CHAPITRE NEUVIEME
SÉLECTION POLITIQUE
Tendances de la sélection politique. — Je parle ici de la politique dans le sens courant et méprisable du mot. Depuis bien longtemps ce terme a été ravi à la science et sert à désigner d’assez vilaines choses. La politique peut faire plus ou moins de mal, mais elle en fait toujours. C’est le seul mode de sélection qui soit toujours nuisible, et produise le mal sans compensation.
La sélection politique est le grand facteur de la bassesse et de la servilité. Le texte fameux : Feriunt summos fulmina montes semble fait pour lui servir de devise. Summos, ce sont les fiers, les courageux, les indépendants, les cbefs et les paladins. L’action s’exerce d’une manière générale contre les sujets dont la valeur dépasse la moyenne, et plus grande est la valeur de l’homme, plus grands son eugénisme, sa vertu civique, [dus grande est la chance qu’il soit frappé.
La sélection politique élimine d’une manière effective et brutale un certain contingent d’hommes cpii périssent par la
guerre civile, l’échafaud, la prison, ou dans l’exil. Elle tend d’autre part à la formation de grandes coteries par lesquelles se développe l’esprit de troupeau.
Malheur à celui qui est en avant! Il a dans son ombre h* fourbe qui exploitera son triomphe, s’il l’emporte, qui le vendra, s’il est vaincu. Heureux celui qui souffre tout sans révolte, qui garde sa langue et sait ramper! Plus heureux encore celui qui ne comprend pas l’oppression subie, le servile inconscient. Celui-là peut vivre sans être inquiété de personne, couvrir la terre d’une descendance humble et soumise, plaisant à tous par sa bassesse.
C’est la politique qui a fait- la fin de la Grèce et de Rome, celle des florissantes républiques italiennes. C’est elle qui a fait périr la Pologne. Dans les relations extérieures elle donne la main à la guerre, dans les affaires intérieures elle la donne souvent à la religion : dans l’un et l’autre cas son action nVn devient que plus malfaisante, et c’est par millions que se comptent alors ses victimes.
Sélection politique dans l’antiquité. — Les formes de la sélection politique dans les anciens royaumes de l’Orient sont multiples mais peu distinctes. Les luttes politiques ne se comprenaient guère dans ces grandes monarchies absolues ou théocratiques. Ce qu’on distingue nettement c’est l’oppression exercée par les autorités sur les individus qui leur déplaisent : déplaire, sous ce régime, est un délit politique, sans distinction de motif, ni de situation hiérarchique du représentant de l’autorité. C’est le degré de passage de la haine privée à la haine du pouvoir. Sous la forme plus aiguë, nous trouvons la révolte et la répression : répression terrible d’ordinaire, coûtant la vie aux chefs et souvent aux simples rebelles. 11 y a aussi des factions, qui ont pour objet le triomphe d’un personnage, ja-
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mais d’une idée. Quelquefois un ministre à remplacer, une favorite à évincer, rarement un souverain, une dynastie à renverser. Nous discernons à peine, au travers d’un voile sanglant, ces péripéties politiques de l’histoire. Le vieil Orient, dans ses annales, nous parle de répressions et de supplices dont la cause est le plus souvent obscure.
Dans les cités phéniciennes et grecques, après l’expulsion des rois, la politique prend un tout autre aspect. La lutte s’engage entre pauvres et riches : c’est le duel de l’aristocratie et de la démocratie qui commence. Les questions économiques, les questions philosophiques, les questions de personne se mêlent. A Tyr, à Carthage, on ne voit que massacres, supplices et proscriptions. Les Etats grecs se comportent de même. Dans chaque cité les partis se succèdent rapidement au pouvoir; la lutte est sans Irève, le triomphe implique parfois des supplices, souvent l’exil des vaincus. C’est le moyen d’empêcher la guerre civile, mais souvent les exilés reviennent en armes, soutenus par l’étranger. A certaines heures, on trouve dans chaque ville plus d’exilés des autres Etats que de citoyens. Il ne reste plus dans les cités que quelques factieux vainqueurs, la tourbe obéissante des neutres, les esclaves au-dessons, les métèques à côté. Les satrapes d’Asie, les Pharaons d’Egypte ont à leur solde plus d’exilés grecs que la Grèce ne pourrait armer de citoyens. Dans cet état permanent de désordre, il ne faut point s’étonner que les peuples dussent périr. Il fallait, pour oser fonder une famille, avoir en sa fortune la plus aveugle confiance, ou être prêt à servir tour à tour les factions victorieuses, à rester neutre pendant la lutte, et à ramper quand la victoire avait jeté la palme. Je reviendrai sur la sélection politique en Grèce. Quant à Rome, j’en ai déjà parlé.
L’ancien régime. — Les premiers temps de la monarchie Iranquc nous montrent la sélection politique très intense, et à peu près semblable à celle que nous avons vue dans les monarchies de 1 antiquité. La nouvelle aristocratie, grands propriétaires gaulois, chefs germains, hauts fonctionnaires romains, était de race trop personnelle pour que le régime de concentration put durer. Le pouvoir se localisa, se hiérarchisa, il y eut une monarchie à plusieurs degrés, depuis le propriétaire, roi pour ses serfs, jusqu’au roi des grand barons. Tout cela était bien conforme au génie aryen.
De fait la classe dominante de l’époque féodale se rattache d’une manière à peu près exclusive à T H. Europæus. Les épopées et les autres œuvres de l’époque opposent d’une manière très nette le type du chevalier à celui du serf. Cette proposition ressort jusqu’à l’évidence des textes colligés par Loubier ( L'idéal de la beauté masculine chez les anciens poètes français des xne ef xme siècle, Halle, Kaemmerer, 1890). Elle est également vraie de l’Allemagne (Schultz, Quid de pulchriiudine Germani sœculi xn et x ni senserint, Breslau, 1866).
Le seigneur féodal était avant tout chef militaire, mais il réunissait aussi les autres pouvoirs. Il était législateur, administrateur, assurait la voirie, la police, rendait la justice civile et criminelle, frappait monnaie, imposait des taxes. Ces taxes payées sous les formes les plus diverses par les vassaux étaient l’impôt destiné à pourvoir à ces dépenses de gouvernement local.
Sous ce régime, la France et l’Europe occidentale prennent un développement rapide. Ce gouvernement de près où le dépositaire de l’autorité était intéressé à bien gouverner, dispersait partout ce que la concentration a condensé depuis dans la capitale. Il y avait de mauvais seigneurs, il y en a eu beaucoup de mauvais, mais la multiplicité des seigneuries établis-
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sait une compensation : plus tard, c’est sur la France entière que pèsera le fardeau d’un mauvais roi- et son règne sera un temps d’arrêt général.
Peu de politique : de la diplomatie, des violences, des intrigues. La naissance des communes marque le commencement des luttes politiques comprises à la façon moderne : lutte des communes et des seigneurs, lutte des partis dans la commune. Ce qui se passe dans nos élections municipales et au sein des conseils se passait alors tout de même, les anciennes archives de Montpellier, par exemple, nous montrent une vie politique semblable à celle d’aujourd’hui, avec un grain de liberté de plus. Entre serfs et seigneurs, pas encore de luttes politiques, sauf dans des cas fort exceptionnels. Les deux groupes ethniques antagonistes commencent seulemen t à se haïr, et le plus nombreux n’a pas encore conscience de la force du nombre.
Au reste, le serf vaillant et preux, dont la place était en haut, arrivait à la chevalerie par les armes. La noblesse féodale se recrute beaucoup plus parmi ses hommes d’armes et ses écuyers d’origine serve que dans la classe des hommes libres, vivant à l’écart sur leurs terres, ou dans celle des bourgeois des villes. Le serf anobli, doté d’une seigneurie, faisait souche de nobles d’origine: à la fin du Moyen-Age, la noblesse seconde avait presque entièrement remplacé les grandes maisons des premiers temps de la féodalité. Le sang des nobles carlovingiens ne se continuait guère que par les femmes. Cette sélection maintenait la noblesse dans sa force et la plèbe dans sa faiblesse.
C’est la royauté qui développa la lutte politique, en excitant et en soutenant les communes et les serfs, en absorbant les grands fiefs. La noblesse féodale est prise entre deux feux. C’est une période curieuse à ce point de vue que la fin du
Moyeu-Age, et pas belle : l’éducation .de servitude commencée par la féodalité se continue et se développe.
Toute cette lutte politique a un caractère que nos habitudes modernes ne nous permettent pas de bien saisir : ce qu’on y voit clairement, c’est le triomphe constant des légistes, la victoire de la ruse sur la force. La lutte des fonctionnaires anoblis du roi contre la noblesse de chevalerie aboutit à l’écrasement des maisons féodales.
Richelieu acheva de détruire toute cette forêt de puissances seigneuriales qui couvrait l’intervalle entre le roi et le peuple. C’était débroussailler un champ de bataille. Le roi dit le premier : l’Etat, c’est moi. Un peu plus d’un siècle et demi s’étant écoulé, le peuple coupa la tète du dernier roi : l’Etat, c’était lui.
La noblesse de naissance, vaincue, brisée par le supplice de ses chefs, amenée en esclavage à la Cour, s’éteignit rapidement. Plus de rois locaux. Les seigneuries ne se donnent plus en fief, elles se vendent comme des terres propres, les rentes seigneuriales, toujours payées bien que les services soient diminués, entrent en ligne de compte, et en première ligne, dans le trafic des seigneuries. La noblesse nouvelle, issue des charges, soumise au roi dont elle procède, se recrute en raison de l’intelligence plutôt que du caractère. A l’inverse de l’ancienne, elle a besoin de savoir et de docilité. Elle est beaucoup plus riche en éléments brachycéphales, mais cependant quand on étudie les collections de portraits depuis la Renaissance jusqu’au xviii0 siècle, on est frappé de la prédominance absolue des crânes longs, dominant des faces hautes et étroites, à nez mince et busqué. Ces robins portaient l’épée, et dans ces temps troublés ne pouvaient ressembler aux fonctionnaires de notre temps. Un sénéchal ou unlieutenant général au xvie siècle avait besoin de vertus très viriles.
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Cette noblesse qui avait fait la monarchie absolue et qui lui fut fidèle jusqu’au bout devenait rare elle-même au xvmB siècle. Le sanglant Mémoire du Parlement contre les Pairs nous montre la récente origine des familles qui entouraient le trône de Louis XV. La classe noble à la veille de la Révolution ne comptait guère plus de 100.000 individus, dont les neuf dixièmes sortis du peuple depuis moins de deux siècles.
Il est curieux de voir dans les pièces d’archives du xvn'et du xvme siècle grandir cette noblesse récente, faite de sélection, et d’intelligente sélection. Cela commence par des fils de paysans aisés, ou de petits marchands, qui achètent des charges de Procureurs fiscaux, ou juges seigneuriaux, ou des greffes de tribunaux plus importants, ou obtiennent des emplois de commis dans des administrations quelconques. Si la race est bonne, elle se hausse : à la génération suivante, ce sont des procureurs aux Parlements, aux Présidiaux, des avocats. Puis on devient Procureur du roi, ou on achète quelque charge conférant la noblesse personnelle. Enfin on arrive à la noblesse héréditaire, et on songe à quitter la judicature pour l’épée. Les titres viennent, mais s’il faut cent ans de mérite soutenu pour arriver à celui d’écuyer, il en faut bien autant pour être titré baron ou comte. Les plus hauts degrés de l’échelle sociale peuvent être ambitionnés par les familles les plus humbles, mais il n’appartient pas à un individu de les escalader tous, il y faut des générations. Tout cela était très sensé et nous explique l’appauvrissement du peuple, dont l’eugénisme est épuisé par l’enfantement de trois aristocraties.
Cette noblesse de sélection était haïe par la bourgeoisie. Celle-ci comprenait toute la noblesse en instance, les familles encore au début, celles dont l’anoblissement devait venir demain : car presque tout ce monde devenait noble, parfois même des indignes. La bourgeoisie est au xviii0 siècle un mi-
lieu d’agitation politique. Elle voulait s’élever plus vile : elle aboutit à renverser la hiérarchie.
La Révolution consista en deux choses: à ne plus payer les droits dus au seigneur, qui avait cessé de remplir l’office de roi local ; à substituer à l’aristocratie terrienne, longuement sélectionnée, une aristocratie d’aventure.
La solidarité de classe est fatale. La noblesse nouvelle a payé de sa tête les excès de la noblesse ancienne, éteinte depuis des siècles et dont elle avait pris la place. Parcourue entre deux supplices, sa carrière fut courte. La noblesse du roi avait commandé à la hache, et la noblesse de race avait péri : la bourgeoisie commandait à son tour, et les bourreaux d’autrefois, solidarisés avec leurs victimes, montaient à la guillotine. L’histoire a de tels enchaînements.
La Révolution. — La Révolution est le commencement d’une ère politique nouvelle ; la sélection, jusque-là paresseuse et restreinte, devient d’une activité extrême. Les aristocrates sont balayés, exécutés, stérilisés par la misère. Une ou deux générations et ce sera fini des eugéniques. Les bourgeois, riches en eugénisme, sont atteints du même coup : la Révolution, faite par eux, les emporte. Alors émerge une puissance nouvelle. Ce n’est pas le peuple qui acheta les biens nationaux, ni la bourgeoisie urbaine et cultivée : parcourez les procès-verbaux de vente. Les acheteurs sont des cabarctiers, des huissiers, des usuriers de campagne. Le peuple n avait pas d’argent, la bourgeoisie était toute à la lutte. Ainsi se forma une classe de gens qui par une spéculation heureuse devinrent riches et oisifs, et qui s’est accrue sans cesse d autres chanceux et d’autres spéculateurs, sans ombre de mérite et de sélection.
Champignon vénéneux poussé à l’ombre des échafauds, dans
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le sang des nobles et des prêtres, la bourgeoisie actuelle a commencé sa fortune en achetant à vil prix les biens de ses victimes, elle a pressuré paysans et artisans par le fermage et l’usure, emprisonné dans les mines ou dans les bagnes meurtriers des manufactures la population ouvrière, et centuplé par la spéculation et les vols de Bourse son opulence faite de cruauté, de fourberie, d’égoïsme, de pleurs et de sang. Elle a débuté comme une aristocratie, par la violence, mais les bourreaux subalternes de la Révolution n’avaient pas besoin dans leur tâche sans péril des vertus qui font les conquérants. Ces âpres procureurs de village, ces huissiers retors ont donné naissance à une postérité sans vertus, sans talents, sans idéal. La bourgeoisie s’est accrue d’autres favoris de la fortune, enrichis par le percement d’une rue, la hausse d’une valeur, l’augmentation brusque de la demande d’un produit industriel, l’exploitation du travail d’autrui, le trafic des influences, l’escroquerie et la prostitution. Elle vit aujourd’hui sur le respect de l’argent et sur l’erreur commune qui confond avec cette classe oisive et tapageuse les travailleurs aux mains nettes et aux cerveaux féconds. Ce produit factice et dangereux de la Révolution semble près de sa fin. Les juifs, aussi cupides et plus habiles, travaillent à réduire la bourgeoisie à la misère, et l’on dit qu’à l’horizon les grands bras rouges de la guillotine l’appellent pour expier son crime originel. Marquée au Iront du sang d’autrui, comme l’aristocratie de charge, si la bourgeoisie doit monter à son tour à l’échafaud dressé
par elle, il est douteux qu’elle sache mourir avec la même dignité.
Avec tout ce monde une race nouvelle émerge. La Révolution a été avant tout la transmission du pouvoir d’une race à une autre. M. Luntram Schultheiss, qui s’est fait en Allemagne 1 adversaire attitré des doctrines sélectionnistes, a contesté ce
point de vue (. Anthropologische Geschichtsphilosophie , Gegenwart, xl, 325 ; Anthropologie nnd Geschichte, Globus, lix, 282). 11 n’est pourtant guère discutable. Il suffit de comparer les portraits des personnages des deux époques. Il n’est presque pas de personnage un peu connu du siècle de Louis XIV et du règne de Louis XV dont les traits ne soient conservés par la peinture ou la gravure. Les longues et fières figures de la Renaissance sont plus rares, les visages courts et arrondis deviennent plus fréquents, les fronts larges, convexes et fuyants indiquent l’invasion de la brachycéphalie, mais elle est encore à ses débuts. Contemplez d’en haut une assemblée politique actuelle, ou une réunion d’hommes qui exercent une influence, les brachycéphales l’emportent manifestement. La couleur blonde, autrefois très dominante, est devenue rare. Du xvi® siècle à nos jours on saisit ainsi une gradation régulière, avec un saut brusque correspondant à la Révolution. Les hommes de la Convention diffèrent beaucoup de ceux de la Constituante, le personnel politique du commencement du siècle diffère du précédent, et encore plus du nôtre, dont la vulgarité est marquée.
- La Révolution française est donc caractérisée par une brusque dispersion du personnel eugénique, et par une accélération dans le procès de sa destruction. Ce désastre est le plus grand qui ait frappé la nation depuis qu’elle s’est constituée. Les conséquences commencent seulement à devenir visibles à tous les yeux : pendant longtemps une prospérité apparente a fait illusion. Il y a bien chez nous sept ou huit millions de Français, môles et majeurs, pour croire sur la foi de légendes propagées avec un soin pieux que l’amélioration matérielle des conditions d’existence est le résultat de la Révolution liançaise. Cette amélioration considérable est due en réalité au progrès de la science et de l’esprit d’invention, elle est due
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aux bateaux à vapeur, au télégraphe, aux chemins de fer, aux appareils merveilleux qui dans chaque usine font l’œuvre de légions de travailleurs et de chevaux. Elle est due en un mot à toute cette machinerie qui multiplie la puissance productrice par mille et par millions, et n’exige plus qu’un petit nombre d’ouvriers comme intermediaires entre le cerveau qui commande et le métal qui obéit.
Tout cela est du aux physiciens, aux chimistes, aux mécaniciens et non à la vertu des phrases et aux incantations des gens qui vivent de politique. Tout cela est bien étranger à la Révolution, et ce n’est pas en exterminant les débris d’uné aristocratie eugénique, en faisant mourir Condorcet, Lavoisier, la plupart des savants illustres de l’autre siècle qu’elle a contribué, j’imagine, au progrès du bien-être.
Les temps nouveaux. — Avec la Révolution commence une ère où la sélection politique acquiert une importance qu’elle n’avait jamais connue, et ses ravages s’étendent rapidement sur le globe entier. En un siècle la politique a consumé un nombre infini d’hommes utiles et dont la postérité aurait été plus utile encore.
La Révolution a fait une consommation directe très rapide d’hommes d’élite. La dépense d’énergie qui s’est faite en quelques années prouve qu’en dehors de la noblesse l’accumulation séculaire par l’hérédité avait créé de vastes réserves de force : ce sont ces réserves dont les débris nous permettent de faire encore figure.
Il est impossible d’étudier la Révolution sans être saisi de la grandeur plus qu’humaine de la plupart des personnages. Dans la France d’il y a cent ans nous voyons trop le Néron fait peuple, les côtés puérils, grotesques ou féroces. 11 nous faut, à nous les sceptiques éclairés par l’expérience, un véri-
table effort pour prendre la peau des personnages, mais dès qu’on a cessé d’être froid, on comprend la théorie de la Révolution en bloc. Le gigantesque efîort a abouti tout juste à mettre un rentier à la place d’un abbé ou d’un châtelain, sans diminuer, loin de là ! le fardeau des impôts et le loyer de la terre, à substituer M. Grévy à Louis X1Y et M. Baïhaut à Fouquet, mais la faute en est à la puérilité des idées, non à l’insuffisance des hommes. Si l’on contemple ceux-ci dans leur vie et dans leur mort, il n’est pas d’époque dans l’histoire qui ait fourni d’un seul coup plus de générosité, de dévouement, de courage poussé jusqu’à l’héroïsme. Jamais on n’a su mieux mourir, il semblait que la vie ne. valût plus la peine d’être vécue : et cependant ceux qui la quittaient croyaient abandonner leur part d’un Paradis terrestre déjà entr’ouvert. L’énergie, la plus virile des qualités, n’a jamais été poussée à ce degré suprême que nos ancêtres ont vu et que nous ne reverrons plus.
Mirabeau et Marat, Danton et Robespierre, Girondins, Jacobins, tous grands! Ces hommes remarquables s’envoyèrent mutuellement à l’échafaud. Cela dura deux ou trois années pendant lesquelles mourut à peu près tout ce qu’il y avait en France de généreux, d’ardent et d’énergique, tout ce qu’il y avait d’hommes dans la génération laissée par l’ancien régime. Quand ils eurent disparu, la médiocrité relative du reste se trouva dans une telle évidence que les entreprises de toute sorte se multiplièrent.
Napoléon Inr fit une nouvelle sélection, au détriment surtout de la génération suivante, absorbant dans l’armée une quantité} d’hommes de choix qui finirent par succomber, et envoyant dans des colonies malsaines une foule d’adversaires politiques qui avaient le tort de dépasser la moyenne. Les répressions de la Restauration et du gouvernement de Juillet se firent de
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môme au détriment d’hommes intelligents, généreux et énergiques, dont l’élimination appauvrit d’autant le capital eugénique du pays.
Le caractère des oppositions dans notre siècle, c’est qu’elles ont attiré à elles ce qu’il y avait de meilleur en France. Le gouvernement a beau changer, c’est toujours l’élément le plus vivace qui est contre lui. A peine l’opposition est-elle victorieuse que tout l’ancien personnel s’accroche à elle, que ses premiers partisans découragés l’abandonnent, que les masses grégaires viennent l’alourdir de leur poids. Le parti opprimé devenu oppresseur ne se distingue plus guère du précédent, et frappe ses adversaires avec les mêmes armes dont il a souffert les coups.
Le second Empire procéda largement à l’épuration de ses ennemis, et divers essais ont été faits pour évaluer en chiffres l’appauvrissement qui en est résulté. Galton attribue avec raison aux violences de l’Empire une grande part de responsabilité dans l’affaissement de l’énergie et du talent chez nos contemporains.
T. a répression de la Commune coûta plus de sang que toutes ces hécatombes ensemble. On ne saura jamais le nombre des victimes, que personne n’aurait pu connaître exactement, et que tout le monde a travaillé à dissimuler. Pendant la semaine sanglante, il a été versé plus de sang que pendant la Révolution tout entière. J’ai les plus sérieuses raisons de penser que près de soixante mille hommes ont péri des deux côtés, et il ne faudrait pas croire que dans le sang versé il n’en fut pas de précieux. Ce ne sont pas des hommes d’esprit bourgeois qui se sont engagés dans cette terrible équipée, et comme pour la Révolution il faut distinguer entre la valeur des résultats, résultats qui ont et auraient été nuis, et celle des hommes eux-mêmes.
Voilà donc, à titre d’exemple, et résumé pour un siècle et pour un pays, l’effet de la sélection politique sous sa forme tragique. Chaque génération, chaque parti ont été écrémés tour à tour, les hommes les plus énergiques supprimés sans merci et le champ laissé entier au troupeau de tous les Panurges. Dans tout le reste du monde civilisé, les choses se sont passées de même, avec de simples différences d’intensité suivant les époques de calme ou de crise, suivant la précocité du mouvement révolutionnaire.
Les coteries politiques. Leur influence sélective. — Tout cela n’est rien pourtant auprès des effets qu’il faut attribuer aux coteries politiques, effets de sélections interstitielles qui pour être moins perceptibles n’en ont pas moins l’irrésistible force totale de la presse hydraulique. Des catégories d’individus sont opprimées, exclues des fonctions, gênées dans la lutte pour l’existence, et ces individus peuvent se compter par millions. La sélection politique sous cette forme tend aujourd’hui à se substituer à la sélection religieuse de la forme correspondante. Autrefois on était divisé sur des questions religieuses, on l’est aujourd’hui sur des questions soi-disant politiques, à peu près aussi abstraites et tout aussi en l’air. 11 y a chez nos politiciens actuels du sang des tortionnaires et des inquisiteurs d’autrefois, et les vaincus en verraient de belles si l’usage était encore de questionner les gens qu’on soupçonne et de rôtir tout vifs les indépendants.
A vrai dire, les partis politiques et même les partis religieux n’ont été et ne sont (pie des prétextes plus ou moins sincèrement allégués pour tenter d’opprimer son prochain et de s’arroger des privilèges. 11 y a beaucoup d’analogie entre les luttes de partis et les guerres de nations.
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Tyrannie des partis vainqueurs. La conquête interne. — Chaque triomphe de parti politique, en France, aux Etats-Unis, en Angleterre et bien ailleurs, est l’équivalent d’une conquête interne, de l’asservissement du pays en général par une minorité qui l’exploite sans vergogne. Nous avons subi en France depuis vingt-cinq ans de rapides changements de mains. Il y a eu bien près de dix personnels politiques successifs. A chaque moment on a pu dire que les quarante millions de Français étaient asservis à une petite minorité de quelques centaines de mille électeurs, résumée en un petit nombre de politiciens d’une véritable influence. Cet asservissement politique trouve son correctif dans la rapide succession au pouvoir des divers partis qui fait sans cesse de l’oppresseur de la veille l’opprimé du lendemain.
Dans l’antiquité, même au Moyen-Age, tout groupe vainqueur, qu’il eût pour drapeau un homme ou une idée, proscrivait brutalement ses adversaires, confisquait leurs biens et se livrait à un véritable pillage. Presque toujours le sang coulait. Les cités phéniciennes, la Grèce et Rome, les villes italiennes du Moyen-Age nous fournissent des exemples sans nombre de celte façon d’agir. Le perfectionnement des mœurs, l’invasion du scepticisme font que les luttes se bornent aujourd’hui à d’énormes dépenses de spiritueux et d’affiches, à des débordements de paroles vaines et d’idées baroques. O11 ne se partage plus guère que les fonctions des citoyens compromis dans la lutte, ou que l’on feint de trouver compromis, pour ctre autorisé à les déposséder. Cela se fait en grand aux Etatsbnis, où le cadre à peu près entier des fonctionnaires disparaît avec le parti chassé du pouvoir, et où le pillage des caisses publiques est passé à 1 état de principe administratif. Nous avons aussi vu chez nous pendant tout ce siècle, et en particulier pendant les vingt dernières années, de nombreuses
prises d’assaut de toutes les fonctions par le parti vainqueur, mais, dans la plupart des cas, à la nécessité de récompenser les amis se joignait celle d’enlever aux ennemis des positions propres à la défense et parfois à l’attaque. Il y a eu toutefois maint garde champêtre, maint juge de paix et maint percepteur dont le seul méfait était d’avoir un successeur tout prêt.
Oppression des indépendants. Prime à la servilité. — Cet état de choses se traduit par une gène plus ou moins durable et intense dans l’existence d’une quantité d’individus. Les uns manquent leur existence et végètent, les autres ne se sentent pas tranquilles et diminuent leur fécondité. Il est üi remarquer que les naissances subissent des fluctuations appréciables suivant le degré de sécurité politique des époques. II suffit de si peu de chose pour encourager ou décourager la procréation d’un nouvel enfant ! Que l’action se fasse sentir sur quelques milliers de familles, et le résultat est immédiatement visible. La folie et le suicide suivent aussi d’une manière appréciable les fluctuations de l’oppression.
L’insécurité des fonctionnaires, les tracasseries dirigées contre les individus indépendants mais qui représentent le parti vaincu vont en augmentant à mesure que l’on s’éloigne des centres. C’est, en général, dans les campagnes que l’oppression est le plus cynique, du moins en France. Il y a des communes en grand nombre où le partisan de M. X est considéré comme n’ayant aucune espèce de droit. On le surimpose sans qu’il puisse obtenir justice, les droits les plus simples, expressément reconnus par la loi sont considérés par la municipalité comme n’existant pas à son profit. Ce sont ces haines et ces cupidités de villageois qui font la somme de la politique courante, et l’intransigeance de ces petits tyrans nous expli-
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que les procédés agaçants de tous les partis successivement au pouvoir. Si, les uns après les autres, ils ont tous pratiqué une politique de nature à accroître le nombre de leurs ennemis, c’est qu’ils y étaient forcés sous peine de perdre aussitôt leurs partisans.
Elimination des eugéniques. — Tout cela dure depuis que le monde est monde, tout cela durera toujours : la crise est seulement plus forte aujourd'hui. Les résultats sélectifs de cette infinité de petites actions complexes sont difficiles à saisir. Les vainqueurs sont-ils riches en eugéniques, leur évolution s’accélère et d’autres familles eugéniques ten lent à se former par sélection. S’il y a peu d’eugéniques parmi les vainqueurs et beaucoup parmi les vaincus, la dégradation de l’ensemble devient manifeste et s’aggrave avec rapidité. Ce cas estle plus ordinaire dans la lutte des coteries démocratiques. L’instabilité va en croissant à mesure qu’on se rapproche de cette forme. M. de Candolle, dans son Histoire des sciences, a très bien exposé cet effet de la démocratie. Proudhon, avec sa netteté de vues et sa précision de langage, appelle la démocratie fille de l’envie. Peut-être en serait-elle aussi bien la mère : les deux sont, en tout cas, dans un rapport d’intime parenté. C’est la pire condition pour faire de bonne sélection. Le symbole véritable de la démocratie, c’est le bannissement d’Aristide.
Il est si simple, quand on a la force, d’abaisser ce qui est au-dessus, au lieu de s’épuiser à s’élever soi-même ! Il serait bien contraire à, la nature humaine de ne point profiter d’un semblable pouvoir. Tandis que toutes les autres coteries se contentent de détruire les eugéniques autour d’elles, sans chercher à les détruire en elles-mêmes, les coteries démocratiques procèdent sans distinction, et cet effet s’ajoute à celui de leur rapide succession au pouvoir. La conséquence néces-
saire de la démocratie est un brassage et an nivellement de tous les éléments sociaux. Non seulement les familles eugéniques ne sont pas favorisées, mais elles sont suspectes et attaquées de tous cotés jusqu’à, ce qu’elles se dissolvent. Les hommes remarquables, sortis de familles médiocres, ne sont pas plus ménagés et n’ont guère chance de faire souche d’eugéniques. Leur supériorité suffit à les cendre suspects aux leurs et odieux à la coterie qui gouverne.
Régime démocratique. — Cette coterie, d’ailleurs, ne représente jamais qu’une minorité infime et de peu de valeur. Je n’ai pas besoin, je pense, de faire remarquer que le terme démocratie n’a pas de valeur réelle. Il n’y a jamais eu, on ne verra jamais sans doute de démocratie dans le sens théorique, de gouvernement où chacun ait sa part d’influence, et égale. Il y a seulement une oligarchie des premiers venus, au lieu d’une oligarchie d’individus plus ou moins choisis.
On a calculé que le pouvoir était exercé, aux Etats-Unis, par un peu plus de 17, 000 politiciens, gens tarés, soutenus par quelques centaines de mille intéressés. Le reste du peuple, et dans ce reste à peu près tous les éléments sérieux, ne prend aucune part effective aux affaires publiques. Il nomme les candidats choisis par les politiciens ou s’abstient II en est de même en France, où le nombre de ceux qui imposent les candidats ne dépasse pas dix mille, répartis entre les diverses coteries, et secondés par une nuée de courtiers électoraux et de débitants de liquides. Il en est de même en Suisse et partout ailleurs.
Chez les anciens, il n’y a pas d’exemple de démocraties, en ce sens que l’institution de l’esclavage et la stricte limitation du droit de cité faisaient tout au plus d’Athènes et de Rome desdémocraties entre aristocrates. Sur 400. 000 individus il n’y avait
SÉLECTION POLITIQUE
pas plus de 20.000 citoyens dans l’Attique, et la proportion était presque la môme à Rome. Le pouvoir était entre les mains d’un petit nombre de citoyens ; les masses, — le reste des hommes libres et citoyens, — ne forcèrent l’accès de l’arène politique que le jour où la décadence eut commencé. Le lendemain, c’en était fini de la cité, car, môme entre aristocrates, il n’y a point d’exemple dans l’antiquité d’une démocratie qui ait vécu.
L’avenir montrera si la démocratie telle qu’on la conçoit aujourd’hui, régime à la fois démagogique et ploutocratique, est appelée à enrayer net le perfectionnement des peuples qui l’expérimentent, ou s'il se manifestera une compensationimprévua. L’expérience se fait en grand, et le courant est d’une irrésistible puissance. 11 faut distinguer toutefois entre la démocratie des peuples naissants et la démocratie sénile. L’une représente une sorte d’état cosmique où la différenciation n’est pas faite encore. En général, des éléments eugéniques se forment alors en dehors de la politique, et en évitant ses atteintes arrivent à se constituer assez puissamment pour prendre ensuite le pouvoir. Ce phénomène est normal dans les pays d’immigration, où les éléments ne sont pas tout classés. Les Etats-Unis marchent dans cette voie, et le reste de l’Amérique les suit. La démocratie sénile est au contraire le résultat de l’épuisement môme du capital eugénique d’un peuple. Ce peuple alors a commencé à mourir, et les politiciens y jouent le rôle dissolvant de microbes putrides. Je ne vois point dans l’histoire d’exemple d’un peuple qui ait échappé dans sa vieillesse à la démocratie sénile, dont les apparences et la rapidité d’action peuvent varier à l’infini, depuis la démagogie d’Athènes jusqu au césarisme de l’empire romain.
L avenir est gros de surprises. Une évolution très rapide s accomplit sous nos yeux, dont les résultats peuvent avoir une
LES SÉLECTIONS SOCIALIiS
très grande importance au point de vue des sélections sociales. Le socialisme se pose de plus en plus nettement en antagoniste du régime plouto-démagogique. Il a un programme d’intérêt général et d’autorité qui est juste l’opposé du système d’incoordination et de pillage chacun pour soi qui caractérise en pratique les démocraties. Il est permis d’être sceptique devant les programmes, et personne ne saurait deviner le fait à venir. Le socialisme, en tout cas, sera sélectionniste ou il ne sera pas : il n’est possible qu’avec des hommes autrement faits que nous, et ces hommes, la sélection peut les faire.