‹ Les semaines littérairesChapitre 17 sur 23 · DES ENFANTS · texte numérisé non relu

DES ENFANTS

Notre tâche serait facile et brève, s'il ne s'agissait que déjuger, chez M. Taine,la question de talent; car il nous semble impossible d'en avoir davantage. Ëclat, vigueur, don du pittoresque, richesse de l'image, sentiment d'artiste échauffant et colorant les facultés du critique, style plein de saveur et d'accent, nerfs en saillie bien que recouverts de chair vive, sève débordante, sang jeune courant à fleur de peau, rien ne manque à ce vaillant écrivain qui a su donner à un genre paisible, froid et rassis, le mouvement et le feu de l'action et de la vie. Si le talent de H. Taine n'est pas précisément de ceux qui corrigent ou rassérènent les littératures en décadence, il est au moins dû ceux qui réveillent les littératures assoupies : et cependant j'éprouve, en le lisant, une impression que je suis forcé d'avouer. Pendant les vingt premières pages,, c'est

1 La Fontaine et tu Fables. — La Comédie enfantine.

un charme, un entraînement irrésistibles. Puis vient 4'è~ blêmissement, puis la fatigue. Rigault, Prévost-ParadoJ, Sainte-Beuve, Emile Montégut, Cuvillier-Fleury (je rapproche tout exprès des manières bien diverses), me délectent et m'instruisent sans m'accabler ; Taine m'écrase. Auprès d'eux, je ne me sens pas incapable de renouer l'alliance de l'art nouveau avec la société polie et le vieil esprit français, de me rattacher, par exemple, à ce spirituel abbé de Feletz qui m'a toujours paru le plus aimable trait d'union entre la causerie de salon et la critique de journal. Avec H. Taine, je suis dépaysé, et je reconnais que le fil est rompu. Puisqu'il aime à illustrer ou plutôt à illuminer sa pensée, qu'il me permette une comparaison. Quand je le lis, il me semble que je me trouve dans un appartement somptueux, un peu encombré, plein de magnifiques objets d'art, non sans un certain mélange de bric-à-brac. On allume une douzaine de bougies; je regarde, j'admire, je suis ravi : puis on en allume trente autres; c'est trop déjà; la lumière est trop crue, trop violente : l'or des cadres, la soie des tentures, l'émail des potiches, l'ébène des dressoirs, les rosaces des tapis, les glacis des tableaux, la blancheur des statuettes, le scintillement des cristaux, tout cela rayonne, flamboie, ruisselle, resplendit, éblouit, se heurte dans un merveilleux pêle-mêle de clartés et de couleurs. Hais voici le maître de la maison, qui juge que la salle n'est pas encore assez éclairée : ej, en avant le grand lustre, les torchères et les candélabres ! C'en est fait, mon admiration devient presque une souffrance, et mon extase une migraine : je gagne à la hâte le petit boudoir où une lampe discrète veille sous son globe d'albâtre, et où j'aperçois, à travers une ombre transparente, un doux et timide visage penché sur un bouquet de violettes» ou mieux encore j'ouvre la

fenêtre, j'aspire une gorgée d'air pur, et mes yeux se reposent en regardant les étoiles.

Je ne dirai pas que, devant M. Taine, je me sens petit comme M. Perrichon devant le Mont-Blanc; mais plutôt que je me trouve pauvre comme quand je quitte mon humble cabinet de travail pour entrer dans le magasin de Monbro.

Ceci posé, H. Taine, si admirablement doué, par exemple, pour parler de Saint-Simon ou du moderne Balzac,, était-il aussi bien appelé à écrire sur la Fontaine? C'est cequi me ramène à mon sujet.

On s'est plaint souvent que le merveilleux génie de la Fontaine fût défloré par les enfants, à cet âge où l'esprit ne peut saisir le sens intime de cette épopée familière et ne voit rien au delà de ces surfaces à peaux de bêtes. IL faudrait lire la Fontaine à trente ans, à ce moment de la vie où l'expérience, déjà commencée, laisse pourtant à l'imagination et à l'âme cette fleur sans laquelle certaines beautés, toutes de nuances délicates et d'idéale harmonie, ne peuvent être complètement goûtées et comprises. On se trouverait alors dans les dispositions le» meilleures pour jouir de cet art caché, incomparable, qui n'appuie jamais, qui glisse sur toutes choses sans même y laisser le dard envenimé de Voltaire; qui se compose d'ingénuité et de malice, d'échappées et de réticences, et qui mieux encore que Molière, bien plus puissant d'envergure, nous donne l'expression exquise et suprême des hardiesses de l'esprit dans une société réglée et sous un gouvernement absolu. On aurait, pour lire la Fontaine, les yeux d'Alceste sous le binocle de Philinte. Est-ce bien pour cet âge moyen, pour cette douce et sage température intellectuelle que M. Taine a écrit son livre, si remarquable d'ailleurs î Nous ne le croyons pas : c'eât

à une société vieillie, à des sens blasés, à des esprits à la fois raffinés et endurcis que s'adresse cette méthode impitoyable, aussi voisine de l'anatomie que de l'analyse, et qui, comme le scalpel et le bistouri, semble toujours prête à faire crier les chairs et saigner les fibres de l'humanité. C'est, en d'autres termes, le la Fontaine des vieillards que nous donne M. Taine. Il faut vraiment être arrivé au déclin d'un siècle sexagénaire, perclus de révolutions et de rhumatismes, pour qu'un homme d'un talent supérieur puisse écrire le gros mot anthropologie à la huitième page d'un livre sur l'auteur des Animaux malades de la peste et de la Cigale et la Fourmi. — a Ânatomistes et physiologistes, que me voulez-vous? » s'est écrié H. Sainte-Beuve avec cette finesse de tact qui ne l'abandonne jamais, mais sans s'apercevoir que lui-même, en ces derniers temps, il nous avait poussés dans cette voie. Il marquait, par cette parole de maître, des différences que la nouvelle école oublie trop. Non, l'analyse n'est pas l'anatomie, pas plus que l'esprit n'est le corps; les confondre, c'est matérialiser la critique au moment même où on cherche à lui infuser un sang jeune et une vie nouvelle. L'anatomie coupe (H. de la Palisse ne dirait pas mieux), l'analyse délie ; elle procède par infiltrations et non par coups de couteau : immatérielle et impalpable comme les objets dont elle s'occupe et les éléments dont elle dispose, son triomphe est de pénétrer sans faire grincer les portes, de vaincre, d'assouplir ou de dissoudre par une lente et secrète assimilation entre sa propre essence et tout ce qu'elle touche. Maintenant, il est possible, — car je ne me donne pas pour un docteur, — que l'analyse, telle que je l'indique et que je la regrette, avec ses allures insinuantes et discrètes, ne soit plus praticable dans un temps comme le nôtre, et qu'une critique

à laquelle je reproche de manquer d'air soit en complet accord avec une soeiété où l'air manque. On Ta déjà remarqué, sous une forme bien plus littéraire, avec un art bien plus parfait, H. Taine tient, dans la critique , une place analogue à celle que M. Dumas fils occupe au théâtre, à celle que M. de Balzac a léguée, dans le roman, aux trois ou quatre conteurs réalistes qui se partagent la pourpre tachée d'Alexandre. C'est bien là le règne de la démocratie, dans les lettres comme partout, mais d'une démocratie soumise à des conditions particulières, qui ne triomphe et ne gouverne qu'en dessous et au dedans, en un travail mystérieux et permanent, et qui, en de hors et au-dessus, se sent domptée, gênée, disciplinée, assujettie, satisfaite à la fois et mécontente, assouvie et inquiète. Si M. Taine eût écrit son livre en 1828 ou en 1&45, sous un régime de liberté parlementaire et de monarchie libérale, j'imagine qu'à talent égal à l'aurait écrit autrement. Aujourd'hui, par une sorte de mirage trèssingulier, mais fort explicable, il a pu, lui, écrivain démocrate , enfant d'une philosophie positiviste plutôt qu'éclectique, se croire le contemporain de la Fontaine, penser et sentir comme lui sur ces grandes iniquités humaines, ces grandes inégalités sociales qui, sous Louis XIV, ne pouvaient être attaquées que de biais, par insinuations, par allégories, avec des pattes de mouche écrites par des pattes de singe : mais , dans cet anachronisme volontaire, dans cette fusion de sa pensée avec celle du fabuliste, il a apporté les idées, les allures, les vivacités, j'allais dire les violences de l'esprit le plus moderne, les façons rudes et cassantes d'un disciple d'Armand Garrel et d'Auguste Comte. Il a poussé au noir la Fontaine, et, sous prétexte de ne pas s'en tenir à la lettre, il a, nous le croyons, dépassé l'esprit. Ces chapitres si saisissants, si

vivants, l'Homme, le Roi, le Courtisan, laNoblesse, leBourgepis. Us Dieux, les Bétes, qui vous pincent et vous poignent comme des tenailles d'acier, me font l'effet d'une photographie merveilleuse, mais implacable, substituée à de fines et délicates esquisses de Lancret ou de Chardin. La Fontaine n'y est pas seulement traduit, interprété de main de maître ; il y est transpercé, et, au delà du bonhomme, j'aperçois tout un monde mélangé de démocratie et d'absolutisme, où les abus, les mœurs, les types du dix-septième siècle sont jugés d'après les idées les plus avancées du nôtre. Là où la Fontaine n'a mis que des malices, j'aperçois des haines. Là où sa plume a rivalisé de légèreté et de grâce aérienne avec le papillon et l'abeille , où la satire joue et s'envole dans l'espace comme la bulle de savon irisée par le soleil, j'aperçois le robuste outil démocratique, habile à creuser la terre et à percer les montagnes, mais incapable d'effleurer sans déchirure ces fins et souples tissus que le génie du grand siècle a créés de son souffle, animés de son sourire et brodés de ses mains blanches. Chose remarquable ! je pourrais, pour préciser et autoriser ma critique, renvoyer H. Taine à son propre livre ; car, s'il a, selon moi, assombri, aggravé, alcoolisé, envenimé la Fontaine, parfois aussi il Ta supérieurement peint : — « Rien de si fin que cet agrément : toutes les grâces de ce style sont légères ; il s'est comparé lui-même à l'abeille, au papillon qui va de fleur en fleur et ne se pose qu'un instant au bord des roses poétiques. Tous les sentiments, chez lui, sont tour à tour effleurés, puis quittés : un air de tristesse, .un éclair de malice, un mouvement d'abandon, un élan d'éloquence, vingt expressions passent en un instant sur cet aimable visage. Un sourire imperceptible les relie. Les étrangers ne l'aperçoivent pas, tant il est fin. Il se moque

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sans qu'on s'en doute, au passage, sans insister ni appuyer. 11 n'éclate pas ; il ne dit qu'à demi les choses»

etc., etc » — Oui, c'est bien cela; mais c'est cela que

je regrette de ne pas trouver toujours chez son commentateur, si ingénieux à tout exprimer et à tout peindre. Un peu plus loin, H. Taine ajoute : « Si vous voulez fixer cette peinture fuyante, vous la grossissez. Quand Grandville, pour illustrer la Fontaine, a mis sous nos yeux ses bêtes en habits d'homme, il a tout gâté. » — Bien de plus vrai : mais M. Taine, toute proportion gardée, n'a-t-il pas fait un peu comme Grand ville? N'a-t-il pas, lui aussi, mis des habits d'hommes aux bêtes de la Fontaine ; des habits d'ancien régime, coupés et brodés par un tailleur d'aujourd'hui? Les bêtes de la Fontaine avaient déjà bien de l'esprit : celles de M. Taine en ont trop. Les unes n'avaient fait que des épigramœes ; les autres ont fait des révolutions.

Il faut, nous le répétons, des lecteurs vieillis, des cerveaux usés, une société chagrine, pour se plaire complètement à ce la Fontaine transposé : s'ensuit-il que le véritable puisse être compris et aimé par les enfants? Assurément non, et c'est ici que se place naturellement l'œuvre charmante de H. LouisBatisbonne.M. Ratisbonne, l'énergique traducteur du plus viril des poètes, a eu l'excellente idée de se faire en famille le fabuliste, le la Fontaine de cet âge heureux à qui on ne doit pas apprendre trop tôt que les loups croquent les moutons et que les lions sont moins innocents que les fines. Cette Comédie enfantine (remarquez que nous ne disons pas 'puérile), écrite pour quatre délicieuses petites filles qui l'ont si bien inspirée et qui la récitent si bien, a, par un beau soir d'automne, six semaines avant le jour de Tan,, passé du foyer domestique qui voulait la retenir, entra

les mains d'un éditeur assez spirituel pour comprendre qu'à un pareil livre il ne s'agissait pas de créer un public, mais de multiplier une famille. Illustré à ravir, et tout à fait dans le sentiment de cette poésie naïve, par MM. Gobert et Froment, ce beau volume nous arrive, présenté et patronné par Stahl en personne, cet humoriste qui n'est jamais de mauvaise humeur, ce ravissant esprit qui a du Musset en prose, du Henri Heine attendri et souriant» Il faut lire, dans l'aimable préface de Stahl, comment cette Comédie enfantine est venue au monde, sous les yeux d'une heureuse mère, pour le bon plaisir de roses et fraîches actrices de quatre à huit ans, tout étonnées aujourd'hui et toutes contentes que leur comédie leur échappe pour aller faire le tour de ce petit monde qui joue à la corde, jase et gazouille dans les jardins du Luxembourg et des Tuileries; pour aller réjouir, instruire, faire sourire et rêver ces milliers de frères et de sœurs dont les pères ne sont pas poètes. Nous ne déflorerons pas par des citations ces jolies fables qui sont, pour les enfants, d'une morale plus claire, plus immédiate, plus pratique et plus douce que celles de la Fontaine; et, sans vouloir établir de comparaison impossible, nous avouerons que, tout en admirant l'adorable fabuliste, nous nous sommes parfois demandé si les enfants pouvaient trouver beaucoup de charme et de profit dans l'œuvre d'un homme à qui ont évidemment manqué toutes les vertus de la famille. Dans cette préface qui vaut, à elle seule, un gros livre, Stahl nous démontre, avec autant de raison que de grâce, tout ce qu'il y a d'illusoire dans la plupart des livres destinés officiellement à la jeunesse et à l'enfance, dans cette littérature des enfants, telle que la professent et la pratiquent des écrivains, souvent médiocres, suant sang et eau pour mettre leurs pensées d'hommes au niveau des jeunes

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esprits qui doivent les lire. Non, ce n'est pas ainsi que doit se faire cette littérature que j'appellerai volontiers légère et sacrée comme le poète de Platon. Un père de famille a ses enfants sur ses genoux : il voit s'attacher sur lui ces regards limpides et profonds derrière lesquels il y a des mondes : mondes mystérieux où des clartés soudaines sillonnent des ombres lumineuses, où des solutions imprévues s'accrochent à des questions indiscrètes, où passent des poupées et des géants, des sylphes et des fantômes, des lutins et des anges, des énigmes et des sphinx. De la rencontre, du choc de ces deux regards, le regard du père qui réfléchit et celui de l'enfant qui songe, jaillit une étincelle, une flamme douce et flottante entre la réalité et la fantaisie. Que le père s'en empare et la fixe; voilà la vraie littérature, la vraie poésie des enfants; voilà la Comédie enfantine de H. Louis Ratisbonne : voilà aussi ce que dit la préface de Stahl bien mieux que je ne vous l'ai dit et que je ne saurais vous le dire.

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