‹ Les semaines littérairesChapitre 12 sur 23 · ROYER-COLLARD · texte numérisé non relu

ROYER-COLLARD

avaft esquissé un éloge de l'illustre défunt, il ajoutait ; « Cette vie si dramatique, si longue, si originale, reste à écrire, et ce n'est pas une esquisse, si magnifique qu'elle soit, c'est une biographie complète qu'elle exige, Nous croyons savoir que cette biographie est terminée, et que, par les détails pleins d'intérêt dont elle abonde, elle ne peut manquer d'exciter une universelle curiosité. » — Ces lignes préventives nous promettaient un ouvrage tel que pouvait seul l'écrire le digne et légitime héritier d'un trésor d'idées et de souvenirs, où Royer-Collard nous apparaîtrait, non plus dans sa tenue officielle et historique de philosophe et de politique, mais sous des aspects plus familiers, dans son simple appareil de penseur, de causeur, passant de la rue d'Enfer à Châteauvieux, distribuant, du coin de son feu, les vérités piquantes et les coups de boutoir, bonhomme avec les siens, charitable avec ses paysans, formidable avec les sots, les vaniteux et les charlatans, suivant, chapeau bas, le convoi de sa vieille et dévouée servante, et remettant son chapeau sur sa tête devant les puissants de la veille et les parvenus du lendemain; prêchant le respect, passionné pour l'indépendance, impatient de tout'joug, de toute coterie, de toute consigne, aimant la royauté et détestant la cour, penché sur l'avenir et ne vivant que dans le passé, ayant le don de ne ressembler à personne et de ne pas toujours se ressembler à lui-même ; attrayant dans ses aspérités, imposant dans ses saillies, respectable dans ses boutades, évitant le pédantisme à force d'esprit, se créant, en dehors des pouvoirs et des dignités définies, un pouvoir idéal et une dignité morale, souvent gênant, parfois offensant, jamais banal, vertueux sans emphase, orgueilleux sans morgue, personnage supérieur au rôle, faculté supérieur au fait, ouvrier supérieur é l'œuvre ; teJ euiiif

que ceux qui l'ont connu n'ont pu l'oublier et qu'on le saluait comme une exception glorieuse, même en refusant de le suivre comme un guide infaillible. Exception, ai-je dit? Je crois que, s'il fallait absolument choisir, ce serait ce mot-là qui résumerait le mieux H. Royer-Collard. Les exceptions, on le sait, confirment la règle, mais elles ne gouvernent pas le monde.

Ici la quali'.j de commensal intellectuel ressaisissait toutes ses supériorités. On comprend, en effet, tout ce qu'une fréquentation journalière, aidée de beaucoup d'admiration et de non moins d'intelligence, tout ce que l'habitude d'écouter un pareil causeur et de le faire parler en l'écoutant, tout ce que ces échanges de questions respectueuses et de libres épanchements, ont dû amasser de traits précieux, d'anecdotes caractéristiques, de mots décisifs, qui, en se rassemblant plus tard, fixent à jamais la physionomie, le contour et la figure. L'interlocuteur appréciait les inestimables avantages de sa position : il était parfaitement doué pour en tirer parti, et chaque soir, au sortir de ces merveilleuses causeries, il avait soin d'écrire ce qu'il avait entendu de plus remarquable. On éprouverait donc, en lisant la biographie que j'ai sous les yeux, une sorte de surprise, j'allais dire de désappointement, si l'on ne remarquait en tête du volume ces mots, première partie, et si l'on ne savait qu'il en existe une seconde qui nous livrera le Royer-Collard familier, anecdotique, épigrammatique et amusant. Celle-là ne peut pas paraître encore, et l'on ne saurait assez applaudir à l'honorable sentiment qui en retarde la publication. Il est impossible d'être très-spirituel sans être un peu malin, et d'être trèsmalin sans blesser d'honnêtes gens qu'il vaut autant laisser mourir ou passer à l'état d'ancêtres avant de découvrir leurs blessures. Les blessés de M. Royer-Collard, — - et le

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nombre en est grand, — ne sont pas tous morts, ou du moins ne sont pas morts depuis assez longtemps pour que leur mémoire ou leur famille fût insensible à un jugement aiguisé en sarcasme. « Je regarderais, disait H. Thiers, comme le plus grand malheur qui pût m'arriver, que M. Royer-Collard me tînt sous sa griffe. Pour tin homme politique, ce n'est pas un simple affaiblissement; c'est une sorte d'annulation ; c'est une torture, c'est le dernier supplice moral. » Si le plus brillant et le moins craintif de nos hommes politiques, ayant, lui aussi, bec et griffes pour se défendre, exprimait de telles frayeurs, qu'ont dû ressentir les personnages secondaires, les utilités, les comparses? Plusieurs des contemporains de Royer-Collard ont été ainsi toisés, classés, transpercés par un mot, et ce mot se trouve dans la seconde partie de cette biographie. L'auteur fait donc bien de l'ajourner encore, jusqu'à ce qu'il y ait assez d'herbe et assez d'oubli sur les tombes. Hais il nous la doit, et son œuvre, sans ce supplément, resterait trop incomplète. Moi aussi, je possédais un vieil oncle (qui n'a pas d'oncle? L'essentiel est de savoir s'en servir), lequel fut longtemps le collègue et toujours l'admirateur de H. Royer- Collard. Il m'avait redit tous les mots que je rencontre dans cette première partie et beaucoup d'autres qui n'y sont pas. Pour que cette œuvre ait donc toute la valeur qu'elle peut avoir et que lui seul peut lui donner, l'auteur devra, selon nous, fondre, abréger, simplifier, resserrer ce volume, en faire l'Introduction du véritable, et oe grave péristyle ne fera que mieux ressortir l'agrément et les points de vue des petits appartements. En somme, et au risque de nous répéter, il y a eu deux hommes chez H. Royer-Collard : l'homme public, et celui-là appartient à tous ; il appartiendra, par prééminence et droit de ta-

Ï2B CAUSERIES LlTfËfiÀIRES.

lent, à l'êcriVâitt tpii a retracé avec tàht d'éclat la grande image de ChateaUbriàrid, qui nous rendra tour à tour tés éloquentes figures de Camille Jordan, du cortite de Serres, de Boyer-CoBard, du général Foy^ et leiir dbitnèrà pour piédestal la tribune iribderne:- — puis l'homme pHlré avec ses traits indélébiles, ses hiots qui blirineiit, ses conversations ultimes, ses fonds secrets de ter f ë* de malice, de sagesse et de génie : Celui-là appartient, atant tout, â sa famille, et, dans sa famille, au spirituel atibttytoé qui Ta le mieux connu, écouté, admiré, qui est le plus digne et le plus capable de lui rendre la parole et la vie : ce qu'il a fait déjà nous rêréle ce qu'il peut faire, et lé talent passionné par de tels souvenirs doit se surpasser lui-même : « Je l'avoue à ma honte, dit quelque part H: Mérimée, je donnerais volontiers Thucydide pour des mémoires authentiques d'Aspasie. * — - Aspasie ! le nom est un peu profane pour être placé en regard de celui de Royetf-Collard ; mais les extrêmes se touchent* et Athènes bette fois peut leur servir de trait d'union.

% L. VÎÎEt

Il y a, dans la littérature contemporaine, une douzaine d'ouvrages dont je ne pourrais jamais parler avec le sang* froid d'un vieux critique : ce sont ceux qui venaient au monde au moment où je naissais moi-même à la vie intellectuelle, où je m'associais de loin, en écolier fervent et timide, à ce grand mouvement littéraire qui a tant promis et si peu tenu. Ces premiers élans de curiosité et d'enthousiasme avaient quelque chose des mystérieuses ardeurs d'une passion juvénile* et il existe au jardin du .Luxembourg telle vieille allée de marronniers ou de tilleuls où je ne puis passer sans me souvenir d'une lecture des Scènes historiques de M. Vitet, ou de la Chronique du temps de Charles 1X> de M. Mérimée, comme en se souvient d'un premier rendez-vous. Qui m'eût dit alors que je compterais un jour, en littérature, parmi les arriérés, les rétrogrades, les éteignoirs ? Hélas I on l'a dit,

* La Ligue, précédée des États d'Orléans, scènes historiques.

tout arrive, — et aussi tout s'en va, très-heureusement; sans quoi tout ce qui arrive serait trop difficile à supporter. À voir M. Vitet lui-même, aujourd'hui le plus sage et le plus sobre des maîtres, dans cette attitude discrète qui lui va si bien et d'où il ne sort qu'à de trop rares intervalles pour dire sur chaque homme et sur chaque chose le mot juste et décisif, qui croirait qu'il a été, lui aussi, à son heure, un romantique, un révolutionnaire? Entendons-nous, pourtant : le romantisme, tel qu'on l'inaugurait alors (1827), la révolution littéraire telle qu'elle s'essayait, n'offraient pas partout ces allures échevelées et subversives qu'on s'est amusé à leur attribuer. Le front de bataille était d'ailleurs si vaste, les points d'attaque si variés, que, même en s'égarant ou en se laissant battre sur bien des points, on a pu triompher sur d'autres : il y a eu des conquêtes définitives et incontestées. Ainsi la régénération, si nécessaire et si féconde, des études historiques, entreprise par d'éminents esprits, devait naturellement les amener à comprendre qu'entre l'histoire rendue au pittoresque et au vrai et le vieux moule dramatique des du Belloy, des Raynouard et des Legouvé, il y aurait désormais des hiatus trop énormes pour qu'aucun intermédiaire pût les aider à se rapprocher. Il en est, en effet, d'une littérature qu'on réforme comme d'une maison qu'on répare, et où, en modifiant un salon ou un étage, on se force, pour ainsi dire, à changer tout le reste. Toute question de talent mise à part, des tragédies comme le Siège de Calais, Gaston et Bayard, les Templiers, les États de Mois (de Raynouard), la Mort de Henri IV (de Legouvé) étaient possibles, pouvaient du moins ne paraître qu'ennuyeuses, côte à côte avec les histoires philosophiques des Anquetil, des Gaillard, et autres écrivains de cette école : elles devenaient monstrueuses et majestueu-

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