‹ Les semaines littérairesChapitre 19 sur 23 · M. VICTOR DE LAPRADE · texte numérisé non relu

M. VICTOR DE LAPRADE

— c'est M. de Laprade qui nous le dit dans son beau langage, — plonge ses racines en des profondeurs infinies où l'esprit humain ne doit pas le suivre : mais ses vivaces rameaux ont des fleurs qu'il n'est pas défendu de contempler, des fruits qu'il est permis de toucher et de cueillir.

Nous sommes donc parfaitement d'accord avec H. de Laprade, et son volume d'ailleurs est le plus excellent plaidoyer en faveur de sa thèse. Qu'il nous permette seulement d'indiquer une légère nuance que nous suggèrent les dernières pages de sa préface, et qui, loin d'affaiblir nos sympathies, nous servira à les préciser. Ici ce n'est peut-être entre lui et nous qu'une question de dates. Tacite a dit que quinze ans formaient un grand espace dans la vie humaine : il y a des époques où quinze mois peuvent rivaliser avec les quinze années de Tacite et amener sur certains points des modifications singulières : Or la préface de H. de Laprade est du mois d'août 1859, et nous sommes en novembre 1860.

La poésie chrétienne, telle que l'ont comprise et pratiquée Chateaubriand et Lamartine, a eu, au commenceinent de notre siècle et jusqu'au seuil de la Révolution de 1830, des conditions heureuses. Au sortir des abattoirs de la Terreur et des bourbiers du Directoire, il y avait, d'une part, dans les âmes un tel besoin de croire, de l'autre, dans les intelligences une telle table rase, que nul ne songea à chicaner l'auteur du Génie du christianisme et ses imitateurs pour des ouvrages où le sentiment religieux, plus attrayant que raisonné, s'adressait surtout à l'imagination. Chateaubriand, dans ses Mémoires, nous dit que, partout où le promenait sa vie aventureuse, les curés lui arrivaient sur la foi du Génie du christianisme. Plus tard, lorsque les églises, après s'être

relevées, s'éclairèrent, le contrôle ne fut ni plus sévère ni plus étroit. Le spiritualisme libéral où se ravivaient toutes les sources de la pensée comportait une sorte d'enthousiaste confiance, incompatible avec les objections méticuleuses et rigoristes. On a beaucoup parlé du mal involontaire que la Restauration fit à la religion catholique en la protégeant trop; et en effet nous avons vii depuis comment les gouvernements peuvent être les bienfaiteurs du catholicisme par des moyens contraires. Sans entrer dans le vif de la question, et en restant dans notre spécialité littéraire , remarquons du moins que cette protection même, cette sécurité, ce contentement et ce respect extérieurs, s'accordaient assez bien avec une largeur d'idées dont profitait la littérature chrétienne pour vivre à la fois en bonne intelligence avec le monde, le succès et la stricte orthodoxie. C'est la période qui va des Martyrs aux Harmonies en passant par les Méditations et les Odes et Ballades. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que cette philosophie spiritualiste et libérale n'aboutissait pas précisément au catéchisme, et que le romantisme avait un tout autre but que de s'agenouiller sous les ogives des vieilles cathédrales. La lune de miel était finie; les dissentiments s'aggravèrent : une révolution s'accomplit, dont les caractères antichrétiens firent descendre dans les rues ce qui avait commencé dans les idées. En même temps, sous ces funestes influences, la religion se sentit abandonnée ou trahie par plusieurs de ces beaux talents dont les débuts l'avaient glorifiée et consolée. Une génération nouvelle, plus orageuse, plus hostile, plus profondément travaillée des ferments révolutionnaires, succéda à ces écrivains, à ces poètes qui s'étaient d'abord associés à la renaissance chrétienne. Cette situation produisit ce qu'elle de-

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vait produire. L'air et J'espace, la puissance et le bruit appartenant désormais à des œuvres empreintes de l'esprit de révolte et de désordre, le groupe des fidèles se resserra, se renferma de plus en plus dans le sanctuaire ou dans la maison ; il devint plus facile à alarmer, plus difficile à satisfaire. Le malheur a des pruderies que n'a pas la prospérité. Le temps était passé où l'on pouvait être accepté comme un défenseur de la foi, après avoir écrit René, l'épisode de Velléda et certaines pages des Études historiques. Pour ces consciences plus ombrageuses, plus rigides, moins disposées à pactiser avec l'art, naquit, dans les derniers temps, cette littérature chrétienne ou plutôt dévote dont se plaint, non sans raison, H. Victor de Laprade, et qui a, en effet, l'inconvénient de créer dans les lettres une petite Église, d'amoindrir l'idéal chrétien, de rebuter les jeunes imaginations, de faire tenir dans l'étroit espace d'une sacristie ce qui est assez grand pour remplir la distance de la terre au ciel. Mais notre poète est-il aussi juste en y voyant un signe de l'amollissement des âmes jusque dans les rangs catholiques, en signalant ce petit art merveilleux et coquet, ces su creries à la Vert-Vert, comme répondant, même chez les plus fidèles, à un besoin de jouissances et de bien-être, à une sorte de sybaritisme pieux, à de serviles complaisances pour tout abus du succès et de la force qui promet une trompeuse et humiliante sécurité? Nous ne le croyons pas, et peut-être M. de Laprade ne le croit-il plus lui-même : peut-être a-t-il confondu le scrupule avec la mollesse, les imaginations volontairement bornées avec les consciences énervées, de chagrines méfiances contre les séductions de l'art avec l'affaiblissement des âmes trop débiles pour vivre de la moelle des lions, du régime des livres saints et des Pères. Non, les ressorts énergi-

ques ne sont pas brisés, les sources de l'héroïsme ne sont pas taries dans les cœurs catholiques. Ne leur reprochez plus je ne sais quelle poésie de pralines à l'eau bénite, je ne sais quelle littérature de sacristains confiseurs : ils viennent d'ajouter un chant d'Homère aux livres des Machabées !

Si nous avons insisté sur cette légère dissidence, c'est qu'elle ne conclut rien, — bien* au contraire, — ni contre les Poèmes évangêliques de M. Victor de Laprade, ni contre ses belles pages de poétique chrétienne. S'il est vrai, et je le crois, que la poésie religieuse du commencement de ce siècle ne fut trop souvent qu'une sorte de religiosité poétique destinée tôt ou tard à se*perdre dans un sentimentalisme vaporeux ou un romantisme agressif; s'il est prouvé, et je le crains, que les procédés et le domaine de l'art chrétien fussent récemment devenus trop étroits pour suffire aux imaginations, n'est-il pas temps. d'inaugurer une poésie libre et forte, nourrie des sucs vivifiants de l'Évangile, également éloignée des rêveries romantiques et des minuties rigoristes, telle enfin qu'elle convient à une génération éprouvée par de cruels mécomptes, revenue d'illu sions dangereuses, sachant à ses dépens ce que la foi perd au contact de la servitude, et trop profondément frappée dans toutes les choses humaines pour ne pas remonter droit aux choses de Dieu? Cette poésie, chère à la liberté sans être suspecte à l'orthodoxie, c'est celle de M. Victor de Laprade. Je la reconnais à chaque page des Poèmes évangêliques; elle y éclate en traits d'austère grandeur, elle s'y épanche en flots de suave mansuétude. Elle me raconte, à l'ombre de la croix, la tentation du Sauveur, ia résurrection de Lazare, la Samaritaine, le repentir de Madeleine. De ses yeux levés vers le ciel coulent ces larmes qui fécondent la terre ; des mystiques

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blessures de son beau sein jaillit ce sang dont les gouttes précieuses font germer la divine moisson. Si la main respectueuse du poète la détache un moment de son cadre sacré, c'est pour la placer au milieu de nous, pour en faire le texte de ses prières, le sujet de ses méditations, l'enseignement de sa vie, le refuge de ses douleurs, la sainte joie de la famille et du foyer. Son âme fière, un peu hautaine peut-être, s'attendrit à cette école de toute tendresse, s'humanise sous cette douce étreinte du Dieu fait homme.

Ce que Ton a parfois remarqué d'un peu sauvage dans son talent, d'un peu enclin aux escarpements et aux solitudes, s'assouplit et s'apprivoise dans sa pieuse intimité avec ce livre où la suprême grandeur appelle à soi les humbles, les petits et les faibles, où Dieu, dans un miracle . d'amour, se donne à l'humanité pour l'instruire, la régénérer et la sauver. Cet unique reproche que j'adressai autrefois à H. Victor de Laprade sur sa tendance à s'isoler, je le rétracte aujourd'hui après avoir lu ses Poèmes évangéliques : eh ! qui ne le rétrac* terait en lisant une fois encore ces deux pièces qui commencent et terminent son recueil, Dédicace et Consécration, toutes deux adressées par le poète à sa mère, toutes deux pleines d'une émotion pathétique et pénétrante qui arracherait des larmes aux plus indifférents?

Quand je pouvais encor tous voir et tous» entendre,' Quand, parmi v.os travaux, ma mère, et vos douleurs, Mon cœur de fils pouvait à vos pieds se répandre, Et faire éclore en vous de la joie ou des pleurs;

Avant l'heure où brisant le bonheur domestique, Dieu vous plaça plus haut que vos amours humains, Lorsque ma lèvre encor s'appuyait sur vos mains, Lorsque vous étiez là sur ce fauteuil antique,

Trop souvent de mon cœur j'ai retenu la voix ; Je vous ai trop peu dit, c'est là ma peine amère, Ces choses qu'un bon fils doit dire mille fois Pour payer, s'il se peut, les peines d'une mère...

Toute cette pièce, ainsi que la Dédicace, est de la plus touchante et de la plus humaine beauté. Tous les fils, — et c'est là l'office suprême de la poésie, — tous les fils qui ne sont pas poètes, mais dont les cœurs ont saigné de la même blessure, dont les yeux ont versé les mêmes pleurs, doivent ici saluer et remercier Victor de Laprade comme un frère, un frère doué de la faculté d'exprimer ce qu'ils ressentent, de donner à leurs sanglots une voix mélodieuse et immortelle. Pour nous, la poésie et les œuvres de M. de Laprade, Psyché, les Symphonies, les Idylles héroïques, les Poèmes évangéliques, toutes ces pages, si fières et si pures, nous apparaissent encadrées entre ces adorables strophes à sa mère et cette merveilleuse satire pro arts ac focis, qui nous le montra l'hiver dernier entrant d'un pas si ferme au milieu de ces foules qu'on l'accusait de trop dédaigner, et leur parlant un langage que ne leur parlent ni leurs flatteurs ni leurs maîtres. Ainsi le fils et le citoyen ont rapproché de nous le poète : le fils, ai-je dit? Pourrais-je, après avoir rappelé les vers de Victor de Laprade à sa mère, ne rien dire de la nouvelle douleur qui vient de le frapper? Pourrais-je me taire auprès de cette tombe à peine fermée, sur laquelle une voix ami • et bien éloquente a exprimé l'admiration et les regrets d'une grande ville, d'une société tout entière, a redit les modestes grandeurs d'une belle vie, les vertus de H. Richard de Laprade? J'éprouve une tristesse profonde en songeant que ces pages consacrées à un talent, à un caractère que j'admire et que j'aime, ne seront pas lues

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par celui qui fut pour Victor de Laprade le meilleur des amis, le plus dévoué des guides, par celui qui, humble pour lui-même, ne connut que l'orgueil paternel. Ah! que ce regret ajoute, pour le noble poète, sinon au prix de la louange, au moins à la sincérité de l'hommage 1

% novembre 1860.

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