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CHAPITRE QUATORZIÈME

l’ancienne GRÈCE ET LA SELECTION SOCIALE

Les trois phases du génie grec . — Il n’y a pas de peuple qui ait égalé les Grecs, il n’y en aura peut-être jamais. Sur un point très restreint du globe, dans une période très courte, les hommes de génie ont été si nombreux qu’il est impossible d’attendre encore du hasard une pareille rencontre. Le peuple qui les a produits est l’exemple le plus éclatant que l’on puisse choisir pour montrer vivantes et en action les diverses s dédions que nous venons d’étudier.

L’Hellène de l’époque héroïque est robuste, belliqueux, entreprenant; il a déjà le génie artistique et littéraire, mais l’explosion de ses hautes qualités ne se produit que vers le temps des guerres médiques. En cent ans, poètes lyriques, tragiques, comiques, prosateurs de tout ordre, philosophes, historiens, statuaires, architectes et peintres remplissent la Grèce d’œuvres glorieuses. Cette époque classique est courte ; dès le temps d’Alexandre le Grec tourne au Græculus, peu belliqueux, peu robuste, très spirituel, copiste habile des

anciens mais sans génie personnel. Si l’on procède à un examen plus attentif, on constate que les qualités de la seconde période existent latentes dès la première, et que l’insuffisance du milieu contient seule leur expansion. Les grandes épopées homériques, les vers d’Hésiode ne sont pas frappés d’un coin inférieur à celui des productions du grand siècle. Après ce s iècle au contraire, dans un milieu social de plus en plus raffiné, où le génie aurait été reconnu et acclamé dès sa première manifestation, il n’y a rien, plus rien que des copistes, des rhéteurs et des critiques.

Evidemment, vers le temps de Philippe un grand changement dans le génie grec s’était produit. L’histoire et l’anthropologie nous en diront la cause.

La plus ancienne Grèce. — La Grèce a donné lieu à un développement prodigieux de recherches érudites. On pouvait môme supposer qu’il n’y avait plus rien de nouveau à trouver et à dire quand, par un véritable coup de théâtre, une série de découvertes nous a mis en présence d’une plus ancienne Grèce, qui explique celle de l’histoire. Les archéologues rendent au monde grec plusieurs milliers d’années d’antécédents si grandioses, quel’Egypte et l’Asie Antérieure paraissent avoir plus reçu que donné dans l’échange de leurs civilisations. Les dernières découvertes d’Evans et de Flinders Petrie, complétant celles de Schliemann, ont renversé les hypothèses historiques des hellénistes et donné raison à la légende contre la critique.

Trois mille ans déjà avant J.-C., une civilisation venue du N. 0. du bassin méditerranéen fleurissait dans les îles, sur les rives grecques, dans les régions accessibles de l’Egypte. Des tombes d’Arles, de Collorgues, de l’Argar aux coupoles de Mycènes et d’Orchomène, la filiation architecturale est au

moins probable. Lo développement de 1 industrie se laisse suivre depuis les formes néolithiques des deux Bietagnes jusqu’à l’époque grecque classique. Toute cette civilisation égéenne, mycénienne, pélasgique est bien européenne, profondément personnelle; même quand nous la retrouvons en Egypte et à Chypre juxtaposée aux civilisations orientales, elle s’en distingue. Elle avait ses écritures à elle, probablement alphabétiques, bien longtemps avant les Phéniciens qui paraissent avoir été plutôt les élèves que les initiateurs des Grecs dans cette voie. M. Evans a retrouvé des monuments de ces écritures qui remontent à 3.000 ans av. J.-C.

De toute cette période d’incubation du génie grec il reste des ruines, des vases, des bijoux, des squelettes, des légendes classiques. Ses témoins sont Mycènes, Tirynthe, Troie, la coupe de Vaphio, les gemmes insulaires.

Tout n’était pas grec assurément dans ce monde de peuples remuants qui couvraient la mer de leurs flottes, envahissaient sans cesse le Delta comme une marée dont les flots avançaient et reculaient sans cesse, semaient de villes populeuses et de palais luxueux les îles du bassin oriental de la Méditerranée, les côtes de l’Asie-Mineure et celles de la péninsule des Balkans. 11 devait y avoir des éléments ethniques bien différents, des couches successives de populations. Il faudrait, pour bien comprendre cette période préhellénique posséder des cartes anthropologiques détaillées pour les diverses époques, et des données métriques sur la différence des classes. Ce ne sont pas les documents qui manquent, et l’esprit scientifique commence à venir aux explorateurs de l’Orient.

Les squelettes étudiés jusqu’ici sont peu nombreux et appartiennent plutôt à la période du grand éclat et du déclin de la civilisation égéenne. Ils nous montrent la juxtaposition et le mélange d’éléments ethniques fort divers. Il ne pouvait d’ail-

leurs on être autrement, chaque peuple comprenant au-dessous de la classe dominante un résidu de toutes les plus anciennes populations du pays, et une foule d’esclaves apportés de tous les rivages de la Méditerranée et de la Mer Noire par les pirates mycéniens, ou de l’intérieur des trois continents parle commerce. Le trafic des esclaves, en effet, était alors comme naguère au Soudan le plus important de tous.

Aussi les tombes préhelléniques fournissent-elles de curieuses juxtapositions. A Troie, Schliemann a recueilli trois crânes dont les types sont communs dans les sépultures préhistoriques de France et d’Espagne, dolichocéphales à 68.6, 73.8 et 71.3, et un crâne féminin sous-brachycéphale à 82. S, platycéphale, platyrhinien, à face d’une extraordinaire petitesse, rappelant exactement un type de Castelnau et de Sallèles d’Aude ( Ilios , Paris, Didot, 1885, p. 645 sqq.). Virchow attribue au crâne de la 6e tombe de Mycènes un indice céphalique de 80.7, et aux trois crânes mycéniens de Nauplie et Spata 79.4, 79.3, 80.9 (Ueber griechische Schædel, Sitzungsberichte der Akad. der Wiss. zu Berlin, 1893, p. 670 sqq.). Virchow mesurant d’après la méthode de Jhering, qui n’exprime point la forme réelle mais répond à des considérations de métaphysique esthétique, il est difficile de savoir l’indice vrai de tous ces crânes, y compris ceux d’Ilios, mais il ne doit pas être beaucoup au-dessous. On voit poindre l’élément ethnique auquel l’Europe Orientale et l’Asie Antérieure doivent leur brachycéphalie actuelle. Sergi donne à une série de quatre crânes crétois de l’époque mycénienne, correctement mesurés, 76.4, 75, 74.6, 79.9, en moyenne 75.3 pour les trois premiers, qui sont féminins, le dernier étant masculin. Les dimensions sont, suivant les sexes, 182 et 189, 137 et 151 (Atti délia Societa rornana, 1895, 287). D’autres petites séries donnent 76 à 78, avec des dimensions absolues plutôt élevées

Toutes ces indications se rapportent à la fin de la civilisation pélasgique ou mycénienne.

Les Hellènes commençaient alors déjà à paraître au milieu des peuples mycéniens, dont la plupart semblent d’ailleurs avoir été leurs parents proches. Les documents égyptiens du xiveau xe siècle av. J. -C. nous donnent le nom des Achéens, des Ioniens, des Doriens, ils nous renseignent sur les conflits de ces peuples avec l’Egypte, au temps des dernières entreprises des nations de la mer : des peintures nous représentent leurs traits, leurs instruments, et Flinders Petrie a trouvé ces instruments mômes.

Les poésies homériques et les peintures égyptiennes s’accordent à nous montrer comme un peuple grand et blond, à la peau blanche et aux yeux bleus, les destructeurs de Troie et les envahisseurs Achéens de l’Egypte. Vers le xu° siècle nous trouvons les Achéens, les Eoliens, les Ioniens en possession du territoire actuel de la Grèce. Les populations préhelléniques subsistent au-dessous de la classe supérieure ainsi constituée. À cette époque les tribus helléniques des confins du Nord, Thessaliens, Etoliens, Doriens descendirent en Grèce et se superposèrent aux couches ethniques précédentes. En grand nombre les vaincus se réfugièrent dans les Iles et en Asie. Cette substitution d’un élément plus pur aux précédents dominateurs hellènes marque le début d’une ère nouvelle. C’est la Grèce historique qui commence.

Epoque classique. — La morphologie des Hellènes de l’époque classique nous est mieux connue, tout au moins pour la classe supérieure, faible minorité quant au nombre, mais qui a fourni tous les hommes éminents. Il y a peu de descriptions de personnages dans les écrits de l’époque : à l’inverse des nôtres, les écrivains anciens ne cherchaient pas à faire voir les

traits physiques de leur héros. La raison en est peut-être dans l’uniformité relative des types. Les portraits ne deviennent fréquents qu’à l’époque des barbares, vers le troisième siècle après J.-C. Les peintures, les sculptures, surtout les statues peintes nous donnent en revanche une foule d’indications très précises que complète l’élude des pièces osseuses, trop rarement conservées par les archéologues.

J’ai étudié dans plusieurs mémoires ces différentes sources d’informations (Revue d’Anthr., 1883, p. 33 et 503). Des recherches de même nature ont été faites par d’autres anthropologistes, et tous sont arrivés aux mêmes conclusions, que le Grec classique, de condition libre, présentait avec une plus ou moins grande pureté les caractères spécifiques de H. Européens. Dans les classes inférieures on trouvait une plus grande variété de types, comme l’indiquent de nombreuses représentations d’esclaves.

Le physionomiste Adamantius, travaillant d’après Polémon qui lui-même avait mis en œuvre des documents originaux aujourd’hui perdus, décrivait ainsi les Grecs de race pure et de haute classe : yeyàXoi, supurspoi, opOioi, e’j-a.yet:, Xeuxôrepot T7)v ypôav, ^avOoi, c’est-à-dire grands, gros, forts, blancs de peau et blonds de poil (h, 21).

Si l’on parcourt les grands recueils d’archéologie classique ou d’histoire de l’art, et si l’on se reporte aux planches, on est frappé de la quantité considérable de personnages représentés avec le type dolicho-blond. Les peintures, plutôt les vraies fresques que les figures de vases, accentuent encore ce caractère. Les personnages représentés avec des cheveux ou des yeux foncés sont rares, et le plus souvent de condition servile ou d’origine étrangère. Les couleurs dont les Grecs badigeonnaient leurs statues étaient encore plus conventionnelles que celles des vases, et choquent par leur invraisemblance

nos yeux habitués à la blancheur des marbres modernes et des chefs-d’œuvre déteints de l’antiquité. Quelques statues cependant étaient peintes de couleurs plus naturelles que le rouge et le bleu chers aux polychromistes de l’époque classique. M. Léchât fait remarquer la coloration blonde des clqevelures des plus anciennes statues athéniennes (Bulletin de correspondance hellénique, 1890, p. 123). Sur les terres cuites postérieures de plusieurs siècles, la couleur est souvent un peu plus foncée, mais sans atteindre le châtain. On peut voir comme exemple les descriptions succinctes de M. Cartault ( Terres cuites grecques , Paris, Colin, 1890).

De même l’étude du Panthéon hellénique montre que les dieux proprement grecs sont tous blonds : Minerve, Diane, Apollon, etc. Les dieux d’origine étrangère, adjoints ou superposés, Hercule, Saturne et ses enfants, sont seuls représentés bruns. Je me bornerai à renvoyer à l’atlas d’Overbeck et à l’étude que j’en ai faite (Revue d’ Anthropologie, 1888, 503).

Les Grecs de l’époque classique pratiquant l’inhumation, et les tombes étant sacrées, on pourrait croire que les documents ostéologiques sont très nombreux, il n’en est rien. Un nombre infini de tombes a été ouvert par les chercheurs de mobiliers funéraires, archéologues patentés et voleurs vulgaires. Leurs dépouilles artistiques ornent les musées et des collections particulières de l’ancien et du nouveau monde, mais les ossements n’ont pas été recueillis. Une centaine de crânes sans état civil bien régulier sontdispersés dans les collections étrangères, et les Athéniens ont conservé à peu près deux douzaines de crânes et de squelettes de provenance locale pour les montrer aux touristes en compagnie du faux Sophocle et du faux Agamemnon. C’est tout ce qui reste du peuple hellénique. Les Canaques de Plie des Pins ont été l’objet do plus de sollicitude, et les Botocudos sont mieux connus que les contemporains

de Périclès . Il serait temps que cet état de choses cessât, et que Péphorie veillât à conserver les précieux restes découverts tous les jours. Les habitants modernes de la Grèce ont des devoirs envers le peuple éteint dont ils occupent la place au soleil.

M. Nicolucci, le premier anthropologiste qui ait étudié avec soin les anciens Grecs, a mesuré ou reproduit les mensurations de 26 crânes ( Sull’antropologia délia Grecia, Napoli, 1867). L’indice céphalique va de 68 à 79, si l’on exclut deux crânes d’origine douteuse qui ont 82 et 83. La moyenne est 73.8. Pour une partie de ces crânes nous savons où ils ont été trouvés, mais nous ignorons l’origine locale exacte, et encore plus la condition de leurs anciens propriétaires. La moyenne de Nicolucci est donc artificielle, en ce sens qu’elle comprend en proportions inconnues des Grecs de toute condition, de divers peuples et de divers siècles. La longueur moyenne est 182, la largeur 138 : ces dimensions n’ont rien de bien avantageux, mais il est probable que le lot comprend plus de crânes de grécules et d’esclaves que de grands hommes.

Depuis la publication du travail de Nicolucci, quelques séries peu considérables ont été publiées dans des recueils à peu près inaccessibles. Elles comprennent surtout des crânes de basse époque et de petit volume.

Il faut distinguer entre les crânes des hautes classes et de la grande époque, et ceux des classes inférieures ou de l’époque romaine. Les premiers sont plus capaces, plus longs, supposent des individus de taille plus haute. Ils ont l’air franchement aryen. Le crâne athénien de l’époque médique conservé à la Faculté de médecine de Montpellier ne se distingue en rien d’un crâne gaulois ou goth. Il est très grand et très dolichocéphale : 192, 136, 70.8. On peut en rapprocher le prétendu crâne de Sophocle : 187, 137, 73.3. Ce dernier a une capa-

cité raisonnable, 1340 centimètres cubes, le premier est un peu plus capace. Le Crania ethnica mentionne trois crânes anciens, deux de Théra et Rhodes, x° siècle, 188, 132, 70.2, un de Camiros, ile de Rhodes, vie siècle, féminin, 182, 145, 79.6, capacité 1475. Ce dernier suppose un volume cérébral remarquable chez un crâne grec féminin.

Le Grécule est mieux connu. M. Virchow a communiqué à l’Académie des Sciences de Berlin, à propos du prétendu crâne de Sophocle, une série de mensurations prises par lui dans les musées d’Athènes. IL ne faut pas oublier qu’un crâne ancien trouvé dans une sépulture à Athènes a juste une chance sur quinze de représenter un citoyen’, les quatorze autres sont pour qu’il provienne d’un esclave, ou d’un métèque, ou d’un voyageur. Telle était, en effet, la proportion des classes.

Les sept crânes masculins du Museion donnent pour indice moyen 74.7. Les dimensions moyennes sont 186 et 139. Deux autres crânes masculins trouvés depuis rue de l’Université donnent 184, 139, 75.8. Deux femmes de la rue de l’Université donnent 174, 130, 74.6. Ces onze sujets datent du ive siècle, ils ont vu la décadence d’Athènes, peut-être la prise de la ville par les Spartiates, en tout cas le désastre de Chéronée, la suprématie macédonienne. La longueur du crâne est en voie dediminution, l’indice monte. L’étatgénéral est encore meilleur cependant qu’à l’époque suivante.

On a du Dipylon quatre crânes contemporains de la domination romaine. Les deux masculins donnent les moyennes suivantes : 176, 139, 78.9, les féminins 174, 146, 84.7. La longueur du crâne masculin a considérablement diminué, ce qui entraîne une élévation marquée de l’indice. Chez les sujets féminins, le relèvement de l’indice n’est pas explicable par la seule survivance des pires, il faut admettre un croisement brachycéphale. Tous les crânes du iv° sièclo ou plus ailles SÉLECTIONS SOCIALES. 07

ciens oscillent entre 67.1 et 81.9. Philotera et Amymone sont brachycéphales à 82.2 et 86.7. Elles ont en môme temps une capacité cérébrale d’une faiblesse notable. Tandis que la décadence de la civilisation pélasgique ne comporte qu’une diminution modérée du volume cérébral, celle de la civilisation hellénique est marquée par une tendance à la nannocéphalie des dégénérés. Un crâne masculin trouvé dans la rue du Pirée donne une capacité de 1280 centimètres, une femme trouvée au même endroit descend à 1150. Une de celles de la rue de l’Université n’avait d’ailleurs guère plus de capacité crânienne : 1180.

Hors d’Athènes le début de la décadence nous montre aussi des crânes plus courts, bien moins dolichocéphales, bien moins capaces. Trois crânes de Ghorseia, des Béotiens il est vrai! et des ruraux, donnent 182, 141, 77.9.

Il est profondément regrettable que l’incurie ou l’ignorance des archéologues de l’ancienne école ait laissé perdre les matériaux si riches mis au jour par leurs fouilles. Nous pourrions faire en détail l’histoire par siècle, par classe et par peuple de la Grèce ancienne. Le tableau suivant, qui résume les données dont nous disposons, permet seulement de saisir les lignes générales du mouvement crâniométrique : longueur plus grande, indice céphalique plus faible, capacité supérieure aux époques de grand éclat, longueur et capacité moindre, indice tendant à la brachycéphalie aux époques de décadence.

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