CHAPITRE DIXIÈME
SÉLECTION RELIGIEUSE
Causes religieuses de sélection. — Je passe sans transition à la sélection religieuse. Celle-ci s’exerce de deux manières principales : par une élimination directe de certains éléments sociaux qu’elle frappe de mort ou qu’elle voue à la stérilité, et par une élimination indirecte, moins apparente, résultant du jeu complexe d’antipathies et de préjugés à l’égard des individus hétérodoxes.
L’élimination directe est celle qui résulte du célibat sacerdotal ou monacal et des persécutions religieuses. Cette élimination peut prendre des proportions considérables et produire à la longue des modifications profondes.
Célibat sacerdotal. — Le célibat religieux est d’origine très antique, mais il n’a pris un grand développement que chez les peuples catholiques. Le vieil Orient nous montre, à côté des prêtres constitués en castes, ce qui exclut le célibat, des congrégations analogues aux nôtres et qui se comportaient au
point de vue sexuel d’une manière très diverse. Les unes faisaient de la consommation solennelle de l’acte sexuel un rit religieux, les autres au contraire vivaient dans une chasteté absolue, parfois assurée par la castration. Ce dualisme répondait à la double essence de la divinité, créatrice et destructrice, exigeant un double culte créateur et destructeur.
Le christianisme et le bouddhisme ont donné au célibat monacal une plus grande étendue. Le second comprend quelques congrégations de courtisanes sacrées, mais la célébration solennelle, si l’on peut parler ainsi, de l’acte générateur, n’est plus un rit. En général les danseuses du temple ne sont des prostituées que par un côté de leurs fonctions, à peu près comme nos danseuses d’Opéra. Les congrégations d’hommes, bonzes, lamas et talapoins, sont au contraire soumises à une chasteté rigoureuse. C’est la môme règle qui régit exclusivement les congrégations chrétiennes, à part chez deux ou trois sectes russes et américaines. Il importe toutefois, au point de vue de la sélection, de noter que les moines bouddhistes peuvent quitter l’habit et rentrer dans le monde avec plus de facilité que les moines chrétiens; dans certains pays ils finissent presque tous par se marier. Les moines sont rares en dehors de ces deux religions, il en existe cependant quelques congrégations chez les musulmans.
Quant au célibat des prêtres, il est surtout propre à 1 Eglise catholique. La haute antiquité n’a guère connu d’institutions analogues, et le mariage a été plus fréquemment imposé aux prêtres que le célibat. Il y a eu beaucoup de cultes qui ne pouvaient être exercés que par des couples, de sorte que le veuvage excluait le prêtre de ses fonctions. Le flamine de Jupiter à Rome a été, je crois, le dernier représentant de cette sorte de pontifes. En Grèce et en Orient, les exemples ont été plus nombreux, et le culte des diverses divinités considérées
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sous la double forme masculine et féminine explique cette singularité apparente. Il fallait pour grand prêtre du couple divin un couple humain, encore par le môme besoin de symétrie entre les choses du ciel et de la terre qui faisait honorer la Belit par la prostitution solennelle des vierges phéniciennes et babyloniennes, le Bel par l’immolation des enfants des plus grandes familles.
On comprend aisément la différence de traitement des prêtres et des moines de l’antiquité orientale au point de vue du célibat. Ces derniers n’étaient pas astreints au célibat pour des raisons de chasteté, ou du moins celle-ci n’était pas considérée comme une vertu, mais comme une macération agréable au Dieu terrible et destructeur qui se plait à la vue des souffrances et des privations. C’est pour cette raison, et aussi pour la commodité de la discipline, que les communautés étaient astreintes au célibat. Les moines et les religieuses de toutes les confessions chrétiennes et les prêtres catholiques sont soumis à la même règle pour les mêmes motifs.
Par le nombre et la qualité particulière des individus ainsi soustraits à la fonction de reproduction, les sociétés qui ont admis le célibat religieux se sont soumises à une sélection dont il importe de préciser les caractères généraux.
Faillite religieuse du christianisme. — C’est un postulat facile à admettre, je le crois, du moins, que dans toute religion les ascètes, les moines et les nonnes, les prêtres non constitués en caste héréditaire, se recrutent par sélection dans l’ensemble des croyants, et que la religiosité des élus est supérieure à la moyenne. Les criminalistes proposent de supprimer la criminalité en empêchant la reproduction des criminels. Les religions qui admettent le célibat religieux travaillent ainsi d’une manière inconsciente à leur propre destruction, en em-
pêchant la reproduction des individus dont la religiosité est ardente. Le monde antique a peu souffert de cette sélection, dont la cause était alors peu intense. Le bouddhisme au contraire a presque succombé dans l’Inde par la conséquence indirecte du prodigieux développement de l’ascétisme pendant une longue période. C’est dans la chrétienté, surtout dans les pays catholiques, que le résultat du célibat religieux est maintenant visible. Le mal du siècle, l’impuissance de croire jointe au besoin de croire, répond aux deux sélections longuement pratiquées par l’Eglise, en éliminant à la fois les croyants à la foi ardente par le célibat, et les impies par une foule de procédés de destruction.
La conséquence nécessaire d’une telle sélection devait être l’avortement de la réforme de l’humanité entreprise par le christianisme. Nous parlerons plus loin de la faillite morale ; dès à présent il faut noter la faillite religieuse, qui nous place dans une situation mentale dangereuse et douloureuse. A coup sur le christianisme est une religion encore bien grossière, encore bien voisine des idées phéniciennes et babyloniennes, avec sa divinité anthropomorphe, ses trois personnes, sa vierge mère, emprunts faits au polythéisme complexe et aux couples divins des panthéons orientaux, avec son dieu cruel, qui se plaît à la vue des privations, de la douleur et des tortures volontaires, avec son diable cornu, aux chaudières de naphte embrasé, son paradis où l’on chante des psaumes, avec sa cosmogonie puérile et ses miracles naïfs. Il est très inférieur l’islamisme, dont le dieu tout spirituel disparait dans un lointain confus, où il échappe à la critique de la science. Tel quel, il répondait cependant aux besoins de consolation, aux tendances vers l’au delà, de nos esprits façonnés par des milliers d’années do sélection religieuse, depuis les superstitions préhistoriques jusqu’à l’Eglise catholique, apostolique et romaine.
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Avec une foi ardente, nous pourrions être heureux : les martyrs l’étaient au milieu des supplices. En l’absence complète de foi, nous pourrions l’être encore. La sélection ecclésiastique d’un côté, les différentes sélections religieuses de 1 autie, nous ont privés de cette faculté de nous croire heureux, qui est le bonheur même. La religion, comme la morphine ou 1 absinthe, fait oublier les souffrances de la vie. Un écrivain d esprit, sinon de sens, demande qu’on sacrifie la géologie, voire toute la science, pour recouvrer le calme religieux. Il ne suffirait pas de sacrifier la science, il faudrait faire couler dans nos veines le sang des ascètes et des martyrs. La solution de la crise religieuse n’est pas dans un retour en arrière, elle est dans la marche en avant.
La faillite a été moins complète dans le pays où le protestantisme règne. Son intervention, bien que tardive, a produit des effets marqués. Il est incontestable qu’il y a plus de moralité, dans le sens chrétien, plus de religiosité dans les milieux protestants où ne sévit pas le célibat ecclésiastique. Que la race y soit pour beaucoup, cela ne fait point de doute, car la religiosité est à peu près proportionnée à l’indice céphalique, mais la sélection développe sans cesse l’intensité du sentiment religieux chez les peuples aryens et la diminue chez les brachycéphales et les méditerranéens.
Singulière contingence des destinées ! Si la vaillance des peuples aryens n’avait pas arrêté les armes musulmanes, l’islamisme, qui a failli à sa mission par l’insuffisance des peuples orientaux, aurait pris en Europe un développement nouveau dans des voies nouvelles, et l’antagonisme de la science et do la foi, entre lesquelles il n’est pas permis de rester neutre, n’aurait jamais peut-être tourmenté l’esprit des hommes!
Evaluation numérique des victimes du célibat ecclésiastique.
— Si nous calculons le nombre des prêtres, des religieux et religieuses soustraits à l'exercice de la fonction reproductrice, nous arrivons a des totaux formidables. Certaines parties de l’Inde, le Thibet, beaucoup de régions de la Chine et de l’Indo- Chine, l’Espagne, l’Amérique du Sud, l’Italie fourmillent de ces célibataires dont le célibat plus ou moins chaste et définitif peut être, au point de vue des résultats féconds, regardé comme elfectif. La France, l’Allemagne, l’Autriche possèdent aussi un grand nombre de prêtres célibataires et de moines ou religieuses.
La combinaison des diverses statistiques permet d’admettre comme minimum un chiffre de vingt millions pour l’humanité entière, les deux tiers en Asie et le reste en Europe ou en Amérique. C’est un ensemble égal à la moitié de la population de la France, supérieur à la population de l’Espagne. On en peuplerait une ville dix fois grande comme Paris. On arrive à une moyenne séculaire de cinquante millions d’individus des deux sexes, soit un milliard depuis J.-C. La sélection religieuse frappe donc sous cette seule forme du célibat ecclésiastique plus de victimes que la sélection militaire, mais elle ne s’exerce d’une manière intense que depuis deux ou trois mille ans.
Qualité physique des éléments éliminés. — Voilà donc une sélection bien importante, qui prélève un centième environ des populations sur lesquelles elle s’exerce. Dans quel sens agit-elle? Ce qu’elle retranche est-il au-dessus ou au-dessous de la moyenne? 11 faut distinguer suivant les points de vue. Au point de vue physique, je sais bien que les couvents servent d’asile à des individus, surtout du sexe féminin, que des défauts organiques rendent peu propres à la vie sociale. On n’oserait cependant pas soutenir que toutes les religieuses sont laides ou mal faites, tout le clergé régulier ou séculier atteint
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de maladies chroniques et impropre à fournir des rejetons sains et vigoureux. C’est bien plutôt le contraire qui serait la vérité. 11 y a même des règlements monastiques dont la sévérité est très grande en ce qui concerne les imperfections physiques, et on le comprend, car si l’on peut à la rigueur faire une bonne carmélite bien que boiteuse, ou un excellent trappiste bien que tant soit peu bossu, il faut une santé robuste ou une grande habitude pour résister à la vie de macérations.
11 ne faut pas oublier que si le clergé ordinaire et certaines congrégations d’hommes et, de femmes ont une vie matérielle très douce, d’autres ordres s’imposent un régime auquel on n’oserait pas soumettre les condamnés aux travaux forcés. Les sociétés protectrices des criminels protesteraient assurément si l’on forçait leurs intéressants protégés à se lever plusieurs fois la nuit à heure fixe, à se promener sur la dalle nue en s’administrant des coups de corde, ou simplement à chanter des cantiques. Rien n’est plus propre à produire des troubles nerveux que le jeûne, l’insomnie et l’hypnotisme des offices, mais encore faut-il que le merveilleux effet de l’extase soit atteint sans que le sujet périsse en cours d’entrainement. Ignace de Loyola, qui a été un très grand psychologue et un des plus grands hommes des temps modernes a laissé sur cette question des pages d’une science extrême, mais il suffit de les lire pour comprendre que les portes de l’extase ne sont pas ouvertes pour tout le monde.
L ensemble du personnel soumis à la vie ascétique chez les brahmanistes et les bouddhistes est aussi pour la même raison xigoureux et sain. Les fakirs supportent des tortures que ne comportent pas le régime et l’esprit des communautés chrétiennes, et s’ils les supportent, c’est qu’ils ont la vigueur nécessaire. La neurasthénie est toujours la base latente de l’ascétisme, mais 1 ascète ne peut aspirer à la perfection que s’il est
par ailleurs assez robuste pour n’ètre point arreté par une lésion organique et la mort.
C’est donc un milieu sain et vigoureux en principe que celui où sévit notre sélection. Les éléments qu’elle stérilise sont au point de vue physique plutôt au-dessus qu’au-dessous de la moyenne.
Valeur mentale des éléments éliminés. — Pour la valeur morale, je crois qu’il n’y a pas môme à poser la question, du moins pour notre époque, et qu’elle est très au-dessus du niveau commun. Cette proposition est vraie de manière absolue si l’on se place au point de vue de la morale d’Eglise et de la morale d’Etat, qui est lapremière moins son élément religieux; elle l’est encore d’une manière relative au point de vue de la morale scientifique, car si ces personnes s’en écartent en violant le devoir envers l’espèce, les laïques le pratiquent sans môme le regarder comme un devoir; sur ce point la compensation est à peu près complète, et sur les autres la valeur morale des ecclésiastiques l’emporte assurément. Pour un pope russe qui se grise ou pour un prêtre catholique victime des aberrations auxquelles conduit le célibat forcé, le principe n’est pas entamé. Il suffit de mettre en face tous les moujicks qui se grisent ou le tas des méfaits commis par les laïques pour voir de quel côté se trouve la supériorité relative.
De môme pour la valeur intellectuelle. 11 est difficile d’être bien fixé sur la valeur des vingt millions de prêtres et de moines répandus dans l’univers entier, mais dans l’Europe chrétienne elle est supérieure à la moyenne. Les chefs de l’Eglise catholique sont et ont toujours été des hommes éminents. La plus grande puissance à notre époque de science et de positivisme n’en reste pas moins la curie romaine, sans soldats et sans canons. Dans la première édition de ce travail j’ajoutais ici : ce
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11’est pas une petite preuve de génie que d’avoir su mener M. de Bismarck à Canossa. Depuis 1887 il s’est écoulé huit ans, et la République française est allée aussi à Canossa.
Dans les rangs inférieurs de la hiérarchie, l’intelligence n’est pas toujours très développée, mais si l’on songe au niveau réel de la moyenne et au petit nombre des gens réellement intelligents qui nous font illusion parce qu’ils nous entourent, on s’aperçoit que les frères et les religieuses des campagnes sont dans un bon rang par rapport aux journaliers et ouvriers ruraux ou de fabrique. Les études exigées des prêtres correspondent déjà à un niveau supérieur, et beaucoup, surtout dans les ordres monastiques, ont reçu une culture qui les place parmi les hommes instruits. Dans les sphères modestes nous trouvons donc le même écart que dans les sphères élevées, et autant les Pie IX et surtout les Léon XIII s’élèvent au-dessus des Crispi, des Caprivi, des Thiers et des Ferry, autant l’humble desservant dépasse d’ordinaire son maire et son adjoint.
Prêtres et moines cependant ont un défaut psychique habituel, qui tend à devenir une caractéristique professionnelle. Ils ont un type intellectuel enfantin, féminin, archaïque, pour ('■levé qu’il soit. Ce qui distingue le cerveau du moderne, l’instinct d’évaluer les probabilités, le sens du pourcentage des faits, le besoin de précision dans l’observation, dans l’expérimentation, la recherche du vrai pour le vrai, l’indifférence quant au sens des résultats possibles, le détachement facile de toute théorie, même chère et personnelle, l’esprit scientifique en un mot leur manque, comme aux enfants, aux femmes et aux anciens. Lisez les conférences du P. Monsabré, les mémoires de l’abbé llamard dans le Cosmos, les articles de la « Science nouvelle » : il faut bien connaître les auteurs pour ne pas être tenté de les accuser de mauvaise foi, tant parait étrange 1 exposé qu’ils font des idées scientifiques. Ce sont des
esprits faux, convaincus cpie tout fait contraire à leurs chimères est inexact, tout adversaire aveugle ou malveillant. Quand ils touchent à la science, ils s’en servent sans la comprendre, avec l’absence de scrupules de l’avocat à la barre ou du politicien à la tribune.
On a fait remarquer à propos de la destruction des congrégations religieuses qu’elles constituaient de véritables organes d’excrétion destinés à éliminer du corps social des éléments d’une certaine valeur psychique, parfois même tout à fait supérieurs, mais sans rapport avec la structure que ce corps tend à prendre. C’est une question très délicate. Aux époques antérieures, quand l’esprit scientifique n’avait pas encore pris son développement actuel, quand les masses confondaient encore la légende et la réalité, les faits et les proverbes, ces organes d’excrétion exerçaient-ils une action sérieuse? Le développement de l’esprit scientifique est-il du à ce que la postérité des esprits portés au surnaturel, à l’imagination déréglée, n’existe point, grâce à la sélection religieuse? Les couvents et la prêtrise n’ont-ils pas stérilisé au contraire beaucoup de cerveaux exacts? Les deux hypothèses auraient besoin d’une étude sérieuse. iV l’heure actuelle, je pense qu’il serait, en France et dans quelques autres pays, contraire aux intérêts de la société de supprimer les couvents. Ils deviennentles utiles instruments d’excrétion dont j’ai parlé plus haut, et travaillent à éliminer les esprits à la fois intelligents et anti-scientifiques, à rétablir l’ordre mental par la suppression des individus chez qui la tendance vers l’irréel est trop forte. Il conviendrait donc seulement de prendre des mesures pour empêcher l’influence des monastères de s’exercer au dehors, par 1 éducation ou par tous autres moyens.
Ces considérations se rapportent à un cas tout d’exception. En thèse la sélection faite par le célibat ecclésiastique est un
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mal considérable, la valeur de l’exception est partielle et limitée à un point du temps et du globe. Quelques exemples prouveront l’exactitude de ces propositions.
Le célibat ecclésiastique en France sous l’ancien régime. —
La sélection ecclésiastique a d’une manière toute spéciale contribué en France àéteindre l’ancienne noblesse dont à chaque génération la moitié des sujets mâles et les deux tiers des filles ont été sacrifiés. Quand on lit les mémoires du xvne et du xviii6 siècle, on est frappé de voir disparaître dans les couvents les collatéraux de tous les personnages illustres à un titre quelconque. On se rend compte ainsi du développement prodigieux qu’aurait pris le mouvement intellectuel si la multiplication de ces éléments eugéniques n’avait pas été réprimée. Nous n’aurions peut-être qu’un peu plus de savants, mais à coup sûr nous aurions bien plus d’artistes, plus de fins écrivains, de poètes ou d’historiens. La postérité de tout ce monde de remueurs d’archives, de lettrés et d’artistes nous fait aujourd’hui défaut.
La classe inférieure donnait au clergé ce qu’elle avait de mieux, la classe moyenne, en quantité et en qualité des victimes ne le cédait que de peu à la noblesse et celle-ci semblait prendre à tâche de préparer son extinction. L’aristocratie féodale, plus guerrière qu’intellectuelle, avait dans les siècles passés disparu peu à peu. La noblesse nouvelle, issue de familles portées par leur mérite à la noblesse personnelle, puis à la noblesse héréditaire, s’était à peu d’exceptions près recrutée dans des milieux intellectuels. On commençait par les fonctions ou la robe pour arriver à être d’épée. Cette classe aristocratique, sans cesse ouverte et recrutée par une sélection incessante, n’avait plus alors la pureté de sang aryen des siècles antérieurs et portait en elle des germes de destruction
certaine, mais elle gardait cependant une vitalité et une puisses SÉLECTIONS SOCIALES. 18
sauce intellectuelle dont nous avons peine à nous faire une idée. Cette' classe d’élite, dont la statistique constate aujourd’hui, mais trop tard, le degré exceptionnel de richesse en eugéniques, a été malgré sa fécondité plus qu’arrêtée dans son développement et bientôt conduite à la décadence par le célibat, plus redoutable que le métier des armes.
Si l’on réfléchit que les travaux les plus récents, et notamment ceux de de Candolle, arrivent à lui donner de quinze à vingt fois la productivité en savants de la classe bourgeoise et deux cents fois celle de notre classe inférieure, si l’on ajoute que nos classes moyennes et inférieures sont déjà fort au-dessus du niveau moyen de leurs homologues en Europe, et si l’on admet que le développement de la civilisation est l’œuvre des savants et non des politiciens, si l’on suppose aussi que les aptitudes scientifiques n’étaient pas les dominantes chez les victimes du célibat, on se rend compte de la portée qu’a eue la sélection ecclésiastique surl’avenir de la France et peut-être du monde.
Eugénisme des familles de pasteurs. — Un bon procédé pour apprécier le sens et la portée de la sélection par le célibat religieux consiste à étudier la descendance des prêtres dans les pays où le célibat ecclésiastique n’existe pas. 11 est inutile de rappeler les familles sacerdotales de l’Egypte et delà Chaldée. Les masses, il ne faut jamais l’oublier, étaient chez ces peuples aussi intelligentes et aussi instruites que les nôtres. L’instruction obligatoire réduite aux connaissances primaires existait chez eux plusieurs milliers d’années avant qu’on y songeât chez nous. C’est toutefois dans les familles sacerdotales (pie se concentrait tout le travail de recheichcs scientifiques et littéraires, et c’est à elles (pie nous devons notre civilisation.
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De nos jours, il exisle encore en Occident un clergé marié, le clergé protestant, plus facile à étudier et à prendre comme exemple. Avant d’aborder ce sujet, il faut signaler une cause d’erreur qu’il importe d’éviter, et que j’ai mise en évidence dans mon travail sur Y Inégalité parmi les hommes. Mille brachycéphales ne valent pas mille aryens, mille Français ou Autrichiens ne valent pas mille Anglo-Saxons, mille catholiques ne valent pas mille protestants. Il y a partout des différences entre les éléments composant les populations, chaque classe, chaque coterie religieuse a subides sélections. Le protestantisme n’a pris racine que dans les parties de l’Europe où Y H. Européens est nombreux, dans toutes les autres régions il n’existe qu’à l’état sporadique, chez de petits groupes doués d’une ténacité particulière, qui ont subi avec avantage l’épreuve de la persécution. Si donc nous trouvons un coefficient étonnant d'eugénisme au bénéfice des pasteurs, il faudra tenir compte de la race et de la religion, et ne pas supposer d’emblée un coefficient égal au clergé français, italien ou espagnol.
M. de Candolle, dans son Histoire des sciences et des savants a donné (2e édit. p. 150-152) une longue liste d’hommes d’un mérite incontestable « qui ne seraient pas nés si les ecclésiastiques protestants avaient été astreints au célibat». Je cite seulement quelques exemples : les naturalistes Agassiz, Boerhaave, Camper, Robert Brown, Oswald Ileer, Linné, Mitscherlich, Scliimper; les chimistes et physiciens Berzélius, Wollaston, Würfz; le médecin Jenner ; les astronomes Encke, Oibers, Wargentin ; les mathématiciens Euler et Wallis. Ajoutons encore, en dehors des savants, les Ancillon, l’orientaliste Bochard, llallam, Hobbes, Puffendorf, Sismondi, Emerson, les littérateurs Addison, Gessner, Ben Johnson, Lessing, Richter, Swilt, Wieland, Thomson, Young. 11 faut citer à
part, comme un des pères de notre science, l’anthropologiste Blumenbach.
Si nous prenons la liste des membres étrangers de l’Académie des Sciences de Paris depuis deux siècles (p. 224 et suiv.), nous trouvons que sur 101 savants, 14 sont fils de pasteurs. C’est une proportion de près de 14 0/0, qui dépasse certes tout ce que l’on pourrait attendre. Encore, pour saisir toute l’importance de cette proportion, faut-il se souvenir qu’elle est fournie par un nombre très limité d’individus, l’ensemble des pasteurs qui ont vécu en deux siècles, et que les 80 0/0 représentent l’énorme masse de millions d’individus qui ont existé en Europe pendant le môme temps.
11 convient de ne pas méconnaître rinfluence du milieu et de la direction paternelle dans la production de cette proportion inattendue d’hommes célèbres, mais la culture, nous le savons, ne crée rien, et il ne serait pas difficile d’imaginer d’autres milieux où laculture aurait été aussi bonne, les familles de magistrats par exemple. C’est donc bien dans l’eugénisme qu’il faut chercher la cause principale du fait que nous constatons.
Môme phénomène chez les familles rabbiniques. Un nombre prodigieux d’hommes remarquables de notre temps sortent des familles sacerdotales juives, où l’étude est en honneur depuis des siècles. Dans tous les pays à peu près il existe parmi les Juifs une spécialisation héréditaire, les uns se vouant à l’étude, les autres pratiquant avec un succès bien connu toutes les branches du commerce, et de préférence le brocantage et le prêt d’argent. Les premiers sont les plus purs de race, la finesse de leur type, encore bien oriental, suffit à le prouver. Leurs ressources sont'en général plus modestes, mais leur valeur personnelle en lait une aristocratie intellectuelle tout il fait unique au monde. Relégués dans l’étude
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de la Bible et du Talmud pendant de longs siècles, ils abordent aujourd’hui toutes les branches de la culture humaine avec une supériorité marquée. L’Annuaire de l’instruction publique, les listes des membres des sociétés savantes, littéraires, artistiques, en France et plus encore en Allemagne et en Autriche, renferment un nombre de Juifs tout à fait bois de proportion avec l’importance numérique de la nationalité israéli te . Les neuf dixièmes se rattachent aux familles rabbiniques.
Ce qui est vrai des fds de pasteurs et de rabbins, élite d’élites, l’aurait été des prêtres catholiques, élite de la masse. . Dans des proportions moindres, le clergé français, italien, espagnol aurait fait souche d’hommes illustres si la discipline de l’Eglise avait été autre : mais le royaume du Christ n’était pas de ce monde 1
La race et la sélection ecclésiastique. — Il serait très intéressant de savoir dans quels éléments ethniques se sont recrutés les ecclésiastiques aux divers âges et dans les divers pays. Nous n’avons que très peu de renseignements, et ils portent d’une manière à peu près exclusive sur l’Europe occidentale, c’est-àdire sur le clergé catholique. La lumière qu’ils apportent est très faible. Bcddoe constate en Angleterre que les crânes de moines et d’évêques du Moyen-Age qu’il a pu examiner sont plus vo- Iontiersbrachycéphales et parfois très brachycéphales. Il en conclut à l’origine étrangère et continentale de ces personnages, et je crois qu’il a raison, car par leur morphologie ces crânes se rattachent plutôt au groupe des immigrés venus avec l’invasion normande qu’aux populations indigènes. Il seraitutile de relever ainsi l’indice des crânes provenant de cimetières monastiques, publiés ou inédits, des divers pays. Des observations d’un autre ordre ont été faites. J’ai remarqué que dans l’Hérault
l’indice céphalique est sensiblement plus bas dans les localités où existaient autrefois d’importantes abbayes de moines : Saint Guilhem du Désert, Aniane. L’abaissement de l’indice est d’une ou deux unités, parfois davantage. Dans le Grand Duché de Bade, Ammon signale dans un mémoire (Die Koerpergroesse (1er Wehrpflichtigen im Grossherzogthum Baden indemJahren 1840 bis 18G4, in Beitraegen zur Statistik des Grossherzog- Ibums Baden, lie ft . 3, Noue Folge), un relèvement marqué de la taille autour des anciennes abbayes. Ces deux faits semblent indiquer la présence locale d’un peu plus de sang H. Europæus. Faut-il en faire remonter la cause à la paillardise de certains moines, aux époques relâchées de la lin du Moyen-Age, et supposer que ces moines étaient par suite de type Europæus ? C’est possible, mais ce sont des hypothèses qui n’ont pas de solidité suffisante. La science d’aujourd’hui est plus exigeante en fait de preuves.
Ammon a publié dans son Auslese un document plus concluant, mais d’une valeur toute locale etpropre à notre temps. Le gymnase de Fribourg reçoit les élèves d’un collège ecclésiastique catholique, ses autres élèves étant en majorité des protestants. Ces élèves ecclésiastiques sont particulièrement brachycéphales et viennent presque tous de la campagne. Si Fon compare les élèves laïques et les élèves ecclésiastiques des trois classes supérieures aux conscrits ruraux de Fribourg, eu ayant soin d’exckire les élèves non ruraux d’origine, on trouve les résultats suivants. Proportion d’indices au-dessous de 80 : élèves libres, 28.0, ecclésiastiques 3.4, conscrits 12.3. Proportion d’indices de 83 et au-dessus: élèves libres, 8.0, ecclésiastiques 41.4, conscrits 31.0. Les élèves ecclésiastiques ont donc moins de dolicboïdes (mésati- et dolichocéphales), plus de brachycéphales vrais que les conscrits eux-mêmes, et surtout que les élèves laïques. L’indice céphalique moyen est
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de 81.1 pour les élèves ruraux libres, 84.2 pour les ecclesiastiques, et 83.0 pour les conscrits. Les dimensions absolues de la tète varient dans la même proportion. Longueur du crâne : élèves libres 0,188, ecclésiastiques 0.185, conscrits 0.184; largeur du crâne : élèves libres 0.152, ecclésiastiques 0.156, conscrits 0.154. Les élèves ecclésiastiques restent donc au-dessous du volume céphalique des laïques, bien qu’atteignant celui des conscrits, un peu plus âges, et qui sont arrivés plus près du volume crânien définitif. À Tauberbischofsheim, même juxtaposition d’élèves libres et ecclésiastiques dans le gymnase, même -résultat. Indice céphalique: élèves libres 82.3, ecclésiastiques 83.3, conscrits 83.5. Longueur du crâne: élèves libres 0.186, ecclésiastiques 0.185, conscrits 0.184 ; largeur du crâne : élèves libres 0.153, ecclésiastiques 0.154, conscrits 0.153.
Evidemment tout cela n’est pas fortuit. L’élève ecclésiastique est d’une braclrycéphalie et d’uue petitesse de crâne en dehors de la moyenne des élèves, mais a-t-il le crâne plus court et plus petit que la moyenne des catholiques badois ? Les chiffres nous montrent par rapport à la masse des Badois cultivés une élimination de brachycéphales à petits cerveaux, ou tout au moins à petits crânes. Ils confirment la règle générale: dolichocéphalie, protestantisme; brachycéphalie, catholicisme. Ils ne nous disent pas l’influence de la sélection exercée sur la population catholique, dont l’indice reste inconnu.
On ne peut donc rien dire encore de l’influence de la sélection ecclésiastique sur l’équilibre des races. Il est toutefois bien peu probable, en raison de l’inégale religiosité des races et de la prodigieuse sensibilité de l’indice céphalique, dont nous aurons la preuve en étudiant la sélection par migration, il est tout à fait improbable que le célibat ecclésiastique ait fait des victimes en quantité proportionnelle chez les divers éléments
ethniques. En ce qui concerne l’Europe, on perçoit très nettement une corrélation entre l’influence de la sélection religieuse et l’élévation rapide de l’indice céphalique à partir du Moyen- Age. Dans les masses profondes de la population, moins exposées que l’aristocratie aux chances de la guerre et tenues par l’organisation féodale à l’abri de la sélection urbaine, c’est la sélection religieuse qui parait avoir joué le premier rôle dans l’élimination du sang aryen. La brachycéphalie est particulièrement intense dans les régions où la sélection religieuse a sévi, à la condition toutefois que la population ancienne ait contenu un certain élément brachycéphale môme peu nombreux. Cette réserve est significative: partout où il n’y avait pas de brachycéphales, la sélection a pu sévir, mais elle a peu modifié l’indice. 11 suffit de comparer la province de Grenade, encore dolichocéphale à 78 malgré les persécutions, avec les plaines du Bas-Languedoc, où l’indice est monté à Montpellier et Nimes de 74 à 81, et l’Aveyron où il est monté à Rodez de 77 à 87. Ce phénomène est dù bien plus à l’action indirecte de la sélection religieuse en général qu’à la forme ecclésiastique de cette sélection. La plus grande faveur accordée aux individus soumis, les persécutions dirigées contre les indépendants ont influé au premier chef sur les rapports numériques des individus affectés de caractères bien accusés. Dans cette œuvre d’élimination des indépendants, dans ce développement de l’esprit grégaire, l’Eglise qui comparait elle-même ses fidèles à un troupeau, semble avoir joué le rôle principal. L’autorité laïque, l’esprit tyrannique des hommes qui aiment voir ramper devant eux a fait le reste.
Sélection produite par les persécutions religieuses. — La sélection religieuse n’empêche pas seulement la reproduction de certains individus en les incorporant dans le clergé, elle en
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élimine une infinité d’autres par l’opinion, ou par des mesures répressives qui constituent, sous leur forme intense, les persécutions. Nous ne voyons plus aujourd hui de persécutions religieuses et de guerres de religion: 1 humanité en est délivrée peut-être, mais son passé est tout éclabousse du sang des martyrs.
Sans remonter à la haute antiquité nous trouvons les persécutions dirigées par les empereurs romains contre le christianisme, les grandes hécatombes de peuples faites par les émirs arabes, les pyramides de tètes élevées par les Mongols et les Turcs, les croisades en Orient et contre les Albigeois, les guerres de religion en France, en Allemagne et dans les Pays- Bas, sur une moindre échelle l’expulsion des Maures d Espagne, l’inquisition de S. Dominique et les dragonnades de Bossuet. C’est par centaines de millions qu’il faut chiffrer les victimes de l’intolérance religieuse en Europe et en Asie depuis deux mille ans seulement.
Quant à la valeur, on peut dire en principe que les persécutés sont toujours supérieurs aux persécuteurs, et que leur grand crime est d’être à la fois assez supérieurs pour porter ombrage et trop peu nombreux pour pouvoir dominer. Tl n’est possible de procéder d’une manière précise qu’à l’égard des Réformés, mais les résultats généraux sont facilement appréciables même pour les persécutions antérieures.
Je ne suis pas admirateur du christianisme. Je crois que nous aurions gagné deux ou trois mille ans en travaillant directement sur le fonds acquis par les civilisations du Nil et de l’Euphrate. Nous sommes encore à renouer les traditions rompues, et sans les progrès de la science, très étrangers au christianisme, notre civilisation ne serait pas brillante. Pour les principes tout l’effort moderne tend à ramener nos sociétés au point où les civilisations antiques étaient arrivées il y
a trois mille ans, après un nombre infini de siècles d’expériences que nous répétons avec plus de présomption que de sagesse. Je n’en reconnais pas moins que les premiers prosélytes ont été bien au-dessus de la valeur moyenne de l’humanité.
Les premiers temps du Christianisme. — Les rêveurs et les hystériques mis à part, il reste à l’actif du christianisme naissant une majorité d’hommes qui, placés dans les conditions actuelles de la vie, seraient devenus des savants, des explorateurs et des inventeurs. Il y a encore de l’emploi pour les génies d’apôtres et de martyrs, et il y en aura tant qu’il restera des aveugles et des imbéciles, c’est-à-dire tant que durera l’humanité. Le niveau a baissé ensuite pour se confondre avec la moyenne quand tout le monde fut devenu chrétien. La persécution a cessé alors, après s’être exercée sur une élite tant que celle-ci a eu la minorité. L’adhésion des masses, de tout ce qui obéit à l’esprit grégaire, a été la fin de l’âge d’or.
Il importe beaucoup d’insister sur la composition toute particulière de la communauté chrétienne pendant les siècles de persécution, sur la différence de valeur et probablement de race de cette élite en butte aux haines de la masse. Un chré- * tien, avant Constantin, n’était pas n’importe qui; après Cons- , tantin tout Romain est chrétien. On était d’abord serviteur du Christ parce qu’on était libre penseur, progressiste et aventureux, par largeur d’intelligence et hardiesse d’idées; depuis on est chrétien par étroitesse d’esprit, par timidité, par néophobie. La sélection exercée dans les premiers siècles portaitdonc sur des hommes dont le caractère était juste l’opposé de nos prêtres et de nos cléricaux.
On a exagéré le nombre des victimes des persécutions impériales. En réalité les chrétiens ne furent guère poursuivis
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pour raison religieuse ; ils ne l’auraient pas été du tout si leurs dogmes et leurs pratiques n’avaient pas été incompatibles avec les lois de l’Etat. C’est comme individus dangereux au point de vue politique que les martyrs ont souffert, et pendant bien longtemps le côté religieux de leurs croyances a provoqué moins d’indignation que de plaisanteries chez les païens dont l’indifférence était à peu près complète.
Ces persécutions ont été pour beaucoup dans le succès du christianisme, en le signalant aux esprits énergiques et ardents qui se trouvaient mal à l’aise dans un monde vieilli, régularisé, organisé comme une vaste administration où disparaissait l’individu. Tout ce qu’il y avait de vivace dans la société romaine s’est jeté pendant des siècles dans le christianisme, et sans cesse le pouvoir impérial, gardien de l’ordre matériel et moral, a frappé cette foule inquiète et passionnée. Le christianisme a eu la destinée de tous les mouvements révolutionnaires dont l’heure n’est pas venue : il a fourni des quantités de victimes. Vainqueur à son tour, il n’a pas non plus ménagé les vaincus. Les luttes religieuses, le développement du célibat ont contribué dans une large mesure à l’affaiblissement et à la destruction de l’Empire romain, en le privant de la postérité d’un nombre infini d’hommes remarquables par l’intelligence et le caractère. La sélection religieuse parait avoir joué un plus grand rôle que la sélection militaire et la sélection politique dans la production de l’oliganthropie à laquelle a succombé le monde impérial.
La dérivation théologique et la barbarie médiévale. — La
classe des intellectuels, — je ne dis pas celle des grammairiens et des rhéteurs, a dû. souffrir le plus. Je ne crois pas cependant qu il faille attribuer à cette cause la prétendue barbarie médiévale. La société romane était intellectuellement épuisée par
une série de sélections internes, elle se trouvait en possession de chefs-d’œuvre plus faciles à imiter qu’à dépasser. L’invasion des barbares est venue trop tôt, avant que ceux-ci, à demi dégrossis déjà, aient pu créer des formes nouvelles. La vie matérielle, facile dans les deux premiers siècles de notre ère est devenue sans cesse plus difficile jusqu’à la fin du Moyen-Age. Tout cela explique bien la décadence littéraire et artistique, la sélection religieuse n’a été qu’une sélection nuisible de plus. Enfin, il faut s’entendre sur la prétendue barbarie médiévale. Je le répète, la perfection des Grecs dans les arts et les lettres ne permettait pas d’aspirer à faire mieux qu’IIoinère, Sophocle, Phidias ou Platon. On copiait, c’était encore le plus sage. Le christianisme a changé le milieu, permis de nouveaux chefsd’œuvre en ouvrant des horizons nouveaux. Avec le christianisme la littérature mystique prend un développement intense, l’hagiographie naît, la théologie naît. Il n’y avait jamais eu de théologie ni d’hagiographie. La philosophie classique usée cède la place à la philosophie sacrée. Cette prétendue période d’ignorance et de déclin voit l’aurore et l’apogée de tout un monde littéraire, philosophique et artistique nouveau. Cela finit par l’Imitation et par les cathédrales gothiques. L’Imitation vaut bien un discours de Cicéron, peut-être même une pièce de Sophocle, et une cathédrale n’est pas au-dessous d’un temple grec.
Le Christianisme a produit dans les tendances et les idées une sélection, — la sélection n’est pas propre aux êtres vivants, — qui a tué au profit des branches nouvelles toutes les vieilles branches de la littérature et de l’art. Cela n’est pas de la décadence, c’est une poussée, pleine de sève et d’ardeur, c’est la vie psychique qui éclate, heureuse de briser les vieux moules de la pensée. Le malheur fut qu’elle dédaigna trop le passé, cette vigoureuse pensée du Moyen-Age, et dans sa force révolu-
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tionnaire elle gratta les manuscrits grecs et latins pour y inscrire les choses nouvelles, elle fit des vieux monuments des pierres à bâtir, et des statues de marbre la chaux des châteaux et des basiliques. Cela dura jusqu’au jour où la foi devenant doute, on se reprit aux études profanes : alors naquit l’esprit moderne. Nous regardons maintenant toute cette littérature sacrée comme un fatras absurde, écrit en mauvais langage, mais ce fatras sera pieusement étudié par les penseurs futurs, comme les cathédrales gothiques, si longtemps méprisées, font et feront à jamais l’admiration des artistes.
Assurément tout cela suppose une dépense de force psychique prodigieuse, mal employée en ce sens que le point de départ étant une idée théologique la valeur du travail est subordonnée à la valeur de l’idée, et celle-ci est bien discutable, sans vraisemblance au point de vue scientifique, mais si le christianisme a aiguillé l’esprit humain sur une fausse voie, dans une impasse de garage, il n’en est pas moins certain que le monde romain et le monde barbare ont produit un mouvement intellectuel d’une incomparable puissance. Pour avoir écrit en mauvais latin, les hommes du Moyen-Age n’en ont pas moins pensé, et la modernité même de leur latin montre combien le mouvement était profond, combien ils en étaient venus à dédaigner la langue morte de Cicéron pour se servir seulement de celle de leur temps, langue qui avait vécu, s’était transformée au cours des siècles et à l’unisson des idées. Le reproche des humanistes : décadence de la langue, imperfection du style ne porte pas ou plutôt se retourne contre ceux qui le formulent. A des idées nouvelles, il fallait une langue nouvelle; écrivant un latin en retard de dix siècles les écrivains du Moyen-Age n’auraient été ni originaux ni compris.
La persécution religieuse en Espagne et la décadence. — Les *
persécutions impériales avaient à peine cessé que les sectes chrétiennes commencèrent à se persécuter les unes les autres, j Il y eut pendant des siècles une poussée d’opinions et de sectes dont l’Amérique seule peut nous donner aujourd’hui une idée. Toutes ces sectes se damnaient et se condamnaient dans l’autre monde et dans celui-ci. Les empereurs chrétiens ont rendu contre les hérétiques plus de constitutions et fait couler plus de sang que les empereurs païens. Les orthodoxes et les ariens s’entr’égorgèrent jusqu’à la destruction du schisme d’Arius. Plus tard les Grecs et les Latins se détruisaient et se massa- ] craient en Orient au bénéfice des Sarrasins. La Saint-Bartlié- ] leiny et les bûchers de l’inquisition sont les derniers épisodes ] de quinze siècles de luttes entre chrétiens. Les époques sé j rapprochent de nous, il devient facile de dresser un bilan des I pertes.
L’expulsion des Juifs et des Maures d’Espagne, les bûchers et les tortures, les in pace et les prisons ont fait autant pour abaisser la population espagnole que l’émigration en Amérique, le militarisme et la paresse. Ces émigrations successives ont contribué à combler dans le midi de la France les vides j causés par la croisade contre les Albigeois et le massacre des 1 protestants, mais en faisant derrière, elles un autre vide qui n’a jamais été comblé.
L’anthropologiste est frappé du nombre de figures sémitiques ou berbères qu’il rencontre depuis le Rhône jusqu’aux Pyrénées. Certes le Midi de la France a toujours été riche en éléments d’un pareil type. Il est même proprement indigène puisqu’il se rencontre dans les cavernes en grande abondance. Les races de la fin du pléistocène et de l’époque néolithique sont les mêmes qui vivent encore dans le Nord de l’Afrique, aux Arabes près, et encore! Depuis des milliers d’années ces
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très anciens types, acclimatés de longue date, résistent chez nous au mélange constant d’éléments disparates et à une sélection puissante, mais ils sont peu à peu submergés. Les émigrés d’Espagne sont venus en renouveler la race ; par eux les types indigènes ont reçu un renforcement sensible, qui les a aidés à persister jusqu’à nos jours.
L’édit de Philippe 111 fit à lui seul sortir d’Espagne près d’un million de nouveaux chrétiens. Plus de deux cent mille passèrent en France, et il 11e parait pas en être sorti plus d’une centaine de mille. Le' reste est demeuré en Gascogne, en Languedoc et surtout en Roussillon. Ces chiffres sont considérables si 011 les rapporte à la population de l’Espagne et de la France à cette époque (1609). L’Espagne 11e possédait pas alors plus de 8.000.000 d’habitants, la France en comptait 18 ou 20.000.000.
On a soigneusement sarclé en Espagne tout ce qui n’était pas orthodoxe. Les Juifs et les Maures étaient, après tout, des étrangers, bien que de race fort voisine de celle des vieux chrétiens, mais les Espagnols indigènes n’ont guère moins souffert et la sélection s’est exercée avec la plus extrême rigueur. Tout esprit indépendant était implacablement sacrifié par l’Eglise, qui absorbait et stérilisait en même temps une masse d’hommes intelligents. La persécution n’épargnait que les individus à idées étroites, à fanatisme dangereux, ou sans ressort et sans volonté propre. M. Galton a évalué à mille individus par an les victimes du fanatisme catholique en Espagne, sans tenir compte des effets de contre-coup dont j’ai i montré l’importance à propos de la sélection militaire, ni des ellcts de l’opinion, dont je montrerai plus loin l’étendue.
Ce fut bien autre chose que les persécutions subies jadis par les ch retiens eux-mêmes. 0 11 est certain, dit Friedlaender (Civilisation et mœurs romaines, trad. Yogcl, t. 1Y, p. 302),
que même les plus violentes persécutions des chrétiens sous les empereurs romains sont loin de pouvoir être comparées aux persécutions bien plus terribles qui furent exercées par P Inquisition. Sous Charles Quint, dans la Hollande et la Frise, jusqu’à l’année 1 5 4 (J , plus de 30.000 personnes doivent avoir péri par la main du bourreau, comme entachées d’erreurs anabaptistes ; et en Espagne, pendant les dix-huit ans de l’administration de Torquemada, plus de iOo.OOO personnes, J chiffre de l’évaluation la plus basse, auraient été, dit-on, punies. Dans ce nombre 8.800 malheureux furent brûlés vifs en Andalousie ; dans une seule année 2.000 Juifs doivent avoir été mis à mort, 17.000 condamnés à d’autres peines ». C’était une période de crise, mais l’Inquisition n’a éteint ses bûchers \ que depuis moins d’un siècle.
On arrive ainsi pour une série de siècles à un total qui explique l’indigence absolue d’eugéniques et même d’hommes ; de valeur qu’on pourrait appeler sporadiques, Il existe aujourd’hui en Espagne un niveau général de paresse et d’ignorance insouciantes, d’étroitesse d’esprit et de faux jugement qui étonne. La valeur de la population espagnole, pourtant fort intelligente, est ainsi très inférieure à celle d’aucun autre | peuple, et la situation géographique du pays peut seule ex- ’ pliquer qu’elle se maintienne indépendante au contact de peuples hautement civilisés.
Le fanatisme religieux est la cause de cette infériorité sans ; remède. On aura beau supprimer les couvents, diminuer l’influence du clergé, dissiper les superstitions, on ne rendra pas la vie aux hommes supérieurs qui ont été détruits, on ne ..i fera pas naître la brillante postérité qu’ils auraient laissée. ] Tout se paie, et le peuple qui détruit ses eugéniques est voué à la destruction ou à la plus méprisable décadence.
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La persécution religieuse en France. — Je crois que 1 impuissance actuelle de la France à suivre la marche des autres nations est due surtout à cette meme cause, et si nos eugéniques ont beaucoup souffert pour d’autres raisons, les persécutions contre les Réformés marquent le premier pas appréciable vers la décadence.
La statistique permet d’apprécier avec une certaine précision l’étendue de la persécution, et nous pouvons juger par leurs descendants de la valeur des hommes qui ont abandonné la France. La puissance de la Prusse, son hégémonie en Allemagne et en Europe sont les conséquences évidentes de notre grande faute religieuse. Avant la révocation de l’Edit de Nantes, la Prusse n’était qu’un petit Etat misérable, à demi désert et sans industrie, Berlin une petite ville ou plutôt un grand village malpropre. En moins d’un demisiècle, les réfugiés eurent fait de Berlin un grand centre en toutes choses, |et ils donnèrent à la Prusse une armée puissante.
Peu de temps après l’Edit de Potsdam (1685), Frédéric Guillaume voyait dans Berlin 10.000 réfugiés français sur 27.000 habitants. Autour de Potsdam se groupaient plusieurs milliers de familles de protestants messins. Leurs descendants sont en partie retournés à Metz et constituent avec des noms français la population la plus antifrançaise de toute l’Alsace-Lorraine. Rétablis par la Prusse, ils sont le plus solide appui de la puissance prussienne dans les provinces annexées.
Frédéric Guillaume ne recruta pas moins de 25.000 hommes parmi les réfugiés. Il y avait des régiments entiers composés de Français. La puissance militairedo la Prusse’remonte à cette époque, elle vient du développement de ce premier noyau. Frédéric Guillaume attira plus de 000 officiers qui furent à la fois des chefs pour leurs compatriotes et des instruc-
teurs pour les Prussiens d’origine (V. Weiss, Histoire des réfugiés protestants , passim).
Une bonne partie de la classe dirigeante de la Prusse descend d’une manière directe ou par les femmes de ces réfugiés et surtout des officiers protestants. On sait que nous n’avons pas en Allemagne d’ennemis plus intransigeants.
Certaines provinces de la France furent privées d’une grande partie, quelquefois de la majorité de leurs habitants les plus aisés, les plus industrieux. La Normandie envoya en Prusse plus de 200.000 habitants, les Cévennes furent dépeuplées. C’est ainsi que se fondèrent les villes industrielles du Nord de l’Allemagne, c’est ainsi que dans les sables et les bruyères on vit se développer une agriculture. La Prusse existait à peine avant l’édit de Potsdam: le lendemain elle avait les éléments d’une prospérité qui devait faire d’elle une grande puissance, tandis que la France, appauvrie d’autant, commençait sa marche vers le déclin. La révocation de l’Edit de Nantes a été pour la France un fléau pire que la peste, car la peste ne choisit guère et la persécution choisit les meilleurs pour les frapper.
Si la Prusse n’avait pas reçu cette impulsion soudaine, si elle n’avait pas absorbé toute celte force d’eugénisme, ses destinées n’auraient pas, malgré tout le génie d’une série de grands princes, balancé celle des autres états allemands. Si la France, par réciproque, avait la postérité des hommes qui émigrèrent ainsi, sa situation serait aujourd’hui tout autrement brillante. 11 suffit de parcourir le martyrologe de la France protestante pour voir que les huguenots n’étaient point les premiers venus. Quelques chiffres, empruntés à l’ouvrage de M. de Candolle, permettront de les apprécier par leur postérité.
L’"é migration totale ne comprend pas plus de 700.000 in-
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dividus, gentilshommes huguenots réfugiés pendant les guerres de religion, industriels ou commerçants expulsés par la seconde épuration et la révocation de l’Edit de Nantes. Ce petit groupe a fourni à l’Académie des sciences cinq associés étrangers en deux siècles. « L’ensemble de toutes les autres populations chrétiennes hors de la France, qui était peut-être de 150 millions dans le siècle dernier, et qui est aujourd’hui de plus de 300 millions a fourni les autres, c’est-à-dire 90. On voit à quel degré les proportions sont différentes ». Cet ensemble aurait du, proportions gardées, fournir 1000 à 2000 associés, si les règlements l’avaient permis, ou plutôt réduire à zéro la part des fils de réfugiés. Il n’a donc que la dixième ou la vingtième partie de la valeur des réfugiés au point de vue de la production des savants.
La proportion est également avantageuse et presque la môme quand on examine les autres branches de l’activité humaine, soit dans la spéculation pure, soit dans les applications industrielles et commerciales. Parmi les hommes dont l’intolérance de nos ancêtres a fait des étrangers en frappant leurs auteurs, je citerai comme savants les de Candolle, les Beaulieu, les Tremblay, les Saussure, Tronchin, Ch. Bonnet, Lembin, Lhuillier, Claparède, Tissot, Maunoir, Duvillard, Plantamour, Boissier, Jean de Charpentier, Desor, Lyonet. Dans la liste de ceux qui se sont occupés des sciences morales et politiques, je relève les Ancillon, Savigny, sir John Roinilli, Sismonde de Sismondi. Quelques-uns des descendants illustres des réfugiés sont revenus en France, par exemple Cuvier et J. -J. Rousseau.
Sélection indirecte. Développement de l’esprit grégaire. — Il faut nous occuper maintenant d’un autre mode d’action de la sélection religieuse, qui s’opère d’une manière indirecte. Je
ne veux pas parler des contre-coups du célibat ecclésiastique ou de la persécution religieuse ; ce sont des questions importantes, mais dont le développement nous entraînerait dans des détails propres à diminuer plutôt l’impression générale en dispersant l’attention. Je pense à l’action indirecte des religions dans la production et le développement de l’esprit grégaire.
Les religions, plus qu’aucune autre espèce de cause, produisent en grand ce que j’appellerai l’action de coterie. Toutes les coteries tendent à éliminer tout individu qui n’adopte pas en totalité leur credo et favorisent ceux qui l’adoptent. C’est le principe de l’assimilation ou de l’expulsion des corps étrangers transporté de la physiologie pathologique dans la sociologie. Ce que les coteries ordinaires peuvent faire sur une petite échelle est réalisé avec une tout autre puissance par les religions qui englobent des millions et des centaines de millions d’individus.
Dans le sein d’une population soumise à une influence religieuse intense, — il en est de même des influences politiques, mais avec moins de fixité, — l’individu dissident est placé dans des conditions défavorables pour la concurrence sociale. En dehors de toute proscription, des elfets considérables sont ainsi réalisés à la longue par la protection donnée à une partie de la population contre l’autre. Pour cette raison et par leur esprit de fixité, les religions tendent puissamment à conserver et à développer ce que M. Gallon appelle avec beaucoup de justesse l’esprit grégaire, l’esprit de troupeau. Elles sont pendant un temps des agents modificateurs, mais quand elles ont triomphé, elles prennent un caractère essentiellement conservateur.
Cette influence ne s’exerce pas qu’au point de vue religieux. En général l’esprit de soumission ou d’insoumission au dogme s’associe à un tempérament psychologique particulier. L’in-
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dividu rebelle à la croyance imposée n’est pas toujours audessus de la moyenne par la tournure de son esprit, mais il l’est certainement dans la plupart des cas, et peu enclin à ce <{ue Leibnitz appelait le psittacisme. Je parle, bien entendu, de l’individu qui est réfractaire par indépendance personnelle, et non par éducation, par rancune ou par cette sotte vanité dont nous voyons tant d’exemples chez des gens incapables de se faire une idée propre sur une question quelconque d’ordre tant soit peu délicat.
Il est certain aussi que la tendance à la soumission en matière religieuse s’étend aisément à l’ensemble des idées. L’histoire des anciennes civilisations de l’Asie et de l’Egypte en est la preuve frappante, alors mémo que certaines religions n’aient guère eu, comme chez les Chinois, qu’un caractère laïque et de nécrolàtrie. L’esprit de soumission des brachycéphales est général, et non spécial aux matières religieuses. Je regarde l’influence de la sélection religieuse indirecte comme la cause principale qui a fait sortir, à partir du Moyen-Age, des masses sans cesse croissantes de brachycéphales d’un fonds de population où ils étaient auparavant très clairsemés, et toute l’histoire moderne de la France a été changée par l’effet de ce phénomène.
Nous avons pu voir en France, à notre époque môme, comment l’insoumis en matière religieuse est traqué, tourmenté de toutes les façons, quelle peine il a pour réussir dans la lutte pour l’existence ainsi doublée d’une lutte contre l’opinion. Tandis qu’on s’entend pour l’exclure des fonctions, pour l’entraver dans l’exercice de sa profession, pour l’empêcher d’avoir une clientèle, tout est facilité pour son concurrent soumis. L’Etat, depuis quelques années, parait avoir cessé de se joindre aux persécuteurs, mais les particuliers ne désarment point, partout où l’esprit catholique a persisté, par exemple dans la
région de l’Ouest. Chacun de nous connaît de semblables exemples, et sans doute plusieurs de ceux qui me lisent peuvent se faire à eux-mèmes l’application de ma pensée.
Que de grandes villes, où pourtant règne la tolérance et presque l’indifférence, où le médecin, l’avocat sans religion ou de religion dissidente n’a point de clientèle, malgré son incontestable talent? Le concurrent plus habile se fait chaque année des honoraires triples, quadruples, décuples, sans avoir plus de talent, sans même en avoir du tout : il lui suffit de pratiquer d’une manière ostensible la religion professée par la majorité de la population riche. Il en est de même pour le commerçant, l’industriel. Que de gens dans le choixde leur épicier se laissent encore guider par leurs sympathies ou leurs antipathies religieuses, au lieu de s’inspirer du prix du sucre ou de la qualité du café! Dans toute ville, dans les villages même, il y a un fournisseur pratiquant dont le zèle est récompensé en ce monde par la clientèle la plus riche et la plus nombreuse. Fervent catholique dans les pays catholiques, protestant rigide dans les pays protestants, il s’enrichit et ses concurrents végètent ou se ruinent. Bien souvent la fortune donne une prime
l’hypocrisie, et le plus petit défaut du christianisme n’est pas d’avoir multiplié à l’infini la race des hypocrites, race de tous les temps et de tous les pays, mais plus rare dans le monde antique.
Ce n'est pas une chose de peu d’importance sociale que cette considération de l’orthodoxie religieuse, et du zèle affiché, dans le choix de l’avocat ou du médecin, de l’épicier et du bottier, du manœuvre et de la femme de chambre. On aurait bien tort d’y voir seulement le sujet do piquantes études de mœurs. Arrivés au point où nous sommes dans l’étude des sélections, il est aisé de comprendre comment ces petits détails peuvent exercer h la longue une grande influence en multipliant la
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postérité des sujets qui possèdent l’esprit de troupeau, et en entravant la fécondité des autres.
Influence des considérations religieuses sur le mariage. —
Cette sélection s’exerce d’une manière d’autant plus efficace qu’elle agit d’une manière directe sur les choix matrimoniaux et joue un rôle encore presque égal à celui de la fortune. Que de familles où l’on pardonnerait à un prétendant d’ètre borgne, boiteux, bossu, tuberculeux, scrofuleux, rachitique et même ci-devant syphilitique, mais où la question religieuse est regardée comme d’intérêt capital! Nous arrivons en France à un état d’indifférence qui gagne même les plus fervents, et l’autre état de choses tend à disparaître. Il n’en a pas été ainsi dans le passé, il n’en est pas ainsi partout, et même chez nous dans la classe riche, celle qui regarde le plus à ces questions, le jeune homme indifférent ou tiède, celui qui n’est pas pratiquant, risque fort d’ètre éconduit sans beaucoup de prétextes, fùt-il jeune, beau, bien fait, bien sain, très intelligent, bien noté, bien casé, et même riche ! '
fl nous est difficile en France de nous faire une idée de l’importance de cette cause de sélection, désormais propre à certaines provinces et à certains milieux. Il faut, pour s’en rendre compte, avoir vécu en Orient, en Angleterre ou en Amérique. Chez nous on marie encore sa fille avec un indifférent, parfois plus qu’indifférent, s’il veut consentir au mariage religieux; on va jusqu’à accepter pour gendre un protestant dans les pays, comme les Cévennes, où la foi religieuse est intense et le souvenu des luttes du passe très vivace. Il y a même beaucoup d’exemples de jeunes gens appartenant aux familles les plus catholiques de France, qui ont épousé des filles de banquiers juifs, par amour pour leurs dots.
Sans aller plus loin que l’Algérie, les exemples d’une sem-
blable tolérance deviennent d’une extrême rareté. Jamais un indigène ne donnera sa fille en mariage à un chrétien, encore moins à un Juif, et les familles juives ne sont pas moins intransigeantes. Les mariages mixtes ne dépassent jamais quelques dizaines chaque année. En Orient ces rares exceptions deviennent plus rares encore. Grecs, Arméniens, Musulmans des diverses sectes, Coptes et chrétiens d’Oecident sont séparés et comme parqués dans des sociétés différentes coexistant sur un même sol, commerçant entre elles, mais ne s’alliant jamais. La religion, dans ce pays, est la barrière la plus efficace contre le mélange des races.
En Angleterre, et surtout en Amérique, on attache aux questions religieuses une importance dont nous sommes d’autant plus en peine de comprendre la valeur que les subtiles discussions théologiques nous sont peu familières. Comme autrefois en France il y avait dans la même famille des catholiques et des protestants qui se détestaient cordialement, là-bas il existe une telle profusion de sectes que dans une famille un peu étendue, il est rare de 'ne pas trouver des partisans de deux ou trois doctrines, sinon davantage. On ne s’égorge plus comme autrefois en France, mais il existe toujours une tension de rapports entre gens qui n’ont pas exactement le même point de vue sur un détail de dogme, et qui attachent à cette différence un intérêt capital. C’est une des causes du peu de cohésion des familles américaines, et cette cause intervient d’une manière bien plus efficace dans la production des mariages et des divorces.
Ce morcellement, cette pulvérisation du protestantisme en Amérique est une preuve de vitalité religieuse extrême. Chez nous le sentiment religieux est trop faible pour produire de grands effets, la période héroïque, pour ainsi dire, est passée. Dans la jeune Amérique la foi est fervente, militante. Elle se
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manifeste par de continuelles éclosions de sectes, dues à des études théologiques individuelles, par un prosélytisme passionné, par un choix rigoureux des relations, à plus forte raison des conjoints, et les formes indirectes de la sélection religieuse se manifestent toutes avec activité. En raison toutefois de la multiplicité des sectes, il doit se produire certaines compensations qui ne permettent point la comparaison des résultats avec ceux que nous avons étudiés en Europe.