LUCIEN ET LE NOUVEAU JOURNAL DES DEBATS
Entendons-nous bien sur le mot ancien, que j'inscris en tête de ces pages. L'ancien louvnal des Débats, c'est l'abbé de Féletz, c'est Dussault, c'est Geoffroy, c'est Hoffmann; ce n'est pas du tout M. Saint-Marc Girardin, qui a été presque notre contemporain et notre condisciple avant de devenir un de nos maîtres. Je voudrais seulement marquer une ligne et comme une date de séparation entre ceux qui ont pris part aux polémiques de ce célèbre journal avant la Révolution de juillet et sous la monarchie de 1830, et ceux qui, venus plus tard, beaucoup plus jeunes d'âge et d'expérience, ont à prendre pour point de départ la Révolution de février et à en accommoder tant bien que mal les conséquences à leurs doctrines libérales. Entre H. Saint-Marc Girardin et M. Prévost-Paradol, il y a, si je ne me trompe, à peu
1 Souvenirs et Réflexions politiques d'un Journaliste, par M. Saint- Marc Girardin. — Essais de Politique et de Littérature, par M. Prévot-Paradol.
prés cet intervalle que Ton est convenu d'appeler une génération. Deux générations d'esprits libéraux, placées l'Une en deçà, l'autre au delà de cette catastrophe qui a paru démentir leurs théories les plus chères ; ne se tenant pas pour battues et confiant à l'avenir leurs lointaines espérances, ici avec cette sagesse douce et triste qui sied à la maturité, là avec cette vivacité qui va bien à la jeunesse : voilà ce qui se reflète dans ces deux intéressants volumes, voilà ce que je veux y rechercher, en indiquant mes réserves avec toutes sortes de ménagements et d'égards, comme il convient à un homme qui croit avoir raison contre des gens bien plus spirituels que lui, et qui, ne partageant pas leurs illusions brillantes, essaye de se rattraper sur des convictions plus solides.
M. Saint-Marc Girardin n'avait assurément pas besoin d'ajouter ce volume à ses titres littéraires, déjà si considérables; je comprends cependant qu'il ait tenu à le publier, afin de recomposer l'unité de ses opinions à travers l'incroyable mobilité des événements, et de se rendre compte à lui-même du chemin parcouru ; à peu près comme un brave général qui ferait marcher de front le récit de ses batailles et le bulletin des étapes qui l'ont conduit à Austerlitz, à Iéna, ou peut-être, hélas ! à Waterloo. En choisissant dans ses nombreux travaux de publiciste quelques articles saillants qui se rattachent à tel ou tel épisode de notre histoire politique, réminent écrivain a fait ce que, dans un ordre d'idées plus paisibles, nous devrions tous faire pour ces fugitifs essais de critique que notre faiblesse paternelle nous engage plus tard à réunir sous une forme un peu plus durable. Il a rapproché de nous ces divers anneaux par une chaîne intermédiaire : en marge de ces pages dont chacune porte sa date et répond à des émotions, à des colères, à des passions de-
puis longtemps apaisées, il a écrit ses réflexions d'aujourd'hui, celles que lui suggère son bon sens aidé de ses expériences, et qui parfois seraient plus amères chez ses lecteurs, s'il y mettait lui-même moins de bonne foi, de dignité et de franchise. Ces réflexions sont-elles tout à fait des désaveux ? En reproduisant ce qu'il écrivait en 1827 sur les émeutes de la rue Saint-Denis, en 1828 sur le ministère Martignac, en 1829 sur le ministère Polignac, et ainsi de suite, l'auteur a-t-il rétracté ses opinions d'alors? A-t-il prononcé ce terrible : je me trompais ! si difficile à obtenu* des hommes politiques, surtout en un temps où personne, en définitive, n'a eu complètement raison ni complètement tort? J'ai dit ailleurs, à propos des Mémoires de H. Guizot, comment de pareils désaveux n'étaient ni possibles, ni même très-désirables, comment la religion a seule le secret de ces meâ culpâ où l'humiliation chrétienne se fond dans un acte de foi. Chez H. Saint-Marc Girardin, tout ce qui rentre dans le do* maine des sentiments est ramené au point de vue actuel avec une droiture, une justesse d'appréciation qu'on ne saurait assez louer, et qui s'élève quelquefois jusqu'à l'éloquence : tout ce qui reste dans le domaine des idées persiste ou n'accepte que le côté le moindre et le plus humain des leçons contemporaines. Ce mélange, si conforme d'ailleurs, même chez les plus sages, au penchant de notre nature, est justement ce qui donne à cet ouvrage, ou plutôt à H. Saint-Marc Girardin lui-même et à ses amis, ce caractère particulier auquel la discussion aime à se prendre, parce qu'elle y rencontre à la fois de sérieux sujets d'estime et de piquants sujets de controverse.
On a dit avec raison que tout homme qui veut mettre la main ou la plume dans l'histoire politique de son temps doit préalablement régler ses comptes avec la Révolution
française. A celte date formidable j'en ajoute deux autres qui n'en sont que les compléments nécessaires et logiques: la Révolution de 1830, et celle de 1848. Que pensez-vous de la Révolution de 1789, non pas en elle-même (nous convenons tous qu'elle était inévitable), mais de la façon dont elle s'est faite? Glorifiez- vous ou maudissezvous la Révolution de 1830? Enfin, ne voyez-vous dans celle de 1848 qu'un accident, d'autant moins concluant contre vos doctrines qu'il a été le triomphe de tous les gens absurdes, la défaite ou l'angoisse de tous les gens raisonnables? — Quatre mots de votre bouche, si je vous écoute, dix lignes de vos livres, si je vous lis, me diront si nous sommes d'accord sur ce point capital, et, par conséquent, sur tous les autres. Or le volume de M. Saint-Marc Girardin touche à la Révolution de 89 par sa belle étude sur Mirabeau , Louis XVI et Marie- Antoinette; à celle de 1830 par ses articles sur les divers événements qui la préparèrent et les épisodes qui la suivirent; à celle de 1848 par ses pages excellentes sur le droit au travail, et par l'ensemble même de? réflexions, qui tiennent dans ce livre une si large place et qui en fixent la nouvelle date.
Je ne veux chicaner aucune des conquêtes de 89, bien que des esprits supérieurs nous aient éloquemment prouvé que les trois quarts de ces conquêtes précieuses existaient déjà en fait ou en germe dans notre ancien régime, au moment où la Révolution a sonné son sinistre tocsin pour les proclamer. Les sympathies qu'elles vous inspirent — et ici je m'adresse à M. Prévost-Paradol comme à M. Saint-Marc Girardin, — doivent vous faire regretter ' qu'elles ne se soient pas assises sur un fond plus solide, qu'après soixante-dix ans elles ment conduit la société à un état de choses où elle ne sait ni ce qu'elle veut, ni ce
qu'elle espère, ni où elle va. Si j'en crois ce remarquable chapitre d'histoire où M. Saint-Marc Girardin caractérise avec tant de vérité et de convenance Louis XVI et Marie- Antoinette ; si je m'en rapporte aux pages si ingénieuses et si fines de M. Prévost-Paradol sur le gouvernement parlementaire, tous deux reconnaissent comme nous que la Révolution française eût été moins violente et plus féconde, si l'initiative en eût appartenu à la royauté, si cette grande réforme sociale fût partie d'en haut au lieu de venir par en bas. Son caractère essentiellement démocratique, voilà ce qui explique ses fureurs, son fatalisme sanguinaire et cette fièvre de destruction et de ruine qui dévora tant d'aspirations généreuses. Toutefois, si vous le voulez absolument, passons condamnation sur cette première origine. Oublions, non-seulement ce sang et ces larmes dont on nous accuse de trop parler, mais les impuretés qui succédèrent aux crimes, ces palinodies des tribuns, ces abandons de toute pudeur républicaine, ces prostrations de toute dignité morale en présence de la dictature militaire sortie tout armée de ces débris. Renonçons à constater que, pendant cette phase, la démocratie trouva moyen de dépasser en servilisme, en vénalité, en bassesse, tout ce qui s'est dit de plus véhément, dans le vieux style, contre les courtisans et les cours. Nous voici en pleine Restauration, en 1827 ou 1828. L'esprit libéral, débordé parla Révolution, sali par le Directoire, ébloui par le Consulat, dompté par l'Empire, noyé, comme l'Europe entière, dans le sang héroïque de nos armées, a eu le temps de se ranimer, de se raffermir, de se raconter à lui-même ses souvenirs, ses fautes, ses déceptions, ses malheurs, ses espérances. Qu'est-ce à dire? Je le vois qui, en dépit de son expérience, confond de nouveau ses intérêts et ses efforts avec ceux de son
ennemie mortelle, la démocratie. On habitue les oreilles, on acclimate les intelligences à l'idée d une révolution nouvelle. Un ministre habile, admirablement propre à son rôle, s'efforce de réconcilier les affaires du présent avec les sentiments du passé : qui rencontre-t-il au premier rang de ses agresseurs? Ces jeunes libéraux qui n'avaient pas dès lors d'interprète plus brillant et plus animé que M. Saint-Marc Girardin. Pour célébrer une défaite du ministère, des rassemblements s'organisent : on casse des réverbères ; on insulte les gendarmes, qui sont forcés de tirer le sabre. Qui est le coupable? L'émeute? la révolution? les écoles, alors si factieuses et si remuantes? la démocratie, montrant le bout de l'oreille sous son bonnet électoral? Non; c'est Tartufe : Tartufe, c'est-à-dire l'absolutisme politique servi par la congrégation cléricale; fantôme inventé par le libéralisme grossier du Constitutionnel d'alors, et malheureusement adopté par le libéralisme spirituel du Journal des Débats. Bientôt, — détail plus significatif encore ! — un ministère centre droit (pardonnez ces expressions antédiluviennes!) succède à ce ministère Villèle, auquel l'histoire rend déjà justice. M. de Martignac apporte à ce nouveau cabinet l'appui de sa douce et persuasive éloquence. Cette fois du moins y aura-t-il enthousiasme parmi les libéraux clairvoyants et sincères? vont-ils travailler avec ardeur à la défense de ce gouvernement qui réalise leurs vœux les plus chers? Cela devrait être, et cela n'est pas. M. Saint-Marc Girardin, avec une franchise qui l'honore, nous avoue qu'il fut bien froid , bien réservé, bien méfiant, qu'il éprouve quelque remords en comparant cette indifférence à la vivacité passionnée avec laquelle il défendit plus tard le gouvernement de 1830. Encore une fois, ces regrets sont honorables, mais il y eut une raison à ce contraste : c'est
que la Révolution avait bien consenti à user du pseudonyme de la liberté tant qu'elles pouvaient combattre ensemble sous le. drapeau de l'opposition, mais que, du moment qu'il fallait se séparer, la plus acharnée, la plus robuste des deux alliées entraînait ou effaçait la plus idéale et la plus faible : c'est que, par une erreur d'optique et de trop près, M. Saint-Marc Girardin et ses amis, libéraux éclairés, mais abusés, firent les affaires de la démocratie en croyant faire celles de la liberté. Je passe rapidement sur le ministère Polignac, douloureux souvenir pour les royalistes, douloureux aussi, j'aime à le croire, pour les hommes d'esprit et de cœur qui frappèrent à coups redoublés la monarchie elle-même en ayant l'air de n'attaquer que le» ministres. Je me borne à rappeler que, s'il y eut faute, entraînement irréfléchi de la part de Charles X, il y fut surtout poussé, j'allais dire autorisé par cet abandon glacial dont parle M. Saint-Marc Girardin, et où on laissait ce ministère Martignac si bien accommodé, semblait-il,, aux sympathies libérales. On voulait une Révolution : on l'eut. Ici, je demande à l'éminent publiciste la permission d'établir une distinction entre ses affections personnelles et ses idées politiques : on doit respecter les unes : on peut discuter les autres. Je comprends très-bien que cette monarchie bourgeoise, constitutionnelle, élective, à demi traditionnelle , à demi révolutionnaire , ayant vécu de plain-pied avec toutes les forces vives du libéralisme; que cette belle famille recommandée aux jeunes générations par l'éducation universitaire ; je comprends, dis-je, que cet ensemble lui ait paru propre au développement de la liberté, et qu'il Tait accueilli avec transports. Au point de vue du sentiment* rien n'était plus vrai : raisonnablement, rien n'était plus faux, et la suite l'a prouvé. Le grand malheur de la France libérale, ce n'a pas été la ca-
tastrophe de Février ; ce n'a pas été le coup d'État du 2 décembre : c'a été la Révolution de juillet : la liberté reçut un coup mortel, le jour où la démocratie triomphait. Cette première victoire des pavés en appelait logiquement une seconde : cette destruction des derniers restes de l'aristocratie politique consacrait la guerre de toutes les ambitions affamées ou déçues contre toutes les ambitions satisfaites. Cette terrible rature promenée par la grosse main de l'émeute sur les articles les plus essentiels de la Charte allait s'étendre en énormes taches d'encre sur toutes les Chartes à venir. Cette brutale rupture de l'équilibre des pouvoirs assurait, pour une date plus ou moins ajournée, mais certaine, une fatale prépondérance à la souveraineté populaire. La liberté, je le répète, s'engloutissait dans la démocratie, comme le romantisme, ce libéralisme en littérature, allait s'engloutir dans la démocratie littéraire, ou, en d'autres termes, dans le réalisme. Dans ce volume même de M. Saint-Marc Qirardin, je surprends, au lendemain de la victoire de Juillet, des pages spirituelles et charmantes, mais au fond un peu tristes, sur les solliciteurs de 1850, sur l'anarchie, sur les grands hommes au Panthéon : c'est de la vraie et piquante comédie politi. que. Mais comment ne s'est-il pas dit qu'une nation qui, â la suite d'une phase d'enthousiasme intellectuel, ne savait produire que cette fourmilière d'ambitions crottées, de séditions furibondes ou d'emphases grotesques, était une nation démocratique ou égalitaire, et non pas une nation libérale ; qu'elle n'était ni assez jeune ni assez mûre pour la liberté} qu'elle n'avait pas été digne d'apprécier et de pratiquer celle de 1814, et qu'elle ne serait pas capable de porter et de régler celle de 1850? Et, si elle se montrait (elle alors, après seize ans d'éducation politique, comment ne se demande4-il pas, en frémissant, ce qu'elle
serait aujourd'hui, après trente ans de surexcitations, de mécomptes, d'apostasies et de lassitudes ?
Voilà le désaccord qui nous sépare de M. Saint-Marc Girardin et de ses amis : ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas dire le mot réel, le mot vrai sur la Révolution de 1830- L'autre dissidence, celle qui touche à la catastrophe de Février, est comprise dans la première. Loin de nous ridée d'offenser, si légèrement que ce soit, des fidélités honorables, d'effleurer d'anciennes blessures ! C'est d'ailleurs fort inutile. Plus nous dirons avec vous, plus nous penserons de bien au personnel de la monarchie de 1830, de la sagesse de son chef, du courage des jeunes princes, du talent de leurs défenseurs, de 1 éloquence de leurs ministres, de la bravoure des généraux groupés autour d'eux , de l'intrépidité de ce maréchal Bugeaud à qui M. Saint-Marc Girardina consacré un si touchantsouvenir, plus aussi cette date fatale du 24 février 1848 prendra, se- ' Ion nous, d'importance historique et philosophique. Quant à n'y voir qu'un incident, une distraction de la garde nationale, un triomphe des citoyens Bocage et Etienne Ârago contre le pays tout entier, contre le bon sens et l'âme de la France, ceci nous conduirait tout droit à l'athéisme politique, et vous êtes trop bon chrétien pour nous permettre d'être athée.
En plaçant M. Prévost-Paradol de lautre côté de 1848, je crois avoir indiqué les nuances qui existent entre le groupe où brille M. Saint-Marc Girardin et la jeune phalange qui est venue apporter à ces vétérans du journalisme libéral le concours de sa verve tempérée de finesse. Ces nouveaux venus, grâce à l'heureux bénéfice de leur âge, n'ont aucun engagement d'affection ni de rancune avec les divers régimes qui ont précédé le second Empire. 1830 n'a rien flatté, 1848 n'a rien blessé dans
leur intelligence et dans leur cœur ; ils n'ont pas, contre cette dernière date, le ressentiment des illusions brisées : ils en accepteraient plutôt ce qu'elle a paru avoir d'émancipateur, de définitif contre le passé, de décisif pour la démocratie, mais en l'ajustant à de nouvelles fictions représentatives, à une monarchie dont le rôle serait assurément bien agréable et bien facile, si tout le monde, parmi ses sujets, avait autant d'esprit que M. Prèvost-Paradol. Ici je suis forcé, à mon grand regret, de tourner court. M. Prévost-Paradol, dans sa préface, compare très-spirituellement la presse actuelle à cette sultane Scheherazade, « qui commençait chaque nuit son histoire avec la chance d'être supprimée au lever de l'aurore. » — Oui, mais, grâce à son merveilleux talent de conteuse, Scheherazade ne fut jamais supprimée, et si quelqu'une des pauvres sultanes étranglées avant elle, ressuscitant tout à coup, eût voulu prendre la parole, elle l'eût fait taire, et elle aurait eu bien raison. C'est un peu ma situation vis-à-vis des heureux conteurs du Journal des Débats. Je me tairai donc, mais non pas avant d'avoir dit que, même quand il me semble un politique discutable, H. Prévost-Paradol reste un ingénieux et charmant écrivain ; que son étude sur le gouvernement parlementaire intéresse comme un chapitre de Télémaque; que ses pages sur Lamennais, mises en regard de celles que M. Saint-Marc Girardin a écrites sur le même sujet, maintiennent cette proportion de droite à gauche dont je parlais tout à l'heure, mais sont d'une grande beauté de pensée et de langage ; que je passe à dessein sous silence la partie religieuse de son livre, parce cnj'il faudrait se fâcher et que ce serait dommage en face d'un si aimable adversaire; qu'enfin ses Fragments et Pensées diverses, bien qu'ils n'offrent pas toujours ce caractère de suprême achèvement que le genre exige, dé
notent constamment un esprit généreux, indépendant, fin et sincère tout ensemble ; ouvert à toutes ks idées élevées, fermé à toutes les choses basses ; qualités de plus en plus rares, et qui, au besoin, mériteraient d'obtenir grâce pour bien des erreurs, de faire taire bien des dissidences!
Il y a longtemps que je voulais donner une place, dans ma modeste galerie, à un homme dont il me semble que Ton pourrait définir le talent et le caractère par ces simples mots : Le contraire de la vulgarité. — Que l'on accepte ou que l'on discute les idées de H. de Molènes sur la guerre; que Ton prenne tout à fait au sérieux ou que Ton déclare suspect Tardent spiritualisme qu'il mêle dans ses élégantes nouvelles aux orages et aux catastrophes de la passion, il est un point sur lequel tous les lecteurs doivent tomber d'accord : c'est que nos plaintes fréquentes sur rabaissement du niveau moral dans la société et dans les lettres tomberaient d'elles-mêmes, si nous comptions seulement cinq ou six écrivains tels que H. de Holènes ; c'est que l'air qu'on aspire en le lisant est peut être un peu vif, un peu excitant pour des poumons ordinaires, mais que la fièvre qu'il donne est de celles qui redoublent dans
* La Commentaires d'un Soldat.
lés âmes le sentiment et la soif de l'idéal. La littérature de M. Paul de Molénes est léonine ou plutôt aquiline; elle a plus d'essor encore que de force ; elle fait songer à un frémissement d'ailes s' élançant vers les espaces in-
finis plutôt qu'à une grande puissance se déployant en terre ferme. Remarquons en outre que, par le privilège de sa vocation et de sa vie guerrière, M. de Molénes a pu traverser à cheval notre dernière phase littéraire sans que les éclaboussures en arrivassent plus haut que le talon de ses bottes. Il faut, pour lui trouver des ancêtres, remonter droit à Chateaubriand et à lord Byron. Il a du premier le don merveilleux de l'image, la faculté de multiplier à l'infini, dans un cercle de pensées assez restreint, ces fières aigrettes de pourpre et d'or qui nous entraînent comme en une plaine lumineuse où des casques et des cimiers étincellent au soleil. Il a du second l'ironie cachée sous un fond de mélancolie rêveuse, et, pourquoi ne pas le dire? une sorte de fatalisme oriental qui se combine chez lui avec le sentiment chrétien. Entre le récit d'Eudore dans les Martyrs , et Y Hiver devant Sébastopol, dans les Commentaires d'un Soldat, il n'y a pas assurément cette distance d'un demi-siécle, si féconde «n littérature comme ailleurs, en métamorphoses et en nivellements de toutes sortes. Entre Beppo ou Pagina et telle ou telle page des Caractères et Récits du Temps x>u des Histoires sentimentales et militaires, il existe ces affinités qui, en dépit des contrastes, des réactions et des ruptures, relient entre elles les diverses générations littéraires.
On a dit que M. de Molénes était un écrivain greffé sur un soldat. 11 serait plus exact de l'appeler un soldat greffé sur un écrivain. La vocation ou du moins le talent d'écrire a préludé à son entrée dans. cette carrière militaire vers
M. PAUL DE MOLENES. 161
laquelle l'appelait un goût irrésistible. Bien jeune, il débuta dans la critique et le roman, sous ce pacifique ré* gime qui, suivant M. de Lamartine, ennuyait la France, aujourd'hui si bien guérie de son ennui d'alors. La manière de M. de Molènes, dans cette première phase qui précéda de quelques années la Révolution de février, était celle d'un jeune homme plein de feu, d'imagination et de sève, cherchant sa voie au milieu des décombres du romantisme, des entassements du roman-feuilleton, des soucis d'une société bourgeoise, et, par une singulière erreur d'optique, se figurant qu'il lui suffirait de se rattacher à Voltaire et au dix-huitième siècle pour retrouver l'élégance et le chevaleresque. Mais à travers ce bizarre mélange on sentait une flamme qui consumerait tôt ou tard ces alliages et ces scories, comme ces incendies des forêts américaines qui changent des amas de branchages et de lianes en un sol fertile et bienfaisant. On sentait surtout une âme ; une âme qui s'élèverait bientôt aux objets dignes d'elle, et irait redemander son credo aux lèvres, sinon d'un curé de village, au moins d'un aumônier de régiment. Le premier coup de fusil de 1848 ouvrit à H. de Molènes cette issue qu'il cherchait vers une destinée martiale et poétique que le prosaïsme de son époque semblait devoir lui refuser. Volontaire de l'armée parisienne qui naquit des barricades de février et triompha de celles de juin, il reçut le baptême de sang dans les rangs de cette garde mobHe dont il sa fit plus tard l'historiographe et le peintre en des pages qui ne mourront pas. Lors du licenciement de cette garde, \l entra dans l'armée régulière sans trop de souci de grade ou d'avancement, aimant la guerre, le danger, le bivac pour eux-mêmes, ce qui est après tout la meilleure manière d'aimer. Il ne renonça pas pour cela à la littérature : il s'y prépara, aucon-
traire, des tableaux, des cadres plus larges, des horizons plus lumineux, une atmosphère plus pure, l'air des camps, mille fois préférable pour la santé de l'esprit, à celui des divans, des brasseries ou même des salons : il s'y ménagea, parmi ses lecteurs et ses lectrices, des sympathies plus vives, j'allais dire de plus faciles indulgences. Il en a été de certains écrits de M. de Molènes comme de ces beaux et braves militaires auxquels le monde en général et les femmes en particulier passent ce qu'elles ne pardonneraient pas à des bourgeois. Le moyen de se fâcher des teintes un peu chaudes de tel roman, des péripéties un peu brusques de telle passion, de certaines bouffées de haschich s'exhalant à travers des draperies spiritualistes, quand on songeait que ces romanesques ivresses avaient servi d'intermède à une vie de privations et de fatigues, de combats et de périls, que la plupart de ces pages, écrites sous la tente, chauffées au soleil d'Afrique, avaient eu pour échos le rugissement des lions et la mousqueterie des Kabyles? A présent, voici que M. de Molènes nous invite à sortir avec lui de ces domaines de la fiction enrichie par la mémoire, et, sous l'heureux titre de Commentaires cCun soldat, nous raconte les guerres de Crimée et d'Italie, auxquelles il a pris une part active comme aide de camp du maréchal Canrobert.
Nousnous félicitons pournotre part de cette qualification de soldat que s'est décernée à lui-même le brillant capitaine d'état-major, « témoin et acteur obscur, » nous dit-il, de ces magnifiques poèmes; » car elle nous permet de lire son livre avec plus de plaisir et de le louer avec moins de réserve. Je l'avoue, si le tare de l'auteur avait impliqué une idée d'initiative, de responsabilité et de commandement, j'aurais peut-être décliné l'honneur de rendre compte de son ouvrage. M. de Molènes parle, dans son
beau langage, de ces patries adoptives et mouvantes du soldat que Ton appelle la tente et le drapeau. Eh bien l nous autres journalistes, nous avons aussi des patries. Or je ne puis oublier que j'en ai eu deux depuis sept ans ; que la première 1 (une tente bien fragile !) a été molestée, frappée, et finalement emportée par le simoun, parce qu'elle n'avait pas eu, disait-on, assez d'enthousiasme pour la guerre de Crimée, et que la seconde * soutient depuis dix-huit mois une lutte douloureuse et dangereuse pour protester contre les suites, sinon prévues au moins logiques, de 1^ guerre d'Italie. A d'autres points de vue, que H. de Holènes me pardonne si je n'ai pas pour la guerre cette tendresse filiale qu'il ressent et qu'il exprime avec tant d'éloquence et d'éclat! Non, je ne puis croire que la guerre soit éternellement nécessaire au monde, éternellement inhérente à la nature humaine, comme ces plaies par où s'échappent les humeurs d'un corps malade, jusqu'à ce qu'elles le dévorent. Je comprends et j'honore les guerres de civilisation , celles où une petite partie de la nation armée se dévoue pour aller enseigner l'humanité à des régions lointaines ou barbares. Ce n'est plus là de la destruction, c'est .plutôt une sorte de régénération mystérieuse ; des germes de vie morale que nos troupes apportent à ces rivages sanguinaires, immobiles ou désolés. Mais ces vastes et implacables tueries que rend plus meurtrières le perfectionnement des armes, et que fait paraître plus cruelles l'adoucissement des mœurs ! Mais ces immenses champs de batailles où des milliers d'hommes également civilisés, qui ne se sont rien fait, qui ne peuvent pas se haïr, se ruent et se brisent les uns contre les autres, hachés,, broyés, coupés, tranchés, écrasés, par ces terribles
1 V Assemblée nationale.
1 UUnion.
instruments de mort dont la science moderne a décuplé les ravages et la portée ! Encore une fois, que H. de Holènes m'excuse! il a vaillamment acheté le droit de parler de la guerre avec amour, et ce qui serait paradoxal ou irritant sous la plume d'un pékin comme moi, est émouvant et entraînant sous la sienne. Tandis qu'il s'enivrait de cette odeur de la poudre, de ce bruit du canon, de ces grandes voix de la mêlée, de ces héroïques images qui ont passé dans son livre comme des guerriers d'Ossian dans les nuages, j'assistais de près, dans un humble coin de terre, à ces poignantes douleurs que la guerre laisse sous ses pas ou rapporte sous ses ailes : je voyais couler ces larmes des sœurs, des fiancées et des mères que tous les feux de la gloire ne dessécheront pas; j'adressais un lugubre adieu à ces pauvres conscrits, à ces enfants de village non encore transformés en héros et laissant la maison vide, la moisson interrompue, le sillon inachevé. Puis, plus tard, dans la ville voisine que traversaient comme un glas les messages funèbres, j'avais à consoler un frère pleurant un frère, un vieillard forcé de survivre à son petit-fils, toute une famille d'affligés, frappée du contre-coup de ces canons qui ont de si fières harmonies;— et je me disais : Si la guerre est une nécessité, c'est une nécessité cruelle; si la France est un soldat, ce soldat n*a-t-il pas d'assez longs états de service pour qu'on lui permette le repos?
J'avais besoin de préciser ces différences d'appréciation et de position, afin que rien ne manquât à la sincérité de mes éloges littéraires. M. de Molènes d'ailleurs a, je le répète, prévenu les dissentiments de ce genre, en reprenant pour ses lecteurs l'èpaulette de laine, en se confondant dans ces rangs obscurs où l'on n'a rien à discuter, rien à juger, où le devoir apparaît dans toute
àa netteté et où une âme à la fois martiale et poétique peut être prise de cette folie de Fépée qu'il compare luimême, sans profanation aucune, à la folie de la croix. J'appellerai volontiers l'imagination et le style de M. de Molènes les harpes éoliennes de la guerre. Sitôt qu'il retrouve dans ses souvenirs de l'Aima ou d'Inkermann, de Magenta ou de Solferino, un de ces traits, un de ces tableaux, une de ces scènes qui lui ont laissé une indélébile empreinte, il s'en exhale des vibrations d'une sonorité et d'une richesse inouïes, dont l'effet est analogue à ces belles symphonies militaires qui donnent aux auditeurs les plus pacifiques et les plus froids l'envie de marcher au pas de charge et de se croire des héros inédits. Je parlais tout à l'heure d'épaulettes de laine; si le brillant écrivain les a imposées à son titre, sa prose à des épaulettes à grains d'épinards : elle possède des magnificences de généralissime. Et puis, quel noble élan vers tout ce qui relève encore et co.nsacre l'amour du danger ! Quels touchants retours vers cette patrie céleste, sans laquelle la gloire des armes, comme toutes les autres, ne serait qu'un bruit stérile et une vaine fumée ! Lisez ce beau passage sur les sœurs de charité : « J'aperçus sur cette route du cimetière deux sœurs de charité avec ces coiffes qui mettent à leurs fronts recueillis comme deux ailes. La tête inclinée, les bras sur leurs poitrines, elles marchaient de ce pas léger, droit et sûr, qui semble représenter le trajet à travers la vie de ces âmes sans souillures. La première blessure qui ait déchiré ma chair a été pansée par des sœurs de charité. Ce n'est pas un vague sentiment de poésie, c'est le solide lien d'une profonde reconnaissance qui m'attache à ces pieuses filles. Jamais les deux patries qu'à certaines heures nous confondons dans un même amour, la patrie d'ici-bas et la
patrie de là-haut, ne s'offrirent à moi sous des traits plus sensibles et plus dignes qu'en cet instant. Depuis quelques jours Varna possédait des sœurs de charité. Sur cette terre musulmane, dans ce pays où toute action vivifiante «st frappée de stérilité par le monstrueux abaissement de la femme, notre société et notre religion envoyaient ce «qu'elles ont à la fois de plus délicat et de plus fort. Il me semblait que ces deux humbles femmes répandaient autour d'elles cette sorte de sérénité solennelle, de recueillement ému et profond, qu'une croix solitaire suffit â verser sur un paysage. Je les suivis du regard avec une Traie joie et en leur adressant tout bas les meilleures salutations de mon cœur. »
Un peu plus loin, je rencontre une page qui peut aider à reconnaître, chez M. de Molènes, l'influence de Chateaubriand, mais d'un Chateaubriand retrempé dans la rosée sanglante des champs de bataille. Qui ne se souvient du célèbre passage de René « Mon père expira dans mes bras... c'est la première fois que l'immortalité de Fâme s'est présentée clairement à mes yeux. Je ne pus croire que ce corps inanimé était en moi l'auteur de la pensée : je sentis qu'elle me devait venir d'une autre source; et, dans une sainte douleur qui approchait de la joie, j'espérai me rejoindre un jour à l'esprit de mon père. Un autre phénomène me confirma dans cette haute idée. Les traits paternels avaient pris au cercueil quelque chose de sublime. Pourquoi cet étonnant mystère ne serait-il pas l'indice de notre immortalité? Pourquoi la mort, qui sait tout, n'aurait-elle pas gravé sun les traits de sa victime les secrets d'un autre univers?.,. »
Rien de plus éloquent : je ne sais pourtant si je ne préfère pas, dans leur énergie un peu farouche, ces
lignes où H. de Molènes arrive à la notion de l'immortalité de l'âme par des procédés contraires : « Ces corps dont la vie s'est si brusquement retirée ont produit presque toujours sur moi une impression qu'au premier abord on est tenté de repousser comme pernicieuse et cruelle, mais qui, à l'examen au contraire, me semble toute remplie de consolation et d'enseignement. Je trouve que pour la plupart ce sont de véritables haillons, ne rappelant plus rien des souffles qui leur prêtaient, il y a quelques moments à peine, tant d'émouvantes apparences. Si jamais la Psyché antique, devenue désormais l'âme chrétienne, m'a semblé une prisonnière ailée dont tout à coup la geôle; s'écroule, assurément c'est à la guerre. Les sanglants débris dont le sol est jonché après une chaude action paraissent des ruines que la terre aura le droit d'enserrer, où rien n'est resté de ce qui appartenait au ciel. Et quand on vient à se rappeler devant ces objets muets, froids, déformés, devant ces choses sans nom, comme l'a dit le plus éloquent orateur de notre Église, quand on vient à se rappeler les créatures vivantes, passionnées, radieuses, que ces mêmes objets, que ces mêmes choses étaient tout à l'heure, on sent d'une manière invincible, avec une raison enflammée et soulevée par la foi, que cette matière où nulle parcelle n'est demeurée visible d'un si riche, d'un si éblouissant trésor, n'est point cette mystérieuse puissance, ce soin, cette tendresse de Dieu, qui mérite de s'appeler l'homme. »
Ces deux citations peuvent donner une idée de la manière de H. de Molènes. Il serait difficile d'analyser son livre qui retrace des événements gravés à l'eau-forte dans toutes les mémoires, et même d'apprécier, d'après les méthodes ordinaires, des façons de penser et d'écrire qui pourraient paraître trop colorées trop vives, trop
empanachées, si l'on oubliait un moment que chacune de ces émotions si ardemment dépeintes aurait pu être tranchée par une balle ou un boulet. Écrit à froid, par un simple homme de lettres, éloigné ou abrité pendant la bataille, ce livre semblerait peut-être au-dessus ou au delà du ton: on y signalerait un trop grand nombre d'ut de poitrine ou d'ut dièze guerriers. Écrit dans des conditions pareilles, il a de quoi émouvoir, subjuguer, éblouir, entraîner, même un membre du congrès de la paix. Pour arriver à ces effets, à ces beautés, il a fallu l'heureuse et rare combinaison d'un tempérament très-littéraire avec une âme passionnément militaire, et c'est de ce choc qu'ont jailli ces milliers d'étincelles. Qui serait insensible d'ailleurs à ces pathétiques souvenirs? M. de Molènes, — et nous ne l'en blâmons pas, — a été avare de noms propres; cependant, quand il se trouve en face d'un blessé, d'un mort qu'il a connu et aimé, il le mentionne en passant, il le met à son ordre du jour avec une irrésistible sympathie. C'est ainsi que nous revoyons, à travers ces pages, le colonel de la Tour du Pin, ce type si justement populaire dans l'armée, cette figure presque légendaire à force de bravoure, d'abnégation et d'esprit ; volontaire du danger et de la mort, cœur de héros trahi par une infirmité cruelle qui l'empêchait d'entendre ces canons qu'il bravait. Et vous aussi, noble et pieux Hélion de Villeneuve, et de Lourmel, et Senneville, et le brillant et aimable général Clerc, et tous ceux que nous pourrions ajouter nous-même à cette héroïque et funèbre liste ! Ici tout dissentiment, toute chicane s'effacent dans un même hommage d'admiration et de regret. Ces noms éclatants ou obscurs, la France peut être fière en les comptant; et s'il est vrai que la gloire des lettres soit sœur, chez nous, de la gloire des armes, la France peut aussi s'enorgueillir
M. PAUL DE MOLËNES. 169
de ce soldat qui, après avoir vaillamment traversé ces terribles guerres, a retrouvé au fond de sa giberne une plume assez bien taillée pour nous en donner un digne commentaire.
Plus on avance dans la lecture de cet ouvrage, plus on s'étonne que ce sujet si riche, si varié, si intéressant, n'eût pas déjà tenté un de nos historiens modernes. Loin de nous l'envie de déprécier tel ou tel autre cadre historique, ^t surtout de méconnaître le parti qu'en ont tiré d'éminents écrivains ! Mais si l'on nous accorde que les trois grandes inspirations du moyen âge, les trois images qui jettent le plus d'éclat et de vie sur les récits du passé, sont la Religion, la Poésie et la Guerre, où se trouvent-elles mieux unies et plus brillantes que chez les comtes de Toulouse, dont la plupart, — et les plus illustres, — mirent au service de Dieu leur redoutable épée ; dans ces contrées qui fournirent aux croisades de si nombreuses et si chevaleresques recrues ; dans ces villes qui furent le berceau d'une poésie originale, à la fois délicate et naïve, savante et populaire, et cela pendant que la langue du
* Histoire des comtes de Toulouse.
LE GÉNÉRAL MjOLINE DE SAINT-YON. 47f
nord de la France bégayait à peine d'informes et grossiers accents? Remarquez en effet une autre supériorité de l'histoire des comtes de Toulouse sur celle des autres États, destinés, eux aussi, à se fondre tôt ou tard dans la grande unité française : la Bourgogne, par exemple, la Lorraine surtout, n'arrivent à leurs phases les plus éclatantes qu'au moment où la France était elle-même parvenue ou du moins touchait à ce degré dé civilisation qui allait peu à peu effacer, en attendant mieux, ses vassaux et ses voisins. Assurément, la Bourgogne de Charles le Téméraire est poétique et guerrière comme son maître ; mais, tout à côté, la France de Louis XI va ouvrir une ère nouvelle d'où sortira, au milieu des orages du seizième siècle, la vraie société française. Plusieurs des ducs de Lorraine sont des héros d'épopée ou de roman : Mais Henri IV et Richelieu sont là, et Louis XIV est bien près. Qu'est-ce, au contraire, que la France de Charles le Simple ou même de Louis VI, comparée à ces provinces méridionales dont le ciel pur et l'ardent soleil firent éclore et mûrir plus vite toutes les primeurs des arts, des lettres, de la chevalerie, de l'élégance, toutes les fleurs et tous les fruits de l'imagination et du cœur? Le général Holine de Saint-Yon a donc eu lieu de s'étonner et de s'applaudir qu'on lui eût laissé libre ce champ défriché par les bénédictins ; et ses-lecteurs s'en applaudiront comme lui ; car, si le sujet était digne de l'ouvrier, l'œuvre est digne du sujet.
Le livre s'ouvre par une introduction large et rapide à travers les époques ténébreuses qui précédèrent la constitution, d'abord incomplète, puis définitive, des comtes de Toulouse. C'est un plaisir sérieux et fécond que de suivre un pareil guide dans les transformations successives de cette antique race gauloise, vaincue plutôt qu'absorbée par la domination romaine, puis, après la décadence
in CAUSERIES LITTÉRAIRES.
et la chule de I empire romain, se débattant contre les invasions sarrasines et appelant à son aide une puissance nouvelle dont rien ne présage encore les grandeurs futures. Cette phase transitoire nous conduit jusqu'à un de ces grands hommes que Chateaubriand a appelés fastiques, et qui sont délégués de Dieu pour changer la face du monde. Charlemagne domine et persom fie tout ensemble le génie de l'Occident et le génie du moyen âge : son ombre gigantesque semble encore, après plus de dix siècles, partager en deux l'ère moderne. Son bras s'étend jusqu'au midi de la France, et il y rencontre un autre grand homme, un héros, un saint, Guillaume au cort nez: c'est là la vraie date du comté de Toulouse; car le prédécesseur de Guillaume, Chorson, est une de ces figures légendaires qui vont mieux à la poésie qu'à l'histoire. H arrive alors ce qui s'est renouvelé bien souvent dans des situations analogues. Tant que Charlemagne contient de sa main puissante le faisceau que cette main a formé, le comté de Toulouse n'en est qu'une des branches les plus vivaces et les plus fortes. Mais lorsqu'il a disparu, lorsque la faiblesse ou les querelles de ses successeurs laissent son vaste héritage se morceler et se dissoudre, les Etats secondaires gagnent en importance ce que perd le centre : ils vivent de leur vie propre, et quelques-uns priment la métropole en civilisation et en splendeur. C'est ce qui advient aux comtes de Toulouse. Leur pouvoir féodal éclipse ou balance la puissance royale. La féodalité à son apogée réduit à d'étroites .limites le royaume de France : Raymond de Saint-Gilles est un plus grand personnage que la plupart des prédécesseurs de Philippe- Auguste. Patience! l'instinct de notre nation, son invincible penchant vers l'unité, l'alliance primitive et naturelle de la royauté avec le peuple, auront tôt ou tard
raison de ce régime qui crée vingt royaumes dans un seul, et parfois autant de tyrannies qu'il y a de châteaux forts à mi-côte ou sur les cimes. L'affranchissement des communes commence l'œuvre qui se continuera par Philippe-Auguste, puis par Louis XI, et enfin par Henri IV, Richelieu et Louis XIV. Mais, bien avant que l'œuvre soit achevée, quatre siècles avant l'assimilation complète des provinces, le comté de Toulouse se réunit à la couronne de France par le mariage de la fille unique du dernier comte avec un frère de saint Louis; et je ne sais si cette durée si courte, à demi baignée déjà dans la brume des âges, n'ajoute pas encore à l'intérêt et au prestige.
Nous ne saurions assez dire avec quelle netteté, quelle vigueur, le général Moline de Saint-Yon indique ou suggère ces idées qui tiennent à l'esprit même de son récit et embrassent toute la marche de l'humanité depuis les siècles de barbarie jusqu'aux nôtres. A côté de ces qualités didactiques, il en est une autre que je dois signaler tout d'abord dans ce livre si remarquable ; c'est l'impartialité ; non pas cette impartialité banale, qui n'est qu'un pseudonyme de l'indifférence, mais celle qui résulte de l'élévation, de la sérénité de l'intelligence, certaine que les nobles causes ne gagnent rien à déguiser leurs côtés faibles, et que jamais la vérité n'a besoin d'être défendue par le mensonge. On me demandera comment il pouvait être si important ou si difficile de se montrer impartial en retraçant l'histoire d'une maison qui n'existe plus et d'une époque si éloignée de nous : c'est que tout, dans cette histoire, touche à ces questions, à ces souvenirs que l'espriL moderne a choisis pour ses champs de bataille ; le moyen âge, la féodalité, les croisades, les ordres religieux, la lutte des pouvoirs temporels et de l'Église, l'oubli des petits et des faibles dans le tableau des prospérités
ou des adversités des grands : c'est que le dix-huitième siècle, ce triste précepteur dévoré par son écolier, en réagissant violemment contre le passé pour rendre plus cher à la France l'esprit d'innovation et de réforme, a su en* velopper toutes ces questions, toutes ces dates d'un voile épais et sinistre que la curiosité moderne a entrepris de déchirer, mais qui, sur bien des points, résiste encore : c'est que ces malentendus, accrédités par le sophisme et aggravés par la Révolution, fournissent des éléments toujours nouveaux à des discussions toujours nouvelles et retardent indéfiniment les solutions pacifiques. Voilà comment, sept ou huit cents ans après Pierre l'Ermite et saint Bernard, après Raymond de Saint-Gilles et Godefroy de Bouillon, l'impartialité peut avoir encore son à-propos, ses difficultés et son mérite : voilà comment un homme tel que le général Moline de Saint- Yon, étranger à tout système et à tout calcul, ne disant que ce qu'il sait, n'exprimant que ce qu'il sent, trop profondément épris de la vérité et du bien pour en cacher les taches et les ombres, a pu rendre un éminent service à l'histoire et faire de celte sincérité môme un hommage, — le meilleur de tous — à ces grandes choses du passé, tant de fois défigurées et calomniées par un misérable esprit de parti.
Dans une histoire bien faite, comme dans un drame ou un roman réussi, il y a un point culminant vers lequel les autres épisodes semblent tendre et qui attire à lui l'intérêt du lecteur et les forces vives du récit. Dans le second volume de cette Histoire des Comtes de Toulouse t si plein r si entraînant, si largement conçu et si fortement écrit, ce point culminant, c'est la vie de Raymond IV, Raymond de Saint-Gilles, seizième comte de Toulouse; et cette noble vie,— qui l'ignore?— est intimement liée à la première croisade.
Quen'a-t-on pas dit contre les croisades? Quels reproches, dont quelques-uns fort spécieux, ne leur a-t-on pas adressés? A quoi bon ces colossales prises d'armes suivies c^un immense avortement, ces soudaines émigrations de soldats et de pèlerins, également funestes aux pays qu'ils laissaient déserts et à ceux qu'ils envahissaient? Quoi de plus insensé que d'abandonner ainsi, sur la foi de quelques moines fanatiques, sa patrie, son champ, son foyer, des devoirs réels, des intérêts évidents, des affections sacrées, pour accomplir des devoirs chimériques, ressusciter une ville maudite que Dieu avait condamnée à mort, reconquérir un tombeau que l'on n'a pas même su garder? Quoi de plus dérisoire que de s'enrôler sous une sainte bannière, de broder une croix sur son écusson, de se donner pour les champions d'un Dieu de paix, de charité, de pureté, et de commettre dans ces contrées infidèles, auxquelles on devait au moins le bon exemple, plus de déprédations, de meurtres, de scènes de carnage, de luxurieuses violences que ne s'en permirent jamais les musulmans les plus effrénés, les mécréants les plus endurcis? — Tout cela est vrai, ou à peu près, et tous nos libres penseurs, depuis les encyclopédistes jusqu'aux commis voyageurs, ont eu beau jeu à gloser là-dessus. Faut-il répondre que tout cela est faux,que les Croisades, au point de vue humain, ont été parfaitement raisonnables, que les croisés se montrèrent tous des modèles de sagesse , de chasteté et de vertu ? Non ; ce serait mal défendre une belle cause, et legénéral Holine de Saint Yon s'est bien gardé de procéder ainsi. Avec son admirable bonne foi et sa parfaite sagacité historique, il a su démêler, dans ces héroïques entreprises, l'élément humain qui en explique les imperfections et les souillures, et la portion, divine qu'on ne saurait y méconnaître sans aveuglement
et sans folie. Ceux que les croisades offusquent sont des raisonneurs étranges. Aune époque endoctrinée et polie par cette civilisation dont ils sont fiers, l'esprit qui les anime a eu sa croisade aussi, la croisade révolutionnaire ; et il n'a pu l'accomplir sans que des crimes inouïs, des fureurs incroyables, des désastres horribles, d'inexprimables scènes de démence et de ruine vinssent déshonorer chacune de ses conquêtes et faire reculer la société jusqu'à une sorte de fatalisme sauvage. Aidé des lumières de l'éducation moderne, des clartés de la discussion publique, de l'adoucissement des mœurs et des caractères, il n'a su ni conjurer un seul des effets de la méchanceté humaine, ni même, après tant d'illusions et d'efforts, garder le sépulcre de cette liberté politique dont il avait fait sa religion nouvelle : — et dans un temps qu'il qualifie de barbare, parmi ces rudes baroos, ces chevaliers bardés de fer, plus enclins à se battre qu'à s'instruire, dans cette société confuse où s'agitaient les restes de la barbarie luttant contre les débris du paganisme, où nulle culture intellectuelle ne tempérait la violence des instincts, où l'homme, entre les bras maternels de l'Église, ressemblait à un enfant vigoureux, tour à tour prêt à caresser et à déchirer sa nourrice, on voudrait que tout se fût passé dans les conditions les plus correctes de modération et de douceur ! Sous peine de condamnation absolue contre le principe même des croisades, on exigerait que ces assemblages de vingt peuples, de vingt races, diverses ou contraires, traînant après eux une nuée de femmes, d'enfants, de mercenaires, de maraudeurs, d'aventuriers, eussent marché à la conquête de l'Orient, l'air grave et les yeux baissés, du même pas et dans le même ordre que des fidèles allant au prône ou des quakers allant au prêche ! Quant à nous, ce qui nous frappe
surtout dans les croisades, — et nous remercions le général de Saint- Yon de nous avoir rendu cette impression plus nette et plus profonde, — c'est justement ce mélange de bien et de mal qui en forme le double caractère. Beaucoup d'autres raisons militent en leur faveur auprès du judicieux historien : en poussant vers l'Orient les populations occidentales, elles ont fait jaillir de ce choc bien des étincelles qui furent plus tard des clartés : en les rapprochant d'une civilisation plus avancée et plus subtile, elles ont préparé ces esprits rudes à une éducation nouvelle dont profitèrent les arts, les lettres, le langage : en refoulant chez elles les races musulmanes, en les forçant à se défendre au lieu d'envahir, en les décimant par tous les fléaux de la guerre, elles entravèrent leur développement et préludèrent à leur décadence. Mais ces raisons nous mèneraient trop loin, et il nous suffit de dire que le général Moline de Saint-Yon les a indiquées en maître. Ce qui nous attache et nous émeut le plus, c'est ce que les croisades eurent à la fois de merveilleux et de vraisemblable : l'inspiration en fut divine, l'exécution en fut humaine : une foi sans bornes, un détachement surnaturel de tous les intérêts d'ici-bas, la prépondérance absolue des plus sublimes aspirations de l'âme sur les vues mesquines du bien-être et de la matière, peuvent seuls enfanter de tels prodiges, précipiter vers un monde inconnu ces armées de princes, de chevaliers, de vassaux, leur faire braver tous les obstacles et toutes les misères, leur faire mépriser ces biens terrestres qu'ils sacrifiaient sans regret à une croyance, à une idée ; et l'on ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse en se demandant quelle serait aujourd'hui la force de pareils mobiles, même dans les cœurs les plus intrépides, Puis, après ce premier élan, l'homme reparut ; l'homme avec ce fond de
passions mauvaises qui fait de sa vie une lutte et de sa* nature un contraste, l'homme d'autant plus emporté vers le mal qu'il avait plus de puissance pour le bien, d'autant plus prompt aux extrêmes qu'il était plus éloigné de cette civilisation mitoyenne qui sait tout accommoder* au risque de tout affaiblir. Les croisades, c'est l'expansion héroïque et suprême de l'humanité au moyen âge ; admirable quand elle s'appuie sur Dieu, car jamais contact entre le Créa* teur et sa créature ne fut plus visible et plus fort ; déplorable quand cet appui lui manque, car la créature n'a pas encore appris à chercher en elle-même de quoi dompter ses penchants et tempérer ses instincts.
Je n'ait fait qu'abréger et amoindrir les considérations si élevées et si sages dont le général de Saint-Yon a entremêlé son récit. Historien des comtes de Toulouse, il avait à accomplir une autre tâche, plus spéciale : restituer à Raymond de Saint-Gilles sa vraie part, — la plus grande, — son vrai rôle, — le plus glorieux et le plus pur, — * dans la première croisade. Cette tâche essentielle, il s'en est parfaitement acquitté. 11 nous démontre,preuves en mains, et avec une piquante justesse, à quel point les historiens contemporains ont été iniques envers le comte de Toulouse, à quel point la poésie elle-même (c'est son péché mignon) a été menteuse. De ce prince de cinquante-quatre ans qui se battait comme un jeune homme de trente, le Tasse a fait un vieillard ; et dès lors il est tout simple que Tancrède et Renaud aient eu ses préférences. La poésie est une femme; elle aime la jeunesse, et quelques fautes brillantes ne lui déplaisent pas. Elle n'aurait pu ni agenouiller aux pieds d'Herminie, ni égarer dans les jardins d'Àrmide le pieux et magnanime Raymond de Saint-Gilles ; et elle a presque traité en Géronte ce héros, trop parfait pour elle. Mais l'histoire, sa docte
sœur aînée, doit être plus véridique, et nul n'était plus digne que le général de Saint-Yon de redresser ses torts et d'indemniser ses victimes.
On se tromperait étrangement, si Ton bornait à cette partie importante de son tableau historique l'intérêt du tableau tout entier. Que de portions aussi curieuses qu'instructives je suis obligé d'omettre! que d'épisodes, que de noms célèbres ou charmants, depuis Judith de Bavière, la femme de Louis le Débonnaire, si injustement accusée d'avoir un peu trop aimé le comte Bernard de Toulouse, jusqu'à la belle et terrible Eléonore d'Aquitaine, cette reine tragique, qui, cinq cents ans plus tôt, se serait appelée Frédègonde ; depuis Charlemagne jusqu'à Philippe- Auguste, depuis Guillaume au cort nez jusqu'à Bernard de Ventadour, depuis Chorson, le héros légendaire, jusqu'à Richard Plantagenet, le héros de roman ! Cloîtres et tourelles, armure du paladin et voiles blancs de la châtelaine, bourdon du pèlerin et mandoline du trouvère, sombres magnificences des églises gothiques et poétiques splendeurs des fêtes chevaleresques, toutes les ombres, toutes les lumières, toutes les gloires, toutes les douleurs, tous les héroïsmes, tous les enchantements du passé, colorés d'un doux rayon de notre soleil méridional, nous apparaissent dans ce livre, et y associent constamment les charmes de la poésie aux enseignements de l'histoire.
Nous reviendrons sur l'œuvre du général de Saint- Yon, quand paraîtront ses deux derniers volumes, dont l'intérêt ne peut manquer de grandir encore avec le sujet même. Pour aujourd'hui, saluons l'œuvre et Fauteur d'un sincère et respectueux hommage. On nous accuse souvent de deux torts graves en littérature : d'être pessimiste et alarmiste. Et pourtant, avec quelle joie
nous accueillons ces nobles ouvrages qui renouent les traditions de la bonne littérature et ressemblent à des protestations vivantes contre d'impures productions et de scandaleux succès ! Avec quel empressement nous profitons d£ ces rares bonnes fortunes, pour reconnaître, dans les lettres comme dans le monde, la part faite au bien, pendant que la part du mal redouble chaque jour de licence et de bruit ! Que nos lecteurs, que Fauteur de cette Histoire nous pardonnent un souvenir personnel : Le 24 juin 1848, des gardes nationaux attaquaient la formidable barricade du clos Saint-Lazare ; ils hésitaient; car le courage civil n'est pas tout d'une pièce comme la bravoure du soldat. Un des leurs, vêtu en bourgeois, armé d'un petit fusil de chasse dont il ne se servait pas, leur adressa simplement quelques paroles encourageantes, et leur offrit de marcher à leur tête. Ces paroles suffirent; l'impulsion était donnée, et les gardes nationaux firent leur devoir. Cet homme, quelques-uns d'entre nous l'avaient reconnu : c'était le général Moline de Saint-Yon. Onze ans se sont écoulés : il y a des barricades en littérature comme il y en avait alors dans les rues ; il y a des insurgés et des émeutes : l'émeute du sophisme, de la fantaisie, de la laideur morale, de toutes les bassesses de la pensée et du langage. Eh bien ! voici que notre guide d'alors nous revient de sa studieuse retraite, un livre à la main ; il nous encourage et nous console, non plus sur ce théâtre sanglant où l'on retrouvait les traces d'une littérature funeste, mais dans ce domaine des intelligences où l'avenir prépare son salut ou sa perte. Compléter ainsi une brillante et utile carrière, c'est une gloire où se confondent le général et l'écrivain : notre admiration et notre reconnaissance ne les sépareront pas.
Il y a, entre certains hommes et certaines œuvres, des affinités puissantes que j'ai souvent signalées, mais qui ne m'ont jamais paru plus évidentes qu'au moment où j'ai ouvert Y Histoire de la Restauration, par M. Alfred ' Nettement. Après avoir défendu avec éclat, pendant vingt-cinq ans, la grande cause monarchique, après avoir, en deux éloquents tableaux de la littérature contemporaine, montré comment les lettres s'élèvent ou. s'abaissent suivant qu'elles se rapprochent ou s'éloignent , de l'immortel foyer des vérités religieuses, politiques et mopales, M. Nettement devait être naturellement amené à nous raconter la Restauration elle-même, à refaire cette histoire tant de fois défigurée par la haine ou la calomnie. Pour s'acquitter de cette tâche décisive, il ne s'est borné ni à ses informations personnelles, ni à son propre jugement. Il s'est entouré de. documents nom-
Bistoire de la Restauration, tome I er ,
t>reux, inédits pour la plupart, écrits ou recueillis, sou* la dictée des événements, par quelques-uns des hommes le plus activement mêlés aux affaires de cette grande époque. Il a répandu sur tout cela cette lumière chaleureuse qui n'est pas, à Dieu ne plaise ! la partialité vulgaire, mais que j'appellerai plutôt le goût de la vérité uni à la certitude que cette vérité est telle qu'on l'aime et qu'on la veut. En retraçant la rentrée des Bourbons, en mettant en scène ces princes qui personnifièrent pour la France la paix, la réparation, l'oubli d'inexprimables souffrances, l'intégrité du territoire, l'avènement des libertés politiques, M. Nettement n'a pas abdiqué ce sentiment royaliste qui est l'âme et la vie même de son talent ; mais il l'a soumis au sévère contrôle des faits, certain que le meilleur moyen de gagner le procès était de le plaider tout entier, sans déguisement et sans réticence,. et qu'après avoir prouvé le caractère national et libéral de la Restauration, il n'aurait pas à s'alarmer des fautes commises, des imperfections humaines, des difficultés de situation, dont plusieurs ne furent pas surmontées parce qu'elles étaient insurmontables.
Les deux volumes que nous avons sous les yeux vont de la campagne de France à la bataille de Waterloo - r court espace de dix-huit mois à peine, qui renferme assez d'événements pour suffire à l'émotion et à l'enseignement d'un siècle : chute de l'Empire, établissement du gouvernement royal ; tâtonnement des institutions nouvelles/tiraillées en sens divers par deux courants contraires; retour de l'île d'Elbe, et enfin ce triste épisode des Cent- Jours, douloureux pour tous les partis, humiliant pour le génie même, amnistié par la poésie complaisante, condamné par Thistoire, et se hâtant vers son dénoûment sanglant et lugubre, à peu près comme ces coupables qui
tournent contre eux-mêmes leurs mains meurtrières et croient échapper à la justice des hommes en lui montrant le sang de leurs blessures.
Ce serait peut-être manquer de respect à un livre d'histoire que de l'appeler une œuvre d'art : pourtant l'optique historique a ses lois comme l'optique théâtrale ; or je me suis toujours demandé comment il se pouvait faire que tous les partis, depuis la Rochejacquelein jusqu'à L$fayette, depuis d'Andigné jusqu'à Garnot, eussent, à un moment donné, proclamé la nécessité et la nationalité de la Restauration, et que tous les historiens, en tombant d'accord sur ce point capital, prissent cependant plaisir à mettre en relief, dans tous ses détails militaires, la campagne de 1814; à exagérer la grandeur des conceptions stratégiques, la valeur de victoires sans lendemain, l'enjeu de la France dans une lutte désespérée. Si Bonaparte, depuis plusieurs années, ne marchait plus que d'erreurs en erreurs, si chacune de ses fautes nous coûtait de sanglants sacrifices, s'il se refusait à prévoir, à conjurer un dénoûment inévitable; si sa situation se dessinait d'une façon telle, que, pour le premier de ses maréchaux comme pour le dernier de ses conscrits, sa chute dût être une nécessité, en vertu de quel patriotisme ou plutôt de quel mirage, me passionnerais-je pour des succès éphémères, qui n'arrêtent rien, qui ne sauvent rien, qui ne sont bona tout au plus qu'à prolonger des illusions fatales, à rendre plus terribles les convulsions d'une agonie? Vous me dites que, dans ces trois mois, dans ces glorieuses journées de Champaubert, de Brienne, de Montmirail, de Montereau, Napoléon s'est montré plus grand capitaine qu'aux plus h^aux jours de sa prospérité : d'abord je pense, avec M. Nettement, qu'il y a là une grande exagération : ensuite le génie militaire, comme tous les autres, est Tin-
tuition profonde, presque divine, de l'harmonie entre l'effort de l'homme et l'œuvre qu'il se propose, entre les moyens et le but, entre ce qu'il peut et ce qu'il veut. Dérangez, détruisez un de ces deux termes, que restet-il? Le rêve d'un cerveau puissant, entremêlé de lumière et d'ombre, se cramponnant, non plus comme les naufragés ordinaires, à des planches ou des rochers inertes, mais à des milliers d'êtres vivants qu'il entraîne et dévore dans sa chute. M, Nettement a donc été, selon nous, fort bien inspiré en traitant avec sobriété cette campagne de 1814, que l'on ne saurait aniplifier sans diminuer d'autant et affaiblir le bienfait de la Restauration; car le lecteur, comme le spectateur au théâtre, est ainsi fait, que l'on ne peut pas fixer son émotion sympathique sur deux points à la fois, encore moins sur deux points contraires. Si j'insiste sur ce détail, où une question de proportion littéraire cache une question d'équité historique, c'est que j'y trouve en germe le grand, l'éternel malentendu, volontaire chez les uns, inconséquent chez les autres, qui a plané sur cette époque, et à l'aide duquel la Restauration a été battue en brèche. Cette faute, cette erreur d'optique que les historiens commettent, les contemporains Ton commise, et cela au moment même où la blessure plus vive, où le bienfait plus évident auraient dû les en préserver. On a dit, vous le savez, que les Français n'avaient pas la tête épique; ce qui revient à dire qu'ils n'ont pas d'ihiagination : c'est possible, c'est probable même, puisqu'ils ont produit la Henriade. On doit cependant convenir que, dans cet orageux débat entre la Restauration et l'Empire de 1814, c'est l'imagination qui a joué le premier rôle, rôle qui n'est pas fini : l'imagination, avec ses caprices, ses contradictions, ses exigences de jolie femme, voulant à la fois le possible et
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l'impossible, le blanc et le noir, ou, si vous l'aimez mieux, le blanc et le rouge. On maudissait le joug de fer qui pesait de plus en plus sur la France ; on comptait avec épouvante ces coupes réglées qui emportaient à la mort les hommes, les jeunes gens, les adolescents ; on s'effrayait de ces victoires qui défiaient la Providence, la foi des traités, le droit des nations, qui affaiblissaient en nous le sentiment national en l'éparpillant sur un espace indéfini : on gémissait de ces conquêtes, de ces expéditions qui entraînaient au loin, à l'aventure, la fortune du pays, pareille à ces voyageurs incorrigibles que l'on craint de ne plus revoir, ou de revoir exténués, en haillons ou à demi morts sur le seuil de leur maison. Les sanglots des mères et des femmes, des filles et des sœurs, s'élevaient incessamment vers le ciel, comme l'inépuisable anathème lancé à ces gloires stériles. On trouvait fort bon qu'une race providentielle, unique, prédestinée à cette mission réparatrice, s'interposât, au moment décisif, entre l'invasion étrangère et le pays, le délivrât à aussi peu de frais que possible, triomphât des incertitudes, que dis-je? du mauvais vouloir des souverains alliés, donnât à la France une monarchie nationale et libérale, à l'instant même où sa nationalité pouvait disparaître, où sa liberté avait disparu ; enfin, et par-dessus tout, on se réjouissait avec ivresse de voir cesser la guerre. Tout cela, je le répète, paraissait admirable, et l'enthousiasme populaire, cet enthousiasme qui a fourni à M. Alfred Nettement tant de belles et émouvantes pages, ne faisait que traduire à sa façon la raison publique, l'opinion des hommes sérieux, l'humanité de tous les partis. Oui, mais, si le bon sens, l'esprit, le cœur, avaient de quoi se satisfaire, l'imagination ne se contente pas de si peu. Elle aurait voulu probablement que Louis XVIII, tout en apportant la paix, —
«ette paix si ardemment désirée, — continuât à gagner, tous les trois mois, une bataille de Marengo ou une bataille d'Àusterlitz ; que cette multitude d'héroïques grognards, condamnés à l'inaction, continuât à se couvrir de gloire sur tous les champs de bataille de l'Europe; que pas un pouce de terrain ne fût enlevé à nos conquêtes ; qu'à tous les avantages de la paix s'unissent toutes les gloires de la guerre. Elle aurait voulu que les Bourbons rentrassent, non-seulement sans aucune envie de rétablir tout ou partie de l'ancien régime, mais avec l'idée bien formelle de tenir à l'écart tous les hommes qui les avaient aimés et servis, qui avaient souffert pour eux, bravé l'exil, la confiscation, la mort, et dont plusieurs revenaient pauvres et nus dans la patrie défendue et agrandie par leurs ancêtres ; de n'employer autour du berceau de la monarchie restaurée que des révolutionnaires, c'est-à-dire des serviteurs ou des courtisans du principe qui avait renversé cette monarchie même, qui la menaçait encore et qui devait la ruiner de nouveau; des hommes tour à tour ensanglantés et avilis, hurleurs de club métamorphosés en muets d'antichambre, instruments de guillotine ébréchés par la servitude, docteurs es palinodies, prêts à quitter ou à reprendre, à tour de rôle, l'habit brodé du sénateur ou la carmagnole du tribun. Elle aurait voulu enfin, — et ceci répond aux plus misérables secrets de la Tanité humaine, — que cette antique race, qui ne pouvait nous sauver qu'en s'appuyant sur un passé de gloire et de grandeur, qui tirait de ce passé toute sa force de résistance à nos ennemis, de conservation et de résurrection au milieu de tant de ruines, remontât sur le trône sans qu'un seul vestige de ce même passé, une seule ombre de ce temps où cette monarchie séculaire plongeait ses "vivifiantes racines, reparût sur ses traces et vînt troubler.
même par des fantômes, ces instincts égalitaires, plus tenaces mille fois et plus âpres que l'amour de la liberté. Voilà ce qu'on aurait voulu : du moins, il est impossible de s'expliquer autrement les. contradictions bizarres <jui altérèrent et compliquèrent, dès les premières heures, un fait aussi simple que celui-là : une monarchie nationale, parfaitement indépendante de l'invasion, indifférente, presque suspecte aux étrangers vainqueurs, ramenée par le vœu public, arrachant un grand pays à Thumiliation du démembrement et au fléau de la guerre, changeant en bienfait, en bonheur, les plus épouvantables catastrophes qui aient jamais bouleversé le monde, et apportant avec elle des institutions libérales qu'elle seule pouvait promulguer sans mensonge et développer sans péril. Voilà la vérité ; le reste est Terreur : mais cette -erreur a eu pour elle la passion, l'esprit du siècle, la force des gros bataillons, les puissances révolutionnaires, les ombrages de la démocratie et ce vx victis de notre aïeul Brennus, si souvent jeté par la politique dans la balance de l'histoire.
Nul n'aura mieux contribué que H. Alfred Nettement à réagir contre cet ensemble de faux témoignages qui commencèrent à manœuvrer le lendemain de l'entrée de Louis XVIII à Parie, et dont la trace peut se reconnaître à travers toutes nos révolutions. Dès les premières pages, il sépare d'une main ferme ce que l'on s'est efforcé de confondre; l'invasion des étrangers attirés au cœur même du pays par l'aveuglement volontaire de ce génie des batailles qui ne sut ni s'éclairer dans la défaite, m s'arrêter dans la victoire ; et le retour des Bourbons, rappelés par le vœu national, en dehors ou plutôt au rebours des influences étrangères. L'indépendance absolu? de ces deux grands faits qui ont pu être simultanés sans être solidaires,
nous apparaît d'autant plus clairement que le plus glo-r rieux vainqueur de 1814, l'arbitre de cette situation tranchée par l'épée, l'empereur Alexandre penche tout d'abord vers des solutions différentes, ne cède qu'à regret à l'éclatante manifestation de la pensée publique, et, môme en y cédant, essaye d'en atténuer les effets à 1' ai.de de combinaisons diplomatiques et par l'intervention des pouvoirs de création impériale. M. Nettement a démêlé avec une sagacité remarquable les fils de cette intrigue qui aboutissait au salon de H. Talleyrand et tentait de créer je ne sais quelle France légale, je ne sais quelle légitimité d'institution sénatoriale, »à rencontre de ces deux grandes et irrésistibles, puissances du moment: la légitimité véritable et le sentiment universel. Louis XVUIfut, dans ce conflit, très-beau, très-ferme, tout à fait digne du * principe qu'il personnifiait avec une sorte de majesté passive, de certitude immobile, dont le prestige frappait d'étonnement et de respect les hommes les plus habitués à d'autres éblouissements, à d'autres gloires. Il y eut vraiment Jà, à cet instant critique, chez ce monarque impotent dont les guêtres de velours remplaçaient la botte éperonnée du conquérant, un reflet de grandeur Louis quatorzième, comme dit Chateaubriand, où le passé prenait une innocente revanche avant d'abdiquer pour jamais. M. Alfred Nettement a peint en maître cette figure originale à force d'être antique, cette pérennité du droit au milieu de nouveautés passagères, ce roi quand même, d'autant plus roi qu'il a peu régné, et d'autant plus fort de l'investiture des siècles disparus, qu'il vient apporter au jeune siècle des lois et des libertés. Puis, comme les austérités de l'histoire ne doivent pas, après tout, dessécher le cœijr, M. Nettement, en rencontrant sur ses pas •le comte d'Artois, la duchesse d'Angoulême, les princes
revenus de leur long exil pour faire à la France autant de bien qu elle leur avait fait de mal, et salués de ville en ville par les témoignages de l'ivresse populaire, s'arrête, lui aussi, dans ces oasis royalistes, et trouve, pour les retracer, ces accens émus, cette éloquence pénétrante, qui notent rien à l'impartialité historique, mais qui l'attendrissent et la réchauffent. Dire que ce» expansions de sentiments monarchiques rendent l'histoire moins virile et moins vraie, c'est exactement comme si l'on disait que le soleil méridional, en teignant de sa couleur et de sa chaleur les pierres de nos monuments et de nos édifices, altère leur solidité.
Comment ces débuts si pleins de consolations et d'espérances, ces élans unanimes d'une grande nation ralliée au principe qui la sauve, aboutirent-ils si vite aux dissidences, aux malentendus, aux mécomptes? Comment les joies nationales de la rentrée des Bourbons furentelles si vite troublées et comme désenchantées par les difficultés de la politique et des affaires? Comment l'initiative royale, faussée et gênée dès les premiers jours, fut-elle à la fois suspecte et faible, accusée de velléités d'ancien régime et incapable de maîtriser le nouveau? C'est ce que M. Nettement nous fait excellemment comprendre dans la seconde partie de son premier volume.
L'inévitable effet d'un régime tel que l'Empire, surtout dans les dernières années, fut de créer, pour ainsi dire, trois Frances dans une seule, et c'était là une des difficultés principales contre lesquelles allait se heurter la Restauration. Il y avait d'abord la France militaire, hé-
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roïque toujours, mais disposée à voir sa patrie dans son drapeau plutôt que dans son pays même, à qui la guerre coûtait si cher; admirable de dévouement et d'ardeur dans les rangs inférieurs de l'armée, mais fatiguée déjà et aspirant, dans les hauts grades, sinon au repos, au moins à la possession certaine et définitive de ses honneurs et de ses richesses : il y avait ensuite la France officielle ou administrative, fille de la centralisation et, par conséquent , aussi peu enracinée que possible dans les mœurs et les affections populaires; depuis longtemps assouplie aux suprêmes volontés du maître, mais où il était facile de retrouver le vieux tuf révolutionnaire sous la couche solide ou brillante du courtisan, du fonctionnaire ou du parvenu, préoccupée surtout, dans ces moments de crise, do deux intérêts divers, le soin de conserver ses places, et celui d'amalgamer tant bien que mal ses traditions toutes fraîches avec ses anciens souvenirs : il y avait enfin la France, bourgeoisie, noblesse ou peuple, qu'importe? la France des châteaux et des chaumières, des ateliers et des campagnes également dépeuplés par la conscription et les batailles; celle des femmes, des sœurs et des mères, celle qui, sans distinction de caste ou de parti, sans arrière-pensée politique, accueillait avec enthousiasme les princes de la maison de Bourbon, et donnait à chaque épisode de leur rentrée les allures d'une fête nationale. Si je ne craignais de m'embrouiiler dans mes chiffres comme Sancho dans le compte de ses chèvres, ne pourrais-je pas dire qu'il allait y en avoir une quatrième: celle qui rentrait chez soi ou reparaissait en scène à la suite de ces princes loyalement suivis et servis dans l'adversité; celle de qui l'on ne pouvait raisonnablement exiger ni une intelligence bien profonde des besoins nouveaux, ni un renoncement bien absolu à tout ce que la
Révolution lui avait pris et qu'elle voulait garder, quoique vaincue?
Tels étaient les embarras intérieurs que Louis XVIII rencontrait sur les premières marches de son trône restauré. I)u côté de l'extérieur, les difficultés n'étaient pas moindres : chose remarquable! ce qui a fait le plus <de tort aux Bourbons dans les phases ultérieures de leur gouvernement, c'est l'association persistante de l'idée de leur retour avec celle de l'invasion étrangère ; c'est t'ombre importune des souverains alliés, apparaissant entre nos princes et nous à travers cette obscurité légen» daire que l'esprit de parti s'entend à épaissir comme la main du temps : or, au moment même, à ces heures décisives où le rocher devient grain de sable, mais où le grain de sable peut se faire rocher, quel fut d'abord l'obstacle, puis l'embarras qui entrava le plus, d'abord l'avènement, puis le gouvernement de Louis XVIII? L'empereur Alexandre, c'est-à-dire la personnification la plus brillante, et, jusqu'à un certain point, la plus populaire de l'invasion étrangère; Alexandre, qui, affectant de laisser la France maîtresse de son choix, mais trahissant des préférences contraires à la légitimité, peu favorable au vrai principe de la monarchie française , peu jaloux de l'asseoir sur ses bases véritables, prêtant une oreille aux acclamations de la foule, l'autre aux insinuations habiles du prince de Talleyrand, demandait au roi des concessions, des transactions incompatibles avec ce principe même d'où le roi tirait sa force, la force nécessaire au maintien de la nationalité et de l'intégrité du territoire. Assurément, il n'eût pas été juste de demander à ce rêveur couronné, venu de l'autre extrémité de l'Europe à travers des étapes marquées par nos innombrables victoires, ni 4}u'il se fit une exacte idée de l'intime lien qui unissait la
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liberté à la légitimité, m qu'il aimât passionnément ce droit monarchique qui fonctionnait sans lui, et ôtait à son triomphe ce caractère absolu, complet, dominateur, où se complaisent tous les vainqueurs, même les plus sages. Mais plus tard, n'y eutàl pas une suprême iniquité à confondre dans une même rancune ce qui fut, par le fait, non-seulement très- distinct, mais très-contraire, à graver obstinément le profil des souverains , alliés sur le revers de cette médaille nationale, frappée â l'effigie de nos princes? Les étrangers ne furent pas, ne furent jamais les intermédiaires entre les Bourbons et la France : ce furent les Bourbons qui s'interposèrent entre la France et les étrangers. Vous dites : Les Bourbons ramenés par les baïonnettes étrangères : — les baïonnettes étrangères émoussées, écartées et finalement éloignées par les Bourbons, voilà ce que nous disons et ce que diral'histoire.
Si quelque doute planait encore sur ces vérités historiques, il se dissiperait à la lecture du premier volume de M. Nettement. L'éloquent écrivain n'a pas plaidé, il a raconté, et il a su faire mentir à son profit le vieil adage latin : Scribitur ad narrandum, non ad probandum ; il a ' prouvé en racontant. Appuyé sur les documents authentiques, il nous a fait suivre pas à pas les péripéties de ce drame de politique intérieure, répondant par ses mille fils visibles ou invisibles à la tragédie sanglante et terrible qui s'agitait et se dénouait au dehors; il nous a montré, avec un irrésistible mélange de sévérité et de douceur, les personnages entraînés, réunis, séparés, entre- choqués dans ce bizarre pêle-mêle où les intérêts servent de parrains aux idées, où les opinions se débattent contre les chances, où le whist de M. de Talleyrand est le point de ralliement et le symbole de cette
partie gigantesque qui a la France pour enjeu : rois étonnés de leur victoire, et préludant dès lors à ce manque de fixité, à cet oubli des grandes lois de la solidarité monarchique, qui devait amoindrir l'idée de royauté et leur préparer de cruelles alarmes ou de rudes expiations : maréchaux se rapetissant à mesure qu'ils s'éloignent des champs de bataille, et aussi faibles devant les incertitudes ou les lassitude de la fortune qu'ils avaient été intrépides l'épée à la main : pâles figures de diplomates s'efforçant de façonner à leur taille ces événements immenses et de réduire aux proportions d'un arrangement ce qui aurait dû être le renouvellement complet d'une nation retrempée dans ses origines, dans ses traditions, dans sa monarchie, dans ses libertés, dans tous ses éléments de durée et de vie : discoureurs de salon, de brochures et de tribune, essayant de bâtir un gouvernement comme on dresse à la hâte une tente sur le sol balayé par le simoun, et méconnaissant à qui mieux mieux cette vérité maintenant dog-. matique : à savoir que plus on eût reconnu d'antiquité et d'autorité au droit monarchique, plus on lui eût donné de largeur et de base, plus aussi on eût fait aisément et sûrement de notre jeune liberté le ciment de ces vieilles assises; puis, comme toujours, intrigants de toutes sortes, mêlés au mouvement des affaires comme le frelon à la ruche, et légués aux régimes qui naissent par les régimes qui tombent, pour renier les uns et embarrasser les utres.
Pour triompher de ces difficultés incroyables, pour installer sur ces ruines neuves ou antiques, immobiles ou mouvantes, des institutions solides et durables, qu'eût-il *allu? M. Nettement nous l'indique sans surfaire personne, il eût fallu un génie surnaturel et des vertus surhumaines, non- seulement chez le souverain, mais chez les hommes
appelés de loin ou de près, et souvent de points-bien contraires, à le seconder et à le servir. On se souvient du célèbre début de Y Histoire de la Révolution, de M. Thiers : « Je me suis figuré tour à tour que, né sous le chaume, etc., » début qui promet une impartialité, absente, hélas! de bien des pages du livre. Il eût fallu quelque chose -d'analogue parmi les personnages, vainqueurs et vaincus, acteurs, comparse! et spectateurs de la tragi-comédie de 1844. Il eût fallu que les révolutionnaires se missent au point de vue des émigrés, que les émigrés ne vissent qu'avec les yeux des révolutionnaires; que les spoliés fussent de Tavis des spoliateurs, et réciproquement; que les étrangers eussent le cœurfrançais; que les Français ne ressentissent aucun trouble delà présence des étrangers; que les militaires eussent tous les sentiments des bourgeois, -que les bourgeois eussent toutes les idées des militaires; que chacun prétâttour à tour, et empruntât à son voisin, à son ennemi peut-être, assez d'abnégation, de sens politique, d'instinct de l'avenir, de divination historique, de détachement de sa propre cause au profit de la cause d'autrui, pour fondre toutes les inimitiés, toutes les rancunes, tous le6 préjugés, tous les regrets, toutes les croyances dans une harmonie universelle. Et en quel temps eût-on demandé à l'humanité ces vertus, ces lumières extraordinaires? en un temps où la nature humaine se révélait çà et là sous de bien tristes jours, où les trahisons, les apostasies, les défaillances se multipliaient à chaque tour de roue de la Fortune, où les peuples assistaient à cet édifiant spectacle de prêtres défroqués, d'évêques mariés, d'abbés philosophes ou sceptiques figurant dans les conseils de la couronne et escortant la fille aînée de l'Église sous la soutane déteinte du prince de Talleyrand, du i)aron Louis ou de l'abbé de Montesquiou. C'est une erreur
de croire que Ton puisse relever par un côté la conscience humaine quand on là rabaisse par un autre, qu'on puisse invoquer les droits, les principes, les traditions et les dogmes quand on les laisse publiquement entamer par des infractions personnelles qui impliquent l'oubli de ce que Ton rappelle, le dédain de ce que l'on impose comme imprescriptible et sacré. Ces arrangements peuvent aplanir les difficultés du moment, fournir des expédients à courte échéance ; mais ils déposent dans les âmes des germes de mécontentement, d'indifférence, de contradiction secrète, qui, plus tard, ôtent en solidité et en force ce que Ton a gagné en facilité, et arment le parti du mal de toutes les inconséquences commises dans la défense du bien. H. Alfred Nettement, chez qui l'histoire parle le langage de la vérité avec l'accent de l'honnête homme, ne pouvait omettre ces nuances, et c'est l'honneur de son livre de les rappeler à ceux-là même qui entourent de plus d'amour et de respect ce trône miraculeusement relevé par le sentiment national et si vite ruiné par la passion révolutionnaire.
Au milieu de ces éléments contradictoires ou dissolvants, Louis XVIII avait assez de sagacité pour tout comprendre, mais pas assez de force extérieure ou intime pour tout dominer. Chaque fois que cette infirme et royale figure reparait dans le récit de M. Nettement, on admire cette justesse de ton, cette modération respectueuse, qui, sans abdiquei jamais le sentiment royaliste, laisse le lecteur maître de faire la part de l'éloge et du blâme. Louis XYI1I excella, nous l'avons dit, dans bien des parties de sa tâche formidable : attitude majestueuse et digne vis-à-vis des étrangers ; conviction à priori de la force de son droit; instinct «lu présent, culte du passé, intelligence des moyens de les réconcilier sans les trahir; certitude de ce je ne sais quoi qui
résidait en lui et qui, sans éclat, sans victoire, substituait au prestige impérial un autre prestige moins éblouissant, mais plus imposant. Il tint tête à Alexandre; il triompha de ses répugnances, de ses objections et le fit douter — succès immense ! — de l'omnipotence que lui donnait la victoire : enfin il voulut et sut être législateur dans /a plus grande acception du mot : on le voit, la part est belle ; c'estbeaucoupjC'est assez pour avoir sa place et sa date dans Thistoire. Mais, par son âge, ses infirmités, par son penchant au favoritisme, par une sorte d'égoïsme ou de fatigue contractée en de longues années d'exil dans ce simulacre de royauté où la vocation royale s'exerçait à vide, par une espèce de scepticisme ou de dédain de prince d'ancien régime mêlé à sa foi monarchique et à ses aspirations libérales, par des ressouvenirs du dixhuitième siècle accrochés sous le vestibule du dix-neuvième, Louis XVIII ne pouvait suffire qu'à demi à sa mission et ne l'accomplit qu'à moitié. Cette époque transitoire et terrible, où tant de secousses étaient imprimées au monde, où tant d'enseignements étaient donnés aux grands et aux petits, aurait eu besoin d'avoir sous les yeux, comme couronnement du nouvel édifice, un idéal héroïque, chevaleresque et chrétien qui dédommageât les imaginations et les âmes du chagrin de voir tomber le rideau sur les merveilles de l'Empire. Cet idéal manquait, et, entre les abdications de la gloire et les tâtonnements de la liberté, il y avait un interrègne moral, peu propre à accréditer et à affermir ce que l'on s'efforçait de fonder.
Le roi, dans la situation qui lui était faite, sauva ce qui pouvait l'être : il dégagea de son mieux son principe et son droit de ces fictions débilitantes qui substituaient au vœu de la nation et à la consécration des siècles une concession électorale et emmaillotaient la couronne de saint
Louis dans le manteau (Je quelques sénateurs essoufflés de frayeur et de serments. N'importe! tout l'ensemble de cette première campagne législative se ressentit de ce faux départ, comme dirait un spiïrtman. Il faut lire, dans l'ouvrage de M. Nettement, les détails de cette triste session de 1 81 4, dont les tiraillements favorisèrent dans la Chambre et ailleurs les progrès d'une opposition d'où les Cent-Jours allaient sortir tout armés. Des mesures graves, des lois touchant aux plus hautes questions sociales, aux plus délicates fibres de la conscience, présentées légèrement, défendues sans conviction, attaquées et repoussées sans bonne foi; ce perpétuel contre-sens d'une nouvelle ère politique inaugurée par les débris du sénat et du corps législatif; ces méfiances surexcitées sans cesse sous prétexte de retour à l'ancien régime, et ces chimères dupasse servant à calomnier les réalités du présent; cette préoccupation constante des intérêts personnels se déguisant en inquiétude sur les questions générales, tout cela serre le cœur, et Ton doit remercier M. Nettement de l'exactitude et de la vérité du tableau. 11 y a quelque chose de douloureux, d'odieux presque, dans ces premiers abus de la liberté, personnifiés, en face d'un gouvernement naissant et faible, dans la plupart des mêmes hommes dont le servilisme avait fatigué, sans se fatiguer jamais, la fortune de l'Empire. Gomme il fallait que les situations fussent falsifiées, le niveau intellectuel abaissé, la langue politique défigurée, le sentiment national détourné de sa voie, pour donner une sorte d'importance à des hommes tels que MIVL Durbach, Bédoch, Bouvier-Dumolard ! Ce dernier surtout fut, à ce moment, un personnage : « Amis de la liberté, s'écriait-il, nous supportâmes la tyrannie de Robespierre; mais le 9 thermidor perçait dans le lointain â travers les nuages. Nous pûmes souffrir celle de Napo-
léon; mais le despotisme, copime la guerre, était en viager sur notre tête, et nous avions un avenir. Français, cet avenir, on veut l'éteindre, et couvrir d'un voile de plomb la statue de la liberté : le souffrirez-vous? b — Voilà les pensées, voilà les images, voilà le style qu'applaudissaient les journaux et les tribunes ; voilà quels Cicérons remplissaient le vide laissé par la chute de César.
Un académicien, en rendant compte récemment, dans le Moniteur , d'une autre Histoire de' la Restauration, celle de M. L. de Viel-Castel, a dit qu'en face de ces fautes, de ces faiblesses, de ce désarroi général, l'esprit du lecteur souhaitait tout bas et appelait une secousse nouvelle, violente même, jnais qui Ht sortir la France de cette impasse et en finît avec ce gouvernement impossible. Nous ne sommes pas éloignés de partager son opinion ; mais pour un motif diamétralement contraire. Oui, à ce moment où brillent les Bouvier-Dumolard, où la Révolution reprend sa trame à peine interrompue, où tout est altéré, dérangé, amoindri, emmêlé dans ces formes monarchiques qui viennent de sauver la France, on se surprend à désirer une secousse, voire une catastrophe, qui rétablisse les vrais termes de la question, replace la lutte sur son vrai terrain, range de nouveau À droite et à gauche le bien et le mal, la monarchie et la Révolution, la liberté et la démocratie. Sans doute le retour de l'île d'Elbe fut un grand malheur, mais ce malheur était inévitable; et dans l'impatience fiévreuse que causent au lecteur ces altérations de la monarchie au moment même de ses plus grands bienfaits, on est tenté de dire qu'il était nécessaire.
Tout préparait d'ailleurs ce funèbre épisode, au dehors comme au dedans. En son excellent chapitre sur le con-
grès de Vienne, M. Nettement nous a fait toucher au doigt ces premières mésintelligences qui, fomentées par le génie diplomatique, se glissèrent entre les grandes puissances et remplacèrent si vite les enivrements de la victoire. « Parmi les spectateurs lointains , nous dit l'éloquent historien, qhi suivaient du regard les vicissitudes du Congrès de Vienne, il y en avait un qui, placé sur son rocher comme sur un observatoire, et en relation à la fois avec Tltalie, la France et l'Allemagne par des communications secrètes, sentait diminuer ses ennuis et grandir ses* espérances à mesure que les bruits des mésintelligences européennes, grossies par la voix de la Renommée, arrivaient à son oreille, toujours ouverte polir les recevoir : c'était l'Empereur Napoléon » — Ainsi finit le premier volume de M. Nettement: nous le suivrons un peu plus tard, dans le second, à travers les incidents de ces Cent-Jours qui assombrirent et éclairèrent tout ensemble la Restauration. Pour le moment, bornons-nous à constater de nouveau et à saluer la valeur de cette œuvre, qui doit marquer comme une date décisive dans la carrière de M. Nettement : œuvre consciencieuse, modérée, ferme, solide, chaleureuse d'un historien, d'un royaliste également fidèle aux intérêts de son parti et à la Yèrité de l'Histoire, ou pluWt assez heureux pour que son parti soit celui de la vérité* x
Est-ce trop, de donner, à tout le moins une fois Van*, nos frivoles Causeries à une de ces œuvres qui, par le sujet et le nom de Fauteur, appartiennent plus spécialement à la littérature sacrée? En des temps plus heureux, au milieu des splendeurs du grand siècle, cette littérature a occupé une large place dans le mouvement de l'esprit français; et, si cette place s'est amoindrie, si le sacré et le profane se sont de plus en plus séparés, c'est justement parce que Pâme, cette légitime souveraine de l'art véritable, a été peu à peu détrônée et proscrite par toutes sortes d'usurpateurs et d'aventuriers. A ceux qui déplorent ces usurpations fatales, qui gémissent de cet exil dont nous voyons les tristes effets, il doit être permis de temps en temps de chercher à rapprocher les distances, à renouer la chaîne brisée, et nous ne saurions
1 Par le R. P. de Pontlevoy.
2 Samedi-saint, avril 1800.
trouver, d'occasion plus favorable que celle-ci : la vie du révérend père de Ravignan, écrite par l'homme qui L'a le mieux connu, le mieux compris, le mieux aimé, par son égal en sainteté, par le témoin assidu de ce travail intérieur qui Fa si sûrement conduit à la perfection chrétienne ; le livre où revit, dans toule F austère et sereine beauté de sa physionomie angelique, ce religieux, qui n'a pas été seulement un grand orateur, un écrivain éloquent, un apôtre et un saint, mais un bienfaiteur, une immense influence, touchant, par mille points visibles ou insaisissables , à des milliers d'existences contemporaines, une âme enfin, une grande âme répandue dans le dix-neuvième siècle par tous les canaux de la prière, de la prédication, d'une infatigable correspondance, par la direction spirituelle , le conseil, la charité, les bonnes œuvres, et apportant à tous les malades, à tous les blessés de l'esprit moderne, une consolation et un baume, la foi et la paix.
« Cet homme, épris du ciel et de Dieu, aurait voulu ne traiter qu'avec les âmes : la direction n'était pour lui qu'une prolongation de la prière : ou bien il parlait à Dieu, ou bien il parlait de Dieu; il l'aimait ou le faisait aimer. Il avait étudié les hommes dans son propre cœur; il étudiait Dieu dans l'âme des autres, car Dieu y réside, et l'empreinte de son doigt sur un esprit le révèle mieux encore que les vestiges de ses pas dans la nature. » Je transcris ces lignes, d'abord pour montrer, par une courte citation, comment écrivent ces religieux, ces prêtres dont le style fait sourire de pitié nos raffinés et nos beaux esprits, ensuite pour indiquer âmes lecteurs ce qui forme le plus vif et le plus sérieux intérêt de ce livre. La vie intérieure dans une âme prédestinée, est-il au monde un plus admirable spectacle, et, en supposant que l'on
fût assez malheureux pour n'y pas reconnaître la vocation et l'efficacité divine, ce spectacle ne résume-t-il pas tout ce qui mérite de fixer les nobles intelligences et de faire battre les cœurs généreux; la lutte, l'immolation, le sacrifice, la constante victoire des facultés supérieures de notre être sur les plus basses, ce perpétuel mécontentement de soi-même, qui, dans la conscience comme dans l'art, produit seul les œuvres durables, et cet idéal chrétien qui serait encore le plus sublime effort de la nature humaine quand même il ne serait pas la preuve la plus éclatante de la grâce péleste ? Or, lorsque l'on apprit la mort du révérend père deRavignan,iln'y eut qu'une voix pour dire que d'autres écrivains, ecclésiastiques ou laïques, pouvaient dignement apprécier en lui et retracer èloquemment l'homme extérieur, mais que l'homme intérieur appartenait par droit de cellule au père dePonlevoy. Cette mission dont l'investissait d'avance le sentiment public et où nul n'eût pu le remplacer, le père de Ponlevoy l'a si excellemment accomplie, qu'à son insu, malgré lui peut-être, il y aura trouvé un germe de succès qu'assurément il ne cherchait pas. Je rougirais de honte s'il m' arrivait de soumettre un pareil livre aux procédés ordinaires de la critique et de l'éloge, de discuter, au point de vue de nos vanités misérables, ce qui a été inspiré par une pensée supérieure à toutes les jouissances d'amour-propre. Mais enfin, il faut bien le dire, cette œuvre d'intention purement édifiante est en même temps la plus attrayante des lectures. En nous initiant, chez le révérend père de Ravignan , à cette vie intime dont chaque journée était un progrès du côté du ciel, le P. de Ponlevoy a su, mieux que personne, nous faire connaître et comprendre cette vie active et militante qui donna à son illustre ami une telle prise sur ses contemporains, et le
mêla si puissamment à la société de son époque. On ne saurait faire*,— M. Thiers nous le prouve, — de plus complète histoire d'un homme de guerre qu'en racontant ses batailles, ni de meilleure biographie d'un écrivain ou d'un artiste qu'en parlant de leurs ouvrages. De même, pour une existence telle que celle du père de Ravignan, il devait nécessairement arriver que celui qui nous rappellerait le mieux combien il fut saint, quelles courageuses victoires il remporta sur lui-même, par quelle série de combats et de travaux il se prépara à agir sur les âmes, serait aussi celui qui nous expliquerait le mieux sa vie tout entière, marchant côte à côte avec son siècle pour le purifier, l'éclairer et le bénir. Car, ne nous y trompons pas, c'est pour avoir constamment fait de ses vertus le commentaire de ses paroles, de son caractère le témoignage dé sa doctrine, de sa personne l'argument de son apostolat, que le père de Ravignan a tenu, parmi les religieux et les prédicateurs de son temps, une place à part et laissé, après son passage en ce monde, une empreinte ineffaçable. Cette lumière égale et douce qui rayonnait au dehors et guidait ou ramenait tant de pas chancelants ou égarés, c'était la même qui veillait sans cesse au dedans et dont il a entretenu la flamme jusqu'à ce qu'elle le consumât ; aujourd'hui encore, c'est cette clarté, réfléchie et expansive tout ensemble, qui peut nous aider à le suivre à travers ces pages bienfaisantes. Essayons de nous rendre compte de cette influence extraordinaire dans ses rapports avec les principales époques que le père de Ravignan a traversées.
Dans l'ensemble de sa carrière plus laborieuse que longue, le père de Ravignan nous apparaît comme la réhabilitation vivante de tout ce que son siècle a le plus méconnu et calomnié, comme l'expression la plus parfaite
de l'âme catholique, mise successivement en présence des diverses forces qui, régnant tour à tour, ont toutes semblé, d'après les probabilités humaines, devoir travailler à la repousser, à la proscrire, et ont toutes été forcées de reconnaître ses bienfaits, d'admettre sa prépondérance. Il a, plus que tout autre, contribué à une réparation qui, sans prévenir ou conjurer les grandes expiations sociales, a du moins permis à ceux qui ertment la vérité de la proclamer, de la glorifier, en môme "temps que ses ennemis la vengeaient. La Restauration, c est-àdire les préjugés ; le gouvernement de 1830, c'est-à-dire les idées ; la crise républicaine, c'est-à-dire les lois ; l'Empire enfin, c'est-à-dire les faits; telles sont, sous une forme peut-être un peu elliptique, les quatre étapes .de. cette campagne de soldat de l'Église, les quatre pages en marge desquelles cette main s'est inscrite en caractères indélébiles.
Le père de Ravignan, on le sait, se rencontra, en entrant dans la vie, avec l'avènement de la. Restauration. Officier avant d'être magistrat, magistrat avant d'être prêtre, élève de Saint-Sulpice avant d'être religieux, sa destinée fut tout d'abord, non-seulement de servir lé régime qui devait s'accorder le mieux avec sa naissance, son éducation, ses opinions et ses manières, mais de réagir par avance, et, pour ainsi dire, de protester en action contre tout ce qui apprêtait à la génération d'alors des préventions dangereuses, des haines injustes et.de cruelsmécomptes. Il passa, l'épée à la main, au service de ses princes, ce désastreux épisode des Gent-Jours qui rouvrit toutes les plaies, brisa les réconciliations commencées , ajouta les maux de l'irritation à ceux de l'épuisement, créa deux nations dans une seule, compromit la liberté dans un mariage de garnison, et que tous les prestiges
du génie et de la gloire ne réussiront jamais à nous faire absoudre. Bientôt le jeune officier royaliste, entraîné déjà par cette vocation du mieux qu'il devait pousser jusqu'à ses extrêmes conséquences, comprend qu'une nouvelle ère commence, que le cédant arma togx va devenir pour un temps # la devise de eette France dépeuplée par les excès de conquête, et que la piété, la vertu, le talent, le courage auront à servir, sous un autre uniforme, contre d'autres ennemis, la société renaissante. Magistrat, il eut le temps d'accentuer encore plus sa physionomie et son rôle en triomphant des préjugés parlementaires de ses supérieurs et de ses collègues, en forçant à l'estime, à la sympathie, à l'admiration, ceux qui avaient murmuré à son propos le mot de faveur, en obtenant son premier succès oratoire dans le procès de Cauchois Lemaire, ce Béranger en mauvaise prose, et en figurant, avec cette franchise qui n'hésita jamais, dans cette congrégation qu'on accusait alors d'être une école d'hypocrisie, un instrument d'ambition, un séminaire en habit bourgeois chargé de surveiller la société laïque au profit de la société cléricale. Hais Gustave de Ravignan, malgré les larmes de sa mère, les séductions mondaines, les promesses d'une brillante carrière, fait un pas de plus : il rompt avec le monde ; il échange sa robe rouge contre cette soutane que le siècle apprend de plus en plus à mépriser et à maudire. Le voilà tout à Dieu ; est-ce assez! S'arrêterat-il sur cette voie où le pousse l'esprit de sacrifice? Non : il y avait, à cette époque, un préjugé plus violent que tous les autres, contre un ordre religieux, le plus détesté de tous : il y avait un nom équivalent à la plus sanglante injure; une figure sur laquelle toutes les puissances de la terre, depuis les désordres de la royauté jusqu'aux complicités du génie, avaient fait descendre le masque de Taris
tufe et le manteau de Basile. — Je serai jésuite! s'écrie tout à coup Gustave de Ravignan dans un mouvement héroïque et prophétique. — Mais vous serez outragé, honni, persécuté, bafoué. — Je serai jésuite ! — Hais on vous crachera au visage, on vous chassera de ville en ville, et les fils de Voltaire jetteront sur votre passage ce sinistre éclat de rire qui ébranle les monastères et les temples. — Je serai jésuite I — Il fut jésuite en effet, et, trente-cinq ans après, dans une des plus vastes églises de Paris, envahie par une foule immense, aux accents d'une voix inspirée, l'élite de la société française pleurait, avec un ineffable mélange d'amour, de douleur, de vénération et d'espérance, celui qui, en bravant tous les préjugés de l'opinion humaine, avait fait éclater tous les miracles de la miséricorde divine !
Gustave de Ravignan était donc devenu et restera à jamais le pèreXavier de Ravignan. La Révolution de juillet, cette fille du mariage de garnison dont je parlais tout à l'heure, vient justifier les sombres prévisions de la sagesse mondaine. Un de ses plus lourds pavés, en ricochant de Paris à Saint-Acheul,frappeleP.deRavignanàlajoue et déchire sa soutane. Cette goutte de sang est le second baptême de cette vocation d'apôtre et de martyr. La situation a changé de face ; la mission change avec elle. Les préjugés d'une opposition victorieuse ont monté en grade; ils sont désormais des idées de gouvernement à la fois populaires et officielles. C'est ici. selon nous, que le travail du pieux jésuite sur les âmes se montre le plus admirable, le plus surnaturel. La société politique lui échappe : le pouvoir appartient à ceux qui, simples citoyens, ont été assez forts pour renverser' l'édifice où toutes les institutions chères au père de Ravignan avaient trouvé ou cherché un abri. La Révolution ne s'est faite, le nouvel établissement
ne s'est fondé, l'accord possible entre les gouvernants et les gouvernés n'existe qu'à la condition de fortifier toutes les influences qui rendent inutile et impossible un nomme tel que le père de Ravignan, de paralyser, d'anéantir toutes celles qui seconderaient ses efforts et assureraient sa moisson. C'en est fait, l'abîme est élargi, la distance doublée, la barrière cadenassée par l'État, gardée tout ensemble par les journalistes et par les factionnaires. Tout est perdu, tout est fini... Non, tout recommence. Les préjugés, en prenant position dans la vie publique, sont devenus plus puissants, mais aussi plus vulnérables, plus accessibles à la lumière, plus ouverts à l'expérience. Cet -empire que le prédicateur, F apôtre, l'homme de Dieu ne peut pas avoir sur la société politique, il le ressaisira en détail sur les consciences individuelles, sur les âmes malades ou désabusées, sur les esprits avides de croyance et de certitude, et jusque sur les marches du trône; car les gouvernements peuvent être catholiques , protestants, aristocratiques , révolutionnaires, indifférents, athées ; mais partout où il y a des hommes il y a des larmes à sécher, des blessures à guérir, des prières à tourner vers le ciel. 11 faut lire et relire, dans le livre du père de Ponlevoy, toute cette partie de la vie du père de Ravignan, qui commence dans la chaire de Notre-Dame et finit avec la monarchie de 1830. On comprend là comment, à un certain moment, après les premières déceptions et les premiers désaccords, après le vaillant coup de collier du père Lacordaire dans le sens d'un traité d'alliance avec les idées régnantes, le père de Ravignan a été l'homme nécessaire, chargé de renouer la tradition, de restaurer l'autorité, de faire revivre, aimer, honorer tout ce que l'on avait essayé de détruire, et allant droit au but, à l'application pratique de ces vérités que son éloquent prédé-
cesseur avait disséminées d'une main libérale sur son auditoire enthousiasmé. On y comprend aussi comment, à l'heure même où la proscription officielle et publique redoublait de rigueur contre les jésuites, où toute une partie de la société, grave ou frivole, dépravée ou trompée, travaillait de concert à leur perte, ameutait contre eux les hommes politiques par la tribune et la presse, les lecteurs délicats par les insinuations habiles du bel esprit et de l'histoire, la multitude par les fictions corruptrices du roman-feuilleton, comment un travail tout contraire s'opérait au dedans, au for intérieur des consciences, agissant par gradations lentes, mais certaines; sur les intelligences de bonne foi, les ramenant d'abord aux conférences, puis aux retraites, et, de ce chaos épaissi de toutes les fumées de l'orgueil, de toutes les ombres du mensonge, de toutes les vapeurs de la luxure, dégageant peu à peu cette figure éternellement gravée dans nos souvenirs : le père de Ravignan, dans sa chaire, le crucifix à la. main, planant (le mot n'est que juste) sur une assemblée chrétienne. C'était l'époque où un admirable journaliste (rassurez- vous, je ne le nommerai pas) s'écriait : « Jugez les deux sociétés par leurs œuvres ; en voici , des deux côtés, le dernier terme : M. Eugène Sue dans son feuilleton, le père de Ravignan à Notre-Dame ! » Dans ce temps-là aussi, un artiste célèbre, fort peu chrétien, nous avouait n'avoir jamais rien vu de plus émouvant que le visage du père de Ravignan distribuant la communion pascale. « Il est impossible que cette vertu soit humaine, s'écriait-il presque irrité de sa découverte : il est impossible que la lumière qui brille sur ce sublime visage ne soit pas un reflet du ciel ! »
Et pourtant, que d'injustices encore ! On se souvient des discussions de 1843, 1844, 1845, ou plutôt il faudrait
les oublier, si nous n'y trouvions une occasion de constater la modération touchante, l'évangélique douceur avec laquelle le père de Ponlevoy retrace ce chapitre- de nos inconséquences et de nos erreurs. Rappelons aussi cette brochure de Y Institut des jésuites, où le père de Ravignan, secondé par un éminent jurisconsulte, obtint, non pas une victoire complète, mais le seul succès possible alors, celui qui consistait à dessiller les yeux dont l'aveuglement n'était pas volontaire, à faire profiter son Ordre de la respectueuse estime dont l'environnaient ses plus acharnés contradicteurs, et enfin à préparer pour un avenir plus ou moins prochain le jour de la réparation. et de la justice. On put signaler dès lors, comme indice précurseur, un contraste entre toutes ces colères apparentes et un grand nombre de sympathies, de témoignages personnels qui semblaient vouloir racheter tout bas ce que tout haut ils refusaient encore. M. Guizot, M. de Salvandy, H. Mole surtout, devenu un des amis les plus chers du père de Ravignan, plusieurs princes et princesses de la famille régnante, des aides de camp, des secrétaires des commandements, étaient déjà convertis à la cause de la liberté religieuse, pendant qu'on la proscrivait ou qu'on la chicanait dans les ministères et dans les Chambres. Bizarre époque, où se montrèrent, dans les hautes régions intellectuelles et sociales, assez de vertus, de croyances , de talents , de bonnes volontés de toutes sortes pour suffire à l'assainissement d'une société et à raffermissement d'un règne, et où talents, vertus, croyances, gloires, bonnes intentions individuelles, succombaient à la logique de leur point de départ, à la fatalité d'une origine qui condamnait le bien à pactiser avec le mal, la vérité à plier devant l'erreur, la liberté à s'abâtardir au contact d'une ombrageuse démocratie. Au
milieu de cet antagonisme, de vagues pressentiments troublent les âmes et les rapprochent de celui qui leur a ouvert les sources de vérité et de vie, comme se pressent les voyageurs autour de leur guide, aux approches de l'orage. Dans cette société paisible et heureuse en apparence, un drame mystérieux s'agite, pareil à celui qui se débattrait chez un homme dont le corps et l'esprit ne pourraient plus vivre ensemble. Ce drame, on en connaît le dénoument. Mais, avant d'y arriver, arrêtons-nous un moment, avec le père de Ponlevoy, àce pathétique épisode du comte Albert de la Ferronays, offrant à Dieu sa vie pour la conversion de sa femme, Russe d'origine et schismatique. Il meurt, elle se convertit et devient une sainte : le père de Ravignan a fermé les yeux de l'époux; il est le directeur spirituel de la veuve, transfigurée par la douleur, la résignation et la foi. Elle meurt à son tour, bien jeune encore, en février 1848. 11 y a là quelques pages d'une onction incomparable, et où Ton ne sait qui l'on doit admirer le plus, de l'historien, des deux nobles victimes, ou de celui qui inspirait et dirigeait ces émulations de vertu. Ce qui fait un des charmes du livre du père de Ponlevoy, ce sont ces alternatives entre les scènes de la vie publique, où la part du père de Ravignan lui est distribuée par la main de Dieu, et ces incidents de la vie privée où il apparaît comme consolateur suprême et où de doux et pieux visages réfléchissent l'auréole du sien. C'est ainsi que nous verrons plus tard ces dévouements de l'amour chrétien se renouveler au lit de mort de cette jeune comtesse de la Rochefoucauld, duchesse de Bisaccia, que Paris a pleurée comme une de ses plus élégantes parures, et en qui le P. de Ravignan salua ces couronnes de fleurs célestes que la mort épanouit. On éprouve une sorte de consolation mélancolique en rencontrant, à travers les
LE R. P. XAVIER DE RAVIGNAN. 2ii
misères de l'histoire contemporaine, ces beaux noms qui s'élèvent vers Dieu, de temps à autre, comme des grains de pur encens, ces jeunes et nobles figures qui tendent les mains vers le ciel et demandent grâce pour les fautes <Ie leur pays et de leur siècle.
A la fin d'une lettre écrite de Rome,le 20 février 1848, le père de Ravignan ajoutait ces mots : « Hier, à mon réveil, j'ai trouvé le monde encore une fois changé. Des constitutions partout! Celle de Rome s'élabore. »
Quelques jours plus tard, il apprend la Révolution de Paris, et s'écrie : « Que d'enseignements ! Mais que d'énigmes ! Adorons la main de Dieu, et prions ! » Et le i 5 mars, en s'embarquant à Civita-Vecchia : « Me voici, Dieu me ramène î »
Oui, Dieu le ramenait ; ce ne devait pas être une des moindres singularités de notre époque, que cette révolution née d'un accès de fièvre démocratique, proclamée, -en fait, par des comédiens, des vaudevillistes, des commis voyageurs, et aboutissant à la liberté religieuse, à la loi sur l'enseignement. Le père Ravignan avait sa place à prendre dans cette œuvre : il avait bravé les préjugés, Taincu les idées : il allait contribuer, par son influence, à faire entrer dans la loi ces idées redressées et purifiées par ses prédications et ses exemples.
a L'apostolat du père de Ravignan, à partir 'de son retour à Paris, en 1848, fut moins éclatant, mais non moins laborieux, et plus fécond. Après les semailles, ce sera comme la récolte. .. » — Nous ne referons pas, à propos de cette période de la vie de l'illustre religieux, l'histoire de la République de lévrier; nous ne diron
pas non plus que le père de Ravignan ait été, de fait, un législateur : il avait dans tous les rangs de la société un trop grand nombre d'amis, et des amis trop reconnaissants, pour que Ton ne songeât pas à le nommer représentant, dans ce moment de fusion, de diffusion et de confusion générale, où des évêques, des moines, des sergents, des nègres, des paysans bas-bretons, des phalanstériens et M. Xavier Durrieu siégèrent côte à côte sur les bancs de l'Assemblée constituante. Mais son humilité et la règle de son ordre le tenaient à l'écart, et sa gloire, selon nous, n'y perdit rien. Le père de Ravignan, nous l'avons dit, était, avant tout, une influence. Or, si l'on nous accorde que les bonnes lois se préparent dans les âmes et le sentiment public avant de s'élaborer, et que leur autorité dépend de cet accord entre l'idée qui les suggère et le pouvoir qui les promulgue, on reconnaîtra que celui-là fut aussi législateur dans le sens de la liberté religieuse qui, par ses efforts, ses vertus, ses prédications, ses exemples, avait le plus contribué à ramener à la vérité, à la justice l'opinion longtemps égarée. Le jour où M. Thiers et le jésuite de Notre-Dame échangèrent amicalement leurs cartes pour se remercier mutuellement de la part bien différente, ftiais également efficace, qu'ils avaient prise à cette œuvre réparatrice, on put dire que l'esprit moderne et l'Église signaient un pacte de réconciliation et d'alliance, en présence de périls nouveaux et d'intérêts urgents où se réunissaient enfin, pour combattre' ensemble, toutes les forces intellectuelles et sociales.
Ce ne fut pas là, — le père de Ponlevoy nous le rappelle, — le seul genre d'influence exercé par le père xle Ravignan dans cette grande affaire de la loi sur l'enseignement et sur les congrégations religieuses. Il y en eut
un autre, d'une nature plus délicate, qui agissait, non plus sur les anciens adversaires, mais sur les amis, les serviteurs de cette sainte cause, séparés par des dissentiments de détail ou des rancunes personnelles. Auprès des uns il avait fallu obtenir plus que ce qu'ils se croyaient eux-mêmes disposés à accorder ; il fallait décider les autres à se contenter de moins que ce qu'ils se croyaient fondés à exiger. Pour ce difficile travail où le cœur humain, avec tous ses détours et toutes ses réticences, pouvait, à chaque instant, se faire le complice des dissidences politiques et religieuses, le père de Ravignan était l'homme unique ; rien ne lui manqua dans l'accomplissement de cette tâche, pas même la calomnie, cette épreuve suprême du juste, qui, comme la solitude, affaiblit les faibles et fortifie les forts. Il fut accusé d'être trop faible aux concessions, de faire trop bon marché des intérêts qu'il avait à défendre. Il faut lire sa réponse, pour bien apprécier ce mélange de fermeté, de douceur, de droiture, d'humilité, de candeur, et de bon sens, qui ajoutait constamment aux inspirations de la grâce les plus irréfutables conseils de la sagesse humaine.
On rencontre dans ce chapitre, tout près du père de Ravignan, des noms que l'on est d'abord un peu étonné d'y trouver ; puis Ton se ravise, et l'on se dit que, dans le plan providentiel, il fallait que tous les partis, comme toutes les classes de la société, vinssent payer leur tribut à cette réparation éclatante dont le père de Ravignan était à la fois le principal auteur et l'expression la plus parfaite. C'est ainsi que le général Cavaignac, après les journées de juin, pendant cette phase d'omnipotence dont il n'usa que pour obliger de rester républicaine la France qui le forçait d'être dictateur, eut une active correspondance avec ce jésuite qui avait appris à madame Cavai-
gnac, sa mère, la supériorité des vertus chrétiennes sur les vertus stoïques. Le révérend père de Ravignan aurait pu être alors, s'il l'avait voulu, archevêque de Paris, arbitre des nominations ecclésiastiques, réformateur de l'Église ; car le digne général, plus fort en tactique militaire qu'en théologie, lui proposait des innovations, des réformes, qu'il abandonnait aussitôt, quand son pieux correspondant lui en démontrait l'irrégularité. Un peu plus loin, c'est M. Victor Considérant qui soumet au disciple de saint Ignace ses utopies et ses brochures fouriéristes. Plus loin encore, c'est le comte Anatole Demidoff, ce dilettante fantasque et blasé, ce lord Seymour du Caucase, plus connu* jusqu'ici par ses excentricités que par ses bonnes œuvres, qui choisit le père de Ravignan pour confident de ses charités schismatiques, pour consolateur de son spleen de millionnaire ennuyé. Auprès de ces mélancolies de la richesse, quoi de plus suave et de plus touchant que l'épisode de cette jeune actrice, tourmentée d'une nostalgie chrétienne au milieu des oripeaux de son théâtre et des applaudissements de la foule? Ceux qui accusent d'un peu de sécheresse et de rigorisme l'école à laquelle appartient le père de Ravignan, pourront recueillir, au courant de ces pages balsamiques, deux opinions qu'il exprima et mit en pratique pendant tout son apostolat et qui nous charment par leur évangélique mansuétude. La première est celle qui permet aux âmes pieuses, inquiètes du salut d'un fils, d'un frère, d'un époux subitement frappés, de croire, par une sorte d'intuition surnaturelle, qu'entre la vie et la mort il y a un moment, un de ces moments qui suffisent au mourant pour se repentir et à Dieu pour pardonner. L'autre rend aux artistes dramatiques leur droit d'acclimatation dans la société chrétienne, à la condition pour-
tant de ne pas s'exposer de nouveau à en sortir, soit par le désordre de leurs mœurs, soit par l'immoralité des pièces qu'ils jouent. Car, remarquons-le en passant, il y aurait quelque chose de contradictoire à avoir été excommunié en jouant Polyeucte et à ne plus l'être en jouant le Fils naturel ou le Père prodigue.
Quoi qu'il en soit, le père de Ravignan avait préparé et il marqua de son empreinte tout ce que des hommes illustres, courageux, éloquents, dévoués, obtinrent, à cette époque, des progrès de l'esprit public dans l'intérêt de l'Église et de la liberté religieuse. Cette époque, on le sait, fut transitoire et rapide : il eut bientôt à appliquer sa bienfaisante influence à un régime nouveau où le fait dominait l'idée, où Faction remplaçait le conseil, où les hommes d'action, par conséquent, prenaient place au premier plan de la scène politique. L'armée française vit alors des religieux , des prêtres , des sœurs de charité confondus dans ses rangs, partager ses fatigues, ses périls, ses souffrances, et lui apporter ce qui va si bien au cœur du soldat, ce qui avait, hélas! si souvent manqué à l'héroïsme de nos troupes, les joies du ciel au milieu des gloires de la terre, et les bénédictions de la patrie immortelle. Elle les vit sans déplaisir, sans surprise, avec ce sentiment de cordiale familiarité qui s'établit si vite entre la soutane et l'uniforme; le bien qui en résulta pour tous, le baume divin qui pansa tant, de blessures, les consolations qui attendrirent l'impla-. cable génie de la guerre, avons-nous besoin de les rappeler? Les Gloriot, les Damas, les Parabère, ces aumôniers de la victoire dont plusieurs périrent avec leurs ouailles, étaient entrés dans la voie que le père de Ravignan avait ouverte. De loin, retenu en France par cette santé déjà perdue qui ne devait plus lui accorder que par miracle les
quelques années de sursis, il pouvait reconnaître son œuvre continuée et rendue visible par ces intrépides traducteurs, son âme planant sur ces champs de bataille comme l'alcyon sur la mer en furie. Le général de Saint- Arnaud, agenouillé devant le prie -Dieu du père de Ravignan, telle serait, si nous avions à illustrer ce récit, la saisissante image que nous choisirions de préférence. La plus énergique personnification du fait accompli s'inclinait devant cette vertu sans rivale, comme s'était incliné le représentant le plus pur de l'idée républicaine. Un acte de foi récité par un jésuite suffisait à combler toutes ces distances et à opérer tous ces prodiges.
Revenons à ces aspects de la vie intime, que le biographe du père de Ravignan nous a montrés sous le mystérieux demi -jour du sanctuaire. Les six dernières années de cette vie si pleine ne furent qu'une lutte perpétuelle contre des souffrances toujours croissantes, et si les célèbres docteurs Récamier et Cruveilhier réussirent à prolonger cette précieuse existence, ils étaient à la fois médecins assez savants et chrétiens assez sincères pour déclarer que les efforts de leur art y étaient sans cesse secondés par une intervention surnaturelle. Rien n'égaie l'effet pathétique de ces derniers chapitres, de cet épilogue où le père de Ravignan, la poitrine déchirée, la voix éteinte, miné par la fièvre, brisé, mais non abattu, trouve encore moyen, au milieu des crises de cette longue agonie, de prodiguer d'innombrables bienfaits, de diriger une multitude d'œuvres et de consciences, de soutenir une écrasante correspondance, de prêcher des retraites, de rendre d'immenses services à la société et à l'Église, de dire d'éloquentes vérités aux grands et aux puissants de ce monde, d'écrire son livre sur Clément XIII et Clément XIV \ et de s'entourer d'un groupe où chaque
physionomie semble s'animer, s'éclairer de ces clartés divines qui passent sur son pâle et noble visage. J'ai remarqué ailleurs, à propos des souvenirs d'une femme célèbre, tout ce qu'il y avait de triste dans cette espèce de revue funèbre où l'auteur et le lecteur voient tour à tour défiler tous les contemporains, tous les amis de l'héroïne ou du héros : brillants satellites d'une radieuse planète, qui peu à peu disparaissent et s'évanouissent, ne laissant plus dans le ciel que la nuit et sur la terre que des tombeaux. Dans la biographie du père de Ravignan, ces adieux successifs à ceux qu'il a aimés, à ceux qui l'entourent et le précèdent, n'ont pas ce caractère de morne tristesse : ils ne révèlent le néant des choses humaines que pour le couvrir d'espérances impérissables. Le docteur Récamier, le baron Cauchy, sœur Rosalie, le comte Mole, M. de Salvandy, madame Swetchine, âmes pures ou purifiées qui servirent de cortège à la sienne, beaux noms diversement chers à la religion et à la France, souvenirs de charité, de vertu, de science, de noblesse, de sainteté, de talent, d'éloquence, qui s'abritent sous son nom, comme des rejetons d'un même arbre sous son ombre vigoureuse et féconde! Admirables influences qui dérivaient de lui, comme ces prises d'eau que les cultivateurs empruntent aux grands fleuves pour étendre sur leur passage la fraîcheur et la fertilité! Sous la plume du père de Ponlevoy, le bulletin funéraire des amis du père de Ravignan n'est pas un nécrologe : c'est plutôt une feuille de route, avec le ciel pour dernière étape : « — Ce bon M. Cauchy ! disaient les religieux de la rue des Postes, le lendemain de sa mort, il sera entré dans le ciel comme il entrait dans nos chambres, sans frapper à la porte. » — Or je ne vous ferai pas l'injure de vous apprendre (qui l'ignore?) que ce bon M. Cauchy, si
simple, si naïf, si fervent, a été surnommé le Newton de la France, qu'il n'avait pas, depuis la mort de M. Ampère, de rival en analyse et en algèbre, et que, comme l'illustre et aimable M. Biot, cet autre ami, cet autrô pénitent du Rère de Ravignan, Cauchy joignait à cette science incomparable un beau talent littéraire. Maintenant» prenez pour points de départ les noms de Bellart et de Frayssinous : placez dans les stations intermédiaires ceux de Berryer, Montalembert, Dupanloup, Lacordaire, Fat loux, Mole, Salvandy, Pontevès, Saint- Arnaud, Cavaignac, Lamartine, Biot, Cauchy, Récamier, Guizot, Thiers, Excelmans, la Rochefoucauld, Polignac, la Ferronays, Gramont, Royer-Collard, Bellune, Wurtemberg, Hamilton, Walckenaêr, Marie-Amélie, de Broglie, Louis Veuillot,
Et beaucoup que je sais, ot beaucoup que J'oublie I
songez à ces étrangers protestants ou schismatiques que le père de Ravignan a convertis ou ébranlés; à ces pauvres filles de théâtre qui lui ont dû de vivre et de mourir chrétiennes ; à ces existences obscures ou superbes qui se sont consolées, affermies, humiliées, rassérénées en lui et par lui, et dites-moi si les filets de cet apôtre n'ont pas tenu dans leurs mailles toutes les puissances et toutes les gloires de nôtre pays et de notre temps !
Tel est ce livre, dont l'attrait est d'autant plus puis* sant, que, très-mystique en certains endroits et dépassant même notre faiblesse, il y revient toujours et se remet à notre portée au moment où nous commencions à y sonder avec effroi des abîmes de sainteté. Cette légende hagiographique, transplantée en plein dix-neuvième siècle et offrant toutes les authenticités de l'histoire, exerce sur l'imagination et sur le cœur un charme que la foi rend
sans doute plus invincible, mais auquel les indifférents eux-mêmes et les sceptiques auraient peine à résister. Le style du père de Ponlevoy est merveilleusement en harmonie avec son sujet : pur, lumineux , pénétrant, il a celte transparence qui caractérise l'art spiritualiste, et qui signale, en littérature, la prépondérance de l'âme sur le corps ; cette onction que les vérités religieuses communiquent è ce qu'elles touohent; ce vague parfum, semblable à ces ineffables senteurs d'encens que l'on respire en entrant le soir dans nos vieilles cathédrales. Ceux qui croient qu'où ne peut peindre une figure humaine qu'en prodiguant les détails plastiques et les exubérances de palette, n'ont qu'à lire les pages où le pieux biographe ranime, recompose et fait revivre la physionomie du père de Ravignan. Ceux qui, pour émouvoir et faire couler les larmes autour d'un lit de mort, ne croient pas pouvoir se passer de violences de pinceau et d'effets de mélodrame, pourront voir là comment on raconte la mort d'un saint, et comment la sobriété même du récit mouille de pleurs les yeux les plus insensibles. Par ce contraste comme par une foule de qualités sérieuses, le livre du père de Ponlevoy rentre dans le domaine de ces causeries, et si j'ai cru devoir m'y arrêter un peu plus longtemps que dans mes haltes hebdomadaires, ce n'est pas seulement pour le remercier du bien que m'a fait cette lecture, et pour rendre encore une fois hommage, à propos de ces deux tohimes, àuUe fliémoire vénérée et chérie; c'est encore pour avoir occasion de rappeler une vérité qui, si elle passait dans la littérature profane, n'y serait pas inutile et la relèverait de bien des ignominies. Je ne prétends pas qu'un drame ou un roman, un chapitre de critique ou d'histoire, doive puiser aux mêmes sources et user des mêmes procédés que l'œuvre du père de Ponlevoy racofl-
tant la vie du père de Ravignan; mais je crois sincèrement qu'une partie de l'art moderne n'est, tombée si bas que parce que la matière y a de plus en plus prévalu sur l'âme, et j'ajoute que le livre du père de Ponlevoy n'a tant de charme que parce que la matière y est de toutes parts vaincue, parce que F âme s'y dégage et y rayonne dans un flot de céleste lumière.
L'auteur de la Vie du père de Ravignan nous permettra-t-il, avant de finir, non pas une critique, mais une objection respectueuse? Nous nous sommes attachés surtout à faire comprendre à quel point les gens du monde trouveront plaisir et profit à le lire. Eh bien! pour ceuxlà, pour éviter quelques réclamations, quelques froissements inutiles, nous ne voudrions pas que les mots de conversion et de rétractation demeurassent accolés, même dans une table des matières, au nom de H, de Chateaubriand. Une plume spirituellement bienveillante me reprochait récemment d'avoir, en plusieurs occasions, montré trop de sévérité à l'égard de l'auteur des Martyrs et de la Monarchie selon la Charte. En effet, nous ne devons jamais oublier qu'en notre double qualité d'hommes de lettres et d'écrivains monarchiques nous sommes les fils, — hélas 1 bien dégénérés — de M. de Chateaubriand, qui a été le plus grand homme de lettres de. son siècle, et qui a proclamé les plus éloquentes vérités au service de la monarchie. Lui chercher querelle pour des imperfections et des aspérités de détail, c'est donc à la fois de l'irrévérence filiale, de l'inconséquence politique et de l'ingratitude littéraire 1 . C'est pourquoi je voudrais aujourd'hui commencer à réparer mes torts en deman-
1 Voir l'Étude suivante sur Chateaubriand et son groupe, par H. Sainte-Beuve.
dant au révérend père de Ponlevoy d'effacer ou d'adoucir ces deux mots qui pourraient donner le change à quelques-uns de ses lecteurs et offenser quelques vieilles admirations. M. de Chateaubriand, à son lit de mort, a pu, a dû déplorer quelques teintes trop vives, répandues dans les Natchez et même dans les Martyrs. Il a dû surtout regretter d'avoir, dans ses Mémoires que sa mort allait livrer à la curiosité publique, donné trop de cours ara violences de son génie, de son humeur, de ses rancunes; Ton se sent profondément ému, en lisant, à cette sombre date du S juillet 1848, cette déclaration pour laquelle sa main mourante se fit suppléer par son neveu :
« Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principes conservateurs du bien. »
Mais écrire les mots de conversion et de rétractation, comme s'il se fût agi de Lamennais ou au moins d'Augustin Thierry, à propos du Chateaubriand définitif, de celui qui contribua à faire relever les autels, et qui, bien des années auparavant, racontant sa vraie conversion, écrivait ces lignes pathétiques : « Ha sœur me manda le dernier vœu de ma mère; quand sa lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus : ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé. Je suis devenu chrétien; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru, » c'est là, je le répète, une légère dissonance, et je nie permets de la signaler avec d'autant plus de franchise que je n'en ai pas rencontré d'autre dans ces deux volumes. Les temps sont tristes, la tâche est rude, notre sentier étroit et difficile. Ne nous exposons jamais, en trop insistant sur les différences du moins au plus, à diviser des forces qui tou^s sont nécessaires, auxquelles le père
de Ravignan a constamment prêché l'union, et qui, dans des conditions diverses et des mesures inégales, peuvent toutes concourir au même but, De près, dans l'intérieur du sanctuaire * M. de Chateaubriand a pu être, comme nous tous, une conscience troublée, un coupable à qui une voix sévère a eu le droit d'imposer la rétractation et le repentir. De loin, sur les degrés du temple qui restent en vue du public, le révérend père de Ravignan a mieux fait que convertir M. de Chateaubriand : il Fa continué et complété, en précisant davantage, en achevant d'accentuer ce sentiment chrétien que l'illustre poète retrouva et ranima sur des ruines « Après le dix-huitième siècle, si stérile pour les lettres chrétiennes, on se console et on espère, lorsqu'on parcourt par la pensée les soixante premières années du nôtre, et que 1 on place aux deux extrémités ces deux figures immortelles : M. de Chateaubriand présentant à la génération nouvelle le Génie dujChristianisme; et le révérend père de Ravignan, réconciliant une génération vieillie avec la parole de Dieu, la robe du jésuite et l'autorité de l'Église.
Un écrivain illustre, un homme de génie, atteint de presque toutes les maladies morales de son époque, mais les relevant par d'incontestables qualités de force, d'originalité et de grandeur, remplit la moitié d'un siècle de ses œuvres, de sa gloire, de son autorité, de son bruit. Les circonstances s'arrangent pour ajouter un prestige à sa renommée : habile sous des airs de dédain ou de rudesse, il a l'art de profiter des événements qui le posent en persécuté, de rester populaire alors que sa cause est vaincue, ou, ce qui est pl\is difficile, alors même qu'elle triomphe. Quand arrivent les années de déclin, une suave et gracieuse influence s'empare à la fois de lui et de son public pour caresser l'orgueil de l'un et réchauffer l'admiration de l'autre : elle écarte toutes les épines qui pourraient entraver ses dernières étapes littéraires et blesser cet épiderme, devenu plus sensible à mesure qu'il vieillit.
1 Chateaubriand et son groupe littéraire tous l'Empire.
Les précautions sont si bien prises, l'atmosphère extérieure si soigneusement interceptée, la critique et la foule si parfaitement endoctrinées, que ce grand écrivain, dont les meilleurs chefs-d'œuvre avaient rencontré des détracteurs et soulevé des orages, ne trouve que des panégyristes pour les tristes productions de sa vieillesse. Enfin, par une coïncidence ou un contraste qui a aussi sa majesté, le jour où ce glorieux octogénaire descend dans la tombe, — une tombe arrangée pour l'effet comme tout le reste de sa vie, — on dirait que les débris du vieux monde, les restes de l'antique société vont disparaître avec lui. La république qu'il a rêvée et flattée s'incline devant ses funérailles, et, dans ce siècle coupé en deux par la grande victoire démocratique, le passé emporte sa dépouille comme un trésor , l'avenir répète son nom comme un précurseur.
Quelques années s'écoulent, et la réaction ne se fait pas attendre. Plus l'amitié avait été ingénieuse et la popularité persistante, plus la postérité du lendemain est pressée d'abuser de ses droits et de régler le décompte de cette gloire surfaite, de ce génie embaumé dans l'encens. Ce que l'on osait à peine chuchoter, on le dit : ce que Ton n'eût jamais osé dire, on le crie. Une nouvelle génération s'élève, une nouvelle société s'installe, une nouvelle littérature se produit, pour lesquelles les grandes images et les grandes pensées de cet homme sont lettres closes, quelque chose de pareil à ce que serait le langage ou le costume de Versailles ou de Trianon pour les habitués du tourniquet de la Bourse ou des cafés du boulevard. Il subit, — sauf à se relever plus tard, — les inconvénients attachés à ces longs règnes suivis de frondeuses régences, à ces puissances ou à ces gloires longtemps maintenues dans une température de convention et livrées
tout à coup au vent et au soleil. Il n'y a rien là que de naturel, de logique, de conforme à nos. penchants, au courant de la vie humaine, à l'éternelle fragilité de ces choses auxquelles notre vanité s'attache et qui se brisent dans sa dernière étreinte. Ce qui s'est passé pour Chateaubriand a eu lieu sans doute en d'autres pays, en d'autres temps, avec de légères variantes, pour d'autres célébrités. Mais ce qui s'était vu plus rarement et ce qui peut sembler plus bizarre, c'est que ce soit le même homme qui, dans la première période, se soit distingué au premier rang des thuriféraires, dont la plume délicate ait distillé les plus charmantes, les plus ferventes, les plus élégantes, les plus mystiques louanges, et qui, dans la seconde phase, se charge le plus obstinément de changer For pur en un plomb vil, de chiffrer les différences, de chercher le pied d'argile sous la draperie splendide dont lui-même ajusta les plis, et de remplacer, autour de la statue, les aromates du sanctuaire par les odeurs du boudoir. Qu'on lise, par exemple, dans la Revue des Deux-Mondes du 45 avril 1834, les pages signées Sainte-Benve et intitulées : Chateaubriand, ses Mémoires; que l'on remarque surtout ce passage : « Entrons bien dans cette pensée : respirons, respirons sans . mélange la poésie de ces pages où l'intimité s'exhale à travers l'éclat. Embrassons, étreignons en nous ces rares moments, pour qu'après qu'ils auront fui ils augmentent encore de perspective, pour qu'ils dilatent d'une lumière magnifique et sacrée le souvenir. Cour de Ferrare ! jardins des Médicis, forêt de pins de Bavenne où fut Byron, tous lieux où se sont groupés des génies, des affections et des gloires, tous Édens mortels que la jeune postérité exagère toujours un peu et qu'elle adore, faut-il tant vous envier? Et n'enviera-t-on pas un jour ceci? » — Que l'on s'arrête un moment à la page
suivante, où M. Sainte-Beuve rend un chaleureux hommage au rôle politique de H. de Chateaubriand, « à ces actes d'honneur désintéressé et de généreuse indignation qui font du. bien au cœur parmi tant d'égoïsmes prudents et d'habiles indifférences, » — où il le loue principalement « de son irrémédiable dégoût de tout régime peureux, ignoble (il s'agit du gouvernement du roi Louis- Philippe), qui suit sa cupidité sous l'astuce et qui parfois devient même cynique dans ses actes ou dans ses aveux. » — Puis, que Ton ouvre presque au hasard ces deux nouveaux volumes, si attrayants du reste et si bien remplis; qu'on en lise attentivement les notes innombrables qui formant comme un second ouvrage dans le premier ; que Ton médite tes morceaux friands où l'auteur cherche dans la vie même de H. de Chateaubriand de quoi infirmer la solidité de ses convictions religieuses et la sincérité de son rôle d'apologiste chrétien; que l'on arrive enfin à la page 41 1 du tome deuxième, où le Chateaubriand politique est réduit à peu près à néant ; — et l'on pourra mesurer l'immense espace que M. Sainte-Beuve a parcouru de 1834 à 1860 en passant par 1848, ou, si vous aimez mieux, du salon de madame Récamier au cabinet de rédaction du Moniteur, en passant par le cours professé à Liège quel* que s mois après la mort de M. de Chateaubriand.
Ne crions pas trop fort, cependant; n'allons ni trop loin ni trop vite; n'oublions pas que nous avons affaire à un littérateur exquis, au plus habile stratégiste de la critique moderne, et que, si nous lui adressions quelque récrimination vulgaire, nous lui donnerions trop d'avantages! On a dit, nous avons peut-être dit nous-même, que M. Sainte- Beuve avait adulé M. de Chateaubriand quand la société dont il était le centre avait voix prépondérante à l'Académie française, et qu'il s'était empressé de le renier dès
qu'il n'eut plus besoin ni de lui, ni de sa patronne, ni de ses amis, ni de personne. C'est une injustice banale, lapiro des injustices. M. Sainte-Beuve, sans se départir de cette modestie qui est le plus naturel ornement de l'homme de lettres, savait très-bien qu'il avait trois fois, dix fois plus de talent qu'il n'en faut pour être académicien ; que ce n'était qu'une question de temps, de quelques années tout au plus ; qu'il y arriverait comme y arrivait H. Victor Hugo, comme y arrivèrent un peu pins tard ses éminents contemporains, MH. de Vigny, Mérimée, Vitet, et qu'il n'avait pas besoin pour cela de se faire enfant de chœur de la chapelle de l'Àbbaye-aux-Bois. Si donc il a paru, dans ces derniers temps, prendre un opiniâtre plaisir à amoindrir celui qu'il avait tant admiré, à humaniser, à féminiser l'homme qu'il avait déifié, ce n'est, croyez-le bien, ni inconséquence, ni ingratitude ordinaire : M. Sainte- Beuve n'est pas ingrat envers M. de Chateaubriand; il ne pouvait pas l'être : il ne lui doit rien : il n'est ni son obligé ni son disciple. Je sais bien qu'il cite avec une certaine complaisance un fragment de lettre où on lui dit ceci : « Prenez garde, monsieur : vous avez une sorte de penchant à être sévère pour René. De cejix qui vont parier de lui, vous serez le plus en droit sans doute, et celui peut-être dont il faisait le plus de cas : mais vous n'avez pas le droit d'être sévère ; car vous sortez un peu de lui; du moins vous en dérivez. En lisant René, Amaury s'écrie : Me voici 1 ...» Ce sont là des compliments, et rien de plus. Amaury ne crie rien à René, par la bonne raison que René vit encore et qu'Àmaury, le héros du soporifique roman de Volupté, est mort et enterré depuis longtemps. H y a donc, entre l'auteur des Martyrs et l'auteur des Causeries du lundi, des solutions de continuité assez con plètes pour qu'il ne puisse être quefttoft ni d'kigr^Httdc,
ni d'irrévérence filiale. Le mobile qui pousse H. Sainte- Beuve, il faut le chercher dans des complications plus singulières et plus raffinées de la nature humaine, ou du moins de certaines natures. Cette étude psychologique ou morale, dont M. Sainte-Beuve lui-même nous a donné de si parfaits modèles, a plus d'enseignement et d'attrait qu'une étude purement littéraire, où nous serions forcé de trop louer ce livre qui, en définitive, est charmant, qu'on ne voudrait pas avoir écrit, mais qu'on lit avec un rare plaisir. Quel que soit l'abîme qui nous sépare aujourd'hui de M. Sainte-Beuve, il faut bien, pourvu qu'on soit un peu du métier, admirer cette organisation si passionnément littéraire, cette curiosité terrible à force d'être intelligente, ce style souple, onduleux, irisé, ces qualités de finesse, d'ingéniosité, de dextérité, d'insinuation délicate et pénétrante, qui en font, malgré tout, un maître, qui en eussent fait, s'il eût vécu deux siècles plus tôt, le type achevé de l'homme de lettres entre Ménage et Voiture. La littérature est un art; moins indépendant, à coup sûr, que la peinture, la statuaire ou la musique, des opinions de l'artiste ou du degré d'estime qu'il inspire, mais ayant pourtant en soi-même sa force, sa séduction et son mérite; et lorsqu'une oeuvre, discutable au point de vue de l'intention ou de l'élévation morale, réunit cependant certaines conditions de beauté ou d'agrément, on peut la contempler avec complaisance comme l'on contemple de loin, les soirs de premières représentations, ces belles personnes dont le visage et les épaules sont de véritables objets d'art. Ajoutons que, par un singulier privilège, M. Sainte-Beuve a le secret de professer et de pratiquer la bonne littérature, tout en faisant parfois ce qu'il faut pour assurer le triomphe de la mauvaise.
Avant tout, un sentiment que M. Sainte-Beuve a pris
pour devise, qu'il donne pour mot d'ordre aux débutants, le désir de ne pas être dupe et de paraître ne l'avoir jamais été; désir qui, en s' exagérant avec l'âge, le pousserait à des manies de collectionneur, à fureter des autographes, à écouter aux portes, à fouiller dans des paquets de lettres, à rassembler le dossier de tous les hommes célèbres : secondement, — nous le disons avec tristesse, — un penchant antichrétien, une sorte d'exaspération chronique du scepticisme primitif, qui va croissant depuis quelques années et qui cherche à se satisfaire en recrutant à titre de sceptiques les défenseurs mêmes du christianisme, comme Lalande inscrivait, dit-on, tousses amis dans son Dictionnaire des Athées : enfin, — ceci est plus délicat à indiquer, — un goût très-vif d'indiscrétions et de confidences féminines, une tendance à intervenir dans les mystères romanesques des existences illustres, à s'y complaire en connaisseur, à flairer ce que don Juan, dans son brutal langage, appelle odor di femina, un parfum de patchouli, là où le vulgaire n'aperçoit que les ressorts extérieurs de la vie publique ou les créations idéales d'un poète; telles sont les trois inspirations principales que je crois découvrir dans ce livre, et que l'on y retrouve, en maint endroit, à travers ces gracieux méandres où serpentent côte à côte l'analyse et la mémoire de M. Sainte- Beuve.
Il y a deux manières d'approcher les hommes célèbres, surtout ceux qui parlent le jllus puissamment aux imaginations contemporaines ; deux genres d'impressions bien différentes à recevoir dans leur commerce familier : la première, la plu* naïve, la plus honnête, quelquefois, hélas I la plus niaise, consiste à se sentir heureux et fier du seul fait de cette intimité, à se chauffer de leur flamme, à s'éclairer de leur rayon, à faire de leur gloire sa passion
et comme sa propriété personnelle, à entrer avec une abnégation superbe dans le cercle lumineux qu'ils tracent, à s'y absorber et à s'y perdre. Le respectable M. Clausel deCoussergues travaillant quinze ans, de son propre aveu, pour s'entendre appeler une fois, à la tribune, par H. de Chateaubriand, mon éloquent ami; M. Ballanche fondant en larmes au seul mot de Cymodocée, ou mieux encore (car les femmes seules savent être dupes, en restant spirituelles) cette foule de belles éplorées que fascina le génie de René, et dont H. Sainte-Beuve, si vous l'en pressiez bien fort, vous donnerait, comme Leporello, le dénombrement, voilà les types aimables et touchants de cette première manière sans laquelle les planètes n'auraient pas de satellites. Il y a ensuite une façon plus raffinée et plus compliquée, celle qui, en présence de l'idole, mêle tout bas ses protestations secrètes et indéfiniment ajournées à ses admirations de commande, qui prend ses notes à l'écart sur un agenda de poche tout en faisant sa partie dans Yhosanna universel. L'amour-propre, cet infatigable Protée, met alors autant de soin à chicaner son en» thousiasme qu'il en a mis, chez les naïfs, à l'exalter. Ce n'est plus dans la faculté pleinement admirative, dans l'intimité du grand homme, dans le plaisir d'être le pre* mier à recueillir sur ses lèvres les trésors de son génie, qu'il place ses plus exquises jouissances, mais dans l'ait de ne pas être ébloui au milieu de l'éblouissement général, d'inventorier à part soi les taches, les petitesses et les misères. On n'a pas, bien entendu, la mauvais goût ou l'imprudence de déprécier ce dont tout le monde s'émerveille. On accepte officiellement le diapason du groupe dans lequel on est honoré de se voir adopté et de vivre ! on lui sert même d'interprète si les circonstances l'exigent et si l'on est déjà critique attitré dqps la Bwue A 1*
mode : mais Ton ronge son frein, comme les courtisans d'un roi vieux, sévère et dévot, qui se réservent in petto > pour le règne suivant, leur franc-parler et leurs licences. Ce sentiment devient si vif à la longue qu'il produit deux effets remarquables : il empêche d'apercevoir ce qu'il y aura plus tard de contradictoire entre les enthousiasmes du moment et les restrictions à venir, et il se change peu à peu en une espèce de haine, d'irritation du moins contre l'homme que l'on encense, tant l'effort de dissimulation que l'on s'impose finit par devenir impatientant l Sachons nous mettre à la place de M. Sainte-Beuve, et que celui d'entre nous qui n'a pas péché ou qui n'aurait pas péché lui jette la première pierre ! Qui de nous, à certains moments du début, en face des difficultés et des obstacles, n'a fait ou ne s'est senti disposé à faire des sacrifices à son ambition, à son avènement littéraire? Gustave Planche est le seul, dit-on» qui n'ait jamais eu de ces faiblesses, et il y aurait même lieu, à ce propos, à un rapprochement assez bizarre. À l'époque où M. Sainte-Beuve écrivait sur M. de Chateaubriand les phrases empanachées que j'ai citées, Gustave Planche, avec ce magnifique sang-froid qu'il eût gardé devant toutes les puissances et toutes les gloires de la terre, publiait dans la même Revue*, sous ce titre, les Royautés littéraires, un article célèbre où, après avoir rayé d'un trait de plume le Génie du christianisme, les Martyrs et Y Itinéraire, il réduisait Chateaubriand aux
1 1" Mars 1834. La phrase mérite d'être citée textuellement r < Critique de second ordre dans le Génie du christianisme, voyageur inexact et verbeux dans X Itinéraire) imitateur patient, mais inutile \ de Virgile et d'Homère dans les Martyrs et les Natchez, Châteaubriand, etc., etc. » Dans le même article, ce bon Gustave Planche parle c des trésors contenus dans l'âme ardente et poétique de Sainte-Beuve, —des impérissables consolations que Sainte-Beuve a demandées à Dieu.» En général, rien de curieux comme les jugements portés alors par les
soixante pages de René. C'était injuste sans doute ; c'était absurde peut-être; mais cela ne manquait pas d'un certain caractère en face du salon et du groupe alors à l'apogée de leur influence académique et mondaine. Aussi Gustave Planche est-il mort à l'hôpital, et M. Sainte-Beuve est académicien, professeur, commandeur, et probablement sénateur en expectative. Dans ce temps-là, il semblait avoir reçu du ciel, avec mille autres dons précieux et charmants, une flexibilité de lierre toujours en quête d'un ormeau. Seulement le lierre meurt où il s'attache, et, chez H. Sainte-Beuve, le lierre, au lieu de s'attacher et de mourir (nous y aurions trop perdu!) passait d'ormeau en ormeau jusqu'à ce qu'il eût parcouru toute l'allée. A cette date, la dispersion du cénacle romantique laissait sans emploi cette faculté de plante flexible et grimpante : M. de Chateaubriand était l'ormeau par excellence, ou plutôt le chêne majestueux, je dirai presque la forêt tout entière. D'ailleurs, en sa qualité de républicain, affamé de libertés que le gouvernement de Juillet ne lui donnait pas, M. Sainte-Beuve était et devait être en coquetterie avec l'illustre patriarche de la légitimité. Il n'y a dans tout cela rien d'inexplicable ni d'impardonnable. En outre, qui ne tiendrait compte de l'immense différence d'appréciations et de points de vue? Chateaubriand et ses Mémoires étaient apparus d'abord à H. Sainteillustres sur d'autres illustres : par Gustave Planche, sur Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Sainte-Beuve, etc.; par George S and, sur madame de Staël; par M. de Vigny, sur Napoléon I"; par Sainte-Beuve, sur Chateaubriand, sur Lamartine, sur Louis-Philippe, sur Balzac; par Lherminier, sur Lamennais, sur Y abbé Lacordaire, etc. Il faudrait prendre exactement le contre-pied de ces jugements superbes pour avoir ce qui est resté la vérité actuelle et définitive. Nous les recueillerons peut-être un jour, pour essayer de nous faire pardonner nos propres énoTmités.
Beuve dans ce cadre si heureux, si bien choisi, qu'il a si bien peint « dans ce salon étroit, et qui était assez peu et assez noblement rempli pour qu'on se sentît fier d'être au cercle des préférés, » devant le tableau de Corinne au cap Misène, souvenir d'une glorieuse amitié : quatorze ans plus tard, ils étaient, comme il le dit lui-même, exposés au coin de la borne dans le feuilleton d'un journal. Ne soyons donc pas injustes : il est tout simple, tout naturel que M. Sainte-Beuve, jeune, visant au succès, digne de l'obtenir, touchante la célébrité sans la posséder encore, invité et choyé par cette noble et spirituelle élite, trèssensible à ces primeurs de gourmet et de dégustateur littéraire, ait voulu être tout ensemble reconnaissant et prévoyant en disant de l'œuvre et de l'auteur un peu plus de bien qu'il n'en pensait, et qu'en 1848, dégagé de tout lien, chassé de Paris par son horreur des barricades, précédé à l'étranger par sa légitime réputation de critique, prenant pour sujet d'un cours public un écrivain célèbre pour qui la postérité commençait, il ait cru devoir le réduire à sa vraie taille et môme le rapetisser un peu pour se punir de l'avoir grandi.
Dans quelles limites H. Sainte-Beuve pouvait-il se livrer à cette révision, à cette réaction contre lui-même aux dépens de H. de Chateaubriand? Où devait-il, selon nous, se borner pour rester dans son droit? Où nous semble- t-il l'avoir dépassé? Telles sont les principales questions que soulève cette séduisante et instructive lecture.
D'abord il est évident que les nombreuses notes qui soulignent, pour ainsi dire, chacune de ces pages, que le Chateavbriana et les divers extraits de lettres ou Mémoires inédits, ne sont pas de la même inspiration que les vingt et une leçons professées à Liège : questa coda non è
di questo gatta. Dans celles-ci j'aperçois un critique supérieur, un peu assombri peut-être et désenchanté par les événements récents, mais sans parti pris de dénigrement, et ne cherchant qu'à faire preuve de clairvoyance, de mémoire et de goût après les années d'éblouissement ou de complaisance. Ces leçons, dont plusieurs sont trèsbelles, dont la troisième surtout nous paraît admirable de justesse, expriment sans nul doute le sentiment vrai del'aiiteur au moment où il a professé. Sur ce nouveau terrain, devant un nouveau public, après une révolution qui centuplait les distances, à propos du géant de la littérature moderne, que sa mort livrait à l'histoire littéraire et dont il fallait bien prendre la mesure, il eût été insensé d'interdire à un de nos premiers critiques le droit de jugement au nom de ses admirations passées. Si, dans une vie un peu longue, il n'étaiï pas permis à la maturité de revenir sur les illusions et les exagérations de la jeunesse, si l'on était contraint à cinquante ans de dire de chaque homme et de chaque chose ce que l'on en a dit à vingtcinq, la carrière des lettres deviendrait tout simplement impossible; celui de tous les métiers qui a le plus besoin de liberté, d'air et d'espace, ressemblerait à une geôle où l'écrivain serait rivé aux souvenirs de ses débuts comme un captif à sa chaîne. Non : puisqu'il était malheureusement prouvé ou prévu que, dans l'ensemble monumental de l'œuvre de Chateaubriand, bien des parties ne résisteraient pas à Faction du temps, aux vicissitudes du goût et de la mode, au déchet de la prose poétique dans une société réaliste et démocratique, puisqu'il y avait un triage à faire dans les écrits et des réserves à indiquer sur l'homme, M. Sainte-Beuve, déjà critique éminent et inûr, quels que fussent d'ailleurs là-dessus ses antécédents, était parfaitement autorisé à nous donner, après le Cha-
teaubriand idéalisé, le Chateaubriand véritable : cette forme môme du cours public, qui établit, du professeur à son auditoire, des relations plus magistrales qu'entre l'écrivain et le lecteur, semblait interdire tout ce qui se serait ressenti des effusions et des adorations d'autrefois* Maintenant, H. Sainte-Beuve ne fut-il pas un peu prompt à user des privilèges de cette situation nouvelle? Dans cette première explosion de sa pensée, presque au lendemain des glorieuses funérailles, n'est-il pas facile de dé** mêler les longues et secrètes rancunes de ce vif esprit contre la gêne qu'il avait subie, contre la violence qu'il s'était faite, lorsque, par exemple,- il avait eu à recommander au public un livre tel que la Vie de Rancé ? C'est indubitable : quiconque sait lire trouvera en germe dans le cours liégeois tout ce qui devait se développer et s'aigrir plus tard dans les notes et dans les appendices. Mais enfin ce cours, à ne le prendre que par le dehors et sans y regarder de trop près, renferme sur le Chateaubriand littéraire, « le plus grand des lettrés du dix-neuvième siècle, » sur Âtala, René, les Martyrs, le Génie du christianisme> Yltinéraire, le Dernier des Abencérages, une foule de vérités présentées avec un tour ingénieux, dans un attrayant clair-obscur où les imaginations peuvent choisir ce qu'elles veulent, et où la sagacité n'est encore ni de l'indiscrétion ni de l'irrévérence. C'est, en somme, de l'excellente critique et de la bonne histoire littéraire. Nous acceptons pleinement, pour notre part, ce triple élément, ces trois mobiles que M. Sainte-Beuve signale comme dominants chez M. de Chateaubriand : l'ennui, le désir romanesque, et l'honneur; pourvu qu'on fasse à ce dernier une large part léonine, que M. Sainte-Beuve, dans ses notes et ses conclusions finales, se trouve avoir singulièrement amoindrie. Rien de plus équitable que la dis-
tinction indiquée par- l'auteur, au sujet des Martyrs, entre les beautés qui durent encore et qui vivront, et celles qui ont disparu dans le naufrage d'une poétique où le convenu et l'artificiel s'accusaient trop. Rien de plus finement observé et de mieux dit que le passage sur le Dernier des Abencérages f « qui est une fin, un extrême, sans pourtant sortir encore de la ligne de beauté; où les réponses sont toutes par contrastes et par compartiments, par ressorts, qui représente, en un mot, la perfection dans la roideur. » Ce récit, ou, comme le dit excellemment H. Sainte-Beuve, ce tableau d'empire, n'eut pas, ajoute-t-il (en 1826) tout le succès auquel il avait droit, n'ayant point paru à son moment... Les esprits poétiques d'alors ne purent s'éprendre à temps et jouir à leur aise de ce beau type d'Aben-Hamet ; les esprits romanesques s'en tenaient volontiers à Malek-Adel. » Et au bas de la page nous lisons cette note que nous ne contredirons certainement pas : « On est tombé depuis dans l'excès tout à fait contraire : la réalité, même copiée, ne suffit plus : on l'étudié au microscope pour la mieux rendre. » Oui, pour en rendre toutes les laideurs, pour la dépouiller de toutes ces illusions, de tous ces prestiges dont l'ensemble s'appelle le beau et mérite seul d'attirer à soi les imaginations, d'être le but suprême de l'art : oui, on a fait tout cela, et bien pis encore ; mais à qui la faute? La faute, nous la trouverons bientôt, sans sortir de ces deux volumes: poursuivons. *
Le chapitre de René est traité de main de maître, bien que H. Sainte-Beuve, qui sur tant d'autres points a fait peau neuve, se soit beaucoup trop obstiné cette fois dans ses vieilles prédilections pour l'ennuyeux Oberman. 11 n'a pas trop trahi ni abandonné Atala, qui pouvait cependant fournir bien des prétextes à trahisons ; car vraiment
nous venons de relire cette histoire qui fit verser tant de larmes; et, sauf quelques admirables détails, elle nous a paru antédiluvienne. Enfin, on ne peut qu'approuver le programme que s'impose l'auteur, et d'après lequel il a l'air de s'arrêter, dans son étude, au moment de la carrière de H. de Chateaubriand où, les grandes œuvres étant publiées et classées , la période d'art purement littéraire épuisée, sa politique envahit sa littérature, non pas pour l'anéantir, mais plutôt pour s'en imprégner. Chateaubriand, en effet, ne fut jamais qu'un grand artiste en politique; et, comme les artistes, après tout, ne sont pas incapables d'avoir de temps à autre d'aussi bonnes inspirations que les bourgeois, il eut parfois de bons moments et toujours ses grandes lignes.
On le voit, toute cette partie officielle, en apparence la plus considérable, du livre de H. Sainte-Beuve est, sinon indiscutable, au moins irréprochable. Les admirateurs de M. de Chateaubriand, — et puissent-ils rester bien nombreux! — gardent le droit de maintenir leur admiration à l'ancienne température : surtout, nous pouvons et nous devons gémir de ce penchant qui entraîne la seconde moitié de notre siècle à se désabuser de ce qui fut le charme, l'enthousiasme, la fête, le poème, la passion de la première moitié ; nous devons nous demander tristement en vertu de quelles conditions d'abaissement intellectuel et moral nous avons vu, presque au même moment, Balzac grandi et Chateaubriand rapetissé. Toutes ces réserves faites, l'ouvrage de M. Sainte-Beuve conserverait son importance et son attrait ; il nous offrirait un Chateaubriand provisoire, ajusté aux points de vue de la génération nouvelle par un transfuge de la nôtre; un Chateaubriand vraisemblable, vrai peut-être, acceptable du moins, entre le Chateaubriand de H. de Harcellus,
traité avec la spirituelle et facile indulgence d'une Adèle amitié, et celui de M. Villemain, vu et retracé par les grands côtés, avec toutes les magnificences de cette brillante manière, presque contemporaine, presque égale du héros et du sujet. -
Par malheur, depuis l'époque où ce cours a été professé, je ne sais quel travail dissolvant et corrosif s'est fait, non pas dans le talent (il n'a jamais été plus leste et plus acéré), mais dans l'âme de M. Sainte-Beuve. Il y a des prospérités qui aigrissent comme il y a des adversités qui rassérènent. En se voyant, dès les Causeries du lundi , accusé de défection et de manque de respect envers H. de Chateaubriand, l'ingénieux écrivain s'est mis à rechercher pour ses torts des pièces justificatives, et il a aggravé les uns en multipliant les autres. Dès lors le soin de trouver Chateaubriand en faute, de le placer en contradiction avec lui-même, de discréditer ses grandeurs par ses petitesses, ses croyances par ses faiblesses, ses ouvrages publics par ses actions cachées, ce soin est devenu pour M. Sainte-Beuve une gageure d'amour-propre. En même temps, se séparant de plus en plus, par goût et par choix, des hommes éminents qui forment l'aristocratie littéraire, faisant des avances à une littérature qui a toutes sortes de raisons pour rayer de son programme l'idée de respect, il a imité ces patriciens volontairement déclassés qui savent que le plus sûr moyen de réussir dans la mauvaise compagnie est de médire de la bonne. Or, Chateaubriand étant peut-être parmi les hommes illustres celui qui dédaigne le moins de fournir des armes contre lui-même, M. Sainte-Beuve n'a eu qu'à puiser dans ses souvenirs, dans ses collections, dans ses lectures, dans ces mille petits documents plus ou moins apocryphes qui bourdonnent autour des grandes célébrités. De là cette
bizarre bordure ajoutée après coup au bas de cette étoffe dont on ne pouvait contester l'éclat et la solidité. Dans ce supplément, où la malveillance se déguise à peine, la question n'est plus d'exercer ton droit de critique sur les ouvrages, mais un droit de curiosité sur l'homme, il ne s'agit plus de savoir ce qui dans les écrits de Chateaubriand est destiné à survivre ou à périr, mais ce qui dans sa vie permet de suspecter le royaliste et le chrétien. Là commence, selon nous, la partie malsaine et, pour ainsi dire, illicite, de cette œuvre remarquable. Là aussi l'on peut suivre ce travail dont nous parlions tout à l'heure, cette sourde guerre qui s'est faite, dans l'esprit de H. Sainte-Beuve, contre tout un ordre de sentiments et d'idées dont le nom sonore de Chateaubriand reste, pour bien des gens, le glorieux synonyme. Il y avait eu primitivement preuve de bon goût à s'abstraire du rôle politique de M. de Chateaubriand, à terminer cette étude littéraire au moment où ce rôle commence. Hais M. Sainte-Beuve n'a pas pu se retenir sur cette pente, et il revient maintenant au Chateaubriand politique en des pages à deux tranchants, où un fond de haine collective et lentement amassée se cache, tant bien que mal, dans une querelje particulière. Cette fois il n'est plus sur son terrain, et les arguments ne manqueraient pas pour lui répondre. Parmi les contradictions, les inconséquences qu'il signale dans les opinions et la vie publique de Chateaubriand, et d'après lesquelles les deux moitiés de cette vie, selon lui, ne se rejoindraient pas, il en est plusieurs que M. Sainte-Beuve* en homme avisé, aurait dû omettre ; car la marche du temps et des expériences récentes nous les font paraître moins inconséquentes et moins contradictoires qu'il ne le voudrait pour les besoins de sa cause. Ainsi, lorsqu'il nous dit avec persiflage : « II aimait la liberté , soit ! mais il
no causeries littéraires.
haïssait l'égalité! » lorsque un peu plus loin il incrimine, comme preuve accablante contre le libéralisme de Chateaubriand, ce passage de la Vie du duc de Berri: « Nous n'avons que deux choses à opposer aux folies de cette impatiente jeunesse; la légitimité escortée de tous ses souvenirs, environnée de la majesté des siècles; la monarchie représentative assise sur les bases de la grande propriété, défendue par une vigoureuse aristocratie , fortifiée de toutes les puissances morales et religieuses, » c'est à ses dépens que H. Sainte-Beuve nous prouve que le sens politique est très-inférieur chez lui au sens littéraire : ces quelques lignes, en effet, contiennent les grands principes fondamentaux de la monarchie représentative. Confondre la liberté avec l'égalité, son envieuse sœur, refuser à un homme le titre de libéral sous prétexte qu'il demande, pour mieux asseoir les libertés publiques, une aristocratie vigoureuse et une forte autorité religieuse et morale, c'est commettre à la fois une erreur et un anachronisme. Il est possible que Chateaubriand, vaincu et assombri, ait désespéré plus tard pour la France de la réunion de ces éléments indispensables à la durée du gouvernement qu'il avait rêvé. Mais, à cette date de 1820, la part faite aux surexcitations causées dans tous les cœurs royalistes par l'horrible attentat du i 3 février, on peut dire que Chateaubriand était là dans le vrai, et qu'aucune de ces paroles ne lui ôtait le droit de se dire en d'autres temps l'ami des libertés constitutionnelles. N'importe! si H. Sainte-Beuve s'était borné à une discussion politique, nous n'aurions pas à nous en émouvoir. Nul ne pourrait s'étonner que, partisan de la démocratie disciplinée par la force, il repoussât les opinions de Chateaubriand comme étant la satire des siennes : tout au plus serions-nous tenté de sourire en songeant à ce
satisfait d'aujourd'hui , qui n'a trouvé ni Louis-Philippe ni Chateaubriand assez libéraux pour lui. Mais M. Sainte- Beuve ne discute pas ou discute peu les idées générales : ce n'est pas sa manière; il procède par biais, par insinuations personnelles ; il s attaque surtout à l'homme, s'ingéniant à faire paraître l'homme inconséquent et petit, afin que ses doctrines se rappetissent et se déconcertent avec lui. Pour atteindre ce but détourné, il compulse, il interroge, il remue, non-seulement des pièces existantes et des témoignages authentiques, mais des pièces qui n'existent pas encore, des témoignages qui n'ont pas rompu le silence. Il demande qu'on publie telle lettre de H. Joubert, qui coule à fond, dit-il, la psychologie de Chateaubriand. Il invoque les Mémoires inédits de M. Viennet, les souvenirs intimes de M. de Pongerville, « qui tient l'histoire d'un vieil avocat de considération, » afin de donner quelque consistance à une anecdote relative au mariage de M. de Chateaubriand, anecdote bien vieille, attribuée déjà au maréchal de Richelieu, au chanteur Jélyotte et à bien des gens. Jusqu'à présent on avait respecté le chapitre des finances de Chateaubriand : cette fière et glorieuse pauvreté apparaissait comme une harmonie de plus dans l'ensemble de cette vie. Nous tous, grands et petits, que la littérature n'enrichit guère, et qui perdons souvent pour l'amour d'elle l'occasion de nous enrichir, nous aimions à trouver dans le plus grand écrivain de notre siècle ce type suprême du mépris de l'argent, passé démode, hélas! 'plus encore que la prose à'Atala; et lorsque, dans le dernier volume des Mémoires d' outre-tombe, une page inimitable nous l'avait montré causant avec le vieux roi Charles X et ees deux royautés échangeant les comptes de leur indigence, bien des yeux s'étaient mouillés de larmes, et il lui avait été beaucoup
m CAUSERIES LITTÉRAIRES.
pardonné. M. Sainte-Beuve ne le laisse pas môme intact de ce côté -là. Il trouve moyen de faire coup double aux dépens de deux gloires, en affirmant, d'après M. de Lamartine, que M. de Chateaubriand, à chacune de ses réconciliations avec le pouvoir, se fit payer ses dettes. Depuis* H. Sainte-Beuve a sans doute connu et aimé des souverains qui n'ont pas eu à payer les dettes de leurs serviteurs, lesquels n'étaient pas, j'en conviens, des Chateaubriand : cette fois c'est aux Mémoires de H. de Vitrolles, Hémoires qui n'ont pas paru, que notre infatigable chercheur demande un surcroît d'éclaircissements et de lumières. C'est ce que l'on pourrait appeler une procédure en règle, poursuivie avec toute la sagacité minutieuse d'un juge d'instruction servi par des rapports de police. Prenez garde ! vous engagez la littérature dans tin mauvais sentier : vous faites pour Chateaubriand ce que M. Hichelet a fait pour Louis XIV; vous plongez la poésie dans la fange du réalisme, comme il y a plongé l'histoire. En admettant comme vrai tout ce que vous ramassez ainsi à grand renfort de documents, de confidentes, de mémoires nés ou à naître, savez-vous ce que vous produirez avec cet ensemble de misérables vérités? Quelque chose de faux, de bas et de grimaçant, comme loute ressemblance prise par le détail, du côté vulgaire et grossier : cette ressemblance n'est pas la vérité, parce qu'elle n'est pas la beauté ; sans quoi le dernier des photographes serait supérieur au plus merveilleux des peintres. Les portraits de Raphaël, de Titien, de Léonard, vivent, ils sont immortels, ils sont vrais, et tant pis pour la réalité s'ils ne Tétaient pas ! La photographie du coin ne sera plus qu'un chiffon ignoble, dès que le modèle aura vieilli ou disparu. Si vous avez le malheur de ne plus croire à rien d'infini et de divin, vous devez croire du
moins aux lettres, à l'art qui vous a fait ce que vous êtes. Eh bien, cet art, ces lettres, vous les rabaissez, vous les humiliez dans le passé, vous les fourvoyés dans l'avenir, en leur enseignant à dépouiller de tout idéal ceux qui en ont été, malgré leurs fautes ou leurs défaillances, les plus nobles représentants. Il n'y a pas, dit-on, de héros pour son valet de chaipbre ; mais pourquoi se faire volontaire* ment valet de chambre quand on a tout ce qu'il faut pour être maître? Du moins, quand les valets se vengent dé leur domesticité forcée en publiant leurs indiscrétions dénigrantes, il s'y mêle une vulgarité, une bassesse de langage, qui rétablit les distances, qui réduit à leur juste mesure le plaisir qu'on y trouve et la confiance qu'ils inspirent. Ce qui est pis, c'est un talent fin, exquis, supérieur, mis au service de ce travail de décomposition qui a l'air de ne s'exercer que sur un homme, mais qui, dans le fait, atteint les sentiments, les croyances, les vérités, la cause que cet homme a défendus avec éloquence ou personnifiés avec éclat. Triste et dangereux enseignement, surtout à une époque de scission et de rupture, où le professeur prêche à des convertis, où la société nouvelle, la jeune littérature, fie sont que trop portées à prendre au pied de la lettre ces leçons de mésestime, à accepter comme dernier mot du débat cette réduction ou cette flétrissure, à supprimer à la fois toutes les grandeurs de l'individu et toutes les sources de ces grandeurs ! Chateaubriand démoli, la broche faite, démolissons aussi l'honnetir, le dévouement, la fidélité, la poésie, la passion, l'amour chevaleresque, tout, jusqu'aux beautés de pensée et de langage. On discrédite tout ensemble l'auteur de la Monarchie selon la Charte et ses opinions en mon* trant qu'elles n'ont pas toujours servi de règle à sa conduite, qu'il a parfois agi, vécu autrement qu'il n'a pensé,
parlé ou écrit. Patience ! la génération qui nous pousse et dont vos opérations anatomiques flattent tous les instincts, mettra dans ses idées, dans ses mœurs, dans ses sentiments, dans ses écrits, dans son style, un si parfait accord, qu'elle épargnera aux Saumaise futurs, ou plutôt aux Sainte-Beuve de l'avenir, tout embarras, tout travail de réduction et de triage !
Les chicanes adressées au Chateaubriand chrétien méritent, selon nous, des reproches du même genre. Elles sont d'autant plus inopportunes, que Chateaubriand, sur cet article, ne s'en est jamais fait accroire, qu'il n'a jamais affecté ni les grimaces de l'hypocrite, ni les exagérations du fanatique. L'histoire de sa conversion est simple et touchante. Entraîné d'abord par les premières ardeurs de sa jeunesse combinées avec les égarements de son époque, il apprend tout à coup que sa mère est morte en déplorant ses erreurs : il est foudroyé; il tombe à genoux; il pleure, il prie, il croit : sans doute dans une révolution pareille le sentiment tient plus de place qu'une conviction solide et raisonnée ; mais ce sentiment une fois réveillé ne se dément plus; il subsiste à travers les inconséquences ou les faiblesses de cette longue vie, et au moment suprême le père de Ravignan le retrouve intact au chevet de l'illustre agonisant. M. Sainte-Beuve appelle Chateaubriand un épicurien à l'imagination catholique. C'est ingénieux, mais inexact ; il serait plus juste de l'appeler un catholique à l'imagination romanesque. Les vérités religieuses lui apparaissaient dans une sorte de nimbe éclatant et mouvant plutôt que sur le roc inébranlable; mais sa foi, pour n'être pas toujours réfléchie ni conséquente, n'en était pas moins sincère, et s'en étonner, ce serait méconnaître ces fluctuations, ces sinuosités du cœur humain, que M. Sainte-Beuve connaît si bien quand il le
veut. Où en serions-nous, grand Dieu ! où en serait notre débile et infirme nature, s'il fallait absolument être impeccable pour avoir le droit d'être croyant, que dis-je? pour ne pas démonétiser en sa personne ses croyances les plus chères et les plus sacrées,? Cette alternative d'aspirations et de chutes, d'élans vers le ciel et de retours vers la terre, c'est proprement l'honune, c'est la misérable créature que la main divine peut seule relever et soutenir; cent fois plus misérable encore si Ton parvenait à lui persuader que chacune de ses fautes la condamne à se passer de Dieu et à ne pas y croire. Et à qui imposeriez-vous cette loi draconienne qui refuserait le titre de chrétien à quiconque ne serait pas infaillible? Au plus grand artiste de son siècle, à un homme incessamment tourmenté et ballotté en sens contraires par son génie, par son imagination, par ses rêves : c'est exactement comme si vous vous étonniez de ne pas trouver la sécurité du port et la solidité des rochers en pleine mer, au milieu des récifs et des tempêtes de l'Océan 1
Au reste, nous le répétons, ce n'est pas là la vraie question pour M. Sainte-Beuve : peu lui importe que Chateaubriand ait été, dans sa foi religieuse, plus ou moins consistant et convaincu; peu lui importe, pour tout dire, le christianisme de Chateaubriand : c'est le christianisme en général qu'il s'agirait de compromettre dans ces questions de personnes. Chateaubriand, Lamartine, Lamennais, Yictor Hugo, puis, un peu plus bas, Armand Carrel, Béranger... La pente est glissante, et l'on arriverait vite au Dieu des bonnes gens ou même au Dieu absorbé dans le panthéisme. Quelques-uns de nos contemporains célèbres ayant, à un moment donné, rompu avec cette religion des humbles dont s'accommodait mal leur orgueil, la thèse de M. Sainte-Beuve est celle-ci : M. de Chateaubriand, après
avoir, au commencement de ce siècle, défendu en poêle le christianisme, Fa non-seulement senti chanceler dans son âme, mais il Ta vu s'affaiblir autour de lui; subissant ainsi sa défaite dans la partie religieuse de sa tâche comme dans la partie politique. Ici H. Sainte-Beuve s'appuie sur le témoignage d'un homme d'État autrichien, de H. le comte de Fiquelmont, qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en cette affaire ; « M. (Je Chateaubriand, nous dit le comte de Fiquelmont, a vu les principes du christianisme s'affaiblir chaque, jour davantage, et sa voix ne s'est si fort élevée que pour masquer davantage son impuissance . » — Nous en sommes fâché pourla perspicacité de l'homme d'État tudesque et pour celle du critique athénien; mais ceci n'est pas une erreur, c'est le contraire de la vérité. Prétendre que le christianisme s'est affaibli en France et dans le mondé pendant le demi-siècle qui va de 1802 à 185$, de la publication du livre de M, de Chateaubriand au lendemain du coup d'État, c'est vouloir lutter contre une invincible évidence. C'est à cette dernière époque, si nous ne nous trompons, que* SJL de Hontalembért publia son bel ouvrage Des intérêts catholiques m dix-neuvième siècle, et aucun de nos lecteurs, j'en suis sur, n'a oublié le merveilleux effet de consolation et d'allégement que produisit, au milieu des déceptious et des angoisses publiques, ce vigoureux tableau de la différence des situations entre la veille du concordat et la veille du 2 décembre. Hier encore une voix éloquente, interrompue par la mort, celle de M. de Vatimesnil, nous redisait, avec la double autorité de la science et de la vertu, ce que c'était que le christianisme en France au moment du concordat, avant les conférences de Frayssinous. Quant à ce qu'il est aujourd'hui, les hommes tels que M. Sainte-Beuve ne veulent pas et ne peuvent pas le savoir. Ils n'assistent pas
CHATEAUBRIAND Kl 1 M. SAINTE-BEUVE. 947
au travail de cette vie intérieure, de cette âme intime et féconde du christianisme, de la grande famille chrétienne, qui ne se produit pas au dehors, qui n'écrit pas de roman ni de poème, mais qui couvre silencieusement la terre de ses œuvres bienfaisantes, multiplie les obscurs sacrifices, s'assied au foyer domestique, purifie les mœurs, s'étend à des profondeurs inconnues, crée une société régénérée par la foi, l'immolation, la charité et le devoir, à côté des désordres et des rumeurs de la société extérieure. De temps à autre ils voient un esprit superbe se détacher avec bruit comme ces- hautes branches que la sève abandonne, que le soleil dessèche et que le vent fait tomber; et ils croient que c'est l'arbre même qui tombe et qui meurt : ce qui le fait vivre, ce qui en couvre, chaque priatemps, d'une éeoree nouvelle le tronc mutilé, ce qui en épaissit les rameaux, ce quj en ranime la verdure, ce qui en affermit les racines, ils ne le voient pas, Us ne le croient pas, ils ne le savent pas. Au lieu de les accuser, il faut les plaindre.
Nous serons plus bref sur le chapitre délicat où H. Sainte- Beuve parait tellement se complaire, celui des faiblesses de H. de Chateaubriand et des romaagsqties victimes qui se sont laissé dévorer, consumer par Tardant et mobile René. Nous l'avouons, eUes nous paraissent tout aussi étrange* res aux œuvres, a» génie, à la gloire^ à l'influence de l'auteur des Martyrs, qu'Àdrieime Leeouvreur à la bataillle de Fontenoy ou la Fornarina à 1» Transfiguration. La vraie critique, la véritable histoire littéraire, n'ont rien à voir dans ces commérages, proches voisins de cette littérature clandestine, de ces chroniques scandaleuses, honteuses abdications de Fart, signes suprêmes delà dégradation d'une société et . d'un temps. Pour ' nous,, les /èmfl^deM.deGtateattltfi^
cée, Amélie, Velléda,Bianca; elles ne se nomment ni madame de C..., ni madame de B..., ni la duchesse de M..., ni cette indiscrète madame HortenseA . . . ,dont les mémoires inédits sont le|bouquet final et comme le dessert de cette alléchante lecture. Celles-là, je ne les connais pas, je ne veux pas les connaître, et je suis forcé de faire remarquer à H. Sainte- Beuve que, s'il s'était avancé d'un pas de plus dans cette voie mauvaise, il aurait, lui hpmme grave, lui écrivain éminent, rendu à la mémoire de Chateaubriand le même office que rendaient récemment àun jeune et infortuné poète des femmes auteurs, devenues les héroïnes de leur propre histoire et les conteuses de leur propre roman. Cette exploitation de la galanterie apocryphe, de la curiosité sensuelle qui tourne à la monomanie chez un certain public, n'a plus rien de commun avec le noble métier des lettres, et l'on n'est plus digne de les aimer quand on se permet en leur nom de telles licences. Qui nous dit d'ailleurs que plusieurs de ces dames ne se sont pas vantées? Voilà, par exemple, madame Hortense A..., que H. Sainte-Beuve appelle Hortense tout court, sans doute pour mieux nous convaincre des rapports d'intimité et de partage qui existent entre René et Amaury. En admettant l'authenticité de ces mémoires, qui m'assure de la véracité de ces aveux? Une femme d'esprit, grande connaisseuse en pareille matière, madame Sophie Gay, a parlé, dans une page assez piquante, d'un revirement bizarre qui a lieu de nos jours dans les mœurs mondaines, et d'après lequel les femmes coquettes (pardon de ce vieux style) en sont venues à intervertir les rôles, à compromettre les hommes à la mode. Si le fait est vrai pour de séduisants personnages dont le mérite le plus clair est de bien mettre leur cravate, que serait-ce pour ces glorieux porteurs d'auréole que leur génie poétique et passionnêdèsigneaux empressements des
filles d'Eve? J'indique, bien entendu, sans rien affirmer, et surtout sans trop m'attarder dans cette atmosphère où tout le monde n'est pas aussi bien acclimaté que M. Sainte- Beuve. Si je me trompe, je dis : tant pis! non pas pour Fauteur du Génie du Christianisme et des Martyrs, qui seul est en cause, mais pour l'homme privé, qui devait échapper à ces révélations inutiles, et qui, sincère admirateur de la Bible, ne se doutait pas qu'il y avait un Cham dansl'auditoire si soigneusement trié de l' Abbaye-aux-Bois. Je dis : tant pis pour Chateaubriand, comme je dis tant pis pour lui, s'il a eu réellement le malheur d'appeler un jour M. de Lamartine grand dadais ! mais tant pis aussi pour H. Sainte-Beuve qui, en relevant ces tristes détails, a abaissé d'un cran la valeur littéraire et morale de son livre l
C'est dommage pourtant ! Si nous avions, ce qu'à Dieu ne plaise ! des intentions hostiles contre M. Sainte-Beuve, ce n'est pas sous des critiques, mais sous des louanges que nous voudrions l'accabler : nous essayerions du moins, par nos éloges, par nos citations, de le rendre plus coupable aux yeux de nos lecteurs et aux siens. Je cueille au hasard, dans le premier volume, cette page délicieuse, écho lointain d'Amélie : « J'ai souvent pensé que les sœurs de grands hommes, d'hommes distingués, quand la nature les a faites les dignes sœurs de leurs frères, leurs égales par l'esprit et par le cœur (ce qui s'est vu plus d'une fois), se trouvent plutôt supérieures à eux à d'autres égards : elles se maintiennent plus aisément à la hauteur première. Je m'explique : la nature, comme ici dans cette famille de dix enfants, produit un homme de génie, et elle crée en même temps un génie-femme comme Lucile. Et bien ! le génie-femme sera ou restera plus volontiers supérieur et ^meilleur moralement, poétiquement. Les
hommes, à un certain jour, font leur métier d'hommes ; ils sortent du nid paternel : ils se prennent à tous les buissons ; la poussière du chemin les ternit ; s'ils ne se perfectionnent beaucoup en avançant, ils se gâtent ; cela arrive souvent. Les femmes, si elles restent ce qu'elles doivent être, gardent le foyer, et aussi, dans toute sa délicatesse, elles y gardent le culte de l'idée première, de Tidéal (s'il y a poésie) ; elles sont comme les prêtresses domestiques de cette chose sacrée que nous allons dissipant, dépensant, exploitant au profit souvent ou de notre ambition, ou de notre amour-propre, de ce que Ton appelle la gloire. Elles restent fidèles avec religion, avec discrétion et mystère : elles ont un dépôt jusqu'à la fin et accroissent plutôt de leurs larmes le premier trésor. Ainsi fit Lucile en regard de René. On la définirait bien d'un mot : c'est le génie de son frère, dégagé de tout alliage d'auteur, de toute complication littéraire, mondaine, politique et vaine, le pur génie avant qu'il ait revêtu ou après qu'il aura rejeté l'enveloppe mortelle. »
Plus loin, dans la belle étude sur Chênedollê, sérieux poète qui ne sut pas saisir son moment, quoi de mieux senti et de mieux dit que ce passage : « Les événements de juillet 1830 avaient été une douleur pour ce cœur ami du passé. Il avait demandé bien peu à la Restauration : il la regretta beaucoup. Quand Charles X, dans son voyage de Paris à Cherbourg, passa par ce canton de Normandie, Chênedollê fut présent sur son passage : famille d'un poète saluant celle d'un roi sur la route de l'exil !. . . Ainsi que je l'ai assez marqué, Chênedollê, dans le cours de sa vie, en venant trop tard et le lendemain, manqua souvent l'occasion : qu'on n'aille pas dire que cette fois il la manqua encore : noble poète, il l'avait trouvée ! » Comment, dirons-nous à notre tour, comment, lorsque l'on sait
écrire et penser ainsi, fait-on descendre sa littérature dans la société de ces dames qui connaissent si bien la couleur des yeux de Guglielmo et celle des yeux d'Ottavio, et des yeux de Henry, et des yeux de Raoul, et des yeux de René? (Tome II, page 404.) Comment, quand on pourrait être Quintilien ou Addison, ou mieux encore quand on pourrait être Sainte-Beuve, consent-on à être Tallemant des Réaulx ?
Encore une fois, c'est là le châtiment et la conséquence de certaines situations volontairement acceptées. M. Sainte- Beuve, en rompant ses grandes et légitimes amitiés littéraires, s'est trouvé en présence d'autres mœurs, d'une feutre littérature, d'un autre langage : perdant ses alliés naturels, il a, pour ne pas rester seul, contracté, subi, resserré des alliances incroyables chez un homme d'un goût aussi fin. C'est ainsi que dans ce livre où abondent des traits de malveillance ou de rancune à peine voilée Contre nos maîtres les plus incontestés, il salue, en passant, d'un hommage, qui?... M. Barbey d'Aurevilly, un idtra-catholique qui a écrit des romans libertins, un critique hebdomadaire qui défraye la gaieté des petits journaux et fait de chacun de ses articles un déli, une gageure contre le bon sens et la langue française. Se brouiller avec M. Cousin, s'incliner devant M. Barbey, quelle pénitence ! C'est ainsi que, dans une autre circonstance, M. Sainte- Beuve, l'écrivain exquis, l'académicien éminent, se vit amené, par sa haine contre le véritable groupe académique, à présider et à juger un concours littéraire pour des prix décernés par un ex-pharmacien, et à écouter, à couronner sérieusement je ne sais quel comparse de la société des gens de lettres, auteur d'un panégyrique de M. de Balzac, de ce même Balzac, l'homme qui s'est le plus cruellement uoquè de M. Sainte-Beuve et que M. Sainte-
Beuve a le plus profondément délesté. Tout se paye; c'est une loi morale qu'en littérature comme ailleurs les petits ont le droit de rappeler lorsque les grands l'oublient.
Oui, tout se paye, mais ce n'est pas H. Sainte-Beuve seulement qu'il sied de remettre en face de cette loi sévère. Si la gloire des grands écrivains de notre époque est exposée à de semblables atteintes, ce sont eux qui ont ouvert la porte et donné l'exemple. Ils sont punis parce qu'ils sont coupables. S'ils n'avaient pas eux-mêmes introduit le public dans leur vie privée, s'ils n'avaient pas étalé aux regards curieux et profanes les secrets de leur cœur, les mystères de leur famille, les images sacrées de l'aïeul, de la sœur et de la mère, s'ils n'avaient pas livré à tous venants le commentaire réel de leurs créations poétiques, l'idée ne serait venue à personne de fouiller après eux dans leurs souvenirs, de compléter leurs révélations, de suppléer à leurs réticences. Us ont voulu que la portion intime et cachée de leur existence entrât en partage de gloire et de bénéfices avec leur vie publique ; ils se sont placés tout au long sous la vitrine des libraires : dès lors quiconque les avait connus, approchés, encensés, flattés, enviés, haïs, femmes, critiques, amis, ennemis, indifférents, a pu se croire autorisé à venir prendre leur mesure et mettre la main à l'étalage. Il y a telle page du livre de H. Sainte- Beuve qui eût été impossible, si telle autre page des Mémoires d'outre-tomberi existait pas. Cen'est pas toutencore: les croyances ou les sentiments qui élevèrent leur génie et inspirèrent leurs ouvrages n'auraient jamais été révoqués en doute, s'ils n'eussent fait à leur passion de popularité d'impardonnables sacrifices, s'ils n'eussent tendu la main à des hommes qui avaient froissé ces sentiments et insulté ces croyances. Pour nous, qui avons appris à
lire et à écrire dans les œuvres de Chateaubriand, qui avons fait de notre admiration pour l'illustre poète une partie de notre éducation, une des ivresses de notre jeunesse, pour nous qui amnistions ses fautes politiques, qui détournons nos regards dç ses faiblesses romanesques, qui tenons pour sincères et certaines ses convictions religieuses, et qui, malgré tout, l'aimons encore, il y a un détail dans sa vie que nous ne lui pardonnerons jamais. Sa vive et publique amitié pour Béranger, pour Armand Garrel, a été un antécédent déplorable et un funeste exemple : elle a permis aux sceptiques, aux malveillants, au vulgaire, de se demander ce qu'il y avait de sérieux dans les doctrines de ce ministre promoteur de la guerre d'Espagne, qui courtisait le déserteur du drapeau français de 1823; dans la religion de cet apologiste du christianisme, qui coquetait avec le chantre de la gaudriole : elle a fait douter des principes mêmes en laissant douter de l'homme ; elle a suggéré cette idée dissolvante que, pour ces grandes et hautaines intelligences, ces vérités n étaient que jongleries, bonnes à éblouir, sous des plumes brillantes, les niais et les dupes : enfin elle a été cause que, plus tard, lorsque des écrivains sortis des mêmes rangs, mais sans autorité et sans gloire, ont voulu discuter Béranger, lui demander compte du mal qu'il avait fait et réduire ce prétendu Pindare à sa taille de chansonnier, ils ont été traités d'iconoclastes, de sauvages et de barbares, rompant, pour faire un peu de bruit, le pacte de famille entre les hommes séparés par leurs opinions, mais rapprochés par leur talent; le grand nom de Chateaubriand leur a été jeté à la face comme une condamnation sans appel. Singulier retour pourtant '/aujourd'hui une réaction injuste, mais évidente, s'accomplit
contre Chateaubriand : Béranger est démoli par ceux que
leurs opinions sembleraierft devoir ranger parmi ses admi- . rateurs, et c'est le même homme, M. Sainte-Beuve, leur ancien courtisan à tous deux, qui, après avoir discrètement donné le signal de la prise d'armes contre l'un, compte maintenant les misères et les inconséquences de l'autre. Ainsi tombent ensemble ces deux popularités si soigneusement conservées et qui n'auraient jamais dû s'unir. 11 y a là de quoi consoler les humbles et faire réfléchir les illustres. A ceux-là, s'il en existe encore, nous dirons comme conclusion finale : « Ne vous révélez au public que par vos ouvrages. Soyez toujours et avant tout de votre religion, de votre monde, de votre parti. Ne faites pas à votre popularité des sacrifices que payerait un jour votre gloire. Voyez ce qui arrive pour les plus grands de ceux qui vous ont précédés ; ils sont châtiés par où ils ont péché, et de la même main qui leur avait tressé des couronnes. Vous êtes libres de ne pas honorer outre mesure les instruments de cette punition tardive ; mais la leçon est bonne et vous ferez bien de la méditer. a
XYII
Oiseaux bleus, couleur du temps ! oiseaux gris, couleur de la pluie ! chimères aux ailes de soie ! licornes vagabondes qui ne dormez jamais, en cela bien différentes des lecteurs de certains ouvrages ! aurochs mystérieux, cigognes, fatidiques, pesantes autruches, sacrés ibis, nocturnes chouettes, phosphorescents phallènes, corneilles séculaires, bavardes perruches, vampires sanguinaires, formes indécises, vagues fantômes, larves ébauchées, visions confuses du sabbat et de Walpurgis, vous qui aidez l'homme à traverser les heures stériles, soit que vous amusiez l'attente en lui offrant Ahasvérus, soit que vous trompiez la douleur en lui récitant Prométhée, soit que vous semiez la torche des vers luisants sous les pas de celui à qui Merlin l enchanteur fait la route ténébreuse, ne pouvez-vous venir à mon aide? ne pouvez-vous me trouver un livre?
1 Merlin V Enchanteur,
— Voici Merlin, le fameux Merlin, Merlin Yenclianteur, me répondirent eg chœur ces fantastiques légions du cauchemar et du rêve. Abracadabra ! si tu n'es pas enchanté avant la huit centième page, c'est que tu seras rétif aux enchantements, et nous n'aurons plus qu'à t'abandonner à cette muse bourgeoise qui n'a jamais connu ni Taliesin niEpistrophius. Situ veux absolument comprendre Mer/m, c'est que tu n'es pas digne de le lire ; si tu crois l'avoir compris, c'est que tu n'es pas digne de l'avoir lu. N'essaye pas de soulever ces voiles, de pénétrer ces arcanes, de percer ces ombres, d'éclaircir ces symboles, d'approfondir ces mystères, de porter une irrèvérente lumière dans ces obscurités saintes : incline-toi 1 adore ! humilie le fini, c'est-à-dire ton intelligence, devant l'infini, c'està-dire l'enchanteur Quinet : abaisse le moi, c'est-à-dire le toi, devant le non moi, c'est-à-dire la grotte sibylline de Merlin ; sans quoi tu seras condamné à ce sommeil d'airain dont il est parlé au vingtième livre; châtiment allégorique réservé par le poète à ses lecteurs de mauvaise volonté : tu seras changé en statue sans sel, et tu te réveilleras au bout de dix mille ans, avec les 'cinq sous d'Ahasvérus dans ta poche; à moins que tu n'aimes mieux réciter, pour ta pénitence, les vingt-cinq mille vers des Triades.
— Fort bien, licornes vagabondes ! Fort bien, chimères £iix ailes de soie ! Mais un pauvre critique est obligé d'expliquer ce qu'il a lu ; et. comment voulez-vous qu'il explique ce qu'il n'a pas compris?
— Ah ! le vieil arriéré ! comme on voit bien que tu es rivé à ce parti rétrograde qui croit à la souveraineté du pape, et se cabre contre le fait accompli ! — Eh bien ! soit : cache tes ailes de pigeon, et écoute : voici une recette qui pourra soutenir ton imbécillité. Nos plus Uns
critiques ont rendu compte de Merlin V enchanteur avec ces égards que l'on doit à Edgar, avec ces ménagements que Ton refuse aux évoques, mais que Ton ne peut refuser au panégyriste de Marnix. Trop respectueux pour comprendre M. Quinet, trop spirituels pour rester court, ils l'ont traduit à leur guise, et la glose a paru plus claire que le texte. Imite ces ingénieux modèles : regarde dans l'œuvre de H. Quinet comme dans le verre d'un kaléidoscope; dis ce que tu y vois : tes lecteurs ne peuvent te demander davantage, et tout le monde sera content.
— Oiseaux bleus, licornes et chimères, je me prosterne et j'obéis.
Merlin, c'est l'esprit français : il naquit, dans une nuit d'orage, du mariage morganatique d'un petit démon avec une grande sainte. Cette double origine explique les prodigieuses antithèses qui se sont révélées en lui pendant le cours des siècles : tour à tour doux et violent, docile et rebelle, tapageur comme un enfant terrible, rangé comme une pensionnaire, crédule et sceptique, pensif et railleur, ramassant aujourd'hui les morceaux des assiettes qu'il a cassées hier, insurgé ce matin, agenouillé ce soir, chassant ses précepteurs, adorant ses maîtres, impatient du fil de soie qui le conduit, résigné au joug de fer qui l'opprime, échangeant son repos contre une liberté dont il ne sait pas se servir, sacrifiant sa liberté à un repos dont il abuse; éveillé comme un page de cour, endormi comme un lecteur de M. Quinet, capricieux et sensé, routinier et mobile, vif jusqu'à la démence, indolent jusqu'à l'apathie, insupportable et irrésistible, irritant et charmant, se méfiant de toutes les sagesses, se prêtant à toutes les folies, tel enfin qu'on ne peut ni le haïr sans regret ni l'aimer sans trouble, et qu'il semble constamment prêt à nous chanter un hymne des anges mis en
musique par les diables. Tel fut Merlin : mais, ainsi qu'il arrive souvent aux jeunes gens de bonne maison, il offrit, pendant sa belle adolescence, plus de trait de ressemblance avec sa mère, la fille des deux, qu'avec son père, le prince des abîmes. D'ailleurs, dès ses premiers pas dans le monde, il eut le bonheur de rencontrer Viviane et de la choisir pour fiancée : Viviane, c'est la raison légère, aimable et souriante, éprise de lumière et de foi, délicate, ailée, aérienne, butinant les fleurs comme l'abeille, laissant comme elle son aiguillon sous son miel, vivant dans la rosée, buvant ses gouttelettes sur la pointe lustrée des herbes printanières. Or, comme tout dépend pour un jeune cœur de la première femme qu'il aime, Merlin ne voulut plus sentir et penser qu'avec l'âme de Viviane. Ce fut un beau moment et un beau couple ! Voyezles, Viviane et Merlin, errant, les mains entrelacées, au sein de celte belle nature dont ils ont la fraîcheur et la grâce, l'éclat et la jeunesse. C'est le matin de la vie et de la société chrétienne ; c'est l'heure où tout sourit sur La terre et dans le ciel, où l'azur est plus bleu, le rayon plus doux, la feuille plus épaisse, les fleurs plus parfumées, la brise plus suave, les oiseaux plus joyeux, où le souffle de Dieu passe incessamment sur le monde, éveillant toutes, les splendeurs et toutes les harmonies. Viviane et Merlin s'accordaient admirablement avec ce poétique ensemble : ils étaient les figures vivantes de ce frais t$» bleau. Us aimaient à se promener au bord des lacs, à s'enfoncer dans les futaies mystérieuses, à se perdre dans les sentiers voilés de verdure et d'ombre, à s'agenouiller au pied des croix dressées le long des chemins. Merlin créait des œuvres pieuses et charmantes, et quand Viviane les avait bénies, il était fier de son ouvrage. Si Viviane ramassait dans les prés des trèfles symboliques, si elle les
montrait en souriant à Merlin, le lendemain ces trèfles épanouissaient leurs merveilles sculptées sur le front de nos églises, et Merlin, après avoir bâti, allait prier. Si Viviane, au plus touffu de la forêt, faisait remarquer à Merlin tout ce que ces troncs et ces branches, ces voûtes de rameaux et de feuillages semblaient cacher de religieux mystères, bientôt des cathédrales et des chapelles plongeaient leurs racines dans le sol, lançaient leurs arceaux et leurs flèches, et abritaient la prière sous l'ombre de leurs piliers. Sur les hauteurs voisines du ciel, dans les vallées inaccessibles aux bruits du monde, Merlin, à un signe de Viviane, édifiait des monastères et des cloîtres. Penché sur les livres de la sagesse divine et de la science humaine, il hésitait parfois et s'arrêtait dans sa lecture, se demandant tout bas laquelle de ces deux sagesses devait prévaloir, et écoutant dans le lointain les murmures railleurs de son père. Mais il sentait sur son épaule l'haleine embaumée de Viviane, qui lisait derrière lui : elle posait le doigt sur la page, et il voyait, comme par enchantement, ses doutes s'évanouir dans la parole de vérité, comme des atomes dans un rayon de soleil. Puis, quand Viviane lui demandait s'il se croyait émoussé par cette vie d'amour et de foi, s'il se trouvait assez savant et assez riche, si quelque chose manquait à sonbonheur et à ses lumières, Merlin lui montrait le ciel, les collines surmontées d'une croix quidominaitl'horizon,lesfoulesprosternéessur les dalles des églises gothiques, et il embrassait Viviane ; les amoureux ne sauraient trouver une meilleure réponse, et les docteurs même voudraient bien en trouver une aussi bonne.
Hélas! cette lune de miel eut un terme : quelques siècles s'étaient écoulés, et, un matin, Merlin jugea que Viviane vieillissait : rien de plus faux, car la beauté de
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Viviane est immortelle comme sa jeunesse; mais, la veille, Merlin avait rencontré, dans un champ mêlé de bon grain et d'ivraie, Isoline, c'est-à-dire la science profane, cueillant des coquelicots et des bluets. Elle avait eu pour lui des regards provocants et de coquets sourires : Merlin passait outre pourtant, car il ne songeait pas encore à trahir Viviane. Mais voici qu'à l'angle du chemin il se heurta nez à nez avec Fantasus, Taliesin et Griselidis, vieille commère qui avait, comme Alcine, le privilège de paraître jeune en se fardant : Fantasus, c'est-à-dire le caprice; Taliesin, c'est-à-dire le sophisme; Griselidis, c'est-à-dire l'hérésie : vous voyez que je suis plus naïf ou moins discret que M. Edgar Quinet, et que je vous donne tout de suite la clef de mes allégories.
On put voir là combien la mauvaise compagnie est dangereuse pour les esprits faibles. Fantasus, avec sa marotte bariolée,, sa toque de satin changeant dont la plume insolente défiait les nuages, son justaucorps, mi-partie de velours fané et de paillettes en or faux, éblouit le bon Merlin, dont la tête n'était pas très-forte. Taliesin, avec sa robe noire, lui fit l'effet d'un grand savant. Griselidis fut assez effrontée pour lui dire qu'elle l'aimait depuis son enfance, et il eut l'ingénuité de la croire. Pendant qu'il écoutait ces propos, il voyait sur un fond lumineux, verdoyant et fleuri comme un décor de théâtre, Isoline, dans des attitudes voluptueuses, lui tendant une coupe d'or remplie de vieux falerne, et lui montrant du doigt, en un poétique mirage, des déesses et des nymphes. C'était trop de séductions pour Merlin; il avait écouté et regardé; il but, s'enivra et s'endormit. Quand il se réveilla, Isoline et Griselidis lui affirmèrent qu'il venait de renaître, et le pauvre ensorcelé les crut si bien, que longtemps il parla de sa renaissance. Tout ce que souffrait Viviane à l'aspect
dé ces infidélités bruyantes, toutes les larmes qu'elle répandait, toutes les prières qu'elle répétait pour essayer de rompre le charme fatal, je vous le laisse à penser.
Cependant Merlin, comme presque tous les mauvais sujets et les maris qui se dérangent, était dans le fait un assez bon diable. Il y avait en lui un fond de droiture naturelle et un reste d'amour pour Viviane. 11 eut un jour à payer les dettes de Fantasus chez le tavernier du coin : Taliesin, se promenant avec lui en tête-à-tête, lui donna sournoisement un croc-en-jambe qui le fit tomber à la renverse avec d'affreux étourdissements : il découvrit une ride sur la tempe gauche d'Isoline et crut deviner que Griselidis avait de fausses dents. Il se dégrisélida et revint à Viviane, qui, toujours tendre et dévouée, sécha ses pleurs et pardonna. Mais, instruite par le malheur, elle comprit qu'il fallait désormais à Merlin un régime moins simple, moins primitif et moins sévère : elle sut dérober à ceux et à celles qui l'avaient tant fait souffrir quelques-uns de leurs secrets.
Viviane n'eut pas de peine à persuader à Merlin que tout ce qui n'était pas elle n'était bon qu'à le rendre malheureux, à altérer son naturel, et, en lui ôtant la clarté, à le priver du meilleur de ses avantages. Ce fut une réconciliation charmante. Jamais Merlin n'avait été si brillant, si vif, si content de Viviane et de lui-même : ses défauts étaient devenus des qualités, et il avait su trouver jusque dans ses erreurs de nouveaux moyens de plaire. Hélas î encore hélas ! les réconciliations durent moins que les premières tendresses. Les temps s'assombrirent, les cœurs s'endurcirent, les esprits s'égarèrent. Viviane se voila la face, et Merlin, n'étant plus éclairé par ses beaux yeux, eut la funeste idée d'allumer les candélabres de Vorgie. Un matin , à cette heure douteuse où les flam-
beaux pâlissants luttent avec le crépuscule, Merlin, l'œil fixé sur les roses flétries, les coupes vides et les débris du festin, vit s'asseoir prés de lui un jeune vieillard aux ma* niéres engageantes, qui, s'exprimant en termes choisis, lui parla excellemment de l'humanité, de la société, de la liberté et de la nature. Il s'appelait Epistrophius, et faisait profession de philosophie. Merlin fut séduit par sea beaux discours, par un agréable mélange de sensibilité et de finesse, de raisonnement et de moquerie : il s'y trompa d'autant plus aisément qu'Epistrophius, dans ses écrits et dans son langage, affectait plusieurs de ces qualités que Merlin savait être chères à Viviane ; la netteté, 1 enjouement, le naturel, l'atticisme, l'éloquence. Il se livra donc corps et âme à son nouveau professeur; mais Merlin ne s'était pas assez souvenu que lui-même, en d'autres temps», il avait eu pour disciple et parfois pour compagnon de route un nommé Jacques Bonhomme, espèce de gros garçon en sabots, aux mains calleuses, à la voix rude, aux appétits violents, qui, humble et timide d'abord, avait singulièrement grandi. Après de longues années de jeûne, 9e travail et de souffrance, Jacques Bonhomme, émancipé et endoctriné, ne voulait plus jeûner, ne voulait plus travailler, ne voulait plus souffrir. Epistrophius le disert finissait à peine sa dernière leçon de philosophie; il achevait à peine la dernière tirade de son dernier discours sur la nature et l'humanité, que Jacques Bonhomme se rua sur la scène sans s'annoncer à la cantonnade, cria, brûla, hurla, brisa, saccagea, pilla, démolit, tua, massacra, le tout au grand désespoir de Merlin et à la grande surprise d'Epistrophius, qui trouva, ce jour-là, la nature bien dénaturée et l'humanité bien inhumaine. Merlin, frappé au cœur, entouré de décombres, spectateur de sa propre ruine, eut encore une idée
lucide : il revint derechef à Viviane, qui, persécutée, proscrite et captive, ne demandait qu'à lui tendre les bras et à se consoler avec lui. Un moment on put croire qu'une adversité commune avait resserré pour jamais et consacré leurs liens; qu'une nouvelle ère allait commencer,.aussi lumineuse, aussi féconde, aussi bienfaisante que l'avaient été les fiançailles et la réconciliation de Viviane et de Berlin. Mais, grand Dieu ! voici que, du fond de la forêt Noire, du haut des burgs démantelés, du seuil des écoles ténébreuses que le Rhin enveloppe de ses brouillards, Merlin vit accourir maître Gâchisius, le margrave Gaëli- Mathias, la sorcière Àlifantina, la princesse Tedesca, la fée Ostrogothe, groupe bizarre dont la marche pesante soulevait une poussière opaque, dont le souffle éteignait les lumières, dont le regard terne changeait la baguette légère de Merlin en une lourde massue de chêne druidique. Leurs voix caverneuses s'entre-choquaient dans une langue qui semblait avoir pensé allemand avant de parler français. Leurs discours hérissés de syllogismes, encombrés de panthéisme, cuirassés de hégelisme , lardés de strausisme, bigarrés devers symboliques, émaillés d'images allégoriques, brodés de prose poétique, troublaient lies cerveaux, embrouillaient les idées, jetaient l'âme dans un de ces vagues malaises où Ton ne sait pas si Ton dort ou si Ton veille, si l'on a un caillou sur l'estomac ou un gnome au chevet de son lit , si Ton sort du collège de France ou des Petites-Maisons, si Ton tient un livre entre les mains ou si l'on entend un somniloque haranguant un somnambule. Ils passaient, ils passaient comme les Djinns
de M. Victor Hugo :
On doute, La nuit...
J'écoute :
Tout fuit..»
Tout passe :
L'espace Efface Le bruit.
MëHin n'eut que le temps de se cacher : H. Edgar Quinet, moins avisé et plus lourd, reçut toute l'averse : l'hallucination fut si complète, qu'il crut Merlin enveloppé avec lui par cette cohorte germanique. Mais Merlin s'était enfermé à double tour pour laisser se dissiper cette bourrasque, et pendant que M. Edgar Quinet écrfvait les deux gros volumes du faux Merlin l'enchanteur, le vrai Merlin enchanté relisait Montaigne et Molière, Hamilton et Lesage,Zadig et Gil Bios; et il se promettait formellement d'être toujours français pour rester clair, ou d'être toujours clair pour rester français ; ce qui revient exactement au même. Je Vous conseille de faire comme lui.