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CHAPITRE SEPTIÈME

SÉLECTION NATURELLE ET SELECTION SOCIALE

Prépondérance de la sélection sociale. — Aristote, le fondateur de la science politique, a défini l’homme : l’animal qui vit sous le régime social. Ce régime s’impose à l’homme avec tant de nécessité que l’existence solitaire implique une anomalie psychique très grave, en dehors des cas particuliers qui font les Robinsons. Si farouche que soit un sauvage, il traîne avec lui une société rudimentaire, sa femelle et ses petits, et la population n’est jamais si clairsemée qu’il puisse éviter la rencontre d’autres groupes avec lesquels il faut avoir des rapports, et faire échange de politesses ou de coups de zagaie.

Toute autre est donc sa situation que celle des animaux ordinaires. Il pense, il parle, il est armé. 11 11e passera jamais à côté de son semblable comme font les animaux, sans le regarder. Son existence sera tout entière dominée par les rapports sociaux, si rudimentaires qu’ils soient, eL la sélection naturelle cesse de peser sur lui du meme poids que sur le reste des animaux vivants. Je veux dire qu’elle se transforme en sélec-

tion sociale à mesure que le milieu social l'emporte en iniluence sur le milieu de nature.

Chez l’homme, la sélection sociale prime la sélection naturelle. C’est, je crois, le plus ancien principe du sélectionnisme. Wallace, l’émule de Darwin, abordant la question alors neuve et redoutable de l’origine- de l’homme (The origin of human races, Journal of the anthropological Society, 1804, p. 138), a soutenu avec raison que le jour où le cerveau de l’homme eut acquis sa puissance, la sélection naturelle a cessé d’avoir prise sur lui. Broca, dans son compte-rendu critique de la Descendance de Thommc de Darwin (Les sélections, R. d’Anthr., 1872, p. 703 sqq.), a dit avec plus d’exactitude encore : « (La société)... ne peut soustraire l’homme a la loi inéluctable du combat de la vie, mais elle modifie profondément le champ de bataille. Elle substitue à la sélection naturelle une autre sélection où celle-ci ne joue plus qu’un rôle amoindri, souvent presque effacé, et qui mérite le nom de sélection sociale. » Cette phrase est mémorable, elle est la première où l’on voie apparaître le nom de la sélection sociale.

Cette sélection devait d’ailleurs déjà peser sur l’homme avant qu’il fût homme, s’il est permis de parler ainsi, car, en fait, dévolution a dù être si lente, si progressive, qu’il serait très difficile de marquer la limite dans l’ascendance. Il existe de véritables rapports sociaux chez tous les primates, et il devait en être ainsi chez nos ancêtres encore engagés dans la gangue de l’animalité, même chez ceux dont nous sommes séparés par des séries de formes successives. Les institutions les plus humaines, la famille, le gouvernement, l’état, la propriété se trouvent sous une forme simple et fragile chez les singes. Il n’est pas du tout probable que jamais l'homme ait passé par l’état d’indépendance entière et d’individualisme absolu supposé par les philosophes. D’après toutes les données de la zoo-

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logie, le premier homme est né d’une femelle qui avait son mâle, dans une bande qui avait son chef, sur un sol qui était le pays et la propriété des siens.

Aujourd’hui l’état social domine l’homme même le plus sauvage, il le soustrait à l’indépendance de .la vie animale et à ses conséquences. Ou est effrayé de la prodigieuse complication des usages sociaux qui règlent l’acte le plus indifférent du Fuégien ou de l’Australien. Le misérable Boschiman ou le Mincopie sont aussi esclaves des usages sociaux et des rits que l’empereur de la Chine. Si l’on y regarde de près, c’est chez l’homme civilisé que règne une liberté relative, et que chacun dépend le moins de son voisin pour les actes de sa vie privée.

A l’aide du feu et des vêtements, l’homme se soustrait à l’action du froid; dans ses huttes où l’air pénètre il évite l’action du soleil; par son intelligence il pourvoit avec plus de sûreté à sa nourriture; par ses armes il l’emporte dans la lutte avec les autres animaux, il fait sa proie des uns, il évite d’être celle des autres. Dans les pays tout à fait civilisés, il n’a même plus d’ennemis à craindre, les animaux redoutables sont détruits, il n’a plus à s’occuper de la recherche des vivres, il les trouve chez le marchand. La lutte pour l’existence n’est plus qu’avec son semblable : Homo homini lupus. Elle ne s’exerce que par des actes sociaux : pour avoir changé de mode et de nom, elle n’en est pas moins âpre et meurtrière.

Sélection par le climat, le régime. — Parcourons rapidement le domaine resserré, de plus en plus étroit, de la sélection naturelle. Tout ce qui touche le climat, le régime, nous le connaissons déjà. C’est par voie de sélection naturelle et non de transformation, de transmutation, que se modifient les races transportées dans des pays dont le climat est nouveau pour elles. La même sélection s'exerce, dans les climats excessifs,

sur les individus même acclimatés depuis de longues générations, et donne dans chaque pays un caractère à la mortalité normale: ici les affections des voies respiratoires, ailleurs celles du l'oie. L’habitat montagnard est aussi une cause de sélection du même ordre : les bactéries de toute sorte sont infiniment plus rares dans les eaux sortant des sources et dans l’air des lieux très élevés. C’est un point de bactériologie trop connu pour que j’insiste. Les montagnards, question de race à part, ont donc plus de chances d’échapper aux affections microbiennes que les habitants des plaines, et surtout que ceux des villes. Quant au régime, j’ai assez insisté sur son influence sélective pour ne pas avoir à y revenir.

Il convient de remarquer que ces sélections par le milieu ne sont déjà plus tout à fait comparables à celles qui se produisent chez les animaux. Ce sont des causes sociales qui déterminent les émigrations aux colonies, la condensation des populations dans les villes, l’abondance ou la rareté des vivres. La société apparait comme cause indirecte et première de la sélection qui s’exerce ainsi sous des formes naturelles.

Sélection sexuelle. — De toutes les sélections naturelles, celleci est la plus importante pour l’humanité. Darwin a pensé que l’évolution du précurseur à l’homme s’était faite sous l’influence de la sélection sexuelle. Broca, dans le travail cite plus haut, repousse cette explication. La sélection qui a produit ce résultat n’est pas autre que celle de l’intelligence, ou du moins on ne saurait, en l’état actuel de nos connaissances, en comprendre une plus efficace. La sélection sexuelle n’en a pas moins joué un grand rôle à toutes les époques, et son importance a décru sans disparaître. La préférence sexuelle, chez nous elle s’appelle l’amour, — est limitée par les nécessités de la vie sociale dans nos pays à civilisation intensive, mais

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elle n’est pas supprimée. On voit encore des unions inspirées par des sentiments étrangers aux considérations sociales. Les cas vrais sont peu fréquents, beaucoup d’amours très sincères ont eu pour premier objet les beaux yeux de la cassette, et les intérêts matériels ont formé un nimbe séduisant à l’objet aimé. On aime la dot, puis on se prend à son propre piège, et on aime la femme. Vienne la ruine, l’amour s’envole.

Les recherches statistiques d’IL Fol de Genève ont cependant prouvé que les unions se faisaient souvent dans des conditions de ressemblance morphologique suffisantes pour laisser supposer une préférence sexuelle entre individus semblables. 11 semble que parmi les personnes réunissant les conditions voulues on préfère celle avec qui les analogies sont plus étroites. M. Hermann Fol a réuni les photographies de 251 couples; il a fait un lot de jeunes comprenant 198 couples et un lot de personnes âgées comprenant les 53 autres. Il a dans chaque lot réparti les couples suivant la ressemblance très grande, moyenne et douteuse ou nulle des époux, et il a obtenu les résultats suivants :

Ressemblance Moyenne Douteuse ou nulle

très grande

Couples jeunes. .. 27,3 o/0 39, 4 o/# 33,3 o/#

âgés. . . . 24,5 O/,, 47,2 "/> 28,3 o/0

En somme, les cas de ressemblance appréciable entre les époux s’élèvent à 6fi °/o dans la série des jeunes couples, 71 chez les couples âgés. « Notons bien, remarque ce naturaliste (Rev. scientif. , t. 47, 1891, p. 49), que si les unions se faisaient au hasard, ou ce qui revient au même à notre point de vue, uniquement pour des motifs de convenance ou d’intérêt, le nombre des cas de ressemblances entre jeunes époux n’atteindrait pas 2 7 o- » H en conclut : 1° que les couples s’unissent suivant la

jôylc des conformités et non pas suivant celle des contrastes; 2° que la ressemblance entre époux âgés n’est pas un fait acquis par suite de la vie conjugale.

Il serait important de répéter dans des conditions différentes ces recherches qui ont porte principalement sur les classes inferieures de la population, celles où l’initiative personnelle est plus marquée, le choix moins limité.

J. Beddoe, opérant à Bristol dans un milieu ethnographique différent a trouvé des résultats analogues. Etudiant les femmes de 35 à 50 ans, — âge de la coloration définitive, — à l’Hôpital de Bristol, il a trouvé les rapports suivants entre la couleur des cheveux et la situation matrimoniale :

Cheveux roux

blonds

châtain clair

id. foncé

bruns

Célibataires. .

Mariées ....

Il résulte de ces chiffres que les couleurs rares, roux et brun, sont relativement délaissées dans cette région de l’Angleterre (Races of Britain, p. 226). Les brunes sont laissées pour compte, les rousses peu cotées. En Suisse et dans d’autres pays il parait en être autrement, d’après une statistique de de Candolle (Hérédité de la couleur des yeux, Archives des Sciences physiques et naturelles, 1884, p. 14) : « Les 158 hommes ù yeux bruns ont épousé 52 °/0 de femmes de leur couleur et 48 à yeux gris ou bleus. Comme il existe 44 °/o de yeux bruns chez les femmes de la Suisse Romande, il parait qu’elles leur ont plu davantage. Les 167 hommes à yeux hleus ou gris ont épousé 59 °/o de femmes à. yeux bruns ; c’est beaucoup plus que la proportion chez les femmes du pays». Cette exception est peut-être due à la vivacité et à l’agrément des yeux foncés, qui l’emportent beaucoup sur les moyens. Dans les pays à population formée par un mélange de H. Alpinus

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et de H. Europæus, comme la Suisse, un pareil choix est de nature à favoriser la première race, car elle présente plus d’yeux foncés. Les tendances observées à Bristol lui sont plutôt défavorables, mais en ces matières les questions d’imitation, de mode et de goût peuvent jouer un très grand rôle.

Une remarque très importante de de Candolle : « Dans la Suisse Romande, il a été noté pour 91 couples concolores (yeux de même couleur), 246 enfants de plus de 10 ans et pour 122 couples bicolores 389; par conséquent 2. 7 par couple concolore et 3. 18 par couple bicolore. En Allemagne, pour 98 couples concolores 289 enfants et pour 82 bicolores 232; c’est-àdire 2. 9 et 3. 07 par couple. Il n’est pas jusqu’au document sur Liège qui n’accuse la même différence, quoique ses chiffres soient bien faibles. Il indique pour 17 couples concolores 44 enfants et pour 17 bicolores 39, ce qui fait 2. 5 pour les premiers et 3. 47 pour les seconds ». Une inégalité pareille dans la natalité est très grave, il s’agit de savoir si elle est due à des causes biologiques ou sociales. Je croirais volontiers que la plus grande natalité des unions bicolores est due à ce qu’elles se produisent davantage dans les classes inférieures, dans les masses brachycéphales en voie de pullulation. Cette supposition tire un certain poids de la suite des observations. « ... Je trouve pour 72 couples concolores bruns 221 enfants, et pour 131 couples concolores bleus ou gris 357, soit 3. 07 et 2. 72 par couple ». La natalité des races blondes étant très grande, il faut supposer que les couples blonds appartenaient surtout aux classes supérieures, partout moins prolifiques et plus riches en éléments de race européenne. Ces recherches, en tout cas, sont fort curieuses, et celui qui s’appliquerait à les généraliser en procédant sur de grands chiffres trouverait probablement la récompense de ses peines.

Sélection pathologique. — Les races présentent une résistance différente à certaines maladies. Entre ü. Europæus et H. Alpinus existe une différence très marquée au point de vue de la suette miliaire, de la conjonctivite granuleuse, de la myopie. La première maladie décime les dolicho-blonds de l’Ouest de la France à chaque épidémie, elle touche à peine leurs concurrents. A Montpellier, un cas de conjonctivite granuleuse sur un brachycéphale est une rareté. La carte de la fréquence des exemptions pour myopie concorde à peu près avec la carte de l’indice céphalique. En Amérique, le nègre est à peu près rebelle à la fièvre jaune et à diverses maladies locales, très meurtrières pour les blancs. En sens inverse, en Afrique, en Indo-Chine, les Européens sont à peu près réfractaires à certaines maladies locales. Il a été fait dans cet ordre d’idées de nombreuses recherches par le docteur Bordier et par divers médecins de marine, aux travaux desquels je me borne à renvoyer, désireux de ne pas m’aventurer sur un terrain où je n’ai point fait jusqu’ici de recherches personnelles. Userait superflu de répéter ce que d’autres ont dit avec plus de compétence que moi.

Les sélections sociales. — En somme, le domaine de la sélection naturelle est assez restreint. Son rôle dans l’évolution est supérieur à celui des causes de transmutation, mais n approche pas de celui des causes de sélection sociale. La philosophie de l’histoire tient presque tout entière dans l’étude des sélections sociales, que nous allons aborder, et qui nous conduira jusqu’à la fin du livre.

Nous allons étudier les principales sélections sociales, celles dont les causes sont les plus évidentes, celles dont les ellets ont été constatés avec le plus de certitude. Elles peuvent toutes se grouper d’une manière plus ou moins naturelle d apiès

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leurs causes qui sont d’ordre militaire, politique, religieux, moral, légal, économique. Il est évident, d’après ce qui vient d’être dit, que l’énumération n’est pas limitative : il reste encore beaucoup de champ aux statisticiens, aux historiens, aux anthropologistes pour compléter le tableau des sélections sociales.

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