de la sélection, dans laquelle nous finissons par retomber à chaque effort tenté pour expliquer sans son concours une transformation un peu étendue.
Intervention de la sélection. — Durand de Gros soutenait, il y a vingt-cinq ans, que la différence de taille des Caussenards et des Ségalais était due directement à l’influence du sol, ici granitique et là calcaire. Il a modifié peu à peu cette thèse célèbre et admis dans des publications ultérieures, l’influence du régime meilleur sur le Gausse, puis l’intervention de la sélection. Collignon est arrivé quelques années plus tard aux memes conclusions. Dans sa Dordogne , publiée en 1894, il reprend pour ce département et ses voisins 1 étude de la question, et il conclut ainsi (p. 77) : « Si la nutrition est bonne, favorisée soit par la richesse, soit par un sol suffisamment productif pour nourrir largement ceux qui l’occupent, la race, quelle qu’elle soit, sera belle, elle atteindra le plus haut développement compatible avec sa nature propre. Si, au cou-
CLIMAT. — RÉGIME
traire, par suite de conditions économiques quelconques, la nutrition est insuffisante, à quelque race qu’on ait aifaire,. et quel que puisse être le sol qu’elle occupe, on peut être assuré que tous les individus en voie de croissance verront leur développement d’abord retardé, et ensuite même, si des circonstances favorables ne les arrachent pas au milieu natal, complètement arrêté. Si l’on ajoute à cela l’action accumulatrice de la sélection, qui forcément tendra à ne laisser subsister que des individus plus ou moins chétifs, capables de vivre de peu, et exterminera au contraire les gros mangeurs, on peut s’attendre à trouver des races petites et riches en malingres et en infirmes dans toutes les régions pauvres. »
Nous sommes donc amenés h cette conclusion que la sélection travaille à rendre petites les populations ou les classes pauvres, et permet au contraire un complet développement de tous les individus, même des sujets grands, robustes et gros mangeurs, des populations ou des classes riches. Cette sélection, bien plus que l'hérédité de la taille acquise ou perdue, explique les différences de stature signalées maintes fois et dans tous les pays, entre les classes où l’on mange et celle où l’on végète. Si l’on étudie par exemple les tableaux et les graphiques de l’étude du T)r Paolo Riccardi sur les Bolonais ( Statura e condizione sociale studicite nei Bolognesi contcmporanei, Firenze, 1885) on constate : 1° que la taille de la classe aisée est toujours en retard sur celle de la classe riche, et celle de la classe pauvre sur celle de la classe aisée ; 2° que la classe riche, à partir de l’âge de vingt-six ans où le développement est complet, l’emporte encore en taille moyenne et en hautes tailles sur la classe moyenne, et celle-ci sur la classe pauvre. Ce phénomèneest général, on le retrouve jusque chez les Polynésiens, et peut-être plus marqué.
Ajoutons encore ceci, pour montrer combien sont coinple-
xes ces problèmes que les statisticiens abordaient naguère avec tant de désinvolture : non seulement le facteur sélection domine le facteur alimentation, mais cette sélection n’est pas due tout entière à l’élimination [par la misère, il faut tenir compte de la constante inégalité de composition anthropologique des couches sociales. Chez les Bolonais de haute classe, il y a plus de dolicho-blonds que dans les classes inférieures, et celles-ci sont plus petites pour trois raisons : 1° moindre alimentation ; 2° élimination des individus les plus grands et partant qui exigent l’entretien d’un plus grand nombre de kilogrammes de tissus organiques ; 3° moindre abondance de dolicho-blonds. Chez les Polynésiens eux-mêmes je soupçonne fort la présence de quelque chose d’analogue à cette troisième cause. J’ai été frappé en examinant les Polynésiens amenés à Paris pendant l’exposition de 1889, delà brachycéphalie à peu près générale des sujets. En disséquant depuis un Taïtien de race pure, j’ai constaté que l’épaisseur des tissus latéraux de la tète est très grande et contribue à augmenter l’impression de brachycéphalie du vivant, mais il n’en subsiste pas moins un désaccord marqué entre l’indice des Polynésiens du Champ-de-Mars et celui des crânes secs d’anciens Taïtiens. J’ai trouvé aussi la taille un peu petite. Je me suis demandé, et faute de moyens de vérification, je me demande encore, si les anciennes populations -polynésiennes ne comprenaient point comme les nôtres deux éléments, l’un plus dolichoi'de et plus grand dont les classes supérieures auraient été surtout composées, l’autre brachycéphale et plus petit, constituant les classes serviles, qui ont survécu à leurs dominateurs.
Il reste à revendiquer pour la sélection une transformation générale de la taille chez IJ. Kw'opxus que 1 on pourrait ôtic tenté d’attribuer au régime abondant et carnivore indéfini-
CLIMAT. — RÉGIME
méat prolongé. Je ne crois pas que l’on puisse hésiter maintenant à rattacher à cette race ou espèce les dolichocéphales quaternaires du type de Ghancelade, et les dolichocéphales néolithiques ou de l’époque du cuivre. Ces populations avaient une taille moyenne adulte de lm.60 à im.63, suivant les groupes. M. Rahon a trouvé, d’après la formule de Manouvrier, une taille moyenne adulte de lm.66 pour l’homme, de !m.o4 pour la femme, chez les Gaulois et les Francs. Les populations riches en éléments dolicho-blonds : Américains, Scandinaves, Anglais, Ecossais, Irlandais, etc., ont une taille moyenne de lm.69 à lm.71. La taille moyenne des Gaulois, — qui paraissaient si grands de leur temps ! — ne dépassait donc guère la moyenne 1 m . 6 d des Français actuels. En 2.000 ans, H. Europæus a gagné ainsi quatre centimètres. La taille des Gaulois était déjà supérieure de près d’autant à celle de leurs oncles de l’époque néolithique. Il y a donc progrès, et continu, car clans certains des Etats de l’Union la moyenne approche déjà de im.72. Je crois que le régime est pour quelque chose dans cet accroissement, mais si « le bœuf fait l’Anglais », il est extraordinaire cpie la pomme de terre fasse l’Irlandais à peu près de même. Cet exemple typique montre qu’il faut rapporter à la sélection le principal rôle dans l’accroissement constant de la taille chez H. Europæus, ou plus exactement chez l’homme en général, car II. Alpinus n’a guère moins progressé, et les autres races ont fait de même.
Régime granivore, carnivore, lacté. — La nature des aliments a comme leur abondance ou leur rareté un effet suites populations, sans que l’on puisse préciser jusqu’ici la portée de cette cause de variation.
Les peuples frugivores, comme les Indiens, les Egyptiens, les Chinois, sont plutôt petits que grands, paisibles que belli-
queux, conservateurs qu’entreprenants. Leur alimentation a pour base l’agriculture; ils peuvent vivre très condensés, et la civilisation est dans les meilleures conditions de développement. Les peuples carnivores comme les anciens barbares, les Peaux-ltouges, sont en général grands, belliqueux, entreprenants. Cette règle a très peu d’exceptions et pour ainsi dire pas, mais on peut se demander si les uns n’ont pas adopté la vie agricole par répugnance pour la vie aventureuse, et si les autres ne vivent pas de chasse parce que leur constitution leur permet l’existence indépendante incompatible avec le régime sédentaire. Il est probable que les divers peuples ont été guidés par leurs instincts à l’origine et que le régime a confirmé ces instincts parla suite. Ce qui est certain, c’est que la vie agricole et sédentaire favorise la panmixie, tandis que la vie de chasses et d’aventures tend à produire une sévère sélection au détriment des individus malingres et chétifs.
Il y a des populations soumises entièrementau régime lacté : les Todas par exemple. Leur caractère répond bien à ce qu’on peut attendre de leur régime, et leur constitution aussi. Ce sont les plus doux des hommes. Les Arabes et les autres populations pastorales de l’Afrique et de l’Asie sont soumis à un régime compensé, lacté et carnivore, dont il y aurait lieu d’etudier les rapports avec leurs caractères physiques et psychiques.
En définitive, la nature du régime, qui influe tant sur l’individu, ou sur une population qui commence à lui être soumise, ne peut pas être avec une certitude complète regardée comme la cause des caractères présentés par les peuples qui lui sont actuellement 'soumis. La sélection et d’autres pauses interviennent comme explications auxiliaires ou dominantes.
Alcool. Tabac. — Les excitants répandus chez nos civilisés
CLIMAT. — RÉGIME
actuels produisent des effets qu’on aétudiés de très près. L’alcool tient le premier rang par l’importance de l’action qu’il exerce sur les individus et sur leur descendance. Son usage est tellement généralisé, qu’on peut le regarder comme un des principaux facteurs d’altération des populations civilisées, pour ne point parler des barbares et des sauvages. L’alcool, comme la morphine et l’arsenic, parait avoir une action très profonde sur l’organisme, et modifier la composition du protoplasma.
Que les alcooliques et leurs descendants fournissent une proportion exagérée de criminels, de suicidés, d’alienés, est une question hors de doute et les statisticiens produisent à l’appui des chiffres effrayants. Les névroses, les affections chroniques du foie et de l’estomac sont aussi multipliées à l’infini par l’alcoolisme, et les cas les plus curieux d’hérédité hétéronome se manifestent chez la progéniture des malades.
Hérédité des lésions d’origine alcoolique. — Dans mes cours sur l’hérédité j’ai toujours cherché à concilier la théorie du plasma germinatif avec les faits qui démontrent la transmissibilité des maladies et de certaines lésions. Je considérais que le plasma germinatif subissait l’action non seulement des influences de climat, d’abondance ou de misère, d’intoxication alcoolique ou morphinique, mais encore de certaines modifications importantes de l’organisme, que celui-ci pouvait l’intoxiquer par ses propres sécrétions, et lui faire ainsi enregistrer ses modifications. Les progrès faits dans la connaissance des toxines rendent cette théorie pi us vraisemblable, et je continue à en faire, danscet ouvrage, la base de mes explications, sans me dissimuler combien la puissance d’enregistrement du plasma germinatif se trouve imparfaite, puisque l’existence môme de la transmission des caractères acquis est incertaine.
I j intoxication alcoolique offre au plus haut degré les caractères de celles qui agissent sur le plasma germinatif autant que sur les cellules somatiques. C’est pourquoi Weismann et ses partisans acceptent sans difficulté l’hérédité des lésions alcooliques. Le plasma lui-même est malade et transmet sa maladie. Celle-ci s’était localisée chez l’auteur de telle ou telle façon, elle se manifestera de même chez le descendant, si l’hérédité a institué chez lui le même locus minoris resistentiæ, sinon elle se manifestera d’une manière hétérologue, chacun étant frappé à son point faible. Cette explication de l’hérédité hétérologue est très séduisante.
L’alcool agent de variation. — Ce qu’il importe de retenir de cette controverse sur le point le plus épineux et le plus obscur de la théorie de l’hérédité, c’est que la transmissibilité des effets de l’alcoolisme est aussi bien d’accord avec la théorie qu’avec les faits, en d’autres termes que les observations des pathologistes ne sont pas à expliquer autrement que par l’hérédité, se manifestant soit par conséquence de l’intoxication du Keimplasma par l’alcool, soit par suite de l’enregistrement des variations cellulaires de l’organisme, soit par tout autre mécanisme inconnu. Cette fois nous sommes bien en présence d’un agent de variation, de métamorphose, de transmutation, très authentique et très énergique. Cet agent, par infortune, n’est pas à inscrire à l’actif des publicistes qui ont foi dans le progrès par la transmutation ; il est, tout à l’inverse, le plus formidable des agents de dégénérescence. L’alcool toutefois, n’est pas le seul facteur qui dans notre civilisation surmenée multiplie les névropathes.
11 n’y a pas d’animal fait pour être journaliste, boursier, politicien ou savant, et tout ce qui n’est pas conforme aux conditions naturelles de la vie se paye en monnaie de sélection :
CLIMAT. — RÉGIME
par la dégénérescence et l’extinction de la race. L alcool a donc de nombreux adjuvants dans les conditions antihygiéniques de la vie sociale et du fonctionnement cérébral contre nature auquel nous sommes soumis. Les éléments nous manquent pour répartir équitablement entre l’alcool et le surmenage l’excédant de maladie et de mort que les statistiques nous révèlent sans cesse croissant à mesure que se multiplient les débits d’alcool et se démocratisent les prétendus bienfaits de la civilisation.
Un statisticien a calculé le temps qu’il faudrait, d’après la progression actuelle, pour qu’il n’y eût plus en France que trois établissements suffisants et nécessaires : la prison, la maison des fous et l’ hôpital. Ce n’est pas seulement en France, c’est partout que dans quelques siècles la population entière devrait se répartir en criminels, aliénés et malades, s’il n’était pas permis de supposer qu’une sélection quelconque interviendra. L’alcoolisme, d’ailleurs, est lui-mème sélectif.
Sélection alcoolique. — C’est un phénomène bien établi que certains individus sont réfractaires à l’alcoolisme. L’alcool n’a pas de charme pour eux, son usage n’engendre pas la passion, et les effets normaux de l’alcoolisme ont de la peine à se produire quand la passion est suppléée par l’entrainement. Il existe certains milieux sociaux, surtout les ouvriers urbains et de fabrique, chez qui l’abstinence d’alcool, môme du pire, est plus mal vue des camarades que tous les vices réunis. Il y a des individus qui ne subissent aucune influence appréciable, morale ni physique, de l’intoxication obligatoire à laquelle les soumet la tyrannie des alcooliques.
C’est que ne devient pas alcoolique qui veut. L’alcoolisme suppose déjà une dégénérescence sur laquelle il se greffe. L’individu vraiment sain de corps et d’esprit a besoin d’une in-
toxication très prolongée, tandis que le névropathe devient alcoolique d’emblée. 11 y a aussi une distinction à faire suivant le degré de sensibilité de la cellule nerveuse. Dans un centre où l’absinthisme, vice méridional, est à peu près généralisé, j’ai remarqué l’inégalité d’action dn toxique sur la classe des professions libérales on commerciales et sur celle des ouvriers. Certains travailleurs de terre consomment par jour une demi-bouteille d’absinthe de qualité inférieure sans être ni moins robustes, ni plus obtus. Je n’ai pas noté de professeur ou d’étudiant qui dépassât la dose quotidienne de deux ou trois verres de Pernod sans que les stigmates de la dégénérescence devinssent rapidement visibles chez lui. 11 en est à peu près de même pour les officiers, fonctionnaires et commerçants chez qui la cellule nerveuse est pourtant moins fatiguée et moins sensible. Des observations suivies pendant des années et portant sur un grand nombre de sujets m’ont laissé l’impression que la dégénérescence, presque toujours partielle et spécialisée, respecte de préférence les facultés dominantes de l’individu. Il en résulte que les lésions psychiques restent longtemps cachées à l’observateur superficiel. J’ai étudié avec prédilection, en raison de la beauté du cas, Dévolution de l’absinthisme chez un professeur vraiment distingué autrefois. Vieilli avant l’âge, agoraphobe, marchant et parlant avec difficulté, le sujet conservait encore après de longues années certaines parties de ses facultés bien intactes. A peu près hors d’état d’enseigner, il écrivait des mémoires assez remarquables et gardait un véritable talent de pianiste.
L’alcool présente donc une vertu d’élection, et ceux qu’il choisit pour leur imprimer ses stigmates sont appelas a une disparition plus ou moins rapide, eux et leur postérité. Môme à faible dose longtemps prolongée, il intervient ainsi comme un puissant agent sélectif, et la puissance de transformation
CLIMAT. — RÉGIME
que nous lui avons reconnue plus haut aboutit en definitive à une sélection. La variation régressive se termine 'par l’élimination. Je n’insisterai pas sur le sort final ainsi réservé à la postérité des alcooliques, il existe sur la question de bons ouvrages spéciaux (Legrain, Dégénérescence sociale et alcoolisme , Paris, 1895).