‹ Les semaines littérairesChapitre 18 sur 23 · M. VICTOR DE LAPRADE · texte numérisé non relu

M. VICTOR DE LAPRADE

Je croirais manquer de respect à M. Victor de Laprade si je traitais ses beaux vers comme on traitait autrefois les œuvres de poésie, en discutant les hémistiches, en proclamant les beautés, en signalant les défauts, en justifiant par des citations mes éloges ou mes critiques. Il y a dans son talent tant d'élévation et de grandeur, sa forme austère et pure couvre un tel fond de virile et généreuse pensée, qu'on se sent entraîné par son souffle, emporté avec lui vers ces cimes où sa poésie vit à Taise comme l'aigle dont elle a l'envergure et la force. J'ai parlé ailleurs de Psyché, de ce poème où la plus charmante des fables du polythéisme est devenue, sous la plume de M. de Laprade, un trait d'union entre ces mystérieux symboles et les plus hautes vérités du spiritualisme chrétien. Aujourd'hui c'est sur les Poèmes êvangêliques que je voudrais surtout ramener l'attention de

Poèmes évangéliques.

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mes lecteurs. Couronnés par l'Académie française, précédés et suivis de ces admirables strophes filiales, qu'un malheur récent rend plus irrésistibles encore et plus émouvantes, présentés cette fois au public avec une préface qui est à elle seule un chapitre de Poétique chrétienne, ces Poèmes nous livrent, pour ainsi dire, M. de Laprade tout entier. Ils nous le révèlent du moins tel que nous aimons à nous le figurer ; chrétien sincère avec ce grain d'indépendance qui va si bien aux nobles âmes et qui donnait aux chrétiens du dix-septième siècle tant de caractère et .d'accent; cherchant sous les voiles divins l'humanité dans ce qu'elle a de plus vivifiant, de meilleur, de plus conforme à sa céleste origine; l'amour, la liberté, le sacrifice, les tendresses domestiques, la douleur surtout, cette grande loi devinée par les stoïques, appliquée et pratiquée par le christianisme ; s'efforçant enfin, avec autant de fermeté que de succès, de réconcilier l'orthodoxie et l'art, ces deux antagonistes dont on a si souvent envenimé les contradictions et les querelles. C'est principalement sur ce dernier point que M. Victor de Laprade nous appelle à le juger : en effet, toute la question est là : une fois que nous l'aurons résolue en l'honneur du poète, notre tâche sera bien facile ; il ne nous restera plus qu'à saluer cette poésie tour à tour simple et savante, énergique et tendre , majestueuse et touchante, écrite en marge des Évangiles sans jamais en altérer le texte. Nous n'aurons plus qu'à nous passer de main en main ce beau vase athénien, rempli des fleurs du Calvaire.

Dn écrivain que l'on s'est remis à admirer, — j'avoue ne pas savoir pourquoi, — M. Edgar Quinet a dit quelque part : « Non, l'art n'est pas l'orthodoxie et le poète n'est pas le prêtre : en élaguant ce qu'il désespère d'assouplir,

l'artiste arrive fatalement à défigurer le dogme. » — S'H fallait prendre au pied de la lettre ce rigoureux arrêt, il serait permis de se demander par quels secrets les artistes du moyen âge, y compris Michel -Ange et Raphaël, ont su, non-seulement ne pas altérer les pages sacrées dont ils s'inspiraient, mçds les faire entrer plus profondément encore dans les imaginations et dans les âmes; comment les chrétiens les plus scrupuleux peuvent avoir sans remords dans leurs bibliothèques le Tasse, Dante, Hilton et Chateaubriand. Ml Victor de Lapradc, dans les premières pages ge sa remarquable préface, a excellemment établi la distinction entre les parties du divin livre auxquelles il serait imprudent de toucher, et celles que le poète, comme le peintre, peut méditer avec une émotion religieuse et humaine tout ensemble; émotion qui peut à son tour se traduire sur le papier comme sur la toile. Il distingue, avec non moins de justesse ettle goût, ce qu'il y ,a de dangereux, — je dirai» volontiers d'absurde, — dans l'emploi du merveilleux chrétien, tel que l'ont adopté d'illustres poètes, et ce qu'il y a de légitime, d'irréprochable et, dans la difficulté même» d'attrayant à s'approcher respectueusement des livres saints, à y chercher des sujets de récits poétiques, de Méditations fécondes, d'applications consolantes à la vie, à la consciepce, au cœur, aux joies et aux afflictions de l'âme. Autant nous professons d'antipathie contre ces* grandes machines de l'épopée chrétienne, ces ciels, ces enfers, ces purgatoires, qui font l'effet de sermons de curés de village, versifiés ou coloriés par des hommes de génie, autant nous sommes disposés à accepter et à admirer ce poète choisissant parmi les chapitres de l'Évangile ceux qui peuvent revêtir les formes de la poésie française sans y rien perdre de leur mystique parfum. L'arbre de la croix,

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