‹ Les semaines littérairesChapitre 13 sur 23 · M. L. VITET · texte numérisé non relu

M. L. VITET

sèment grotesques, si on les mettait en présence des histoires de MM. Guizot, Augustin Thierry et de Barante. S'en suit-il que M. Vitet, en écrivant ses Scènes historiques, eût la prétention de donner à la nouvelle littérature son théâtre, comme ses illustres amis lui donnaient son histoire? Non : le sens critique est chez lui trop fin, il connaît trop bien les instincts, les besoins de l'esprit français pour ne pas savoir que notre théâtre, même en cessant de s'astreindre aux unités et aux monotonies classiques, doit offrir la représentation plus ou moins fidèle d'une action unique sur laquelle se concentre l'intérêt du spectateur, et non pas s'éparpiller en cette multiplicité d'incidents et de personnages qui est la vie de l'histoire. C'est donc comme médiateur, comme intermédiaire entre l'histoire régénérée et le drame à venir, plutôt que comme créateur du drame historique, que H. Yitet publiait ces scènes si vivantes, si animées, si favorables au relief des caractères. Lorsque, trois ans plus tard, H. Alexandre Dumas (que Ton pouvait alors prendre au sérieux) fit jouer son drame de Henri III, il eut soin, dans sa préface, de mentionner l'auteur des Barricades etxles Etats de Blois parmi ceux qui lui avaient préparé les voies : mais là le fil se rompait : la partie historique ou soi-disant telle, dans Benri 111, n'est que du placage, du badigeon sans aucune valeur, et il fallut, pour s'y tromper, toute la bonne volonté du public d'alors. M. Dumas préludait déjà à ces énormités extra ou anti-historiques qui se sont appelées depuis la Reine Margot et la Dame de Montsoreau. On sait d'ailleurs quelle fut la destinée du drame romantique, infidèle à son programme, aussi éloigné de Shakspeare que de Corneille, et toujours prêt à trébucher entre les effusions d'un faux lyrisme, les violences du mélodrame et les exagérations puériles de l'effet matériel et pittoresque.

130 causeries littéraires.

M. Vitet a donc pu dire qu'il avait ouvert une route où personne en définitive n'est entré, qu'il avait jeté un pont entre deux rives, dont une seule a été fréquentée et fertilisée. Hais il n'était que mieux autorisé à faire reparaître ces œuvres de sa jeunesse, pour montrer aux puhlieu* et aux incrédules que tout ne fut pas étourderie et charlatanisme dans ces essais de renouvellement littéraire, et qu'une veine d'or pur avait été patiemment fouillée par des ouvriers véritables, en attendant que le malheur des temps, le désordre des idées, la dispersion des chefs changeassent cet or en alliage ou en poussière. Cette publication nouvelle, à trente ans de distance, y gagne ce charme mélancolique que je ne serai pas seul à ressentir, qui s'attache aux choses inachevées, promises, réalisées à demi, et ressemblant de loin à une espérance brisée, à un rêve interrompu. À tout prendre, n'est-ce pas là l'emblème de la vie elle-même, où rien ne s'achève, où tout se passe en illusions, en souvenirs, en regrets; et comment demander à la littérature ce je ne sais quoi de fini et de complet que la vie ne donne jamais? C'est beaucoup si, en reportant nos regards en arrière, nous ressaisissons çà et là quelques lueurs parmi les ombres, quelques rayons jouant sur les ruines.

M. Vitet n'a donc rien à craindre de cette seconde épreuve, et quand il nous dit, dans sa courte et modeste préface, que les lois de la haute critique sont peu favorables à un genre qui n'est ni tout à fait du drame, ni tout à fait de l'histoire, nous prendrions au besoin son parti contre lui-même. Il est tout simple que le roman historique, malgré d'illustres exemples, ait été signalé comme un genre bâtard, et soulève, comme tel, les scrupules d'un critique sévère; ce mélange de vérité et de fiction peut dérouter à tout instant et égarer

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