CHAPITRE ONZIEME
SÉLECTION MORALE
Les morales. — Il n’y a en soi ni bien ni mal, mais des actions qu’il est convenu de regarder comme bonnes ou mauvaises. Il n’y a pas encore bien longtemps on s’efforçait, naïvement et en toute sincérité, d’esquisser un schéma du bien absolu, du droit absolu, et d’autres choses non moins abstraites et non moins absolues. On est revenu de ces chimères, et dans le droit et le bien on ne cherche plus qu’un moyen de rendre habitable le monde social dans lequel nous sommes contraints de vivre. Les diverses définitions du bien et du mal ne sont que la formule d’un accord. Que cét accord soit utile pour le bon fonctionnement des sociétés, c’est l’évidence même : le ciment des hommes est dans la communauté des idées, mais nous ne nous faisons plus illusion sur le caractère de la morale et de la conscience. Les idées morales ne sont pas innées d’une manière absolue : ce sont des idées individuelles, transmises par l’hérédité, fixées par la sélection, et restées maîtresses du terrain par la suppression des individus qui ne fi s partageaient
pas. Il y a dans la conscience ce qu’on y a laissé par ce rigoureux sarclage, continué pendant des siècles et des siècles, et le miroir n’est qu’un tableau. La moralité est seulement le produit d’une sélection sociale.
Le n est pas sans intention que j’étudie la sélection morale a la suite de la sélection religieuse. Entre les morales et les religions il existe un lien si étroit qu’on peut les regarder comme solidaires. La différenciation n’est pas vraiment faite, et quand elle se fera, la morale y perdra le caractère absolu de son obligation, ses sanctions les plus imposantes et la plupart de ses prescrits. Tous les efforts des philosophes n’ont tendu jusqu’ici qu’à laïciser les fondements des prescriptions morales édictées par les’religions ; la plupart d’entre eux ne se sont môme pas demandé si ces prescriptions avaient de sérieuses raisons d’être, s’il ne convenait pas d’en retrancher, d’en ajouter ou d’en modifier quelques-unes. La morale est l’hygiène de la vie sociale, ses prescriptions n’ont donc qu’une valeur empirique, et il n’est pas plus défendu de les discuter et de les changer que d’introduire des règles toutes nouvelles dans la prophylaxie des maladies.
Il n’y a pas longtemps que ces idées se sont fait jour; elles sont sorties des recherches scientifiques contemporaines comme le fruit vient de l’arbre. Ce n’est pas qu’elles soient nouvelles, mais elles n’avaient eu dans la philosophie d’autrefois que la valeur de vues sans fondements positifs. Il y a cinquante ans on 'écrivait la Morale, avec une majuscule, comme autrefois la Religion. On ne pensait même pas qu’il put y en avoir plusieurs. En 1893, M. Waddington, rapporteur de l’Académie des Sciences morales et politiques, reprochait naïvement au lauréat d’un concours sur la morale dans l’ancienne Egypte d’avoir traité la morale comme une chose d’observation, au lieu de la comparer à l’idéal moral. On ouvre une enveloppe;
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le lauréat était M. Amélineau. Le vénérable M. Waddington avait parlé comme un vieillard de son temps, le savant égyptologue avait écrit comme un homme de nos jours.
L’idée de morale absolue devait céder la place à celle de morale relative et d’évolution le jour où déposant un sot orgueil les Européens d’aujourd’hui se mettraient à étudier la manière de penser des autres peuples civilisés. Nous avons pris contact avec les morales de l’ancien Orient et de la vieille Egypte, avec la morale musulmane, avec la morale bouddhique, avec la morale chinoise, la plus parfaite ou la moins imparfaite. Où nos pères avaient l’habitude de voir des vérités incontestables, nous voyons des opinions différentes, soutenues par des esprits de grande valeur, donnant lieu à des applications pratiques qui ont leurs bons et leurs mauvais côtés, et dont les résultats dépendent surtout des hommes qui les appliquent.
Les devoirs envers Dieu ne sont pas les mêmes pour les catholiques, les protestants, les musulmans, les bouddhistes; ils n’étaient pas les mêmes aux yeux des Romains, des Egyptiens, des Phéniciens, des Babyloniens, et les indépendants les rejettent entièrement. Les devoirs envers le prochain ont été chez les Romains l’objet d’une conception toute différente de celles qui ont cours chez les chrétiens, les bouddhistes et les Chinois. La morale sexuelle du Christianisme est en contradiction constante avec celle des autres religions, le Bouddhisme excepté, et de tous ou presque tous les peuples de l’antiquité et du monde actuel. Les prescrits relatifs à la propriété sont fort différents ù notre époque de ce qu’ils étaient au temps des Romains, les Arabes les comprennent autrement, et sans bien savoir où nous allons, nous nous rendons tous compte qué dans un avenir plus ou moins rapproché ils vont subir des transformations profondes. Le prêtre damne, le juge con-
damne le malheureux qui a volé un pain, et tous deux vont ensuite diner chez le spéculateur qui l a réduit à la misère. C’est un assassinat éventuel que la vente du lait d’une vache tuberculeuse : ni 1 opinion, ni le juge ni le confesseur n’interviennent contre cet abus de la propriété, mais cet acte qui n émeut ni la loi ni la morale sera taxé autrement demain.
Il existe à l’heure actuelle, et par suite de cette contingence qu’on a été obligé d admettre, une tendance marquée à la transformation complète de la morale, dont les notions de bien et de mal seront dans un avenir rapproché très différentes de celles qui régnent aujourd’hui, et peut-être même opposées dans la plupart des points. Je compte faire, dans un ouvrage spécial, l’histoire et la critique des prescrits de la morale actuelle. Pas plus que les religions les morales ne peuvent résister à la comparaison de leurs conclusions avec celles de la science, mais de la science même sortiront de nouveaux prescrits. Je crois possible de les esquisser, mais ce n’est point le lieu de le faire, nous n’avons à nous occuper de la morale que dans ses rapports avec la sélection.
Si l’on voulait étudier dans son étendue la sélection morale, il faudrait examiner l’effet des concepts moraux établis chez les divers peuples aux différentes époques de leur existence. Je ne m’appliquerai pas à cette besogne. Les liens mêmes qui existent entre les morales et les religions m’en dispensent, et je n’aurai guère à m’occuper que de la morale sexuelle, en raison de ses rapports directs avec la population. On peut dire, d’une manière générale, que chaque religion ayant sa morale, la sélection religieuse s’est faite en considération tout à la fois de la croyance aux dogmes et de l’obéissance aux prescrits moraux. Pour le chrétien, la morale, tout comme la foi, s’appuie sur la menace des peine infernales et sur la promesse du chœur paradisiaque. La sanction est positive et très claire.
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Celui qui a fait gras le vendredi et celui qui a tué son prochain, celui qui a forniqué, celui qui ne croit pas en Dieu, tous sont punis de la même peine. Pour être admis au rang des saints, il est à peu près nécessaire d’ètre mort vierge; l’amour d’autrui, le sacrifice, l’ardente piété ne conduisent qu’au simple salut. La sainteté bouddhique exige de même la réunion d’une pratique constante de la morale et d’une piété transcendante.
La crise morale. — L’union intime des morales et des religions, la subordination des premières sont la cause directe de la crise que traversent nos contemporains. Les causes de ce désarroi mental sont complexes : nos tendances innées, qui nous viennent d’une longue sélection, et par suite supposent une hérédité déjà ancienne et fixée, les fantômes d’idées religieuses acquises, qui reviennent à certains moments, enfin l’éducation sophistique de f Université où de brillants rhéteurs ont discuté devant nous, sans évaluer les probabilités, les notions précises de la science et les fictions de la métaphysique. En discutant de tout ce qu’ils ignorent, au surplus dédaigneux d’apprendre, devant des élèves dont l'intelligence est déjà profondément désorientée, ces derniers nous ont fabriqué une génération d’hommes à la fois mystiques et sceptiques, quarts de croyants, huitièmes de savants, candidats au suicide et à la folie. L’hérédité religieuse tient à nous, comme notre chair à nos os, et après des milliers d’années de sélection dans le sens de la croyance, nous apprenons, avec le degré d’une certitude pour les uns, comme une probabilité pour les autres, ceux dont je parlais à l’instant, que la Bible ne remonte pas au delà du vnc siècle avant notre ère, qu’elle est une œuvre humaine et sacerdotale, que la physique et l’astronomie peuvent expliquer, sans intervention surnaturelle, la formation de
la terre et des deux, que la paléontologie montre les espèces fossiles et actuelles dans des rapports de descendance, que l’homme lui-même n’est pas un être à part, mais le dernier chaînon de la série, le terme suprême de cette évolution.
Tout ce désarroi mental se répercute dans la vie pratique. Rien ne conserve un caractère sacré. Le clou d’airain auquel tout était suspendu s’étant brisé, tout est par terre. Nous vivons entre deux morales, Tune philosophico-chrétienne dont nons apercevons clairement les lacunes et dont les fondements deviennent chaque jour moins certains pour les plus convaincus, l'autre scientifique dont nous ne distinguons encore à peu près rien. L’absence de respect pour la morale qui s’en va et pour celle qui n’a pas encore trouvé son verbe explique la crise morale et l’apparente décomposition de notre société. Le choc de ces deux courants les disperse en tourbillons et en remous dans lesquels la conscience flotte comme une épave.
Dans cette crise effroyable, la plus terrible que l’humanité ait eue à traverser, et qui n’aura jamais sa seconde, les esprits clairvoyants et sains se rendent compte que le moment le plus dangereux est l’heure présente. Si la catastrophe n’emporte pas tout, et c’est probable, le calme renaîtra à mesure que s’affaiblira l’écho des croyances, le souvenir des rêves envolés, à mesure que naîtront des générations autrement laites, dont le cerveau apportera d’autres idées innées, fruit d’autres sélections. Les affolés cherchent le salut en arrière, et vont chercher refuge dans le temple dont les voûtes s’écroulent. Les masses s’agitent et se corrompent, ignorantes de ce que la science a révélé, mais sachant bien que le christianisme a rencontré sur sa route un écueil, sachant mieux que les sanctions d’outre-tombe sont devenues improbables, et que le gendarme ne voit pas tout. C’est chez elles que peut être étudiée la corrélation profonde de la religion et de la morale. Dans les classes
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éclairées, le désarroi moral n’a pas les mêmes conséquences pratiques. Chez les masses, le frein religieux disparu, rien ne reste, et les conséquences logiques commencent à paraître. Ce résultat des propagandes antireligieuses était prévu par les gens sensés. On a voulu à tout prix faire éclater la crise dans les masses avant l’heure où elle se serait lentement propagée. L’étonnement des imprudents qui voudraient en vain se reprendre est plaisant. Nos politiciens anticléricaux me font l’effet des porcs de Chicago, embarqués avec entrain dans le couloir fatal, mais qui reculent sous le crochet, à la vue des sacrificateurs : vains regrets, il faut aller jusqu’au bout, et sortir jambon ou saucisse. De même dans la crise actuelle, il ne saurait être question de retourner en arrière, il faut aller en avant, et rien n’est prêt.
Faillite morale du christianisme. L’immortalité biologique. — Le christianisme est responsable aussi, pour une large part, de la situation terrible à laquelle son déclin nous conduit. Sa faillite morale a été plus complète, s’il est possible, que sa faillite religieuse, et pour la même cause, le caractère contre nature de sa morale sexuelle. La morale sexuelle du christianisme a fait plus de mal à l’humanité que la peste et la guerre.
On ne croit plus guère à l’immortalité de Pâme. Les plus idéalistes, les plus religieux sont saisis par le doute. La science n’a plus besoin de l’àme pour expliquer la vie. Autrefois on disait : l’âme est immortelle, parce que l’idée d’âme et celle d’immortalité sont inséparables. On renverse aujourd’hui le raisonnement, au lieu de chercher à démontrer l’immortalité par la nature de l’âme, dont l’existence n’était pas révoquée en doute, on s’efforce de croire à l’existence de l’âme, parce qu’une autre vio est nécessaire pour la réparation du mal commis et souffert ici-bas. Cette preuve morale est la seule qui
soutienne contre le doute ceux qui croient ou plutôt s'efforcent de croire encore à l’immortalité. C’est l’effort dernier de l’homme qui se cramponne à un roseau flottant.
L’immortalité cependant n’est pas un leurre. Je ne parle pas de l’immortalité par la gloire, qui est une simple métaphore : non, l’immortalité, l’immortalité réelle n’est pas un leurre. Elle est à peu près l’opposé de ce qu’on cherchait. Ce qui est immortel, ce n’est pas l’âme, personnage douteux et probablement imaginaire, c’est le corps ou plutôt le plasma germinatif. L’être qui ne meurt pas, c’est la matière des cellules reproductrices, se nourrissant et soumise au tourbillon vital, comme le corps, sans cesser plus que lui d’être elle-même après les multiples changements moléculaires . Elle se transmet d’individu en individu par le phénomène de la fécondation. Le plasma germinatif est comme la tige souterraine, le rhizome invisible dont les individus sont les jets apparents. L’hiver, la mort fauche la tige extérieure, l’autre reste. Cette immortalité n’est pas absolue, elle est conditionnelle. Un jour viendra oii la vie sera impossible sur la terre. L’individu qui meurt sans laisser de descendance met fin à l’immortalité de son ascendance. Il achève de tuer ses morts. Cette immortalité relative, qui durera tant que seront répétés les rites de la fécondation, c’est la seule : toute autre est chimère. Par elle revit l’être avec ses formes, ses habitudes, ses instincts, sa pensée. Un poète dirait qu’elle est le rajeunissement du phénix. Un métaphysicien dirait que l’hérédité physique et psychique est l’effort de l’univers pour conserver la conscience de soi-même.
Les êtres vivants sont vraiment les dépositaires de la conscience du inonde. Cette conscience s eleve des animaux inferieurs jusqu’à l’homme, et de l’homme jusqu’au savant. On pourrait dire que ceux-ci sont les cellules du cerveau cosmique. C’est un spectacle prodigieux que cette lente et graduelle ac-
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quisition de la conscience par l’univers. Il est permis de douter que jamais, dans le passé de l’éternité, la matière se soit élevée sur un globe quelconque jusqu’à la conscience et à la pensée. Il est improbable que la vie une fois détruite sur la terre vienne à renaître ailleurs et que jamais l’univers puisse de nouveau se contempler et se comprendre. Cette conscience est née, tout obscure encore, avec le premier être chez qui s’est trouvé un rudiment de sensation. A travers les âges géologiques elle est devenue plus nette, à mesure que se formaient les yeux pour voir, les oreilles pour entendre, les cerveaux pour comprendre. Chez l’homme cette conscience est devenue intense et collective, chacun sent et pense comme aucun animal n’avait fait, et l’échange des idées fait un seul tout de ces pensées humaines. Avec le savant, la conscience s’étend au loin dans l’espace : limitée au plus proche à l’origine, à la portée de la vue quand des êtres ont eu des yeux, elle pénètre jusqu’au fond des deux avec le télescope de l’astronome. Avec le microscope, elle descend à l’infmiment petit. Elle pénètre dans le passé avec le géologue, elle fouille l’avenir. Les Newton et les Darwin ne sont pas que des prophètes, ils sont le monde fait dieu par sa propre conscience. C’est ainsi que la science réveille toute une métaphysique profonde de l’appel à la vie, maintes fois pensée par les sages de l’Asie, antérieure au christianisme et qui lui survivra, s’il doit y avoir encore des métaphysiques.
Immortalité, réveil cosmique, tout a la fécondation pour base. C’est pourquoi l’acte sexuel n’est pas seulement un acte créateur par l’évocation d’un être nouveau, l’accomplissement de la condition absolue de l’immortalité : il rayonne d’un caractère divin parce qu’il est la transmission de la conscience du monde, il devient théogoniquo.
C’est pourquoi le péché absolu, c’est l’infécondité.
Le monde antique était arrivé à une conception très nette de ce qui fait le caractère religieux et sacré de la génération, et le christianisme a marqué un recul immense. La Vertu, c’est la chasteté. L’acte immoral est celui qui est contraire à la moralité chrétienne, à l’idée de chasteté. Le christianisme a des idées tout opposées à celles du monde antique, il attaque ses religions dans leur base. Il prêche la virginité, la chasteté dans le mariage. Il fait de l’acte le plus grave, le plus solennel, la création d’un être humain, quelque chose de honteux, de ridicule et d’incongru. Il tolère ce qu’il ne peut empêcher, mieux vaut le mariage que la fornication, mais la virginité vaut mieux que le mariage. L’idéal chrétien serait une séparation soudaine des sexes et la résolution d s sociétés en deux couvents sans limites, dont les habitants attendraient dans la prière et la virginité leur propre mort et la fin de la race humaine. Qu’importent les choses terrestres? Ce monde est le royaume du mal : il y en a donc un autre, qui sera le royaume du bien. Gela frappait fortement les esclaves, les opprimés, les désespérés. L’essor du christianisme fut un élan vers un monde meilleur, auquel on n’avait guère songé avant, mais qui devait, ne pouvait pas ne pas exister.
Le salut ne vint pas. On aurait bien étonné les chrétiens en leur disant que deux mille ans plus tard le royaume de ce monde durerait encore. Cette crise psychique éclatait dans un milieu bien semblable au nôtre, en profond désarroi. Aujourd’hui l’invraisemblance tuerait une pareille doctrine. Elle vécut : la science n’était pas née.
C’est ainsi que le christianisme, plaçant le but hors de ce monde, a déterminé la perversion morale. Nous sommes des dévoyés. Ce qui a fait le prestige du christianisme et ce qui devient sa perte, c’est cette morale contre nature. Un homme qui s’élève contre les instincts les plus logiques de l’homme,
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et qui prêche d’instinct, parait plus qu’un homme aux yeux des masses. Tout le succès de la morale chrétienne est là-dedans. Aux prises avec la science, elle s’écroule maintenant, laissant derrière elle un vide immense, et le mal augmentera dans l’avenir jusqu’au retour à la morale naturaliste, basée non sur un ascétisme qui crie après un autre monde, mais sur les nécessités de l’évolution.
La morale chrétienne est née avec un germe de mort qui devait fatalement la détruire. Le système religieux et moral du christianisme est tellement construit qu’il élimine du nombre des reproducteurs ceux qui le pratiquent d’une manière rigoureuse. J’ai montré comment le célibat ecclésiastique et l’apologie de la virginité arrivaient à retrancher des générations à venir la postérité des plus fervents. La sélection à rebours faite durant des siècles devait aboutir à la diminution graduelle de la religiosité. Un jour serait venu où le christianisme se serait écroulé dans l’indifférence, et sa fin était fatale, quand même le développement des connaissances ne serait pas venu apporter des raisons de douter. C’est ainsi que le bouddhisme, pour la même cause, a graduellement disparu de l’Inde et disparait peu à peu des régions où il se maintient encore. Le célibat stérilisant à chaque génération les individus les plus conformes à l’idéal chrétien de la morale, les peuples nés d’hommes moins vertueux devaient tendre à s’écarter de plus en plus de cet idéal, et aboutir à l’indifférence. C’est pourquoi le christianisme n’a pu parvenir à réaliser une société conforme à son idéal religieux et moral. Pour le faire, il aurait dû procéder à l’inverse, multiplier à l’infini la descendance des hommes pieux et vertueux, et contraindre peu à peu les autres au célibat. CetLe société chrétienne aurait été singulière, mais après tout bien préférable à celle dont nous faisons partie, car à défaut du bonheur qui n’est peut-être
pas possible elle nous en donnerait l’espérance et l’illusion.
G est dans les pays catholiques cjue la morale chrétienne disparait le plus vite. Elle est plus vivace, bien plus rigoureuse et plus près de son idéal dans les pays protestants. A l’époque de la Réforme elle commençait, comme la religion, a être partout fort compromise. Dans les pays où l’Eglise a triomphé, le travail de destruction de la moralité s’est poursuivi par ses soins. La Réforme supprima le célibat ecclésiastique et fit triompher 1 opinion que la virginité gardée pour raison pie n’était ni méritoire ni même licite. De ce jour la décomposition morale s’arrêta dans les pays réformés, et le contraste que nous observons commença à se produire. C’est ainsi que la sélection morale, faite inversement dans les deux parties de la chrétienté, aboutit en Amérique, en Angleterre, en Suisse, à des mœurs tout opposées à celles de l’Espagne, de l’Italie et de la France.
Le plus clair résultat de la morale du christianisme a été de produire un débordement d’hypocrisie. Le monde protestant n’échappe pas plus à ce fléau que le monde catholique, et cette hypocrisie 11e se borne pas au domaine de la morale imposée ou des rites religieux, elle est un danger dans les relations privées et publiques. Le chrétien moderne se comporte souvent comme s’il ne l’était pas, mais en cachette, et avec la conscience de mal faire. Je ne crois pas qu’il y ait dans cette dissimulation un progrès. La sélection qui a produit les hypocrites, race dangereuse, ne peut être appelée que mauvaise. Quelqu’un a dit : l’hypocrisie est un hommage rendu par le vice à la vertu. 11 serait plus exact de dire et c’est parfois son excuse, qu’elle est un moyen de concilier la nature avec des conventions contre nature. J’ai connu une dame fort dévote et de famille plus dévote encore qui s’est l'ait avorter une demi-douzaine de fois pour 11e pas blesser par l’aspect scanda-
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leux de sa fécondité, pourtant légitime, les regards rigides d’une tante dont elle était l’héritière. Quand la chasteté chrétienne en vient à ces sortes d’hypocrisies, j’ai de la peine à y voir, même en me plaçant au point de vue catholique, un hommage rendu à la vertu.
Sens de la sélection morale. — Comme la politique et la religion, la morale produit une sélection dans la vie privée. Il s’agit alors de l’ensemble des qualités morales de l’individu soumis à la sélection. L’appréciation étant faite par la moyenne de ses concitoyens, il est évident que nous rentrons dans le cas ordinaire de la soumission ou de l’insoumission aux idées de la coterie dominante. Celui qui enfreint d’une manière trop évidente certaines conventions morales passées en force de loi est puni par les tribunaux, celui qui en enfreint d’autres, simplement par l’opinion publique, et ces sanctions ne sont pas en rapport avec la nature des actes en soi, mais d’après les idées courantes. Ce qui est exigé, comme valeur morale, est d’ailleurs partout assez peu de chose. Il en faut, mais pas trop, si l’on tient à réussir. Celui qui apporte dans les rapports sociaux une probité, un désintéressement, une véracité absolus est presque sùr d’être vaincu dans la concurrence.
M. de Candolle a fait un plaisant tableau des vices qu’il faut au politicien pour réussir. Le courtisan, et il existe sous tous les régimes, a été décrit bien des fois. Le commerce et l’industrie supposent pour réussir une droiture limitée en haut et en bas. Le succès de l’individu est donc en général facilité par la valeur morale, mais quand celle-ci excède trop la moyenne du milieu, (die subit la loi commune et devient nuisible. La médiocrité dans la vertu comme en tout est la meilleure garantie du succès.
C est dans ce sens que la sélection morale travaille à fa-
çonner l’humanité. La haute vertu et l’infériorité morale sont plutôt de mauvaises conditions pour laisser de la postérité. J’aurai à étudier, à propos de la sélection légale, le cas particulier des malfaiteurs. L’élévation du niveau moral a été en grande partie l’effet d’une sélection rigoureuse et prolongée qui a exclu de la fonction sociale de reproduction les individus par trop inférieurs à la moyenne. Les peines, jusqu’à notre époque, ont été d’une sévérité qui produisait des résultats effectifs, et la peine de mort, largement appliquée autrefois, a joué le premier rôle dans cette évolution. C’est pour cela que le niveau moral s’est élevé sur certains points par l’influence laïque tandis qu’il s’affaissait d’une manière plus générale sur ceux qui étaient en rapport direct avec l’idéal chrétien.
Il y aurait beaucoup à dire si l’on voulait examiner les conséquences sélectives de toutes nos idées morales. Je me contenterai d’exemples qui montreront combien des habitudes quotidiennes d’origine morale peuvent influer sur les variations de population. Je prendrai ces exemples fort disparates, sans autre lien que l’origine chrétienne des idées : je vais étudier les conséquences sélectives de la décence et de la charité.
Exemples. Conséquences sélectives de la décence. — La docence n’est pas précisément une idée chrétienne, elle préexistait au christianisme. Ce qui est d’origine chrétienne, c’est l’exagération de la décence. Les anciens allaient très peu vêtus, ne trouvaient rien d’excitant ou d’offensant dans la nudité plus complète qui accompagnait certains jeux solennels. Ils faisaient un usage fréquent, parfois quotidien, des bains de toute sorte. Le nu et la propreté rigoureuse leur semblaient naturels. Le christianisme a proscrit tout cela. Vêtements qui cachent entièrement le corps, le mettent à 1 abri des regards
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et de l’air en même temps. Proscription des bains : les thermes disparaissent avec les arènes. Voyons les conséquences.
Si l’on vernit une grenouille avec une solation de copal, de laque ou de caoutchouc, elle périt bientôt avec les symptômes de l’asphyxie. Il en est de même pour un lapin, un cobaye. 11 en serait de même d’un homme. Dans une fête restée célèbre, bien que datant des Médicis, parut un enfant tout doré. Le lendemain il était mort. De même est morte naguère une figurante vernie en marbre. C’est que la respiration pulmonaire ne suffit pas toujours ; la peau offre une large surface respiratoire supplémentaire, indispensable à l’état constant chez nombre d’espèces, utile chez toutes les autres. Chez l’homme baigné d’air et dont les pores sont tenus libres, le travail des poumons se trouve allégé, l’oxygénation atteint le maximum. Quand les vêtements empêchent le contact de l’air, quand la peau est en mauvais état d’entretien, les poumons travaillent d’autant plus,etne fournissant pas toujours la quantité nécessaire d’oxygène, l’organisme souffre. De là un accroissement des chances de lésions pulmonaires, une asphyxie légère mais constante engendrant l’anémie et ouvrant la porte à toutes les affections qui menacent le minus habens. En outre l’absence de contact entre la peau et le milieu extérieur empêche les réactions, rend l’organisme plus sensible aux intempéries et augmente les chances de maladie et de mort. Ces notions physiologiques sont d’ordre tout à fait banal, il suffit de les rappeler.
En Océanie, la tuberculose et l’évangélisation ont marché de pair. Dans une ile saine débarquait un missionnaire avec sa famille, dans laquelle se trouvait au moins un tuberculeux. Le missionnaire habillait ses catéchumènes des orteils au menton. Le tuberculeux semait ses crachats. Deux ou trois ans après, l’ile commençait à se dépeupler à vue d’œil, et les Eu-
ropéens sélectionnés de longue date par la tuberculose se substituaient aux indigènes. Un ministre anglais apu dire que le moyen le plus rapide de nettoyer une île dont la colonisation de venait profitable n’était ni le fusil ni le whisky, mais l’Evangile. Les indigènes se rendent parfaitement compte de celte influence du vêtement, et, en Polynésie comme autrefois aux Etats-Unis, ils ont essaye de résister par la force aux blancs qui voulaient les contraindre à se couvrir de vêtements mortels pour leur organisme habitué à la respiration cutanée. 11 est difficile de calculer le nombre des existences détruites pour satisfaire les préjugés des civilisateurs sur la décence, mais il a été considérable, et le mal s’aggrave à mesure qu’il s’exerce sur de plus grands espaces.
Il est à supposer que le même phénomène s’est produit dans le monde romain, et surtout chez les barbares, habitués à la propreté corporelle et à la nudité de surfaces cutanées considérables. 11 est, sans nul doute, en corrélation avec le développement de la lèpre et de la tuberculose pendant le haut Moyen-Age. Pour la lèpre, il n’est même pas besoin d’insister. Les ravages de la tuberculose nous sont révélés par la fréquence des lésions de cette origine sur les os provenant des cimetières de l’époque. J’ai recueilli toute une collection de ces documents pathologiques. On chercherait en vain dans nos cimetières actuels une pareille proportion d’os tuberculeux.
Cette mortalité a-t-elle offert un caractère sélectif ? Je me suis souvent demandé si l’accroissement des brachycéphales n’était pas dû, entre autres causes, à leur plus grande résistance à la privation de respiration cutanée. L’existence dans la crasse, au milieu d’un paquet do vêtements complètement fermés et d’une décence orthodoxe leur était plus facile en raison de leur plus grand volume thoracique. Ils ont plus de masse pulmonaire et moins de surface cutanée. Les dolichoeé-
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phales à poitrine moindre sont candidats à la tuberculose dès que la charge de la respiration n’est plus partagée entre l’appareil pulmonaire et la peau ; ils deviennent d’autant plus facilement des élus qu’ils ne vivent point comme les brachycéphales sur les hauts plateaux et dans les montagnes, où la teneur microbienne de l’air est faible, le renouvellement facile, la population rare, mais dans les basses plaines, populeuses, riches en villes, et dont l’air stagnant donne à l’examen bactériologique un nombre prodigieux de colonies diverses.
Nous sommes maintenant à peu près habitués, par sélection, à ne plus respirer par la peau. Les hygiénistes protestent cependant avec énergie, et produisent des chiffres suggestifs. C’est que l’invasion du vêtement se poursuit, l’horreur du nu étant maintenant bien ancrée dans nos esprits. Au siècle dernier le costume comportait encore un peu de nu, il n’adhérait pas au corps. Aujourd’hui nous sommes empaquetés d’une manière parfaite, et il n’y a plus de nu. Au commencement du siècle les femmes avaient encore le cou nu, les bras nus, la poitrine en partie nue. Elles ignoraient l’usage des pantalons, et l’air circulait sous la cloche de la jupe. La décence contemporaine ne s’accommode plus de cela, et l’anémie, la névrose trouvent en elle un puissant auxiliaire. Nous avons vu ces trente années la généralisation du pantalon chez les [»etites fdles, sous l’influence des religieuses, pieuses meurtrières qui préparent leurs élèves pour le ciel, l’anémie et la tuberculose. On leur donne maintenant des robes longues dès qu’elles peuvent marcher. La respiration est réduite au minimum à 1 âge où le besoin d’oxygène est maximum.
La même progression se marque en tout. Aux baignades de ii\ière et sur les plages, le simple caleçon suffisait aux hommes. Aujourd’hui il faut le maillot à poignets et à jambières, et le règlement des plages est d’autant plus rigoureux que la
inoralité du milieu féminin laisse l’observateur plus perplexe.
L’exagération de la décence, avec ses conséquences pathologiques s’observe chez les peuples protestants. Là surtout triomphe l’anémie et la tuberculose. Cette exagération tient à celle de la religiosité et de la moralité, mais aussi à la désaccoutumance du nu sous les climats froids. Le nu est impraticable huit mois de l’année, les quatre autres il blesserait d’autant plus qu’il serait devenu insolite. Par compensation les peuples protestants ont rompu avec l’horreur monastique de l’eau. Ils pratiquent de larges ablutions et font un grand usage des bains. Il faut remarquer cependant que les femmes en usent moins. Dans les bains de Londres, le nombre des clients femmes est près de dix fois inférieur à celui des clients hommes (Rev. scientifique, 3 nov. 1894). Miss Helyett a peur de scandaliser sa baignoire. Dans les pays catholiques, l’hygiène de la peau est à peu près inconnue. En Espagne, en Italie les bains sont rares, et leurs clients plus encore. En France, la majoritédes femmes meurt sans avoir fait une seule fois usage du bain. Il en serait de même de la majorité des hommes, n’était la baignade militaire. A Poitiers, en 1874, j’ai entendu une dame reprocher à un conseiller d’être aller se loger dans une maison où il y avait des bains. A la même époque, il était encore interdit aux élèves de certains couvents de fdles de pratiquer aucune ablution de corps. A Rennes encore aujourd’hui, une trentaine de baignoires suffisent à une population urbaine de 70.000 habitants, et deux maisons particulières possèdent des salles de bains. A Rennes, en 1894, une condamnée bretonne dit à M. llallo, directeur de la maison centrale cette phrase digne de l’histoire : « J’ai été condamnée à la réclusion, mais non pas à prendre des bains! » La situation change dans les régions où l’influence du clergé1, des monastères surtout, est en voie de disparition.
SÉLECTION MORALE -317
À Paris, les bains sont assez fréquentés, et peut-être autant par les femmes que par les hommes, si les statistiques sont complètes.
Il est improbable que les conséquences pathologiques de ce mépris du corps soient sans caractère sélectif, mais nous ignorons et nous soupçonnons tout au plus le sens de la sélection qu’elles produisent.
Effets sélectifs de la charité. — Il n’en est pas de même pour les clfetsde la charité dans le sens vulgaire et chrétien du mot, l’aumône privée ou publique. La sélection qui en résulte est purement régressive et présente une importance numérique variable, mais parfois assez grande.
Les couvents entretenaient autrefois une masse prodigieuse de fainéants. Les anciens comptes permettent d’apprécier l’étendue de ce parasitisme. Naguère il en était 'de même en Espagne et en Italie. Tout ce monde vivant de charité, pépinière de malfaiteurs, est tombé à la charge des paroisses en Angleterre, de l’assistance en France et notamment à Paris. Les publicistes anglais protestent contre l’accroissement de la poor-tax et contre le développement de la population assistée. Il est rare de trouver dans cette classe des pauvres occasionnels, des sujets capables de relèvement. Les assistés sont, en règle, des héréditaires de la paresse et de la débauche, parfois du crime. Ce sont des antisociaux, vivant en marge de la société, à peu près impropres au travail soutenu, incapables de prévoyance, des primitifs soustraits par le parasitisme à la sélection qui a fait sortir les populations régulières du vieux fond antérieur à la civilisation. L’assistance étant d’autant plus copieuse que la marmaille est plus nombreuse, onia procrée autant pour l’utilité que pour le plaisir. En France, l’assistance n’a pris un développement que dans les villes et
surtout à Paris. A Paris, ou compte déjà la troisième génération d’assistés : l’hérédité se dessine, comme en Angleterre. La natalité parmi ces malheureux est forte, pour le motif déjà indiqué.
L’assistance publique, telle qu’elle estcomprise, est donc une institution qui a pour effet de soustraire aux effets de la sélection les éléments qui ne peuvent et ne veulent pas travailler, et de les multiplier d’une manière artificielle. L’assistance privée, c’est-à-dire l’aumône directe aux mendiants de la rue aboutit d’une manière plus certaine au môme résultat défectueux : elle laisse mourir le pauvre occasionnel, l’ouvrier laborieux mais sans travail, le vieillard usé par le labeur et favorise le professionnel. 11 ne faut évidemment pas condamner l’assistance, au contraire, mais telle qu’elle est pratiquée de nos jours, sous l’influence de l’idéede charité, elle est au moins aussi nuisible qu’utile. Les secours tombés de sa main se traduisent par l’augmentation du vice et du crime.