H. L. VITET
les lecteurs ignorants, c'est-à-dire le public presque entier. Mais ici il ne s'agit ni de donner le change à personne, ni de rien sacrifier à la fiction romanesque ou à l'optique théâtral. Il s'agit de rendre à l'histoire racontée une vie, une saillie qu'elle ne peut pas avoir, de lui emprunter ses personnages tels qu'ils sont, et de les faire agir et parler devant nous, au lieu de les estomper dans l'ensemble du récit. « Car, dit excellemment le président Hénault, cité par M. Vitet, le grand défaut de l'histoire est de n'être qu'un récit ; et il faut convenir que les meilleurs faits racontés, s'ils étaient mis en action, auraient bien une autre force, et porteraient bien une autre clarté à l'esprit. » — Tel a été le point de départ de H. Vitet. Seulement, là où le président Hénault, se contentant d'entrevoir cette vérité, et dominé pour tout le reste par la routine littéraire de son temps, ne trouvait à écrire que sa glaciale et ridicule tragédie en prose de François II , notre contemporain a écrit ses belles scènes, son théâtre historique dans un fauteuil, tout à fait en harmonie avec les études de son époque, avec Pavénement du vrai et du pittoresque dans l'histoire. Ajoutons que H. Vitet, dans cette nouvelle édition, a pris soin de relier entre elles, par des fragments de narration nette etvigoureuse, les diverses parties de sa trilogie, et qu'en les faisant précéder des Étais d'Orléans il a donné à l'édifice un péristyle digne de lui : nul nlgnore en effet que oes états furent le prélude des convulsions sanglantes dont la Ligue fut l'épilogue. Triste époque, il faut en convenir, triste société, tristes personnages! Des tigres déguisés en renards, des lions jouant de la griffe avec des singes. On a besoin pour les trouver tolêrables, pour respirer à l'aise dans cette atmosphère de sang, de parftims et de poisons, de songer que le dix-septième siècle va sortir de cette chaudière où l'Italie
apporte ses ingrédients et ses sortilèges, et que la dernière figure de cette galerie s'appelle Henri IV. Dans cette foule bigarrée de cuirasses et de robes rouges, de manteaux de velours et de frocs, de simarres et de pourpoints, trois personnages entre tous font le plus grand honneur au crayon, que dis- je? au burin de H. Vitet; Marie Stuart, Henri 111 et Henri IV.
Je ne sais pourquoi, dans le cours de cette attachante lecture, Marie Stuart et Henri IV m' apparaissent comme les deux termes extrêmes de cette phase si tragiquement remplie : ils caractérisent dans leurs contrastes infinis, Tune le régime qui finit, l'autre la société qui commence. Marie Stuart est la dernière reine, et la plus charmante, du moyen âge, au moment même où le moyen âge, retenu par la lourde épèe des Guise, va tomber dans l'abîme du temps. Dans sa beauté, dans sa grâce, dans ses aventures, dans ses malheurs, elle personnifie à sa façon ce moyen âge prêt à disparaître, comme les Guises le personnifient â leur manière dans leur lutte énergique et suprême contre ce qui va le dévorer. Sa belle et adorable tête en porte les grandeurs et les prestiges, les élégances et les faiblesses, les croyances et les crimes, et c'est sous ce redoutable fardeau qu'elle pliera et tombera plus tard devant l'implacable reine de l'esprit moderne, jalouse et furieuse de ne pouvoir cumuler le charme des jours disparus avec la puissance des idées nouvelles. Chose étrange pourtant! dans cette France du seizième siècle, si amoureuse de beauté et de plaisir, dans cette cour voluptueuse et galante des Valois qui semble faite exprès pour elle, la jeune reine Marie, cette même reine qui doit plus tard mettre en feu la brumeuse Ecosse, passe presque inaperçue, et cela au moment le plus radieux et le plus printanier de sa jeunesse, et lorsaue tout autour d'elle devait