‹ Les semaines littérairesChapitre 11 sur 23 · ROYER-COLLARD · texte numérisé non relu

ROYER-COLLARD

En un temps où, sous prétexte de tout embellir, on démolit tout, où le marteau et l'équerre enlèvent à nos villes toute leur grâce originale et leur physionomie caractéristique, vous arrive-t-il parfois, à l'angle d'une rue, au tournant d'un carrefour encore oubliés par l'architecture administrative, de rencontrer un édifice, un monument, un pan de mur, dont l'aspect éveille à l'instant toutes les images et toutes les poésies du passé? La destination ne vous en semble pas très-précise, et il ne vous est pas démontré qu'il ait été, de son vivant, très-commode. Assurément on eût été mieux logé dans cette maison à quatre étages, hien blanche, bien propre, bien alignée, où le maçon vient de hisser sa branche de laurier et où le propriétaire suspend son écrit eau. N'importe ! Le vieux débris vous dit quelque chose; la maison neuve ne vous dit absolument rien, et vous êtes irrésistiblement purté à croire

1 Une Biographie inédite de Royer-Collard

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que les vieilles mœurs, les fortes études, l'antique foi, le culte du beau et du bien, se trouvaient plus à leur aise sous ces sombres murailles en pierre sculptée que sous ces brillantes cloisons en plâtras. C'est une impression analogue que Ton éprouve en se remémorant la vie d'un homme tel que Royer-Collard. Il y a seize ans queRoyer- Collard a diparu de ce monde, et déjà, dix années auparavant, il s'écriait avec une éloquente et prophétique tristesse: « Il y a une grande école d'immoralité, ouverte depuis cinquante ans, dont les enseignements retentissent dans le monde entier. Cette école, ce sont les événements qui se sont accomplis presque sans relâche sous nos yeux. Repassez-les : le 6 octobre, le 10 août, le 21 janvier, le 31 mai, le 18 fructidor, le 18 brumaire... je m'arrête là : que voyons-nous dans cette suite de révolutions? La victoire de la force sur l'ordre établi, quel qu'il fût, et toujours, à l'appui, des doctrines pour la légitimer. Le respect est éteint, dit-on; rien ne m'attriste davantage: car je n'estime rien plus que le respect. Mais qu'a-t-on respecté depuis cinquante ans? Cette épreuve est trop forte pour l'humanité : elle y succombe. » — Et ailleurs : « Cest l'esprit révolutionnaire : je le reconnais à l'hypocrisie de ses paroles, à la folie de son orgueil, à sa profonde immoralité : les institutions, fatiguées, trahies par les mœurs, résistent mal : la société, appauvrie, n'a plus pour sa défense ni positions fortes, ni places réputées imprenables. » — Et plus loin : « Le vaste cimetière que la mort creuse autour de moi a emporté presque tout ce que j'ai aimé : penché sur la destinée, souvent troublé et inquiet, il semble que je n'aie plus que des malheurs à prévoir ; je ne les prophétise point ; mais je crains, et je fais provision de force d'âme pour résister aux dernières épreuves... Ce qui me frappe surtout, c est l'affaissement

général des hommes, des caractères, des mœurs-* par tous les côtés à la fois nous touchons à une dissolution de la société. » -7 Ainsi parlait Royer-Collard, de 1835 à 1.844 : que dirait-il auj ourd'hui? Ce quart du siècle, mesuré à l'échelle du temps, est un point imperceptible dans la succession des âges : mais si Ton tient compte des événements accomplis et des transformations sociales, c'est un abîme si large, que l'homme resté sur l'autre bord semble séparé de nous par des distances infinies. Parmi ses contemporains des dernières années, Royer-Collard faisait l'effet d'un ancien, d'un antique. A présent, il ne nous paraît plus explicable que par tradition et par ouïdire. Un sceptique de la nouvelle école hausserait les épaules et dirait en ricanant : A quoi un pareil personnage a-t-H pu servir? A quelles idées, à quelles passions, à quels intérêts répondait-il ? Tout ce qu'il a aimé est anéanti : tout ce qu'il a cru est devenu décombre ou chimère. Il n'a su conjurer aucun des périls dont il s'est ému, retarder aucune des catastrophes qu'il a pressenties, sauver aucun des principes dont il prétendait tirer sa force. Même en y regardant de très-près, on pourrait demander s'il est tout à fait innocent des malheurs dont il a gémi ; s'il ne lui est pas arrivé, à certains moments, de contribuer aux progrès et au triomphe de cette révolution qu'il a maudite. — Voilà ce qu'alléguerait un sceptique : il aurait tort. Un homme comme Royer-Collard n'est pas, ne peut pas être inutile, ni à son époque, ni à ses survivants. En supposant même que le malheur des temps ait détourné ou amoindri son utilité pratique, il demeure comme un type, comme un idéal auquel peuvent et doivent remonter les intelligences, afin de comprendre et d'embrasser encore, après la défaite, ce dont elles ne sauraient perdre le sens et le goût sans se rapetisser et se corrompre. Il

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reste surtout comme une physionomie originale, vigoureuse, accentuée, qu'il faudrait pouvoir détacher de la politique active pour la placer à part dans Un cadre d'or, et proposer, en dehors des événements et dès partis, à titré d'exemple, d'autorité et de modèle.

On a écrit, on écrira encore sur Royer-Collard. Sans parler de publications antérieures et fort distinguées,, on sait qu'un de nos plus émittents écrivains se prépare à le faire figurer dans cette galerie illustre qu'il intitule la tribune moderne. C'est donc pour prendre date et reconnaître une initiative particulière que nous signalons ici une biographie de Rdyer-Collard , livre inédit qui verra le jour Dieu sait quand, et dont l'àuteUr a gardé l'anonyme. Ce qui reste évident pour noite, c'est que cfet auteur a connu de près l'homme dont ,it s'est fait le biographe. Ce voisinage, en pareil cas, offre dé grands avantages et quelques légers inconvénients. Les inconvénients, je vais le dire tout dé suite, ce sont des partis-pris d'admiration en permanence, d'autant plus respectables que lé panégyriste a mis plus de sentiment personnel dans ses enthousiasmes, ttiâlô qui risquent de rencontrer chez le IteCteUr des velléités dé restriction et de chicane. Que Royer-Cdllard ait régénéré en France l'étude de la philosophie spiritualiste, cela n'est pas douteux : qu'il ait rendu de grâilds services à là monarchie renaissahte, c'est positif: qu'il ait prononcé, pendant sa glorieuse car^rière, de magnifiques discours politiques, c'est incontestable : qu'il ait eu dafts sa personne comme dans sa pensée, dans ses allures comme dans son style, un reflet du dit-septièmé siècle et tfe Port-Royal, c'est évident : enfin, que cet esprit, sî majestueux et si grave, ait eu ( sans cesse, à côté de ses riches lingots, une inépuisable mftïfte monnaie de sMies, die traits piquante* *e mots

fins, profonds, acérés, indélébiles, nul ne l'ignore. S'ensuit-il que l'on puisse dire avec l'auteur de la biographie anonyme: a Dans la littérature, M. de Chateaubriand; dans la politique, M. Royer-Collard, sont à la tête du dixneuvième siècle? » — Nous ne le croyons pas : M. de Chateaubriand a créé une littérature, un peu fêlée, j'en conviens, par ses héritiers ; mais les morceaux en sont bons : H. Royer-fcollard n'a pas créé de politique : les qualités mêmes de cette nature essentiellement solitaire et contemplative excluaient l'idée de création. — «M. Royer- Gollard, nous dit H. Guizot dans le premier volume de ses Mémoires, était plus propre à conseiller et à contrôler le pouvoir qu'à le manier. C'était un grand spectateur et un grand critique plutôt qu'un grand acteur politique. Dans le cours habituel des affaires, il eût été trop absolu, trop hautain et trop lent. Dans les jours de crise, je ne crois pas que les incertitudes de son esprit, le6 troubles de sa conscience, son horreur de tout échec public et sa crainte superbe de la responsabilité, lui eussent permis de conserver le sang-froid et la ferme résolution dont il eût eu besoin. » — Grand spectateur, grand critique, voilà le mot vrai. Or les spectateurs ne font pas la pièce, et les critiques ne sont souvent bons qu'à la démolir. Royer- Collard, à ce que nous assure son biographe, s'est défendu de la qualification de doctrinaire, qui pourtant lui allait si bien; il différait, en effet, des doctrinaires de la seconde manière, en ce que ceux-ci sacrifiaient d'avance à leurs théories le principe de la monarchie légitime, tandis qu'il donnait à sa politique cette monarchie pour dogme fondamental et pour base. Mais si l'on nous accorde qu'à la distance où nous sommes placés et qui supprime les nuances, le mot doctrinaire implique surtout un esprit plus théoricien que pratique, un pendant à préférer la

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métaphysique aux affaires, à façonner enfin, d'après un type idéal et préconçu, la politique de son temps, au lieu de former peu à peu et d'assouplir ce type d'après les leçons de l'expérience, on reconnaîtra que M. Royer-Collard a parfaitement mérité ce nom de doctrinaire, qui n'est plus aujourd'hui ni un éloge ni une épigramme. Son panégyriste peut nous répliquer qu'après tout, dans notre siècle d'à vortements et de mécomptes, nul n'a été plus heureux que lui en fait de création etd'œuvre politique; qu'une même génération a vu s'élever et s'écrouler sous les mêmes mains les mêmes édifices, et que métaphysiciens ou praticiens; apôtres de l'idée ou disciples du fait accompli, esprits rompus aux affaires ou isolés dans leur contemplation superbe, ont eu également à s'avouer l'inanité de leurs espérances et la fragilité de leurs ouvrages. Hélas! rien déplus vrai : il faut cependant, en politique comme ailleurs, distinguer entre ce qui n'a pas duré et ce qui n'a pas existé. La durée, cette consécration décisive, a manqué, de nos jours, à tous et à tout : certains hommes, pourtant, ont attaché leurnom àdes œuvres qui ont compté dans leur siècle, et qui, même en disparaissant, ont laissé leur date, leur empreinte, leur bienfait. Ainsi le duc de Richelieu délivrant la France de F occupation étrangère, H. de Villèle fondant le crédit public, la prospérité financière et réconciliant les intérêts bourgeois avec la royauté, Casimir Périer personnifiant, au prix de sa vie, la réaction de l'ordre et du bon sens contre la révolution déchaînée, sont, pour ainsi dire, des souvenirs palpables, dont la valeur subsiste encore, après que le fait ou l'idée qu'ils représentèrent s'est perdue avec eux et avec nous dans cette ombre contemporaine, plus corrosive que la nuit des temps. Les monnaies n'ont plus cours, mais les médailles restent. Chez Royer*

CoUard* le caractère actif, et, sinon durable, au moins efficace, est absent.il y a chez lui quelque chose du chœur antique, nais d'un chœur qui, au lieu d'être collectif et anonyme, se résumerait dans une bouche éloquente et prophétique, et «fréterait ses accents, «es prédictions et ses plaintes aux aveugles péripéties du drame. On ne peut pas même lui appliquer le fameux et tant de fois répété si Pergamal... car Hector s'était bravement battu contre les Grecs, et Royer-Colland laissa entrer le cheval dans la place assiégée. Amant sincère de l'autorité et delà liberté, il devina, sans le -conjurer, le moment tiù la Révolution allait de nouveau les tromper toutes deux pour abattre Tune et égarer l'autre. Volontaire du centre gauche, qui l'honorait sans le comprendre et r«xagérait oit le traduisant, associé A la plupart des actes qui envenimèrent les malentendus entre le trône et le paye* il ne fut tout à fait dans le vrai que quand le vrai fut une ruine* et il mit plus de pathétique dans «es regrets qu'il n'avait mis de logique dans sa conduite.

Le biographe de Royer-Oollard ne pourrait donc manquer de souleva 1 chez les écrivains de la droite des objections et des chicanes en persistant à trop agrandir * chez son héros f l'homme politique, et en donnant à quelques parties de son livre ces formes du panégyrique qu'il faut laisser aux académies. C'était là, nous le répétons, l'inévitable inconvénient d'un ouvrage écrit pour acquitter une dette d'esprit et de cœur , et satisfaire un de ces sentiments supérieurs à toutes le's contradictions comme à toutes les phrases. L'auteur, du reste, semble avoir pressenti les avantages que lui assurait sa qualité de commensal intellectuel de Rpyer-Collard, lorsqu'il rendant justice (29 janvier 1847) au discours où M. de Ré^ musat, successeur de Royer-Collard à l'Ac^émtefttoçaisey

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