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CHAPITRE HUITIEME

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La sélection militaire. — La sélection militaire est celle qui s’accomplit par l’effet de la guerre, soit entre petites bandes à l’état primitif, soit entre grandes armées à l’état de civilisation. Elle s’exerce non seulement sur les combattants, mais encore sur les autres individus, d’une manière tantôt directe, tantôt indirecte.

La sélection militaire a longtemps exercé son action d’une manière intense sur les individus, elle l’exerce encore avec la même énergie entre les nations. Dans les premiers âges la lutte contre l’homme et la lutte contre la faim ont du prélever sur chaque génération un nombre presque égal de victimes. On a calculé qu’un couple d’oiseaux produit en moyenne trente petits, et que, malgré cette fécondité, le nombre total ne variait guère, que la disette et l’épervier prélevaient plus de neuf fois la dlme. Il y a dos espèces qui sont plus maltraitées, et dés millions de fois, surtout parmi les poissons et les plantes. L’accroissement de l’homme a été longtemps li-

mité ainsi, son semblable étant pour lui plus dangereux qu’aucun fauve.

L homme n a jamais sans doute beaucoup redouté les grands carnassiers. On cite quelques régions de l’Inde ou de l’Indo- Chine où l’abondance des tigres rend le séjour trop dangereux peur l’homme : ces contrées sont à peu près désertes. Il est probable qui si les gens du pays étaient d’intrépides chasseurs comme les Hottentots, et non des cultivateurs de riz timides et superstitieux, le tigre ne serait pas plus un obstacle que le lion dans l’Afrique Australe. Si haut que nous remontions dans le préhistorique, l’homme parait avoir plutôt fait son gibier du fauve, et c’est assurément lui qui a détruit en Europe le lion, la panthère, le tigre, le Felis spelaea, les derniers Machairodus, l’ours des cavernes et VUrsus ferox, redoutables ennemis aussi bien ou mieux armés que les carnassiers d’aujourd’hu'. Leurs restes se trouvent dans les cavernes des troglodytes, qui se faisaient des instruments ou des ornements avec leurs os et leurs dents. Il n’y a pas au contraire d’exemple bien certain d’individus de notre espèce qui aient été trouvés dans les débris des repaires de fauves. J’ai vu un crâne d’ours des cavernes qui portait les traces de luttes successives, — h dernière fatale, — contre des hommes armés de la hache de silex, j’ai trouvé des vertèbres d’ours perforées par des flèches, je n’ai jamais rencontré un débris humain portant trace de la dent des grands fauves. A leur égard l’homme était donc souvent chasseur, rarement gibier.

C’est que l’homme parait avoir toujours vécu en familles, sinon en bandes, que dès l’origine il devait avoir des armes, que son intelligence était supérieure à celle des grands carnassiers, et qu’il pouvait échapper en grimpant aux arbres la poursuite de ceux qu’il n’aurait point su vaincre. 11 n’est pas permis , en effet, de supposer que l’homme ait eu jamais

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une situation inférieure à celle des cynocéphales ou des chimpanzés, et la vie de l’ancêtre le plus éloigné de l’homme actuel nous est indiquée par ce que j’appellerai l’ethnographie des grands singes.

Temps préhistoriques. — Comme les grands singes d’aujourd’hui, l’homme primitif, ou, pour mieux parler, son précurseur, n’avait donc guère à craindre des grands carnassiers. La lutte entre pairs remplaçait-elle déjà cette cause de destruction? Nous ne voyons pas la guerre ni même les meurtres individuels exister parmi les grands singes. Au rebours de ce que voudraient certains ponérologistes, l’instinct du crime parait s’être développé à mesure que notre espèce se dégageait de l’animalité. Le meurtre, la guerre qui est l’assassinat en grand, sont des actes humains, et non pas un legs atavique des lointains ancêtres. C’est avec le progrès de la civilisation que s’est développé l’art de tuer, que la valeur guerrière est devenue une vertu, la vertu romaine par excellence, virtus, que la guerre a cessé d’avoir des motifs personnels pour devenir un massacre anonyme de gens indifférents entre eux.

Nous ne connaissons jusqu’ici aucun indice de pratiques homicides antérieures à l’époque néolithique. Le fémur à’H. Neanderthalensis (= Pithecanthropus erectus Dubois), trouvé dans le quaternaire inférieur de Java avec un crâne et une dent isolée porte la trace d’une blessure, mais accidentelle. De même le crâne de l’homme de Cbancelade, contemporain du mammouth, porte la trace d’un enfoncement causé par une chute, et auquel la victime a survécu. Il est très peu probable que ces lésions soient dues à des abus de force de l’homme sur l’homme. A l’époque néolithique, les combats ou tout au moins les rixes nous ont laissé des traces irrécusables de leur existence. Chez un squelette trouvé dans la grotte abri de

Cro-Magnon, le frontal est ouvert par un coup de hache polie. Des traces de réparation histologique établissent avec certitude que le sujet a été recueilli et soigné : la mort ne s’est produite qu’âpres une période de deux semaines au moins. Ce n’était pas un combattant, c’était une jeune femme, dans un état avancé de grossesse.

Il existe sur des os d’autres sujets de la même époque des traces de blessures guéries qui paraissent avoir été faites par la main de l’homme. Le Dr Prunières a recueilli dans les cavernes de la Lozère des squelettes portant des flèches en silex implantées dans les os. Les départements du Midi de la France ont fourni ces dernières années à de nombreux chercheurs des pièces de même nature. De même le baron de Baye, dans les grottes sépulcrales de Baye, a rencontré des flèches implantées dans les os, et d’autres qui par leur position paraissaient être tombées sous le squelette par l’effet de la destruction des organes mous dans lesquels elles s’étaient fixées. Ces exemples concluants se sont beaucoup multipliés dans ces derniers temps, et je possède dans ma collection un crâne de la nécropole de Castelnau près Montpellier qui porte une pointe de javelot néolithique implantée dans le sphénoïde. Le coup, frappé de bas en haut, avait fracturé les mâchoires et la base du crâne, et la pointe de silex avait atteint le cerveau. La même nécropole a fourni un autre sujet qui portait une pointe de javelot engagée dans le temporal.

Temps proto-historiques. — Il existe encore aujourd’hui sur le Haut-Nil des tribus qui n’ont point de vieillards : chez elles la mort normale est par la lance. C’est ù peu près l’état de choses qui régnait à l’époque la plus reculée de l’histoire. Il n’est pas besoin pour les temps proto-historiques de fouiller les sépultures et d’interroger les os, ou de chercher à distinguer

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les outils des armes de guerre. Les plus anciens chants des poètes et les plus vieux documents historiques montrent la guerre constante de chacun contre tous. Les guerriers hlonds d’Homère, comme plus tard les Gaulois et les héros Scandinaves, mouraient le plus souvent de mort violente.

Chaque tribu était en guerre avec ses voisines, et la principale occupation semblait être de détruire son prochain. Quand on relit les chants héroïques des premiers Aryens, on se demande avec stupeur comment la fécondité des femmes pouvait suffire à compenser la destruction incessante de la population adulte. Ce ne sont que massacres et boucheries, des guerriers illustres qui l’un après l’autre mordent la poussière, des foules que les héros exterminent comme des troupeaux, des villes saccagées et des peuples détruits. Que le poète soit Grec, Germain ou Hindou, le récit ne varie que par les épisodes, et quand il finit, le combat cesse faute de combattants.

On pourrait croire que ces descriptions sont une image infidèle et une exagération poétique de la vérité. Je crois qu’elles représentent au contraire les véritables péripéties de la vie humaine à l’époque héroïque. Jusqu’à notre époque, les Peaux- Rouges ont vécu dans des conditions analogues. Entre les tribus la guerre était à peu près permanente, et malgré la fécondité des femmes et la polygamie, il survivait si peu de mâles adultes que la population de certaines peuplades n’était pas en état de se maintenir. Les blancs n’ont eu souvent que bien peu à faire pour achever l’œuvre fratricide des Indiens.

Les voyageurs actuels nous rapportent du centre de l’Afrique des récits effrayants. Les nègres de l’intérieur reproduisent à peu près l’état social de nos populations du bronze et des premiers temps du fer. Leur vie est une alternative perpétuelle d’expéditions sanglantes d’où l’on rapporte des esclaves, de l’ivoire et du butin, et de catastrophes soudaines, de surprises

nocturnes, qui font du vainqueur de la veille la victime du lendemain. C’est à flots que le sang des noirs coule, c’est par troupeaux que les esclaves sont enlevés, livrés aux marchands et 'parfois au boucher, car l’anthropophagie règne dans tout le centre du continent noir. Des régions entières sont dépeuplées, des tribus disparaissent sans laisser d’autre trace que des esclaves dispersés dans les tribus victorieuses.

11 faut toute la fécondité des négresses pour compenser les effets de cette consommation incroyable de vies humaines, mais cette fécondité est si grande que l’Afrique deviendra un danger terrible pour la civilisation quand on lui aura imposé la vie pacifique et nos arts les plus simples. C’est de là que viendront les Barbares de l’avenir, non des Barbares de noble race comme les Germains, mais les destructeurs possibles de la civilisation.

Nous arrivons à comprendre un côté important de l’organisation de la famille chez les peuples antiques. La femme était regardée avant tout comme un instrument de reproduction, et la question de population primait pratiquement toutes les autres, car une cité ne pouvait se maintenir qu’à la condition de réparer constamment ses pertes. De là pour une bonne partie le discréditde la femme stérile, et le souci pour l’homme de laisser des descendants, même chez les peuples qui ne pratiquaient pas le culte des ancêtres.

Quand à Sparte où fleurissait le respect de l’àge et du talent militaire, les jeunes gens refusaient de se lever devant les plus illustres généraux qui n’avaient point d’enfants, c’est parce que tous les services de ces grands hommes avaient été rendus dans lepassé, mais laissaient l’avenir incertain. L’oligandrie était le mal incurable de Sparte, de la Grèce, du inonde antique tout entier. C’est faute d’hommes pour les dé-

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fendre que les étals les plus brillants de l’antiquité se sont écroulés après une heure de puissance.

Si loin que nous puissions remonter dans l’histoire la plus ancienne de l’Orient, nous voyons dans le bassin inférieur du Tigre et de l’Euphrate, en Syrie, un peu partout depuis le Nil jusqu’au Gange, un nombre infini de petits états, de simples villes entourées d’une banlieue, chacune avec ses rois et ses dieux. Chaque roi, dans ses inscriptions, se vante à peu près avec autant d’orgueil des temples qu’il a bâtis et des villes qu’il a soumises ou détruites. La guerre est l’état normal, les groupements se font et se défont sans cesse, suivant qu’à son tour la ville soumise au joug parvient à vaincre et à subjuguer sa voisine. 11 ne se forme point de grands empires. La première campagne de conquêtes lointaines qui nous soit connue est celle du roi de Suse Koudour-Nakounta, qui vers 2300 av.. J.-C. parcourut en conquérant la Chaldée, et réunit sous une domination plus ou moins directe et effective ce petit coin de l’Empire Ottoman. Il faut venir jusqu’à l’époque d’Alexandre pour trouver réunis sous un même sceptre les pays qui composent aujourd’hui cet Empire : les grands états des Sargonides assyriens, des rois mèdes et perses n’ont jamais atteint l’étendue des domaines actuels du Sultan. Cette comparaison n’est pas inutile pour faire comprendre combien étaient médiocres ces empires que les traditions classiques nous font rêver infinis.

Il est difficile d’imaginer guerres plus atroces que celles de ces petits peuples de même langue, de môme religion et de mêmes mœurs. Les inscriptions nous montrent chez le vainqueur un luxe de férocité dont le Dahomey seul pouvait fournir des exemples dans nos temps modernes. La réunion de ces états en peuples plus grands fut un progrès relatif; elle fit au moins cesser la guerre de tous contre tous, celle qui ne

finit jamais et épuise le plus. Les armées devinrent plus nombreuses, mais leur champ d’opérations, déplacé chaque année, ne désola plus que des régions frontières, et sur de vastes espaces les non-combattants se trouvèrent à l’abri.

Les grands empires de l’Orient. — Les Assyriens qui ont fondé sur les ruines de toutes ces cités consumées par la guerre le premier grand empire militaire de l’antiquité n’ont pas apporté plus d’humanité dans leurs exploits guerriers. Toutes les annales assyriennes que nous possédons sont des récits de campagnes sans trêve, avec des détails d’une barbarie repoussante. Ce ne sont que peuplades demi-sauvages poursuivies dans les montagnes et traquées comme des troupeaux de fauves, villes prises d’assaut, saccagées, livrées aux flammes et rasées jusqu’au sol : appui, aqqur, aslula. Ce refrain terrible termine chaque verset des annales et se répète comme le glas des populations égorgées. Les conquérants assyriens tiennent de leurs exploits une comptabilité sévère. Nous savons la nature, la valeur du butin de chaque affaire, et aussi le nombre des prisonniers emmenés comme esclaves ou réservés pour le supplice. Les chefs étaient souvent écorchés vifs et leur peau servait à orner les portes des villes, les soldats étaient décapités ou assommés à coups de maillet. Les bas-reliefs nous montrent' ainsi par exemple des files de Susiens agenouillés, tenus comme des bœufs, la tète baissée, à l’aide d’une corde, pendant que l’exécuteur lève sa massue et s’apprête à leur broyer la tète.

Avec les Sargonides. en particulier, les détails numériques deviennent d’une précision qui permet de faire remonter jusqu’à cette époque la statistique de la destruction par la guerre. Les grands Etats-majors européens font mieux, mais il est na-

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turel que celte comptabilité sinistre soit devenue plus parfaite, en notre temps de bureaucratie raffinée.

On estime au chiffre minimum de quarante millions par siècle le nombre des victimes directes de la guerre dans nos temps civilisés. A l’époque où commence l’histoire, quatre ou cinq mille ans avant J.-C., les populations étaient moins denses qu’ aujourd’hui ; l’agriculture moins parfaite, moins généralisée, ne permettait pas à de grandes foules de vivre dans des espaces restreints, sauf en Chaldée et en Egypte. La destruction proportionnelle était en revanche plus active, elle était peut-être de six ou sept individus sur dix en certains temps et chez certains peuples, et, dans les conditions les plus favorables, elle était encore plusieurs fois supérieure à celle que nous voyons de nos jours.

L’époque classique. — Pendant les temps qui avoisinent notre ère, les données deviennent plus nombreuses et nous sommes renseignés sur les effets de la sélection militaire dans un grand nombre de pays. Du temps des Grecs il n’y a encore d histoire que pour l’Asie occidentale et le bassin oriental de la Méditerranée, pour l’Inde et la Chine. A l’époque des guerres puniques, le bassin occidental de la Méditerranée commence à avoir une histoire certaine. La Gaule et la Germanie, les régions danubiennes, l’Asie centrale entrent tour à tour dans le domaine historique, et vers la fin de l’antiquité l’Asie et 1 Europe, les régions arctiques mises à part, sont tout entières ouvertes à l’investigation.

Il ne faudrait pas attacher grande importance, si l’on s’en tenait au point de vue numérique, à l’incessante destruction des Giecs entre eux. A cet égard les grandes luttes contre les Perses et l’expédition d’Alexandre peuvent seules être citées comme de grandes hécatombes ou le sang, le sang barbare

surtout, coule à flots. Celui qui coulait dans les petites guerres entre cités Fut cependant le plus précieux. Mieux eut valu pour l’humanité, pour son avenir, la destruction d’un milliard de barbares dans l’Inde, en Chine ou en Afrique.

En deux siècles il est né à l’ombre du Parthénon plus d’hommes de génie que l’Empire romain tout entier, dans sa longue existence, ne put fournir d’imitateurs : et cependant cet empire comprenait tout le monde civilisé, même la Grèce si brillante naguère. Il n’y a pas dans l’histoire de l’humanité d’autre exemple, aussi éclatant et aussi lamentable, de la promptitude avec laquelle la sélection sociale peut éteindre tout ce qui représente le génie chez un peuple en laissant intacte la civilisation matérielle.

Les Romains ont procédé plus en grand dans leurs guerres. Ils ont mis sur pied des armées dont la Grèce n’avait jamais ' eu idée. Ils ont eu en face d’eux de grandes nations et non de petites cités. Les premiers siècles de l’histoire romaine nous montrent bien encore une période de luttes de ville à ville, mais déjà les circonstances commençaient à se prêter à la constitution des grands Etats.

La lutte des Romains et des Carthaginois met aux prises toutes les populations du bassin occidental de la Méditerranée. Aussi implacable, aussi destructrice que les guerres de Rome contre les villes latines ou étrusques, la lutte contre Carthage produit des effets d’une étendue plus grande, proportionnelle au champ de bataille plus vaste sur lequel elle se développe. A partir de ce moment, les grandes guerres deviennent incessantes. Conquête de l’Espagne, conquête de l’Orient. Le sang coule de toutes parts, de vastes régions sont dévastées, des peuples entiers sont anéantis. César, dans ses Commentaires, nous a laissé le compte-rendu de ses operations militaires en Gaule, et le résultat statistique de chaque combat ou de chaque

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massacre. On arrive au chiffre de trois millions environ comme total de l’œuvre destructrice de ce général. Attila, Tamerlan et Gengiskhan ont détruit chacun le double de barbares en Asie, mais le sang versé par les Romains était plus précieux : c’était celui de nos ancêtres. Par ce que fut et demeure la France, on peut estimer ce qu’elle aurait été si les Romains n’avaient pas versé le meilleur du sang gaulois et écrasé le

I reste du peuple sous le joug de leur despotisme.

Malgré le sang européen que les immigrants germains ont introduit de nouveau dans la Gaule, la sélection militaire exercée par la conquête romaine pèse lourdement sur nos destinées. La France est encore aujourd’hui plus imprégnée que tout autre pays des idées romaines, — peut-être parce que l’extermination des Gaulois a mis à nu une couche antérieure riche en H. contractus, la race ancestrale des Omhro-latins eux-mêmes, — et son expansion en a souffert alors que les Anglais et leurs descendants s’emparaient d’un tiers du globe. La race éliminée par les Romains était l’équivalent de celle qui fait le fond de la population anglaise. L’Anglo-saxon est superposé à une couche gauloise, et le peuple anglais a plus de sang gaulois que le nôtre. Il ne faudrait jamais oublier cela.

J’ai dit plus haut comment les Romains eux-mêmes avaient disparu dans ces guerres de conquête et dans leurs guerres civiles. Après un ou deux siècles de paix romaine, les tueries reprennent d’un bout à l’autre du monde connu. Les Huns chassés de la Chine traversent toute l’Asie du Nord pour se jeter sur l’Empire romain. Devant eux ils poussent comme de^ troupeaux les peuples aryens trop faibles. Il y a d’effroyables massacres et pendant plusieurs siècles l’équilibre moyen cherche à se rétablir, mais le mouvement continue. Aux barbares du dehors le pouvoir impérial oppose en vain les barbares établis dans les solitudes du dedans. Goths, Francs,

Al amans , Marcomans , Vandales s’entr’égorgent sur leur proie.

Moyen-Age et temps modernes. — C’est à vrai dire le Moyen- Age qui commence, et avec lui les expéditions lointaines. Les temps sont changés depuis les luttes de voisinage entre villes ou tribus. Des peuples se rencontrent, venant des confins du monde. Des états immenses se font et se défont, par le hasard d’une bataille. Les Arabes sortis de leurs déserts sont bientôt en Perse, au Maroc. Ils vont jusqu’à Java, jusqu’à Madagascar; ils envahissent l’Europe, se heurtent aux Goths et aux Francs. Les Scandinaves partis de Norvège s’installent en Angleterre, ! au Groenland, aux Etats-Unis, en Sicile. Ils vont jusque dans le Levant, établissent des postes en Guinée. Un peu plus tard c’est l’Europe aryenne qui se rue sur l’Orient, à la recherche d’un reste de civilisation à piller sous le couvert de religion.

Et comme épisodes, la lutte des barbares qui continue, Charlemagne qui construit son grand empire bientôt disloqué, les j Byzantins qui défendent par tous les moyens leur territoire, ’ sans cesse plus petit, jusqu’au moment où il finit par tenir dans Constantinople. Et pour finir le Nord de l’Asie qui se vide 5 sur l’Europe, sur la Chine, sur l’Inde, Gengiskhan, Tamerlan, les Turcs à Constantinople, presque à Vienne, et maîtres de la Méditerranée.

Dans toute l’Europe, dans le nord de l’Afrique le sang coule sans arrêt ; le vainqueur du jour est la victime du lendemain. Ces batailles sans fin ne sont rien cependant auprès des tueries qui ont l’Asie pour théâtre. Le Tartare nomade et pacifi- j que est un tigre quand il se met à être léroce. Jamais Sar , assyrien, jamais Pharaon d’Egypte ou Viking Scandinave n’a rêvé ce qu’ont réalisé les Mongols: des villes grandes et j peuplées comme Lyon ou Marseille anéanties en un jour, les 1

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maisons détruites à ne point laisser de traces, les habitants massacrés jusqu’au dernier, et de leurs têtes une pyramide élevée pour servir de témoignage devant la postérité. On estime à 25.000. 000 le nombre des victimes des deux grands accès de conquête qui se sont emparés des populations sibériennes.

Les temps modernes commencent avec les expéditions des Espagnols et des Portugais, qui par mer se portent sur tous les points du globe. Aux Antilles, au Mexique, au Pérou, les Européens suivent l’exemple des conquérants mongols. Tout cède à leur valeur, mais des peuples entiers disparaissent ou sont réduits par la sélection militaire à leurs éléments les moins énergiques. Les "Mexicains et les Péruviens d’aujourd’hui descendent plus des anciens habitants du pays que des conquérants espagnols, mais ils n’ont la valeur ni des uns ni des autres.

En Europe, c’est un choc à peu près incessant des Français contre les Anglais, les Espagnols, les Autrichiens. Les Pays-Bas, la vallée du Rhin, l’Italie du Nord sont ensanglantés sans cesse, et il y a d’autres luttes vers l’Orient entre les Hongrois, les Polonais, les Turcs, les Suédois et les Russes. Viennent enfin les grandes guerres du siècle de Louis XIV qui laissent tous les belligérants épuisés, la population réduite, puis la guerre de Trente ans, qui enlève un quart de la population de l’Allemagne, puis les guerres générales de la Révolution, qui sont comme le couronnement de ce sanglant édifice.

Si l’on me demandait à quel taux j’estime la destruction humaine pendant les cinq mille ans de civilisation partielle qui ont précédé notre époque, je donnerais volontiers le chiffre de deux milliards et demi de victimes directes de la guerre. 11 est bien difficile d’apprécier la destruction opérée pendant les époques préhistoriques où la population devait être fort clairsemée. La prodigieuse série de siècles pendant lesquels

a duré cet état primitif de l’humanité permet de supposer que le chiffre total n’a pas été moindre, soit cinq milliards d’êtres humains directement détruits les uns par les autres depuis l’origine. Les non-belligérants, victimes indirectes de la guerre, ont été certainement plus nombreux encore, mais il est difficile d’arriver à une estimation quelconque.

Epoque contemporaine. Statistique. — Beaucoup moins fécond en guerres de détail, à cause de la disparition rapide des petits peuples et de la conquête des pays barbares, notre siècle n’a pas été, moins ensanglanté que les précédents. Les guerres peuvent se compter, il n’y en a plus sur tous les points à la fois, mais le résultat est le même : ce qui se faisait en détail se fait aujourd’hui en bloc, le chiffre total des victimes ne parait pas avoir beaucoup varié. Le chiffre plus grand de la population dans les pays civilisés fait même qu’il tendrait d’une manière absolue à croître plutôt qu’à diminuer. Pour ceux qui seraient tentés de croire le contraire, et de prendre au sérieux les dehors plus humains de notre époque, il est utile de donner quelques chiffres dant la valeur bien qu’approximative est de nature à mériter réflexion.

Les guerres de la Révolution ont coûté la vie à 1.800.000 français et 2.300.000 étrangers, celles de l’Empire à 2.600.000 français et 3.500.000 étrangers. Sans compter les victimes indirectes qui sont mortes de misère pendant les sièges, les fuites, ou par l’absence de leurs protecteurs naturels, près de dix millions d’individus en vingt ans ont dû la mort aux orages déchaînés par la philosophie humanitaire du xviii6 siècle.

L’Europe a mis près de quarante ans à réparer ces pertes. Pendant cette période, à part la conquête de l’Algérie, il n’y a eu que peu de guerres, de courte durée et de médiocre importance, ou des émeutes plus ou moins sanglantes. On

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peut estimer à 250.000 seulement le nombre des victimes.

Le D1' Engel a publié la statistique détaillée des pertes en hommes pendant la période tourmentée qui comprend le troisième quart de notre siècle. Guerre de Crimée, 750.000 hommes. Guerre de sécession, 280.000 hommes pour les Etats du Nord, 52.000 pour les Etats du Sud. Guerre entre la Prusse et l’Autriche de 1866, 45.000 hommes. Expéditions du Mexique, de Chine et de Cochinchine, 65.000 hommes pour les belligérants européens seulement. Guerre franco-allemande, 155.000 pour la France, 60.000 pour l’Allemagne. Insurrection serbobulgare, 25.000 hommes, suivie de' la guerre russo-turque, 250.000. Guerres des Anglais dans l’Afrique du Sud, 30.000 hommes, et dans l’Afghanistan, 25.000. Total 2.250.000 hommes tués et 62 milliards dépensés sans résultats utiles bien appréciables.

Avec les récentes guerres coloniales, on arrive aubeau chiffre de 1 3.000.000 de morts depuis cent ans, abstraction faite des pertes subies dans le même temps par les peuples non civilis 's.

Nos chiffres sont des minima, dans lesquels ne figurent point les individus dont la mort n’a pas été immédiate, et leur origine est officielle. En réalité les belligérants dissimulent leurs pertes et ne sont même pas toujours en état de les constater. Ainsi la guerre de 1870-1871 a fait chez nous dans la sta istique un trou que les 155.000 victimes officielles ne peuvent combler, môme avec l’appoint des décès par misère dans 1 population civile. La guerre ne tue pas qu’avec les armes il faut faire entrer en ligne de compte les individus qu’ell use et qui meurent de fatigue ou de maladie dans les hôpit; ux. Tout le monde sait que les pertes par le fait de l’ennemi kî sont rien auprès de celles qu’inflige la maladie. On porte » i nsi à 1.200.000 le nombre des victimes de la guerre

de sécession. La statistique accuse pour la France pendant les années 1870-1871 un surcroît de 450.000 décès. On voit combien est grand l’écart entre les pertes directes et les pertes réelles, et combien il faudrait majorer le chiffre de 13.000.000 pour approcher de la vérité.

D après une autre statistique, depuis la Restauration les pertes directes des divers peuples se chiffreraient ainsi:

France i, 000, 000

Prusse 700.000

Angleterre 1,000,000

Russie 1,300,000

Orient 1,530,000

Italie 800,000

Autriche 150,000

Espagne 450,000

Amérique espagnole 500,000

Portugal 110,000

Etats-Unis 1,200,000

Petits États d’Europe 190,000

total 9,430,000

Avec les pertes de la Révolution et de l’Empire, 20.000.000 en chiffres ronds.

La Ligue de la Paix a publié aussi des statistiques, en général plus voisines des derniers chiffres que des premiers. Si l’on ajoute pareil nombre de victimes pour ce qui a dû périr en Asie et en Afrique dans les luttes entre peuples sauvages ou barbares, on voit que le progrès de l’armement n’a pas l’effet qu’on lui suppose de diminuer le nombre des morts et de rendre la guerre plus difficile. Je doute que les nègres se tuent moins à coups de fusil qu’à coups de casse-tête, et quant aux Européens, il est certain que les troupes armées de fusils à percussion centrale donnent à peu près les mêmes pourccnla-

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ges de morts et de blessés que les armées du temps de l’Empire avec les fusils à pierre. Le seul progrès est que la guerre arrive à coûter très cher, ce qui fait hésiter à l’entreprendre.

Le chiffre moyen de 40.000.000 d’individus tués par siècle depuis que l’homme a commencé à vivre en sociétés parait élevé, sans qu’il soit facile d’en apprécier la juste valeur. C’est le propre des grands nombres que nous ne puissions nous les figurer. Quelques comparaisons permettront d’arriver à un sentiment plus exact de l’énormité des destructions effectuées par la sélection militaire".

Si les quarante millions d’hommes que l’on tue par siècle étaient ensevelis à la suite, séparés par un intervalle d’un pied seulement, ils feraient le tour de la terre. Placés l’un à côté de l'autre et se tenant par la main ils formeraient une ligne de 13.000 lieues de long, ou de mille lieues sur quinze rangs. Les guerres d’un siècle répandent 600 millions de litres de sang, trois millions de tonneaux de deux hectolitres. Le contingent annuel est de 600 mètres cubes, le contingent quotidien de 16.000 litres. C’est un jet de 680 litres par heure que la guerre tire des veines de l’humanité! Si les victimes directes de la guerre depuis le commencement des temps historiques étaient debout, serrées comme des épis, leur masse couvrirait toute la France, toute P Allemagne, et une grande partie du reste de l’Europe.

Tendances actuelles. — 1/ 'intensité de la sélection par les armes est vraiment terrible, mais elle n’augmente pas en proportion de l’accroissement de la population. La quantité absolue des victimes ne change pas, et le contingent prélevé par la sélection militaire perd en importance relative à mesure qu’il est fourni par de plus grandes masses humaines. Il en résulte que les effets de la guerre vont en décroissant avec le

développement de la civilisation. Si l’on rapporte à la population le contingent de victimes de chaque siècle, il devient évident que la sélection par les armes décroit au point d’ètre déjà devenue dans les pays les plus civilisés un facteur secondaire.

Entre l’état social des Fidjiens ou des Peaux-Rouges et celui des Européens, un intervalle immense existe au point de vue de la destruction des individus par la guerre. Il est à peu près certain que cette tendance va augmenter, que les guerres, très meurtrières mais très courtes et plus rares, enlèveront une moindre proportion de la population totale. Sommes-nous donc près de la paix universelle? Je ne le crois pas. La guerre reste le mode essentiel et nécessaire de sélection internationale et celle-ci parait augmenter plutôt que diminuer d’intensité. La paix universelle ne serait possible que par l’internationalisme, et il est très douteux que les nations puissent, même sous le régime socialiste, confluer en un seul tout. La tendance est à l’empire global, mais chacun prétend le réaliser, et des raisons de race s’opposent à ce qu’il puisse être réalisé. Nous avons vu plus haut dans quelles proportions les Etats ont tendu à croître, depuis les cités primitives jusqu’à l’Empire romain, qui lui-même ferait petite figure devant les Etats-Unis, l’Empire russe, l’Empire chinois, l’Empire britannique. C’est par une sélection militaire et par l’absorption des vaincus, leur destruction même que se sont formés ces Etats sans cesse plus grands.

Les nations deviennent colossales et l’univers trop petit. Ce n’est plus entre peuples mitoyens d’un fleuve ou d’un plateau mais entre collectivités de plusieurs dizaines, plusieurs centaines de millions d’hommes que s’exerce la concurrence vitale, et d’un bout à l’autre du globe.

Les nations ne sont point les choses factices que pensent

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les diplomates et les juristes. Pour ces derniers il suffît d’un décret pour fabriquer un Français, pour les premiers d’un traité pour mutiler une nation et augmenter d’autant la voisine. Tout cela est fiction. La naturalisation est une absurdité, comme l’annexion. Les nations sont aussi réelles que les races, ce sont des êtres biologiques. Quand des millions d’ZZ. Européens et d ’ H. Alpinus par exemple, ont été parqués ensemble pendant des siècles et des siècles, quand tous ces individus ont croisé et recroisé leur sang, à l’exclusion du sang de leurs congénères de la nation voisine, quand une sélection commune leur a été infligée par une histoire commune, par un mode de vie commun, une nation est faite, et il est impossible de faire d’un étranger un citoyen, de couper un morceau de territoire pour en souder les habitants à la nation voisine, ou d’agglomérer en un tout homogène plusieurs nations caractérisées. Tout ce qui se fait dans ce sens est fiction, jeu de juriste ou de politicien.

Des groupements volontaires, des confédérations plus ou moins stables peuvent se former entre nations dans un péril commun et permanent, mais encore faut-il qu’elles ne soient point hétérogènes. C’est pourquoi l’Italie et la Suède, l’Allemagne et la France ont bien peu de chances de se souder avec l’Espagne et l’Autriche pour former des Etats-Unis d’Europe. Je vois encore moins l’union de l’Extrême-Orient et de l’Occident. La plupart des nations sont trop caractérisées pour se plier à ce métamorphisme international, et la lutte pour l’existence se poursuivra malgré tous les obstacles. Chacun doit grandir ou mourir.

Chaque nation, pour s’assurer l’avenir, a besoin d’écraser les autres au prix des plus lourds sacrifices. De là ces luttes de tarifs qui paraissent des aberrations à l’économiste, de là ces armements inouïs qui transforment l’Europe en un vaste camp,

de là ces incessantes recherches qui enfantent des prodiges dans l’art de détruire et lui font faire plus de progrès qu’à tout autre.

Déjà certains peuples sentent que la terre manque pour nourrir leur population croissante, et la nécessité absolue s’impose à eux d’avoir à bref délai un supplément de territoires. Ils en cherchent avidement sur tous les points du globe, et partout se heurtent à d’autres peuples. La force d’expansion de certaines races et l’entière occupation des régions colonisables vont ramener d’une manière fatale les guerres à la façon antique, guerres de conquête sans réserve et d’extermination sans merci. Les scrupules religieux n’ont pas empêché les Espagnols de détruire les Américains, faits, pensaient-ils, à l’image de leur Dieu. Toutes les formules de la philosophie spiritualiste sur la fraternité des hommes s’évanouiront sans plus d’effet quand la politique du temps à venir sera intéressée à voir en eux seulement des primates dont la vie n’est pas en soi plus sacrée que celle du bœuf ou du mouton. Alors on verra s’entr’égorger le monde jaune, le monde blanc, le monde noir, de grandes nations disparaître pour faire place libre et les vainqueurs engraisser la terre des ossements des vaincus- Heureux les forts et les féconds, l’avenir est à eux!

Effets qualitatifs de la sélection militaire. Sauvages et barbares. — Il ne faudrait pas croire que ces luttes où périront d’abord ce qui reste de populations inférieures, doivent élever le niveau de la race victorieuse. Il faut bien distinguer, en effet, au point de vue de la sélection militaire, entre peuples et individus, état sauvage et état civilisé. Parmi les sauvages, la guerre de horde à horde, de nation à nation peut être une cause de sélections avantageuses. Les enfants défectueux ont d’autant moins de chances de survivre que la vie est rendue

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plus difficile. 11 faut une bonne constitution pour résister aux vicissitudes d’une existence où l’alimentation est inégale, où les périodes de revers et de fuite entraînent la privation des éléments les plus nécessaires de l’hygiène. La vie sauvage laisse, dans ses meilleures conditions, l’individu exposé à l’humidité du sol, au souflle du vent, aux rafales de pluie, au refroidissement nocturne. Qu’il fasse beau ou mauvais, il faut qu’il sorte, car il n’a point sa vie assurée et il l’acquiert au jour le jour. La hutte le protège mal et ses vêtements le couvrent à peine tout en le gênant beaucoup et en attachant à sa personne un réceptacle de malpropretés. Les affections pulmonaires et intestinales qui n’épargnent pas les adultes moissonnent les jeunes, et à chaque période de revers traversée par la tribu, quand la hutte, les vêtements et les vivres viennent à manquer à la fois, elles font plus de ravages chez les enfants que chez les guerriers.

Les sujets mal constitués que le hasard favorise jusqu’à l’àge de porter les armes périssent rapidement par la fatigue, les privations, ou succombent les premiers dans les combats. L’étude faite des Indiens de l’Amérique du Nord a montré quelle perte, quel dechet énorme la population infantile éprouvait avant de fournir l’élite de guerriers nécessaire au maintien de la tribu. Parmi les guerriers eux-mêmes les maladies et la guerre faisaient de grands ravages et très peu d’hommes arrivaient aux limites de la vieillesse. Cette rareté des vieillards est la cause du grand respect dont ils sont entourés chez les sauvages : ce sont, par le fait même de leur âge, des hommes d dite qui ont pu résister aux grandes épreuves dont les autres ont été les victimes.

L’étude faite sur les Fidjiens, peuple plus belliqueux encore, a fourni des résultats semblables, et dans une grande partie do 1 Afrique, ce dernier repaire de la sauvagerie, nos explo-

rateurs peuvent voir les effets de la sélection s’exercer sur une grande échelle. Les chances de vie sont en raison directe de la vigueur physique et de l’aptitude militaire. Seuls arrivent à l’àge de reproduction ceux qui présentent un certain minimum de qualités, et les chances d’acquérir plusieurs femmes, de les féconder pendant de longues années avant de succomber dans une bataille, sont en raison du surplus de valeur.

Presque tous les peuples sauvages et quelques cités antiques ont bien reconnu le sens de cette sélection militaire. La fonction de reproduction a souvent été réservée par l’usage aux individus qui avaient fait preuve de résistance. Il parait que chez certaines tribus aryennes de la Scythie le mariage n’était permis aux jeunes filles qu’après avoir tué trois ennemis. On comprend quels enfants devaient sortir de pareilles mères, fécondées par des guerriers de même caractère et de môme énergie. La supériorité des races européennes reconnaît en partie pour cause la sélection fortuite ou systématique poursuivie pendant une longue période de siècles chez des sauvages qu’une nature ingrate poussait sans cesse à s’entr’ égorger pour ne pas mourir de faim. Les Indiens de l’Amérique du Nord étaient en voie de devenir pour le même motif une race supérieure, douée de la meilleure constitution et des plus mâles vertus, qui aurait à un jour donné soumis l’Empire du Mexique et fondé une civilisation américaine.

En Grèce, les Doriens qui étaient venus s’implanter dans un milieu civilisé, n’ont rien trouvéde mieux pour maintenir leur supériorité que de s’organiser comme des sauvages campés en pays policé. Les institutions de Sparte se sentent de ce parti pris et du soin de confier la fonction de reproduction à des individus d’élite, de la race la plus pure possible ctde la meilleure constitution physique et morde.

Il faut donc reconnaître que chez les peuples peu civilisés,

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la guerre opère en principe une sélection favorable, et assure une supériorité aux plus forts, aux plus braves, aux plus adroits. La fonction reproductrice n’étant exercée que par l’élite, le niveau de la race doit s’élever si les causes de détérioration inhérentes par ailleurs au genre de vie ne font pas compensation.

Or remarquez combien les peuples les plus célèbres par leur valeur guerrière se sont souvent consumés par la guerre môme, en dehors de toute absorption par les races conquises. A mesure que le niveau delà civilisation s’élève, les races et classes guerrières sont si peu protégées par la sélection qu’elles s’éteignent. 11 en fut sans doute ainsi, moins souvent peut-être, pour les obscures peuplades.

Celles-ci ont d’ordinaire un avantage qui tend à les conserver mieux. La polygamie, conséquence de la surabondance de femmes dans la tribu et des enlèvements nombreux de captives, assure une natalité des plus fortes, et ce sont les meilleurs guerriers qui ont aussi le plus de femmes. Leur race tend ainsi à prédominer dans la tribu. La sélection est, en quelque sorte, à double effet, les individus défectueux sont éliminés sans avoir reproduit, et les meilleurs sont placés dans des conditions qui leur assurent une postérité d’autant plus abondante que leur propre mérite les élève au-dessus de la médiocrité.

Les peuples civilisés ne pratiquent pas volontiers la polygamie, du moins en Europe, car elle est le droit commun du inonde musulman, de l’Inde, de la Chine et du Japon. C’est par la polygamie que les Assyriens et leurs concurrents ont pu se maintenir durant une longue série de siècles. Beaucoup d’autres peuples guerriers ont du à la même cause de durer très longtemps, quelques-uns jusqu’à nos jours, comme les Arabes. Les Grecs, qui n’étaient pas polygames, n’ont fait que passer, et si les Romains ont duré quelques siècles, c’est en

adoptant les populations voisines et bientôt le monde ancien tout entier. La puissance des premiers a duré deux ou trois siècles, celle des seconds six ou sept. C’est peu, en comparaison des empires plusieurs fois millénaires des bords du Nil et de l’Euphrate, et de la Chine, contemporaine de l’Egypte et de la Chaldée, qui vit encore. Règle générale : tout peuple dont l’esprit belliqueux dépasse la fécondité, est perdu.

Effets sur les peuples civilisés. — Chez les peuples modernes, la guerre et le militarisme sont de véritables fléaux dont le résultat définitif est de déprimer la race. Nous savons déjà que l’étendue des dommages causés n’estpas susceptible d’être mesurée par les chiffres des statistiques militaires. Je ne parle pas seulement de la perte des hommes de valeur supérieure que la fatigue ou le feu de l’ennemi suppriment, ni des maladies ou des infirmités qui atteignent les combattants par suite du défaut d’hygiène, de l’excès de dépense physique ou de blessures reçues, et abrègent leur vie ou la rendent moins utile à la société. On connaît à peu près le nombre des malades et des invalides reversés dans la population et souvent pensionnés, ce qui les signale à l’attention des statisticiens. Les conséquences vraiment difficiles à évaluer sont les contre-coups matériels, moraux et économiques qui font subir aux femmes, aux enfants, aux vieillards et même aux adultes non combattants un déchet ou une détérioration considérable.

Ceux qui ont vécu enfermés dans Paris pendant le siège savent les conséquences des privations subies. Il n’y a guère de famille même à l’aise qui n’ait perdu quelqu’un des siens par l’effet de la misère physiologique causée par le brusque changement de régime. Un nombre plus grand d’individus, d enfants surtout, a succombé plus tard aux affections chroniques

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contractées pendant cette période de moindre résistance. On trouve encore des individus cjui en portent la trace indélébile. Bien plus malheureux ont été les habitants des villes de 1 Est qui ont eu à subir le bombardement. Les populations rurales l'uvant au milieu de l’hiver ont subi aussi de grandes pertes. Bien que l’état-civil ait été mal tenu pendant cette période tragique, la statistique donne les résultats suivants :

Naissances (milliers). . . 984 948 943 926 966 946

Décès (milliers) 922 864 1.046 1.271 793 844

En France seulementla guerre a donc empêché 120 à 140.000 naissances et fait périr un excès de 450.000 individus, dont plus de la moitié n’avaient pas qualité de belligérants. Cet exemple fera comprendre l’étendue de l’écart qui existe entre la puissance sélective de la guerre moderne appréciée d’après la statistique militaire et ses effets réels.

Enfin la moyenne même de la natalité se trouve réduite à l’heure actuefïe par les conséquences de cette destruction, et décroit en outre à mesure qu’auraient du intervenir dans la reproduction les enfants qui ne sont pas nés. C’est une loi statistique générale qu’à chaque période de natalité réduite par la guerre correspond de vingt à vingt-cinq ans après une seconde période qui est le contre-coup. Ce contre-coup a produit chez nous un déclanchement qui l’a rendu évident : il a coïncidé avec le moment où la natalité arrivait à ne compenser que tout juste la mortalité. La nature des excédants s’est brusquement modifiée, et ce sont les décès qui l’ont emporté.

Sens actuel de la sélection militaire. — Les conséquences sociales de la sélection militaire sont d’autant plus graves que la diminution n’est pas proportionnelle, c’est-à-dire également

répartie sur toutes les catégories. I,e sens de la sélection n’est pas le même que chez les peuples barbares et primitifs, il est renversé. Elle frappe de préférence les éléments les meilleurs, et la valeur moyenne des soldats qui sont victimes delà guerre, et victimes obscures, reste au-dessus de la moyenne générale.

C’est qu’en effet les charges de guerre ne pèsent que sur les individus pourvus d’un certain minimum de qualités physiques. La chance d’ètre éliminé par une mort prématurée n’est encourue que par les plus sains, les plus aptes. J’ajoute que les plus intelligents et les plus braves sont aussi ceux qui s’exposent le plus. Les expéditions coloniales de ces dernières années ont été faites en grande, partie avec le concours des volontaires fournis parles régiments ; ils ont péri en grand nombre tandis que leurs camarades de moindre qualité restaient à la caserne ou retournaient dans leurs foyers.

Il y a dans le mode de recrutement partout usité un privilège pour les plus défectueux, et ce défaut ne peut être corrigé car il tient à la nature des choses. Les nains, les difformes, ceux qui voient ou entendent mal, les chroniqifts, les imbéciles, les malfaiteurs, les débiles sont à l’abri du recrutement. Les soutiens de famille, c’est-à-dire le plus souvent les représentants de familles dont la vitalité est limitée, la santé laible et la vie courte jouissent à peu près partout d’un privilège partiel. Tout le reste est exposé aux risques de la guerre ou de la vie de caserne, et frappé d’incapacité pour le mariage à l’àge où la tentation de se marier est plus grande et la lécondité des rapports sexuels moins limitée par ce que les économistes ont appelé la prévoyance. De là des conséquences désastreuses chez les peuples qui sont déjà trop portés, comme le nôtre, à oublier le devoir envers l’espèce.

Les sélections de la guerre

franco-allemande — Le Dr Colli-

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gnon et M. Otto Ammon ont contesté.le caractère péjoratif de la sélection militaire, au moins sous sa forme violente. Ils ont objecté aux paragraphes précédents, que je reproduis à peu près tels qu’ils ont paru dans mes Sélections de 1887, deux laits importants : 1° le relèvement compensateur de la natalité après la guerre ; 2° la remarquable beauté des contingents nés aussitôt après la guerre. Dans son mémoire Der Krieg a/s Verk- * zeug der natuerlichen Auslese, Ammon a publié des statistiques très concluantes, et un écrivain militaire fort compétent a complété ses recherches (K. v. B., Zu natuerlichen Auslese durch den Krieg, Taegliche Rundschau, Unterhaltungs Beilage, N. 142, 1893). Je ne crois pas qu’il faille attribuer la beauté des contingents allemands de 1892 et années suivantes, des contingents français de 1893 et années suivantes à la destruction des individus faibles par la sélection militaire. Ces individus sont restés' chez eux, ils ont engendré les légendaires contingents de 1891 en Allemagne et 1892 en France, fort médiocres en quantité, déplorables en qualité, et ils ont recommencé les années suivantes. Mais alors est intervenue une catégorie de reproducteurs qui a du tout au tout modifié la quantité et la qualité des contingents ultérieurs.

Parmi les jeunes gens qui ont pris part à la guerre se trouvaient beaucoup de nouveaux mariés. Il y a eu en 1870 un déficit de 73.000 mariages, mais qui porte exclusivement sur le second semestre. La moyenne a été d’à peu près 23.000 par mois jusqu a la catastrophe de Sedan. Un nombre do cinquante mille jeunes gens environ a été brusquement enlevé au foyer conjugal après quelques jours ou quelques semaines de mariage. Le nombre moyen des fécondations dans les deux premiers mois du mariage ne dépasse pas 30 0/q . De ce seul chef il icsulte qu’un nombre considérable de naissances primipares, les plus fécondes en garçons et en sujets vigoureux, a subi un

retard d’un an. D’autre part, les célibataires ayant été appelés sous les drapeaux avant les gens mariés, la leçon profita, et un grand nombre de jeunes gens, à peine libérés, s’empressèrent de prendre femme. La fin de 1871 et l’année 1872 furent signalées par une épidémie de mariages, et le chiffre de 353.000, atteint en 1872, est le plus haut qui ait été. constaté en France depuis 1813. A cetle dernière époque, et par suite du même désir d’échapper à l’appel, il y eut 387.000 mariages, 120.000 de plus que la moyenne. Il est donc inutile d’aller chercher plus loin la cause de l’augmentation des naissances en 1872 et années suivantes.

Quant à la qualité, il est évident que l’épidémie matrimoniale a sévi surtout sur les jeunes gens les plus aptes au service militaire : leur postérité s’en est ressentie. D’autre part, comme les jeunes gens vigoureux et sains se présentaient en grand nombre, la concurrence des faibles, des petits et des malades n’a pas prévalu: delà moins de mariages d’individus défectueux, moins de naissances d’enfants défectueux l’année suivante et moins de sujets à réformer quand la classe est venue devant le conseil de révision.

Ces faits ne sont pas sans intérêt au point de vue de la sélection militaire, mais on voit que regarder la guerre comme une cause favorable de sélection, par l’élimination des faibles, serait une erreur positive. Vraie pour les sauvages et les barbares, cette opinion no l’est plus dans les conditions sociales où les individus défectueux sont à l’abri 'de l’action directe de l’ennemi.

J’ai pu faire la comparaison des conscrits de 1892 et 1893 entre eux et avec les contingents antérieurs ou postérieurs

dans presque tous les cantons de l’Hérault. Les résultats sont tellement curieux et suggestifs que je crois devoir les exposer en détail, car c’est la première fois, et ce sera, je l’espère, de

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longtemps la dernière, que pareilles observations ont pu être faites.

Si l’on compare la taille des classes 1887 et 1891, celle-ci formée des « enfants de la guerre », conçus d’avril 1870 à mars 1871, nés en 1871, on trouve que la taille moyenne de la classe déshéritée est bien plus petite. Dans huit cantons seulement la taille de 1891 est égale, dans presque tous les autres elleest inférieure à celle de 1887. Les cantons où une amélioration est signalée sont des cantons urbains, où l’augmentation du bien-être dans ces dernières années a produit un développement plus précoce : il résulte en effet de mes recherches sur l’Hérault que le retard de développement dù à l’urbanisme a presque disparu depuis quelques années. Dans les autres l’abaissement est d’autant plus marqué que la taille moyenne est plus haute. Ainsi le canton de Servian, qui fournit les plus beaux hommes et qui avait un contingent de choix sous les drapeaux pendant la guerre, tombe de lm,68 àlm,64. Les tailles de moins de lm.60 passent dans ce canton de C.4 à 16.1 0/0. J’en fais mes excuses aux femmes de Servian, mais je me suis demandé si les sujets impropres au service militaire n’ont pas un peu suppléé les absents.

Au point de vue de la couleur, la classe 1891 est sensiblement plus claire que les précédentes et les suivantes. Dans l’Hérault, les sujets clairs fournissent une proportion exagérée d’impropres au service, et celte proportion est d’autant plus grande que l’individu clair s’écarte en même temps des autres caractères de la race dolicho-blonde. Le brachycéphale blond, par exemple, a beaucoup moins d’aptitude que le brachycéphale brun, le dolichocéphale brun et même que le dolichocéphale blond.

Les chiffres qui se rapportent à la taille et à la couleur se trouvent avec les plus grands détails dans mes Matériaux pour

la Géographie anthropologique de i Hérault (Bulletin de la Soc. langued. de Géographie, 1894, fasc. 3 et 4). Ils constituent une série de tableaux que je ne puis reproduire.

J’ai étudié dans le Globus, t. (i4, n° 20, l’indice céphalique de la classe 1891 comparé à celui de la classe 1892 et aux moyennes {Die Auslese durch den Krieg). Sur ce terrain il est facile d’arriver aune précision complète, et le caractère est en même temps de plus haute importance, car il existe une corrélation entre la structure du crâne et celle du cerveau.

La caractéristique de la classe 1891 est une brachycéphalie exceptionnelle, celle de la classe 1892 une dolichocéphalie non moins exagérée : brachycéphalie et dolichocéphalie étant pris, évidemment, dans le sens relatif, car l’Hérault ne compte pas même un seul canton sous-dolichocéphale, sauf peut-être Capestang. Ces deux classes s’écartent toutes deux de la moyenne, et en sens inverse, dans tous les cantons ou à peu près. En 1891, le canton de Matelles est monté jusqu’au degré de brachycéphalie des régions aveyronnaises de Villefranche, Rodez et Espalion, il a atteint 86.8, soit une unité et demie au-dessus de sa moyenne. L’opposition, dans une série de cantons, est très marquée entre les deux classes : Olargues, 81.8 et 79.1 ; Murviel, 82.0 et 80.3; Pézénas, 81.6 et 77.8.

La sériation des cas extrêmes donne des résultats bien plus extraordinaires :

indices 67 68 60 70 71 72 73 74 75

T. a classe 1892 se montre bien plus riche en sujets dolichocéphales, dans le sens absolu du mot. Elle comprend 18 sousdolichocéphales (de 70 à 74, nomenclature quinaire de Topinard) contre 13 et 5 dolichocéphales contre 0. Le tableau n’en

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indique que quatre, mais il y en a un cinquième, dont l’indice est 59: pour le placer il aurait fallu prolonger le tableau vers la gauche, dans des proportions inadmissibles. Les individus au-dessous de 70 sont partout extrêmement rares. L’Hérault, sur 913 sujets, ne m’a donné que ceux-là; l’Aveyron, pas un seul sur un millier de sujets. Le Dr Gollignon, qui a étudié la classe 1891 dans le douzième corps d’armée a trouvé 3 sujets au-dessous de 70 sur 2919 conscrits. Sept mille observations antérieures ne lui avaient donné que deux cas pour toute la France. Le sujet à 59.67 mesuré en 1893 à Mèze (n° 1144 de mon registre) est le plus dolichocéphale connu, et il est peu probable qu’il trouve de longtemps son pareil.

A partir de 75, les séries se comportent d’une manière à peu près identique jusqu’à la limite de la brachycéphalie ; à ce point, l’opposition recommence, mais en sens inverse :

indicés 83 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97

La classe 1891 est donc la plus riche en brachycéphales ab-

solus, comme la plus pauvre en dolichocéphales ; la classe 1892, riche en dolichocéphales, est pauvre en brachycéphales.

Il résulte très clairement de ces chiffres que dans l’Hérault, et probablement partout en France et en Allemagne, non seulement les faibles et les infirmes de toute race ont continué à multiplier pendant que les éléments mieux doués perdaient une année, mais que le type brachycéphale a été favorisé. Lo type dolichocéphale, après la guerre, a pris amplement sa revanche, mais si la guerre avait été de longue durée, l’influence des brachycéphales aurait été trop intense pour recevoir compensation. Nous saisissons ainsi sur le lait le processus de la

substitution des brachycéphales par l’action de là sélection militaire.

Militarisme contemporain. — À mesure que la ploutocratie se développe et que l’homme est estimé d’après ce qu’il a, non d’après ce qu’il est, le seul avantage du militarisme disparait. Les officiers, corps d’élite au point de vue physique et supérieur à la moyenne comme valeur intellectuelle, cessent de tirer de leur qualité une facilité pour le mariage. Il suffit de comparer à ce point de vue la Russie, l’Allemagne, la France et les Etats-Unis pour établir une gradation. Les exceptions apparentes qui se produisent sont souvent déplorables, en ce sens que l’épaulette sort aujourd’hui à la façon des titres, pour obtenir des héritières dont le principal mérite est la fortune. Quant à la masse des jeunes gens, les rebuts sont au point de vue matrimonial recherchés et préférés; ils se marient mieux et plus jeunes, et ils ont chance de transmettre leurs défauts à une postérité plus nombreuse. Nos bourgeois se garderaient bien d’accepter des étalons défectueux pour leurs juments de voiture ou de courses, mais quand il s’agit de leurs filles, ils sont moins difficiles.

Le militarisme ne nuit pas qu’en augmentant les chances de destruction, en diminuant les chances de reproduction de l’élite, et en assurant au contraire aux rebuts une plus ample postérité. La vie militaire détériore les individus, et pour quelques sujets qu’elle fortifie, elle en tare un grand nombre. En dehors des déchets nombreux que cause la mort, des prélèvements opérés par la fièvre typhoïde, les fluxions de poitrine et d’une manière générale par les épidémies et la fatigue, il survit un grand nombre d’individus rendus défectueux. Après la campagne, une foule de blessés restent infirmes ou affaiblis. Les expéditions même les moins meurtrières, et surtout dans

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les climats chauds et malsains, rendent àla société une infinité d’individus diminués de valeur: fièvre, anémie, diarrhée chronique, etc. L’armée anglaise, l’armée néerlandaise et la nôtre subissent ainsi une dépréciation considérable. Enfin à la caserne même et en pleine paix, des détériorations sont produites en nombre par le surmenage, par les typhoïdes bénignes, par les affections vénériennes. Beaucoup d’hommes contractent au moins des blennorhagies, et il n’y a guère d’officier qui n’en compte plusieurs ; la syphilis est presque aussi fréquente. Ces deux affections sont d’une importance extrême au point de vue du mariage et de la reproduction.

La vie de soldat produit un autre inconvénient, très grave en France. Elle sort complètement le jeune paysan, le jeune ouvrier de ses habitudes, lui fait prendre le goût de l’oisiveté, de la vie urbaine et de ses plaisirs faciles. La dépopulation des campagnes et le développement des villes sont accélérés par le séjour forcé dans les garnisons d’une quantité de jeunes gens qui, retournés dans leurs foyers, sont bientôt pris du dégoût de leur vie première et reviennent à la ville après avoir été dans les campagnes un agent de désorganisation.

Ces influences fâcheuses sont d’autant plus sensibles que partout le service tend à devenir personnel et universel. En Chine, on est autorisé parfois à se faire représenter devant le bourreau, la cérémonie comprit-elle l’amputation de la tête. Chez la plupart des Européens on admettait la représentation devant la baïonnette ennemie, ou tout au moins devant le sergent instructeur. L’amour de l’uniformité, caractéristique des races brachycéphales, a contribué pour ïe moins aùtant que les nécessités du service à rendre ce système impopulaire. Je dis amour de l’uniformité, car il n’y a aucune question d’égalité enjeu. L’ouvrier qui reste trois ans, cinq ans, loin de son atelier, reprend son habileté professionnelle au bout de peu de

mois. A intelligence égalé, 1 etudiant en droit ou en médecine, l’avocat ou l’ingénieur, le littérateur ou le jeune savant auront besoin d’un an, deux ans et parfois plus pour rapprendre les détails oubliés et revenir à l’état antérieur. J’en ai vu renoncer à leur carrière, faute de courage ou de ressources pour recommencer à peu près leurs études.

Il est vrai qu’une révulsion sur les muscles aura été opérée, au soulagement grand du cerveau, mais je crains qu’elle ne compense point l’avantage considérable assuré dans la concurrence vitale aux infirmes et aux débiles. Dans les classes moyennes et supérieures cette cause de sélection présente une certaine importance. A un autre point de vue la participation à la vie militaire est utile pour empêcher les classes supérieures de perdre l’esprit belliqueux, et de s’amollir au physique et au moral. La vie aisée nuit au corps, et les classes élevées souffrent encore plus du sentimentalisme qui les énerve. Sous prétexte d’humanité, d’adoucissement des mœurs, des sociétés de toute espèce travaillent à transformer les Français en un troupeau de vieilles femmes peureuses. Quand des névrosés tombent en faiblesse parce qu’on tue des taureaux aux courses, il est bon de rappeler la jeunesse à l’idée de voir couler son propre sang. La caserne sert à cela.

Il est diverses façons d’être utile à son pays, et l’inégalité entre les classes et les individus est extrême à ce point de vue; la perte d’un homme instruit et intelligent est plus préjudiciable que celle d’un grand nombre de manœuvres. Une nation serait littéralement décapitée si quelques centaines d’hommes illustres venaient à périr d’un seul coup, tandis (pie la perte de plusieurs millions d’individus des classes inférieures n’entrainerait qu’un embarras économique d’une durée limitée. Il faut pourtant se résigner à ces sacrifices d’hommes supérieurs si l’on veut que les classes élevées conservent la somme

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de courage et d’énergie nécessaire pour soulever la niasse et la lancer au moment voulu sur les concurrents du dehors.

La paix armée. — Le militarisme contemporain n’exerce pas seulement une influence sélective dangereuse sur les individus, il compromet l’avenir de l’Europe. La bévue commise par l’Allemagne en annexant l’Alsace-Lorraine a créé un état de choses dont le prince de Bismarck, malgré son génie, ne parait point avoir mesuré toutes les conséquences. Toute l’Europe, et non pas seulement les deux puissances rivales, se trouve constituée en état d’infériorité dans la lutte pour l’existence. La paralysie réciproque, économique et militaire, des Etats européens, donne une avance énorme à la concurrence américaine; des forces dangereuses se constituent dans l’Extrême-Orient. On peut se demander si les adversaires, épuisés par la paix armée, ne succomberont pas sous le poids de leurs armes un peu avant l'heure où la lutte des civilisations viendra à sonner. L’existence même de l’Europe, en tant qu’ensemble de races et unité de civilisation, peut être indirectement mise en jeu par la satisfaction d’amour-propre que s’est accordée le peuple allemand.

M. IVovicow (Les luttes entre sociétés humaines, p. 224) dresse une statistique effrayante des dommages causés par la paix armée. Les 23 Etats de l’Europe entretiennent 3.200.000 soldats et 293.700 marins, coûtant 4.782.000.000. Ce chiffre est hors de toute proportion avec les besoins normaux. Les Etats- Unis vivent tranquilles avec 35.770 hommes, donc 200.000 fs. suffiraient à la grande police en Europe, soit quatre milliards et demi d’économie annuelle. Les bras rendus libres, ù 1000 fr. par an, fourniraient un travail utile de trois milliards trois cents m illions. Avec les pertes de travail des réservistes, il faut compter plus de huit milliards par an. Le transsibérien ne coûtera

qu’un milliard. La ligne Mexico-Buenos-Ayres se ferait avec deux milliards et demi. On ferait au moins deux fois le canal de Panama, en mettant les dépenses au maximum, avec les frais de la paix armée pendant un an. M. Novieow ne s’arrête pas là. 11 faut ajouter que la valeur des établissements militaires et des navires de guerre est de 30 milliards, intérêts à i °/0, 1.200 millions. C’est un capital monstrueux immobilisé sans utilité directe. Sur 121 milliards de dettes, 80 sont d’origine de guerre, intérêt, 3 milliards. En somme 12 milliards et demi par an de perdus. M. Novieow ne voit guère dans les questions militaires que le côté économique, mais il est permis de se demander en surplus si les sacrifices ne sont pas hors de proportion avec les résultats, si ces charges économiques n’aggravent pas dans une large mesure les sélections péjoratives, et si le résultat ne sera pas l’écrasement définitif de l’Europe épuisée et ruinée, le jour où il s’agira de conflits auprès desquels une guerre franco-allemande serait jeu d’enfants. La France et l’Allemagne auront beau s’enfler, elles seront sans cesse plus petites en comparaison des nations colossales qui feront la terreur du prochain siècle. Elles seraient plus sages d’économiser présentement leurs forces, et de les unir plus tard, pour s’assurer des chances d’exister dans cent ans.

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