CHAPITRE DOUZIEME
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Sélection pénale. — Les lois reflètent les mœurs comme celles-ci la religion, mais tout ce qui est prescrit par la morale ne l’est pas par les lois. Celles-ci n’interviennent guère que dans les cas où l’intérêt public parait directement enjeu. Les lois pénales frappent ceux qui enfreignent certaines prescriptions morales, de même les lois civiles sur la propriété, la famille, sont en rapport avec l’idéal moral de chaque peuple. Les sélections légales peuvent être cependant étudiées à part, en raison de leur caractère rigoureusement défini et de l’intervention de l’idée d’utilité sociale.
Les dispositions pénales constituent un ensemble de mesures médicales et chirurgicales, en quelque sorte, destinées à. empêcher le renouvellement des infractions par des moyens qui vont jusqu’à la suppression temporaire ou définitive de l’agent. Les criminalistes ont brodé une infinité de raisonnements sur ce fonds : théories de la responsabilité, de l’expiation, de la réparation, etc. La lecture des travaux consacrés à ces disais-
sions sans objet laisse transparaître un fait brutal, l’intervention sélective de la société pour éliminer ses éléments dangereux. C’est là le terrain scientifique sur lequel on se place maintenant.
Il a été de mode de discuter sur la nature du criminel : dégénéré pour les uns, monstre atavique pour les autres. Je crois qu’il y a du bon clans l’ancienne doctrine lombrosienne, du bon aussi dans la théorie des partisans de la dégénérescence; je crois également cpie n’importe qui peut, dans des circonstances données, devenir un criminel, maisj’estime avant tout prématuré de conclure. Pour établir une comparaison, il faut deux termes rigoureusement définis. Le criminel doit être comparé à son homologue non criminel, et non pas à un individu normal quelconque. Tant que l’on n’aura pas de bonnes cartes anthropologiques par cantons, tant que Ton n’aura pas déterminé le type moyen de chaque classe dans chaque localité, tant qu’on n’en connaîtra pas tous les types préhistoriques importants, il est absolument superflu de vouloir arriver à des conclusions précises. C’est pourquoi je n’ai jamais cherché à faire d’anthropologie criminelle. Il existe visiblement un type professionnel de voleur ou d’assassin. Avoir l’air d’un coquin est une expression de tous les temps et de tous les pays, qui a sa raison d’être. De même on dit : avoir l’air d’un prêtre, d’un matelot, d’un paysan, d’un officier. Tout cela échappe pour le moment à l’analyse scientifique.
11 est probable que Ton arrivera plus tard à systématiser d’une manière légitime. Si le rural diffère du citadin, le cantonal de Tintercantonal, l’homme de haute classe de celui du peuple, d’une manière que l’indice céphalique accuse avec rigueur, il est très probable que la catégorie des malfaiteurs comporte aussi des groupes sélectionnés, possédant des caractères différentiels. Je vais [dus loin : je me demande si on ne
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trouvera pas un type morphologique officier, magistrat, numériquement défini; mais avant de chercher ces caractères différentiels, et de raisonner sur les causes qui peuvent grouper les individus en catégories sélectionnées, il faut commencer par établir des types normaux.
Que la catégorie des malfaiteurs soit ou non due à une sélection, l’intervention delà société qui s’efforce delà supprimer est incontestablement sélective. C’est à peu près le seul cas où celle-ci intervienne à titre officiel et parfois avec conscience de la sélection produite.
Il ne suffit pas, au point de vue social, que le criminel soit puni. Cela importe môme assez peu. Les anciennes idées de châtiment et de relèvement font sourire. Pour le présent, il faut le mettre hors d’état de nuire; pour l’avenir il faut supprimer sa postérité. Tout descendant de malfaiteur, fùt-il le plus honnête homme du monde, porte en lui le germe de la criminalité. Un coup d’atavisme, un croisement incohérent peuvent la faire éclater à chaque génération. La défaveur et la méfiance sont légitimes à l’égard des descendants existant au moment de l’infraction et môme de l’ensemble de la famille. Pour la postérité future, il importe que si la peine de mort ne peut être appliquée, l’individu soit mis hors d’état de souiller désormais par sa descendance le corps social dont il fait partie.
Ces principes rigoureusement scientifiques ont été largement appliqués dans le passé. Pendant de longs siècles, on a très peu théorisé, beaucoup supprimé. Les pénalités antiques étaient fort dures, partagées dans les cas graves par la famille qui encourait au moins l’exil. Le christianisme et les philosophes ont introduit l’idée de la responsabilité personnelle, conséquence nécessaire de la théorie spiritualiste. La pénalité est restée d’une rigueur extrême, d’autant plus grande qu’on cherchait à intimider tout en supprimant le sujet dangereux. La
législation antérieure à la Révolution est féroce. Je ne crois pas que toute cette intimidation exercée depuis l’origine des peuples ait empêché autre chose que des crimes occasionnels, mais la suppression des délinquants par la mort, l’esclavage légal ou d’autres moyens a purgé la société de la descendance d’un nombre infini d’individus défectueux. C’est à ce prix que le progrès moral a été réalisé, et que les sociétés ont vécu.
La défense perd actuellement du terrain, la sélection est moins sévère, et la descendance des délinquants devenant plus nombreuse fournit plus de recrues. La faute commise se sent fortement en France, où s’est donné cours une sensibilité plutôt pathologique. Ce qu’il a été dépensé d’efforts et de sommes inutiles pour adoucir le sort des malfaiteurs, secourir leurs familles, assurer le relèvement des uns, garder les autres contre la corruption est prodigieux. L’intention pouvait être bonne, les résultats ne le sont pas. Il est temps d’en finir avec ces tentatives, et d’arriver à faire d’après des bases scientifiques ce que faisait d’instinct la société d’autrefois.
Le mouvement dans ce sens se caractérise avec une intensité extrême, sinon en France, où l’urgence serait pourtant plus grande, mais où le développement des idées se fait avec une lenteur de plus en plus excessive, du moins à l’étranger, surtout dans les pays où domine la race européenne.
Il s’est fondé en Amérique des sociétés qui réclament comme moyen de mettre fin à la syphilis et à la criminalité la castration des syphilitiques et des criminels. D’autres sélectionnistes étendent même ces vues à des catégories plus larges et ces idées sont surtout en faveur dans le monde médical. 11 y a du bon dans cette proposition, malgré la gravité de l’opération, surtout à l’égard des femmes, dont au moins 10 °/0 succomberaient à l’ovariotomie. Cependant, il est pei mis de s inquiéter en songeant que beaucoup de faits réputés délictueux
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le sont en vertu de la morale chrétienne ou de considérations économiques dont l’avenir est peut-être très limité. Je ne vois pas de raison pour que l’assassinat ne soit point toujours considéré comme un crime, mais les notions relatives au vol devraient subir de très profondes modifications dans un milieu collectiviste. Nous sommes, en Europe, pourvus de deux morales, l’une qui meurt, l’autre qui n’a pas formulé ses dogmes. Je craindrais fort que l’on vit, suivant les péripéties de la politique, les partisans de la morale chrétienne et de la morale scientifique s’abélarder tour à tour. Avant d’en venir à l’application des idées de ces sélectionnistes résolus, il faudrait être bien fixé sur la stabilité des principes en vertu desquels les victimes seraient opérées.
Je crois qu’il serait parfaitement possible d’en finir avec la syphilis et le blennorhagie en faisant de la communication de ces affections un délit grave, impliquant une peine d’emprisonnement assez longue pour assurer la guérison ou l’innocuité du coupable, et le principe d’une indemnité considérable pour la victime. L’interdiction du mariage des héréditaires de tout ordre aboutirait aussi prati]uement à des résultats analogues à ceux de la castration. Pour les criminels, la même interdiction pourrait frapper les familles dans certains cas, et l’esclavage pénal, temporaire ou définitif rend oiseuse la question de castration du condamné.
Je ne pense pas que la sélection pénale doive consister simplement dans la réclusion ou la transportation. Que la société utilise pour des travaux meurtriers ses déchets ponérologiques, au lieu d’individus normaux, cela est parfait, mais il n’y a pas la moindre raison pour qu’elle entretienne vivants les délinquants inutilisables. La France, par exemple, nourrit dans ses maisons centrales une armée d’une centaine de mille individus, dangereux quand ils sont dehors, hors d’état de gagner
leur vie en tout temps. Il n’y a pas de raison pour envoyer ces récidivistes à la Guyane, où chacun d’eux coûte 1000 fr. d’entretien par an, et on le rendement en travail est nul. La loi sur la rélégation est la dernière manifestation, il faut l’espérer, des sentiments pathologiques dont j’ai parlé. La question ne comporte qu’une solution, sûre, économique, énergiquement sélective : la mort! Ce retour en arrière, c’est-à-dire aux principes antérieurs mais plus scientifiques de la pénalité ancienne, exige un certain changement dans la manière actuelle d’envisager la peine de mort, mais on y vient peu à peu.
M. F. II. Bradley, dans un remarquable mémoire ( Some rcmarks on punishment , International Journal of Ethics, Philadelphia, 1894, p. 269-284), a exposé d’une manière très nette la conception sélectionniste des rapports du Darwinisme avec la ponérologie : « Non contente de l’inaction, la société travaille directement dans l’intérêt du mal. Elle assure artificiellement la conservation et la propagation des mauvais, tandis que les bons ont souvent à souffrir pour subvenir à cette entreprise contraire à l’intérêt public. C’est contre cette perversité ruineuse que proteste le Darwinisme. Il insiste sur la nécessité de l’amputation sociale. Le confinement absolu ou la castration des sujets dangereux n’est pas un succédané satisfaisant. Il est évidemment mauvais de charger la société du fardeau inutile de ces existences, et, en second lieu, il faut tenir compte d’une considération trop souvent méconnue. Maintenir en vie un être en le privant des conditions du bonheur est assurément lui infliger le pire supplice. Prononcer cette sentence pire que la mort serait peut-être légitime dans le cas de nécessité absolue et comme ressource extrême... En comparaison, il y a certainement plus d’humanité et de générosité dans le recours à la guillotine. »
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Sélections du droit civil. — Tout, ou à peu près tout, peut devenir cause de sélection. Les dispositions du droit civil ne sont pas exemptes d’effets sélectifs. La législation sur les successions peut être citée comme un exemple important. Il est évident que le système du droit d’ainesse est préférable à celui du partage égal au point de vue de la propagation des classes riches, et surtout des propriétaires ruraux. La procréation du second, du troisième enfant n’entraîne que la charge de l’élever. La dislocation constante du foyer domestique par le partage égal et par la suppression des domaines substitués a été une des causes de la désagrégation de la France. Ces conséquences ont été développées trop souvent, et parfois même avec un zèle trop excessif, pour qu’il soit utile d’insister.
Il y aurait beaucoup à dire sur l’organisation de la propriété, mais nous verrons, à propos des sélections économiques, les points principaux de cette question. Je ne parlerai pas non plus de l’esclavage, dont le rôle sélectif a été fort intense dans le passé lointain : si je voulais étudier en détail, et chiffres à la main, toutes les sélections importantes, l’entreprise n’aurait jamais de fin. Je me bornerai à l’étude des institutions civiles concernant l’organisation de la famille, ou plutôt à quelquesunes des questions nombreuses soulevées par cette organisation.
Unions consanguines. — C’est une question importante, au point de vue sélectionniste, que celle des croisements en dedans, comme disent les éleveurs, ou de l’inceste, comme on dit en parlant de notre espèce. J’ai développé toute la théorie biologique des unions consanguines, je n’ai à m’occuper que de ce qui a été pratiqué en fait chez les nations, et de ce qui en est résulté.
Chez les anciens peuples de l’Europe, la prohibition des
unions entre proches est de date fort reculée; elle parait avoir eu pour origine la pratique de l’exogamie, et remonter aux temps de la vie sauvage. Pour avoir une autorité complète sur la femme, le procédé le plus sur est de prendre pour femme une esclave enlevée à la tribu voisine. C’est le point de départ de l’autorité maritale, et son point de contact avec l’autorité dominicale. Le discrédit attaché aux autres modes d’union moins avantageux pour le mari aboutit à l’usage général de prendre des femmes achetées ou enlevées. De là parait être venue par survivance la prohibition de prendre femme dans la tribu, puis dans la famille quand la tribu fut devenue peuple. L’horreur de l’inceste aurait ainsi une origine historique commune avec la conception du mariage par enlèvement ou achat, qui, par une évolution bien connue, a produit notre législation actuelle.
Chez les peuples agricoles, vivant en nombre sur des territoires limités, nous ne trouvons ni le mariage exogame, ni l’horreur de l’inceste, ni la puissance maritale et paternelle. Ce sont plutôt les idées inverses qui dominent chez les peuples civilisés contemporains de nos barbares ancêtres. On peut soupçonner que ces peuples civilisés avaient connu autrefois la puissance maritale, le mariage exogame, etc., mais à l’époque historique les traces de ces pratiques sont presque insaisissables et peuvent être autrement expliquées.
L’adelphogamie : Chaldée, Phénicie, Egypte. Pendant cinq mille ans, l’ancien Orient a pratiqué 1 union entre proches d'une manière habituelle. Les mariages entre frères et sœurs étaient couramment pratiqués en Egypte et dans le monde chaldéo-phénicien, même chez les petits peuples perdus sur les confins de la civilisation et de la barbarie. .1 ai montré dans mon étude sur Le dossier de Bunanitun (Nouvelle Revue historique du droit, 1886, p. 122), comment à
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Babylone les parents de la fille unique avaient l’habitude d’adopter pour fils celui dont ils voulaient faire leur gendre : « Moi et Bin-addu-Natan mon mari primes Bin-addu-Àmara pour fils (ana maratu), et nous avons écrit les tablettes de sa qualité de fils ( mamtisu ), et nous avons constitué en dot à Nubta ma fille... » Le reste du dossier précise dans plusieurs circonstances la qualité d’époux de Nubta et de Bin-addu- Natan, en particulier le jugement rendu par les Dayane de Babylone, comme on peut le voir en se reportant à la traduction que j’ai donnée de toutes ces pièces.
Nous n’avons pas beaucoup de monuments épigraphiques concernant les unions sororales chez les Phéniciens. Les épitaphes ne contiennent guère que des noms propres. Par exception, celle d’Eschmounazar II est prolixe. Il se trouve que Tabnit, roi de Sidon avait épousé sa sœur, fille comme lui du premier Eschmounazar, et que le défunt était issu de cette union : « Moi, Eschmounazar, roi des Sidoniens, fils du roi Tabnit, roi des Sidoniens, petit-fils d’Eschmounazar (ben ben melek Eschmounazar ), roi des Sidoniens, et ma mère Ammastoret (vami Ammastoret), prêtresse d’Astarte, notre dame, reine, fille du roi Eschmounazar ( bet melek Eschmounazar), roi des Sidoniens ( Corpus ins. semit., pars I, t. 1, p. 13, 1. 13-15 du texte phénicien, et p. suiv.) ».
Les textes concernant l’Egypte sont trop nombreux pour qu’il soit possible de les citer. Je me réfère à ce que j’ai dit à ce sujet dans un chapitre antérieur. La littérature égyptienne nous montre comme conséquence de l’adelphogamie une plus grande sincérité dans l’affection conjugale, et une sympathie plus tendre entre jeunes gens d’une même famille. « O mon bel ami, dit une sœur en s’adressant il son frère, mon désir est que je devienne maîtresse de tes biens en qua-
lité d’épouse ; c’est que mon bras sur ton bras tu te promènes gai et heureux, car alors je dirai à mon cœur, qui bat dans ta poitrine, des paroles d’amour. »
L’union entre parents en ligne directe a été pratiquée quelquefois en Egypte, mais l’exemple le plus célèbre est celui de Ramsès II qui épousa une ou plusieurs de ses fdles. En Asie nous ne trouvons guère ces unions que chez les souverains ou parmi certaines classes aristocratiques ou sacerdotales. C’est ainsi que les Mages et peut-être la noblesse mède regardaient comme particulièrement sacrée l’union de la mère et du fils. Nous ignorons si cette idée venait d’un préjugé ou du désir rationnel de rapprocher déplus en plus le type de celui de femmes de race très pure. Les Hébreux ne paraissent pas avoir eu sur ce point d’idées différentes de celles des autres Orientaux. La Bible nous raconte sans un mot d’étonnement ou de blâme une série d’incestes dont celui des filles de Loth est le plus caractéristique. L’explication donnée parles Talmudiste s est même précieuse : il fallait empêcher la perte d’une race privilégiée.
Les Grecs sont le seul peuple du monde européen qui aient pratiqué l’adelphogamie, et cela tout à fait comme exception. Par esprit de réaction contre les idées chaldéennes que j ai déjà signalé, le christianisme interdit les unions entre proches, et se développant en Europe dans un milieu bien préparé, défendit le mariage entre parents assez éloignés pour contraindre le droit romain à rétrograder au delà de ses dispositions les plus anciennes que l’on connaisse. Depuis quelques siècles une réaction s’est faite peu à peu, et le mariage n’est généralement défendu aujourd’hui par les lois qu en ligne directe ou entre frères et sœurs. Les défenses plus étendues sont simplement une occasion de dispenses.
Ces variations dans l’appréciation de telles unions, prescn-
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les chez les uns, proscrites chez les autres, ont déterminé d’une manière nécessaire des effets opposés.
Il est probable que les unions consanguines aux degrés aujourd’hui prohibés sont une des causes de la grande stabilité des civilisations antiques. Avec ce régime l’Egypte a duré cinquante siècles sans fléchir. Toutes les données de la biologie permettent d’affirmer que les mariages entre frères et sœurs devaient aboutir à fixer les races et apportaient un concours puissant aux sélections en éliminant plus vite les familles tarées et en stéréotypant les autres.
Les empêchements du monde moderne. — Chez les peuples chrétiens, — ou pour mieux dire dans le monde moderne, car l’adelphogamie est aujourd’hui proscrite chez presque tous les peuples civilisés ou barbares, — l’effet des sélections sociales est sans cesse retardé, compliqué par le mélange constant des sangs. Il est évident que si dans une famille présentant certaines aptitudes à un degré remarquable, l’union des frères et sœurs était encore permise, les chances de perpétuer ces aptitudes seraient plus grandes que dans les unions contractées avec des personnes étrangères. Chez nous, la transmission devient beaucoup plus aléatoire, subordonnée aux qualités propres de la famille avec laquelle l’alliance est contractée.
Certains sélectionnistes ont regardé les idées actuelles sur l’inceste comme un grand obstacle à la sélection systématique. Je crois qu’ils se sont exagéré l’importance de la difficulté. Je serais pour ma part plus porté à étendre qu’à restreindre le principe des prohibitions légales. Rares sont les familles sans tare aucune et douées de qualités exceptionnelles. Dans une bonne partie des cas les unions consanguines aux dégrés aujourd’hui tolérés sont plus nuisibles aux descendants qu’utiles à la société. Le jour où l’on voudrait permettre les
mariages aujourd’hui prohibés, on ne devrait pas le faire par mesure générale, mais par voie de dispense individuelle. Peutêtre n’abuserait-on point de la permission générale, car les personnes d une meme famille se connaissent trop pour avoir les illusions réciproques nécessaires au mariage, mais, tout au moins en France et dans la plupart des pays de civilisation européenne, la question d’argent pourrait jouer dans ces unions un rôle excessif. Quel meilleur moyen d’empêcher les fortunes de sortir des familles ?
L obstacle, quelle que soit son importance, est surtout dans les préjugés moraux contre l’inceste. En Europe il ne s’agit pas là d’une idée artificiellement introduite par l’Eglise et d’origine récente : il y a peut-être des milliers d’années que nos ancêtres en sont imbus. L’hérédité et la sélection l’ont solidement établie dans nos consciences. Cette matière est une de celles où l’Eglise pourrait sans rompre avec ses principes, évoluer si l’opinion venait à changer. Les théologiens catholiques ont tous préconisé la prohibition de tels mariages, mais en faisant remarquer le silence des Ecritures. Les uns l’ont approuvée pour des considérations morales, les autres ont regardé la prohibition comme une disposition légale fondée sur la seule utilité. L’Eglise a les mains libres et les meilleurs esprits du monde catholique ne se prononcent pour la prohibition qu’en raison de l’excès des inconvénients sur les avantages, et de l’existence de dispositions législatives qu’il vaut mieux respecter que combattre. Cette opinion est celle de M. Rothe, professeur à l’Université catholique de Lille ( Traité de droit naturel, Paris, Larose, 1893, t. II, p. 51 et 570). Je ne connais pas l’opinion actuelle des théologiens protestants. Les théologiens musulmans sont plutôt contraires, du moins à Constantinople et en Egypte : l’islamisme a emprunté sur ce point les idées du christianisme, et les a même poussées à l’extrême
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Les civilisations jaunes admettent aussi des empêchements au mariage déduits delà parenté, mais j’ignore pour quel motif, de pure utilité ou d’ordre supérieur.
La polygamie. — Il est probable que la polygamie a existé dès l’origine de l’institution du mariage, précisément en raison du nombre de femmes rendues disponibles par la sélection guerrière. Il ne faudrait cependant pas regarder cette présomption comme une certitude. Il parait y avoir des singes vraiment monogames, et rien ne nous permet de deviner si nos plus lointains ancêtres ont agi comme eux ou à l’inverse. La polygamie a donc pu ne s’introduire qu’à une époque ultérieure. Nous la trouvons, en tout cas, partout établie dès l’aurore des temps historiques. A de rares exceptions près, elle fut pratiquée, au moins par les chefs, chez tous les peuples sauvages ou civilisés de l’antiquité. J’ai fait voir en parlant de la sélection militaire combien utile cette institution était alors pour empêcher l’extinction des tribus et des peuples.
Son influence sur la sélection n’a pas été moins importante. On peut dire que la polygamie a présidé à la formation des races nobles. C’est un fait évident que les hommes pourvus de plusieurs femmes étaient seulement les chefs et les guerriers d’élite. L’excédant des femmes disponibles, chez nos sauvages actuels, se trouve toujours réparti entre les individus qui s’élèvent au-dessus de la moyenne, et le nombre des femmes est souvent la mesure de l’importance du mari. Il est non moins évident qu’il est d’un très bon résultat, au point de vue de la sélection, que ces femmes soient fécondées par des sujets d’élite. Les enfants qui sortent d’elles sont ainsi soumis à une hérédité paternelle meilleure. A l’inverse de ce qui se produit chez les civilisés, les éléments sociaux supérieurs tendent à se reproduire plus que les autres.
Les qualités qui font les bons guerriers, les meilleurs chasseurs tendent ainsi à se fixer et à se multiplier dans une population sauvage ou demi-sauvage. De génération en génération la race meilleure tend à se multiplier davantage en affirmant plus fortement ses qualités. C’est ainsi que se sont formées les hautes qualités viriles des Indiens de l’Amérique du Nord. Peut-être moins intelligents que les Européens, — et le résultat des écoles indiennes en fait douter, — les Peaux- Rouges avaient sur eux l’avantage de grandes qualités morales : le courage passif le plus stoïque, le dédain absolu de la vie, la fidélité à la parole, tout ce qui fait les races nobles. Les ancêtres des peuples civilisés ont passé par cette phase, et dans la nuit des siècles ont acquis ainsi par l’effet combiné de la sélection et de la polygamie les hautes qualités viriles qui ont préparé les grandes destinées de leurs descendants.
Chez les peuples civilisés, les résultats sélectifs de la polygamie ont toujours été subordonnés à la manière dont elle était pratiquée.
Polygamie antique. — On peut dire qu’en droit égyptien tout était permis, sous la charge de clauses pénales dont le taux excessif équivalait à une prohibition. Le contrat de mariage est un contrat ordinaire, et la femme peut spécifier que le fait par le mari de prendre une seconde femme sans son agrément donnera lieu au paiement d’une indemnité considérable. 11 ne faut pas oublier que la femme égyptienne était maitresse de ses biens. Cette clause parait très fréquemment dans les contrats, et parfois pour un chiffre égal ou supérieur ù, la fortune déclarée du mari. On peut voir dans les publications de M. Révillont une série d’exemples de contrats de mariage ainsi rédigés. A la suite de la monographie de M. Paturet ( Condition de la femme dans l'ancienne Egypte, Paris, Leroux, 1886),
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on peut voir aussi la traduction de six contrats de mariage dont plusieurs présentent des exemples de la clause. Dans le contrat de Patma : « Que je prenne une autre femme que toi, je te donnerai 20 pièces d’argent, en sekels 100 ». Dans le contrat d’Imouth : « Que [je prenne une autre femme que toi, je te donnerai S pièces d’argent, en sekels 25 ». Ces clauses étaient garanties par l’hypothèque de la femme mariée.
Armée de son contrat, l’épouse était libre de permettre à son mari d’épouser sa- parente, son amie, toute autre femme qu’elle agréait, ou de faire valoir la clause pénale et d’empêcher dans bien des cas l’union dont la perspective lui était désagréable. Cette manière très pratique d’obvier aux inconvénients de la polygamie a permis aux Egyptiens d’en tirer seulement les avantages. Il n’y a pas de pays où la famille ait été plus unie, plus heureuse, et les mœurs domestiques des Egyptiens, que nous connaissons aujourd’hui dans leurs détails les plus familiers, paraissent avoir du leur douceur et leur pureté à la pratique de ces institutions antisociales à nos yeux, les unions entre parents très proches et la participation des premières femmes au choix de leurs coépouses.
Nous connaissons moins la vie intime des habitants de l’Assyrie, de la Babylonie et de la Susiane, même des populations de la Palestine et de la Syrie. La polygamie s’est exercée pendant plusieurs milliers d’années dans ces régions et a reparu après quelques siècles de christianisme. Il est probable qu’elle produisait jadis les mêmes effets qu’aujourd’hui, et que les harems des grands de la Babylonie et de l’Assyrie donnaient des résultats semblables ù. ceux des riches musulmans. Il est probable que dans les maisons des particuliers ces résultats étaient meilleurs que chez les dignitaires impériaux, mais nous en sommes réduits aux conjectures et à supposer que les memes causes s’exerçant dans les mêmes conditions
produisaient les mêmes effets. Il semble toutefois résulter de certains textes qu’il existait dans les clauses matrimoniales quelque chose d’analogue à ce que nous avons vu pour l’Egypte. Si l’existence générale d’une semblable institution venait à être vérifiée, nous devrions en conclure que la polygamie a pu être très avantageuse aux riverains du Tigre et de l’Euphrate.
Chez les Grecs de l’époque homérique, la polygamie existait; le sort des captives était de partager la couche du maître et de lui donner des enfants qui paraissent avoir eu le rang du père. De même pour les esclaves achetées. Gela nous explique peut-être la dissemblance des crânes mycéniens et post-mycéniens que nous connaissons, et l’ind'ce un peu élevé de certains d’entre eux. Il n’est pas douteux à mes yeux qu’il ait existé dans la région, vers cette époque, une race à crâne arrondi voisine de celle des Géorgiens et des Circassiens. La polygamie légale disparait au commencement de l’époque classique. Chez les Grecs de la belle époque, elle était inconnue, mais la polygamie de fait qui existe aujourd’hui brillait de son plus vif éclat. Ce fut l’époque des grandes courtisanes, et le dépeuplement de la Grèce en fut aidé d’autant.
A Rome, la famille parait avoir été très sévèrement organisée, les mœurs très pures, et la fécondité très grande pendant tout le temps que l’influence patricienne et quiritaire domina dans la République. La monogamie rigoureuse était la règle absolue du mariage. Cette monogamie finit par devenir théorique, par l’introduction de formes matrimoniales autres que l’ancien mariage religieux, et qui n’excluaient pas d’une manière absolue la pluralité des unions légalement reconnues. Les empereurs chrétiens rétablirent le principe de la monogamie rigoureuse, et les textes de la compilation justinienne ont été retouchés dans ce sens.
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Les civilisations de l’Inde et de l’Extrême-Orient, restes du inonde antique et dépositaires de ses traditions, admettent la polygamie. On peut d*ailleurs dire que celle-ci est la règle en dehors de la chrétienté. Cette polygamie n’est pas la même partout. L’Inde la connaît sous toutes les formes, même sous celle de la polyandrie. La Chine et le Japon pratiquent une polygamie restreinte, qui présente de grands avantages. Elle ne se rencontre guère que dans les classes supérieures et comporte l’adjonction d’une petite femme à la femme principale. Cette petite femme est le plus souvent une parente pauvre. Chez quelques peuples de civilisation jaune, il peut y avoir plusieurs de ces femmes supplémentaires. Les résultats sont généralement bons ; la natalité est augmentée dans les grandes familles et dans la classe aisée, les filles pauvres de bonne éducation ne risquent pas d’avoir le sort de leurs sœurs d’Europe, et ces ménages complexes paraissent aussi paisibles que ceux de l’ancienne Egypte. Il est bon de ne pas dissimuler que la polygamie restreinte des peuples jaunes leur donnerait une écrasante supériorité sur les chrétiens monogames, le jour où la concurrence s’établirait sur le terrain de la sélection systématique.
Polygamie musulmane. — Dans le monde musulman, la polygamie est autrement comprise, et donne des résultats parfois très mauvais, au moins dans les classes supérieures. Ces inconvénients naissent plutôt de l’abus que de l’usage. L’affection des coépouses entre elles est parfois très grande, et quand le phénomène inverse vient à se produire, quand il éclate dans le harem ces haines furieuses, haines de femmes, qui amènent parfois des tragédies atroces, la faute en est moins à l’institution qu au caractère féminin, capricieux, porté aux violents coups de tète et toujours à la merci du moindre incident de
menstruation. Ces grands harems sont d’ailleurs trop peuplés : il s’en faut, en général, que le maître soit en état de satisfaire toutes ces femmes, comme le prescrit la loi musulmane, encore moins de les féconder et d’élever tous les enfants qui peuvent naître d’elles. Il n’est pas rare de voir des personnages importants, des sultans môme, laisser juste autant d’enfants qu’un bourgeois parisien.
Comprise ainsi, la polygamie est un fléau, car elle détourne sans utilité de leur fonction naturelle une quantité de femmes toujours choisies. Elle est un agent de mauvaise sélection, car elle aboutit à stériliser des sujets d’élite. Tout autre est l’effet de la polygamie telle que la pratiquent l’Arabe nomade, le nègre de moyenne condition, le bourgeois musulman. Les femmes peu nombreuses, toujours occupées, se partagent les travaux domestiques. Il n’y a pas comme chez nous la dame, la bonne, la cuisinière, la femme de chambre et la nourrice. Entre toutes existe une égalité, sinon de fait, du moins de droit. Toutes sont traitées de même par le chef de famille et toutes lui donnent à titre égal des enfants. Le mari arrive ainsi à multiplier sa race en raison du nombre de ses femmes, et si, comme d’ordinaire, il se trouve au-dessus de la valeur moyenne de la population dont il fait partie, s’il a pris des femmes de choix, ce que lui permettait son aisance établie par le fait môme de la polygamie, il est bien évident que la sélection produite par l’institution ne peut donner que d heu-
reux effets.
En résumé, chez les Musulmans comme partout ailleurs, la polygamie vaut suivant la manière dont on s’en sert. L’institution en soi est parfaite, car la nature même des choses fait que l’élite de la population a seule des femmes en surplus, et que les éléments inférieurs en sont entièrement privés. Cela est au mieux pour la sélection. Il y a. dommage au contraire
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quand des quantités de femmes sont inutilement séquestrées pour le plaisir d’un individu, mais cela est surtout à mettre au passif de l’esclavage. L’institution de la polygamie ne joue qu’un rôle accessoire.
J’insisterai sur un point très curieux d’histoire contemporaine qui nous éclaire bien sur les conséquences de la polygamie : je veux parler de son influence sur les progrès de la conquête arabe dans l’Afrique centrale. Nous allons voir en pleine lumière les conséquences sélectives de l’institution.
Notre siècle a assisté au phénomène curieux de la conversion à l’islamisme d’une masse de populations africaines jusqu’ici fétichistes et d’une rapide extension de la domination arabe sur le continent noir où nos missionnaires et nos savants avaient tant de peine à s’infiltrer. La polygamie a été pour beaucoup dans ce développement rapide qui a porté en peu d’années l’influence musulmane d’un rivage à l’autre de l’Afrique. Marchands d’esclaves, les traitants arabes qui s’étaient faits conquérants et missionnaires ont toujours eu beaucoup de femmes à leur disposition. Eux et les hommes à leur service ont institué des harems d’autant plus nombreux que l’entretien ne leur coûtait rien, chaque femme étant en même temps un esclave. Ils se sont ainsi multipliés presque sans mesure en deux générations, non sans perdre leur pureté relative de race, mais sans cesser d’être le même peuple. Ils ont semé un peu partout le type sémitique, soit par les négresses qu’ils laissaient derrière eux après les avoir fécondées pendant la durée plus ou moins longue de l’occupation des villages enlevés d’assaut, soit par les femmes de leur propre harem qu’ils revendaient comme esclaves avec les. enfants issus d’elles.
On n’a pas encore écrit en détail toute cette histoire dont les données se trouvent dans les récits des voyageurs depuis
Livingstone jusqu’à Emin Pacha. Celui qui l’écrira rendra un grand service à la sociologie. Ce qui se passe en Afrique est la répétition d’un fait très habituel sans doute aux temps préhistoriques. Les barbares d’Europe, nos ancêtres, paraissent avoir, aux époques de migration et de conquête, largement employé ce procédé de multiplication rapide qui consiste à utiliser les propres femmes des vaincus pour augmenter la postérité des vainqueurs. 11 était ainsi possible de décupler dans l’intervalle d’une génération la bande victorieuse, et c’est une des raisons qui expliquent l’accroissement soudain de certains peuples barbares. Le procédé n’avait point que des avantages : la dilution du sang de la race victorieuse ne tardait pas à amener son déclin, quand les femmes d’emprunt appartenaient à une race inférieure. C’est le sort qui attend inévitablement les conquérants arabes de l’Afrique : malgré la ténacité du type sémitique, le type nègre doit finir par l’éliminer, en vertu des lois que nous connaissons.
Il n’en est pas moins certain qu’une opération de ce genre, conduite d’une manière systématique, pourrait aboutir à d’excellents résultats. L’échec final n’est dû qu’à l’incohérence des croisements. Si l’entreprise était conduite d’après les règles employées en zootechnie pour substituer une race acclimatée à une race indigène, à l’aide d’un très petit nombre d’étalons étrangers, le succès serait tout à fait certain. Il s’agirait seulement d’avoir soin que toutes les métisses de demi sang fussent exclusivement fécondées par des Arabes de race pure; puis à la génération suivante, les métisses trois quarts de sang, pour obtenir à la troisième génération d'innombrables sujets possédant sept huitièmes de sang sémitique. En procédant sur une échelle assez large, la substitution à peu près complète d’une race à l’autre pourrait se faire en moins d’un siècle. L’hérédité est comme les torrents de montagne, qui sont des-
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tructeurs quand leur force s’exerce en dehors du contrôle humain, et qui deviennent des auxiliaires puissants quand on veut bien les utiliser. C’est ainsi que se fera, nous ne savons encore par qui, l’absorption de la race noire, si jamais elle doit disparaître devant une race supérieure. Dans les grandes transformations que l’avenir réserve peut-être à l’humanité, ce moyen sera le seul qui permettra d’introduire les races supérieures dans les régions où elles ne peuvent pas vivre actuellement.
Les peuples musulmans et de civilisation jaune ne seraient empêchés par aucun préjugé d’agir ainsi. Les peuples européens sont, à ce point de vue, très mal armés pour la concurrence des races. Le monde chrétien, et c’est une de ses grandes causes de faiblesse, est essentiellement monogame. Les sectes les plus opposées du christianisme sont d’accord sur ce point, et imposent leurs vues aux législateurs de tous les pays d’Europe et d’Amérique. L’Eglise catholique, qui n’est pas bée quant à la question relativement secondaire des croisements en dedans, a une position aussi définitive que possible en ce qui concerne la polygamie. Parmi les chrétiens non catholiques, on ne peut guère citer qu’une secte polygame, celle des Mormons, et ses dogmes sont si singuliers qu’elle peut à peine être comptée comme chrétienne.
Polygamie des Occidentaux. — La tentative des Mormons présente un grand intérêt. Le mormonisme est très peu répandu en Europe; je crois qu’il existe en France quelques douzaines de Mormons seulement, à Paris et dans les Gévennes. En Amérique ils sont répandus au nombre de plusieurs millions dans les Etats du S. O. L’Utah, leur principal centre, vient d’être élevé au rang d’Etat. La loi de décembre 1893-juillet 1894, contient une clause spéciale, qui subordonne la transformation
cIg cg territoire en Etat à 1 abandon de la polygamie « provided that polygamous or plural marriages are forever prohibited. » Il est certain pour tout le monde que cette clause sera tournée ou violée. Les Mormons, d’autre part, sont très près, grâce à leur multiplication rapide, de mettre la main sur le pouvoir dans deux Etats voisins. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que dans un avenir rapproché la polygamie devint institution officielle dans une partie des Etats-Unis.
En Europe, en France surtout, il est peu probable que l’avenir nous réserve, à moins d’un triomphe définitif et d’ailleurs possible de la civilisation juive, le retour à la famille complexe et le rétablissement de la polygamie. C’est le mariage même qui s’en va, et aussi loin qu’on puisse voir dans l’avenir, les chances de survie de cette institution vont diminuant. A mesure que les femmes ayant plus de droits les hommes auront moins d’intérêt à se marier, les mariages se feront plus rares, jusqu’au jour où cette forme survivante de l’esclavage domestique aura cédé la place à quelque chose d’impossible à prévoir.
Notre polygamie à nous s’appelle prostitution, et je crois, à cet égard encore, que la morale chrétienne a bien mal servi notre civilisation moderne. Où est l’homme vraiment monogame? Si éloigné de son but, la procréation des enfants, que soit le mariage moderne, on peut dire que le contrat tient encore un peu du côté de la femme, mais rien de plus rare que la fidélité de l’époux. Eloigné du lit conjugal par la crainte de diminuer son bien-être ou d’appauvrir les enfants déjà nés, le mari concilie comme il peut les conseils des économistes et les exigences impérieuses de la nature. La femme d’autrui quand il le peut, la concubine quand il l’ose, la courtisane dans tous les cas, servent à corriger les effets de la modification survenue dans la vie conjugale. La polygamie de fait dans les
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deux premières hypothèses, la promiscuité dans la troisième sont les conséquences de l’organisation hypocrite du mariage moderne.
Le résultat pratique, au point de vue sélectif, est de stériliser une quantité considérable de femmes. La prostitution, à peu près inconnue dans les pays polygames, soustrait à la fonction normale de reproduction beaucoup plus de femmes que tous les grands harems du monde. La classe équivalente à celle qui bénéficie utilement du privilège de la polygamie ne tire aucun avantage pour sa multiplication des maîtresses nombreuses qu’il entretient. La lutte pour la reproduction est tout au bénéfice des classes inférieures qui, n’ayant rien, multiplient sans compter et font élever l’excédant de leurs enfants par l’assistance publique.