H. L. VITET
servir d'excitant à cette imagination si vive, à cet esprit si fin, si remuant, si épris de domination et de conquête ! M. Vitet a été frappé de cette inadvertance de l'histoire, et il l'a merveilleusement 1 réparée. Nous retrouvons, dans ses Etats d'Orléans, notre belle et poétique Marie Stuart, telle que nous l'avons connue ou rêvée, douée de cette incroyable puissance de séduction qui l'accompagne presque jusqu'à l'échafaud, habile à subjuguer les cœurs sans avoir l'air d'y toucher, et sur ce second plan où la relèguent son âge, la faiblesse du jeune roi, l'ambition de ses oncles et de sa belle-mère, ramenant à elle bien des fils qui font mouvoir les principaux acteurs. Puisqu'il s'agit d'un théâtre historique, je dirai volontiers que, dans l'œuvre de M. Yitet comme dans l'histoire, Marie Stuart, à cette date que termine la mort de François H, est une comparse qui domine les premiers rôles. Cette seule création prouve que M. Vitet aurait été, s'il l'avait voulu, un historien et un auteur dramatique du premier ordre.
Parlerai-je de Henri IV? Nulle part je ne l'ai trouvé plus vrai que dans la dernière partie de cette trilogie. Sans vouloir réveiller ici de vieilles querelles, on peut constater que Henri IV, au milieu de ces calvinistes bardés de fer et de psaumes, de ces grands seigneurs catholiques, représentants de la féodalité mourante, de ces magnifiques débris du moyen âge s'affaissant dans une catastrophe suprême, est une figure essentiellement moderne, le premier roi des temps modernes, comme Marie Stuart est la dernière suzeraine du passé. Sa politique, ses vues, sa tolérance, ses grandes idées de refonte et de fusion nationale, cette nuance de calcul et d'égoïsme mêlée à tant de qualités martiales et royales, tout cela est nouveau, ouvre une nouvelle ère qui sera, Dieu merci ! celle de la liberté de conscience et de la vraie grandeur française,
iU causeries littéraires.
mais qu'il sied de dégager des enjouements chevaleresques et factices que nous y avons ajoutés. Henri IV a été un grand homme d j guerre, un grand politique êi an grand roi, mais d'une certaine manière qu'il ne faut pas surfaire, qui était la bonne à son moment, qui n'a pas besoin pour être appréciée qu'on y ajoute des vertus qu'il n'avait pas, qu'on en fasse un Henri IV d'académie ou de tableau d'apparat. C'est cette nuance que H. Vitet a saisie avec une justesse et une finesse que Ton ne saurait assez louer. Il n'idéalise pas le Béarnais; il l'entoure de compagnons au regard perçant, aux propos incisifs, qui le déshabillent pièee à pièce, qui le traitent de Gascon, d'ingrat et de ladre : quand il reparait à leurs côtés, ils cèdent au charme, et l'on fait comme eux : on comprend d'ailleurs que le bon sens, l'avenir, le repos de la France, sont là dans une réconciliation dont Henri IV peut seul tenir la clef et serrer les nœuds, en dehors de ce fanatisme grossier qui chez les calvinistes a toutes les ardeurs agressives des minorités, et chez les ligueurs n'attend qu'un changement de siècle, d'opinion et de courant pour devenir terroriste et septembriseur. En quelques pages de fine et spirituelle comédie, H. Vitet nous a donné un Henri IV plus vrai, plus vivant que eelui de Voltaire, et même que celui de M. Poirson, un Henri IV qui, aujourd'hui comme de son temps, doit mettre tout le monde d'accord.
Entre ces deux extrémités du cadre, Marie Stuart et Henri IV, plaçons cette singulière physionomie de Henri III, non pas, à Dieu ne plaise ! comme trait d'union, mais plutôt comme phénomène. Chaque fois que nos dramaturges ramènent Henri III sur la scène, les écrivains démocratiques font de cette exhibition un prétexte à sarcasmes et à invectives contre la monarchie française, la royauté, le régime féoctal et aristocratique, etc., etc.
M. L. VITET. ISS
Voyons si ta cause est aussi désespérée qu'elle en a l'air. Dans cette espèce dé carnaval tragique qtie traneîia le couteau de Jacques Clétfierit, j'aperçois j'en éonvieris,bien des dêsordres,des Vices, des ridicules, un triste mélange de superstition et de débauche, une itiarotte de bouffon souâ une cagouié de pénitent : mais tout cela n'est ni royal ni français; tout cela est italien : on à remarqué à satiété qtië les fils tiennent particulièrement de leur mère, surtout quand leur mère les a élevés et les dotrilne. Ces déplorables Valois fUrent dans lé fait des Hédicis, des Florentins habillés à là française. Ils sont du pays dé Machiavel, de Boccace et de l'Arétin, et non pas « 7 n pays de l'Hôpital et de Montaigne, Remarquée pourtant II Contraste! Tout n'est paâ mauvais chei Henri III : ce cjui est mauvais lui vient de sa vraie patrie, de sa mère, de son éducation : ce qui est botl lui vient dé là France, de ces instincts monarchiques qui le rendent parfois supérieur à sa débile et tortueuse nature. Il lui a suffi de s'asseoir sur ce trône pouf en comprendre le? intérêts et les devoirs, alors même qu'il n'est capable ni de sauvegarde? les uns ni d'accomplir les autres. Il est roi, et dans ce caractère dé roi il trouve une forcé secrète qui le dirige à son insu dans une voie contraire à ses goûts, â ses préférences et à ses mœurs. Esprit faible, cœur amolli, croyant racheter de - honteux plaisirs par une dévotion aveugle, il semblerait que ce prince dût appartenir aux Guise : non, le sentiment royal est froissé chez lui par leur prépondérance ; il les déteste assez, et il est assez roi de France pour leur préférer Henri IV; et, quand Jacques Clément l'a frappé, quand la mort approche, quand il y puise ces funestes clairvoyances dont elle a le secret, son langage est celui d'un monarque, d'un Français et d'un politique. Lisez et relisez la Mort de Henri III dans le second volume de
M. Vitet : vous y verrez comment un écrivain judicieux et supérieur a su rester fidèle à la vérité et à l'histoire en dramatisant cette phase que de grossiers enlumineurs ont livrée plus tard aux risées de la multitude : vous regretterez qu'un dernier travail possible, nous le croyons, et même facile, n'ait pas achevé d'accommoder au théâtre une œuvre qui sous cette première forme offre déjà tout l'intérêt, toute la vie, toute l'émotion et presque toute l'unité d'une œuvre dramatique.
C'est ainsi qu'à force de tact, de sagacité et de mesure, H. Vitet nous a fait trouver plaisir et profit dans ces exactes esquisses d'un temps dont Fart moderne a un peu abusé et qu'il est si aisé de pousser au noir, pourvu que l'on applique les idées de 1860 aux événements et aux mœurs de 1580. Rendues au public qui les réclamait depuis longtemps, ces scènes historiques resteront désormais et vivront, non pas peut-être comme un ouvrage complet, sui generis, ayant son rang bien distinct entre l'histoire et le théâtre, mais comme l'application d'un excellent esprit s'exerçant sur des sujets historiques, de même qu'il devait s'exercer plus tard et toujours en maître sur des sujets de haute et féconde critique. On sait tout ce que M. Vitet a écrit d'ingénieux et de magistral sur l'art, sur la peinture, sur les peintres. On pourrait aisément signaler entre ses heureux débuts et ses études successives des affinités et comme des pressentiments : plusieurs de ses scènes historiques étaient déjà des tableaux admirablement réussis : il y a du Van Dyck dans ces premières pages du futur biographe de notre Eustache Lesueur.
Presque toutes les époques de notre histoire ont ï& mérite d'offrir un champ très-net à la polémique entre les diverses opinions qui se partagent les intelligences, en attendant notre réconciliation générale. Parlez-moi du moyen âge, du quinzième siècle, de la Renaissance, de la Réforme, de la Ligue, du siècle de Louis XIV ; je vous dirai, dès les premiers mots, si nous sommes d'accord ou si nous avons à nous quereller. Seul, le dix-huitième siècle garde ce caractère bizarre, qu'on peut ne pas l'aimer sans être forcé de chérir davantage ce qui Ta détruit et remplacé. Il a si bien travaillé à sa propre ruine, — et Dieu sait avec quel incroyable mélange de verve et d'imprévoyance ! — qu'il semble qu'on ne puisse plaider pour lui sans prendre parti pour ses adversaires, et qu'il n'ait pas eu, en définitive, de plus mortel ennemi que luimême. Aussi serait-il sage peut-être d'en parler le moins
4 Journal et Mémoires, publiés par M. RatUery; I M vol*
f33 CAUSERIES LITTÉRAIRES.
possible. Les peuples sont des familles qui ont des siècles pour générations : or dans quelle famille n'y a-t-il pas une page à oublier ou à déchirer?
Mais plus l'ensemble est humiliant ou affligeant, plus on s'intéresse à quelques rares physionomies qui s'en détachent par un trait particulier, qui tranchent sur leur entourage par de visibles contrastes ou au moins par un piquant assemblage de disparates et d'analogies. Remarquez en effet que tout homme qui a joué dans son temps un rôle quelconque tient à ce temps par quelque endroit; celui-ci par ses idées, celui-là par ses mœurs, cet autre par l'exagération même qu'il itiet à réagir contre ces mœurs et ces idées. Dès qu'on s'occupe d'un personnage qui a laissé sa médaille, grande ou petite, dans le médailler de l'histoire, il sied donc de chercher en quoi il ressemble à ses contemporains; et eh qtioi il ett différé : cette étude en paHie double, on peut l'applique* àveê plaisir et profit au marquis René-Lotiis d'Argenson.
La publication dû Journal et des Mémôim 'du ttîtà qiiis d'Argenson eèt l'œuvre de cette Société de l'hî3tefte dé France qui a déjà rendu aux lettres et Hui fctudêl Serieuses de si éminents services. Elle H àù&ttièntê la valeur et assuré te succès de cet impèrfoM travail e» le confiant à M. Rathery. Il fallait à cette entrtplfee tthé main à la fois savante et délicate^ main d'éruïlft m <fe «lettante, si pure qu'elle pût toucher à certaines ihtttohtifcéb sans se sain* et sans nous menacer d'éclabtm&sùrés. On disait d'un des plus aimables grands seigneurs de là Restauration, qu'il avait le privilège de passer dahà fa boue sans se crotter. Hier encore on a dit, à propos d'un rôle très-scabreux dans une pièce très-scabreuse 4 , que, s'il n'a-
1 Madame Rose CWri, dans le Père proditffc
LE MARQUIS ÎTÂftGËffSlW. 159
tait pas été jdtiê par l'actrice h ptttô honnête de Paris, te public ne l'aurait pas supporté. (TèSt une impression du même genre que j'èproirve en voyant un homme tel quo H. Rathery concourir à des publication^ telles que son ex-* cellent Rabelais d'il y a deux ans, et son Journal du marquis d'Argenson. Une existence calme et régulière) une âme trop droite pour avoir besoin d'être rigoriste, toutes les joies et tous les devoirs dé la famille acceptés sans effort et goûtés avec délices, ce sorit là lés meilleures provisions de voyage ô travers ces écrits quelque peu entaéhés de la corruption grossière ou raffinée dé leur temps. Or, comme ces écrits ne peuvent pas être supprimés, comme toutes nos répugnances rie sauraient empêcher l'auteur de Patir tûgruél d'être tm classique et d'avoft 1 dès milliers de lecteurs, comme lé Journal et les Mémïm dfe d'Argenson méritent d'être consultés par 5 quiconittié veut avoir une idée juste de la vie ptibfîqute et privée pendant la première moitié du dix-huitiêmé siècle* ftous devons nous réjouir que les honneurs nottë en soient faits par un guide capable de traverser toutes ces atmosphères *feâ* en être afflriandé ni incommodé.
Qu'est-ce donc que ce marquis d'Argenson! Quelle sorte d'Intérêt et dé ctariositê doivent éveiBer ses ouvrages? Eh qiibi ftit-il supérieur, ou, pour mieux dire, pré* curèeuiï att milieu des frivolités de son époqtte? Corn* ment, tout en toi échappant par maint endroit, en garde* t-il, dans plusieurs autres, l'irrécusable empreinte? Telles sont les principales questions que soulève cette lecture, et que la remarquable introduction de M. Rathery nous met en mesure d'aborder et de résoudre.
Le marquis René d'Argenson était te 1fife aîné du célèbre
lieutenant de police. Les courtisane Tavaient surnommé
. d'Argenson U bëtè flfaifr le «fctîngtfer * Wn frèw. Safetfr
Simon Fa appelé balourd; ce qui prouve une fois de plus que la postérité a raison de se croire la cour de cassation des jugements contemporains. Pourtant ce balourd sut déjà, de son vivant, se faire compter pour quelque chose. Il fut conseiller au Parlement, conseiller d'État, intendant du Hainaut et Cambrésis, ambassadeur nommé en Portugal où il n'alla jamais, et, pendant deux ans, minis tre des affaires étrangères. Dans N ces postes divers, dans ceux auxquels il toucha sans y entrer, et mieux encore dans cette existence semi-officielle qui le mit fréquemment en contact avec les ministres dirigeants, on put remarquer en lui ce double caractère qui forme, à distance, sa physionomie originale : une influence assez médiocre, un rôle assez restreint dans le moment même où il agit, parle, écrit ou gouverne; des vues d'avenir, souvent mêlées d'utopies inapplicables ou d'immorales extravagances, mais parfois assez étendues et même assez prophétiques pour déborder ce cadre étroit que suffisaient à remplir l'adolescence de Louis XY et la vieillesse de Fleury. Il ne faut cependant pas s'exagérer la valeur de ce don de prophétie, ni trop crier au miracle. Tout ce qui arrive en ce monde a été prédit, non-seulement par des logiciens ou des calculateurs de probabilités, mais par des rêveurs, des fous peut-être, qui se trouvent avoir eu raison une fois sur cent, et que l'événement, plus insensé qu'eux, justifie. Il en est des faits dont l'enchaînement s'appellera plus tard l'histoire, comme des découvertes scientifiques qui existent avant d'être faites, et dont les germes épars vivent déjà dans quelques cerveaux, avant qu'un esprit plus vigoureux ou plus heureux les produise et les applique. Ceci est vrai surtout à ces époques transitoires où ce qui n'est pas encore se fait sentir d'avance dans la décrépitude de ce qui est. L'état de malaise qui résulte de cette
lutte préventive entre les forces visibles qui s'aftaissent et les forces inconnues qui préludent, met en éveil les esprits chercheurs, ceux qu'agite le sentiment du mieux, de cet idéal qui a ses serviteurs dans la politique comme dans Fart. Ces époques étant celles où les maux de l'humanité se montrent le plus à nu, et où les moyens employés pour les pallier ou les faire taire, livrent le plus ouvertement le secret de leur faiblesse, il n'en faut pas davantage pour que ces intelligences hardies et généreuses, saisies d'une pitié d'autant plus facile qu'elle n'admet pas la nécessité et ne connaît pas l'expérience, se lancent dans toutes les théories, souvent même toutes les chimères qui leur semblent de nature à améliorer le sort du genre humain. Ajoutons seulement, sans songer à mal, que ces moments où on s'occupe si passionné* ment du bonheur des hommes sont en général ceux qui leur préparent de nouvelles manières d'être malheureux.
Quoi qu'il en soit, tel fut le rôle, tel fut aussi l'honneur du marquis d'Argenson pendant cette phase assez triste qui va de 1720 à 1755, traversant la Régence, le ministère de H. le duc, celui du cardinal de Fleury et les premiers désordres de Louis XV. En un temps pareil et sous de pareils pouvoirs, il y avait beaucoup à critiquer, beaucoup à proposer : il y avait surtout, pour le penseur honnête homme et légèrement épris d'innovations ou de réformes, toute une part à se faire dans le chez soi, dans ces recueillements journaliers où l'esprit ne communique plus qu'avec luimême et se rend compte de tout ce qui Ta frappé. C'est par là que le marquis d'Argenson nous appartient, et que notre époque, si friande d'informations originales, ne pouvait manquer de le ressaisir. Il eut, pendant plus de trente ans, l'excellente habitude d'écrire, au jour le jour,
et sans la moindre arrière-pensée littéraire) tout ce qui l'avait intéressé, tout ce qui se rattachait, soit aux affaires publiques dont il fut toujours fort préoccupé, soit à la vie intime, anecdotique et familière de son temps. Ai-je besoin de faire ressortir les avantages de cette méthode* qui nous livre l'homme tout entier au lieu du personnage attentif à son auditoire et à son rôle? Les esprits de second ordre (et qui peut se flatter d'être du premier?) doivent se résigner d'avance à un malheur : tout ce qu'ils composent en vue; du publie et de l'avenir sera justement ce dont l'avenir aura le moins de souci : car il se réserve le droit de trillage, et il en use* Hais il n'en est pas de même de ces écrits où Y auteur, le littérateur n'a aucune part, où l'on se sent en contact direct avec une intelligence sincère, donnant pour garantie de sa franchise la mobilité même de ses impressions successives, souvent contradictoires et d'autant moins suspectes qu'elles mettent moins de façon à se contredire. Prenons pour exemple le jugement de d'Argenson sur un de ses contemporains les plus considérables, le garde des sceaux Chauvelin * \ il en fait d'abord un portrait à la Juvénal , à la Saint-Simon ; et réellement Saint-Simon ne désavouerait pas ce morceau où l'on retrouve quelque chose de ses traits acérés, pressés, impitoyables, de ses terribles coups de boutoir, de sa verve désordonnée et si habile dans son désordre apparent» Puis d'Argenson arrive aux affaires ; les difficultés du gouvernement le rendent plus indulgent pour les défauts de ceux qui gouvernent: il connaît mieux M. de Ghauvelin, il lui rend plus de justice, et il écrit ceci : « J'ai trouvé
1 N'est-il pas remarquable que ces deux noms politiques d'ancien régime, d'Argenson et de Chauvelin, se soient, un siècle après, retrouvés côte à côte aux premiers rangs de l'opposition ultra-libérale contre la Restauration?
qu'une partie de ce jugement était faux, et qu'il méritait de vrais éloges sur son génie, sa vertu et son amour pour le bien de l'État. » — Il est évident que d'Argenson a été d'égale bonne foi dans ses épigrammes et dans son désaveu. J'ai choisi ce détail, parce qu'il peut, comme dans une carte géographique bien faite, nous donner l'échelle du chemin parcouru pur cet esprit vigoureux, incohérent et loyal. La bonne foi I c'est un mérite en toutes choses, surtout en ces matières historiques où l'on s'aperçoit, à chaque instant, que la postérité a ses erreurs de lointain comme les contemporains ont leurs erreurs de trop près. Ajoutons bien vite que ce n'est pas le seul mérite de ces écrits de d'Argenson. H. Rathery remarque excellemment i qu'on peut y trouver quelque chose du double genre d'intérêt qui s'attache aux Mémoires de Saint-Simon et aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau, à part le génie littéraire auquel notre auteur ne prétendit jamais.)) — H. Sainte-Beuve, un juge infaillible dans tout ce qui tient à cette littérature en déshabillé, résume ainsi son opinion sur d'Argenson : « Ce n'est pas un écrivain, il est vrai, mais il a sa manière de parler et de dire, qui, pourvu qu'on la lui laisse et qu'on n'y fasse pas de demi-toilette, a son caractère et son originalité... Bref, si ce n'est pas un écrivain, ce n'est pas non plus le contraire que d'Argenson. v — Nous oserions presque aller un peu plusloin, et concéder à d'Argenson rette quaHté # écrivain à laquelle il n'a pas songé. Lorsque l'on est, par état, forcé de lire bon nombre de livres médiocres où se révèlent toutes les prétentions et parfois même toutes les habiletés de la forme, on passe aisément condamnation sur le décousu, les incorrections, les redites, sur ce je ne sais quoi de fruste et d'âpre qui sent son vieux sol gaulois, pourvu que Ton rencontre cette sève, cette vigueur qui devenaient
déjà fort rares à l'époque où écrivait d'Argenson. Son style a du nerf ; il dit ce qu'il veut dire, et souvent il le dit bien; on voit qu'il n'a pas été encore alangui par les futiles élégances de la vie de cour, et que, s'il a passé par le boudoir des Gidalises, il ne s'y est pas arrêté. Il y a, nous le répétons, dans ce volume, des pages que Saint-Simon aurait pu signer ; d'autres qui font songera Saint-Évremont, à la Bruyère. Que l'auteur se passionne un peu, et il rencontre aussitôt des traits excellents ; ainsi rien de plus piquant et de mieux saisi sur le vif que le portrait qu'il fait de sa femme : Molière eût souri en le lisant; et quand d'Argenson parle de sa belle-mère ! « Toutes ces deux familles sont privées absolument de l'imagination, qui est la partie lumineuse de l'âme, qui lui porte l'élévation et qui Tétend. . . » N'est-ce pas là de la grande et belle prose ? En somme, on peut remarquer que cette prose-là, — et c'est sa force,— est d'un temps où la langue des affaires, celle des hommes du monde et de la société polie, était encore intimement unie à la langue littéraire : celle-ci ne faisait pas encore ménage à part, un petit ménage où, ne relevant plus que d'elle-même, elle désapprend de jour en jour cette loi du bon sens et du bon goût qui consiste à ne parler que lorsqu'on a quelque chose à dire.
Voilà le bien ; voici le mal : je ne crois pas qu'il me soit permis de le taire, mes lecteurs ayant le droit de se plaindre si j'oublie de les mettre en garde contre toute surprise fâcheuse. Dans ce volume de d'Argenson, et souvent sur la même page, il y a deux parties distinctes : il y a l'aperçu politique, l'appréciation d'un personnage public, d'un événement qui intéresse la France et parfois l'Europe ; mais il y a aussi le commérage de ruelle, l'anecdote galante et souvent graveleuse. Ici le marquis d'Argenson est un peu trop marquis et un peu trop de son temps. Ce
qui attriste dans cette immoralité aristocratique et grossière tout ensemble, c'est qu'elle ne paraît pas avoir conscience d'elle-même, qu'elle raconte comme toutes naturelles de scandaleuses énormités. C'est le malheur des sociétés acclimatées au vice que ceux-là mêmes qui essayent de lutter contre leurs influences arrivent à les subir, et, plus tard, semblent les complices de ce dont ils ne furent que les témoins.
H. Rathery a bien raison, les idées de d'Ârgenson sur le mariage devancent et distancent celles du saint simonisme et du phalanstère : Pierre Leroux et le père Enfantin n'ont rien dit de mieux. Notons du moins, pour nous consoler, un mot charmant que ces excursions anti conjugales ont inspiré à M. Rathery. D'Argenson, après avoir narré sa liaison et sa rupture avec une madame de G..., cousine de madame de Prie, ajoute : « Je lui souhaite longue vie et bonheur : j'ai à présent, de toutes façons, bien mieux qu'elle : » — et M. Rathery écrit au bas de la page ; « Ce n'est pas de sa femme que d'Argenson veut parler ici. » — C'est naïf et fin, et il faut ce mélange de naïveté et de finesse à qui s'aventure au milieu de ces récits et de ces mœurs. M. Rathery, en se faisant tour à tour, et avec un égal succès, l'éditeur de Rabelais et de d'Argenson, a pu comparer les deux époques, dans leurs rapports avec cette veine gauloise et grivoise qui laisse parfois tomber son gros sel ailleurs que dans la salle à manger. Ici, l'exubérance cynique et bouffonne, trop gaie pour être tout à fait corruptrice; un rire éclatant, à pleine bouche, à trente-deux dents ; le rire d'un adolescent robuste qui jette toute sa gourme en un in* croyable pêle-mêle de verve, d'ordure et de génie : là une sorte d'atonie, de désuétude morale, et la fantaisie, le bel esprit, les sens, le vice, brodant sur ce canevas usé de
licencieuses arabesques. Prenez garde pourtant! dirai-je à ceux qui s'attarderaient trop dans ces zones plus ou moins nrâlsaines. Nous n'y cherchons, nous, que des documents historiques, des détails de couleur locale, l'expression d'une nature forte et Traie en contact avec les mœurs et la politique de son temps. Mais êtes-vous bien sûrs que le gros public cherchera bien soigneusement dans ce livre les prédictions ou les théories sociales, les aperçus sur nos relations extérieures, les fautes du cardinal de Fleury, les vues de l'Espagne sur l'Italie, les commencements de la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre, et qu'il ne s'arrêtera pas de préférence sur les histoires de madame deB...,de madame de C. .,de madame deD..., et de toutes les intrigues féminines, protégées par toutes les initiales de l'alphabet? Et plus tard, quand les Frédéric Soulié, les Eugène Sue, les Michelet, les Gustave Flaubert arrivent à leur tour, quand ils appliquent leur verre grossissant sur les désordres des grandes dames, quand nous les accusons d'avoir regardé ou écouté aux portes de l'antichambre, quand on nous répond que cette antichambre est le salon, des ouvrages comme ceux du marquis d'Argenson ne sont-ils pas de nature à embarrasser notre réplique? Je pose les questions : je ne me charge pas de les résoudre.
N'importe ! je veux finir par où j'ai commencé , en constatant que, des documents aussi précieux pour l'histoire ne pouvant demeurer enfouis dans la poussière des bibliothèques ou des archives de famille, c'est un bonheur qu'ils soient tombés en de bonnes mains et nous soient présentés par un homme tel que M. Rathery. Leur utilité en devient plus réelle et leur danger moindre. Pour nous, que le spectacle des misères contemporaines porte souvent à médire de notre époque, cherchons dans
de pareilles lectures un motif, non pas de rigueur contre le passé, mais d'indulgence pour le présent. Pour assainir certaines atmosphères pestilentielles, il faut des explosions foudroyantes ; pour assainir la société polie, il a fallu la Révolution. Le remède a été violent, mais efficace. Les mœurs dont un coin nous apparaît dans ce volume ne sont plus possibles aujourd'hui ; le temps où M. d'Argenson écrivait quelques-unes de ces pages ne valait pas, à tout prendre, celui où M. Rathery les édite. Il y a dans cette pensée de quoi tempérer bien des rancunes et adoucir bien des regrets.