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LE RÉALISME EN MAINS PROPRES

MM. PAUL PERBET ET PAUL DELTTJF

Quand on songe que les premiers romans ont commencé ainsi : « Il y avait une fois un roi et une reine », on est tenté de redire le mot célèbre de M. Laine : « Les rois s'en vont. » Le roman, sous ce rapport comme sous bien d'autres, prend ses avances sur la politique et sur l'histoire. Quel chemin n'a-t-il pas parcouru depuis le bon temps où les aventures royales lui semblaient seules dignes de nous être racontées? Après les rois et les reines, il s'est rabattu sur les princes, les princesses et les grands seigneurs, et il est allé, avec mademoiselle de Scudéry, les chercher en Perse ou en Cappadoce, plutôt que de déroger : puis, avec madame de Souza, il est descendu aux simples gentilshommes, mais en gardant toutes les élégances et toutes les exquises façons de l'ancienne cour. Ensuite est venue cette société un peu mêlée que comportent les temps de révolution; patriciennes et courtisanes, mousquetaires et rapins, nobles et bourgeois, bohèmes et

griseltes, reîtres et bandits; le tout parlant à peu près la même langue et attestant mieux qu'un article de loi ou une page d'annuaire le déclassement social qui s'opérait sous nos yeux. A présent, nous voici en rase campagne, en présence 1 de vrais paysans ; non plus de ces villageois d'opéra- comique, soufflés et habillés par Florian ou par Berquin, et exprimant, sous le pseudonyme de Lubin ou de Colette, des sentiments tout aussi raffinés que ceux de Citalise ou de Dorante, mais des paysans réels y pris sur le fait, étudiés d'après nature, et ne ressemblant pas plus à leurs devanciers florianesques que les paysages de Daubigny ne ressemblent à ceux de Berlin ou de Bidault : le roman entreprend de nous intéresser aux malheurs de la famille Bongenoux, aux méfaits de Pierre Magloire, aux coups d'État des meuniers de Précyle-Sec ; et il y réussit , c'est incontestable ! Les deux récits de M. Paul Perret , les Bourgeois de campagne et ïHistoire d'une jolie femme, ont d'autant plus de droits aux attentions de la critique, qu'il faut s'y reprendre à deux fois pour< en apprécier tous les mérites. Les personnages y sont en général peu attrayants ; l'humanité ou, si l'on veut, la rusticité n'y est pas peinte en beau ; l'action marche lentement ; les incidents sont rares ; on y chercherait en vain une de ces scènes à effet, qui suffisent souvent au succès d'un volume; enfin, chose plus grave! la morale la plus sévère n'y trouverait pas deux lignes à retrancher/ Aussi, peu s'en faut qu'après une lecture superficielle on ne déclare ennuyeux les deux romans de M. Paul Perret : mais, en y regardant de plus près, on reconnaît tout ce que le jeune écrivain possède déjà de qualités réservées d'ordinaire à l'âge mûr : solidité, sûreté de main, observation pénétrante, faculté rare de poser d'un trait des figures qui vivent et qu'on n'oublie pas,

art de faire vrai, cet art indépendant de toutes les divers sites de systèmes et d'écoles ; car les brutalités réalistes peuvent être tout aussi fausses que les mièvreries du genre troubadour. En outre, M. Paul Perret est paysagiste, non pas à tout propos et à outrance, mais dans une juste mesure et en. maintenant une proportion excellente entre le tableau et le cadre. Ses descriptions sont sobres, légèrement et finement enlevées d'un pinceau délicat, qui indique tout et n'alourdit rien. Son style a les mêmes dons de justesse et d'harmonie; point de notes criardes, pas de ces tons éclatants qui attirent l'œil, mais qui le fatiguent; ça et là des pensées s'éclairant dans une image heureuse» telle que celle-ci: — a La solitude est la diète de l'âme, qui d'abord y trouve un secours et bientôt un irritant. » — En un mot, M. Paul Perret, dans ces deux ouvrages publiés à quelques mois de distance, s'annonce comme un romancier et un écrivain de bonaloi. Ceci posé et hors de cause, qu'il me permette quelques réserves et quelques remarques, inspirées par des contrastes, j'allais dire des disparates entre son public, sa manière, son talent, et les sujets qu'il affectionne.

Lorsque -la société d'avant 89 lisait Manon Lescaut ou Marianne, la Nouvelle Héloïse ou Paul et Virginie, lorsque la génération, assombrie par de formidables catastrophes lisait Werther ou René, lorsque la jeunesse enthousiaste d'innovations, de conquêtes littéraires et sociales, lisait Notre-Dame de Paris, Indiana ou Eugénie Grandet, le succès de ces œuvres si diverses ne résultait pas seulement de leur mérite, mais du parfait accord où se confondaient, pour ainsi dire, l'auteur, son siècle, ses personnages et ses lecteurs. Évoquez au hasard, dans la longue série des romans célèbres, ceux qui ont marqué leur date et laissé une trace dans l'esprit des contempo-

rains : partout vous reconnaîtrez ce caractère, cette alliance intime et souvent cette attraction magnétique entre l'écrivain, ses lecteurs et ses héros. Je ne veux pas dire pour cela que, tant que le roman se maintint dans les sphères aristocratiques, il ne fut lu et apprécié que par ses pairs. Non: mais quiconque lit une œuvre d'imagination, aspire naturellement à monter, cherche à entrevoir, fût-ce confusément, un idéal plus élevé et plus distingué que lui ; et c'est si vrai, que, quand les artisans ou les petits bourgeois se donnent une récréation littéraire ou théâtrale, il leur arrive presque toujours de choisir de l'héroïque ou du chevaleresque. Aujourd'hui la société a bien pu se faire démocratique, et la littérature i'a suivie en tournant au réalisme, c'est-à-dire à la démocratie dans l'art : mais de pareilles évolutions ne s'achèvent pas en quelques jours, ni même en quelques années : le pli est pris, et il faudra du temps pour que la moyenne des lecteurs s'intéresse à Marcel Bongenoux, au berger Choblet ou au meunier Coqueret, comme elle s'intéressait à Eugène de Rothelin, à lord Nelvil, à d'Artagnan ou à Charles de Vandenesse. En d'autres termes* dans l'ancien système du roman, depuis madame de la Fayette jusqu'à M. de Balzac, les lecteurs d'éducation démocratique ou plébéienne avaient, pour se mettre au niveau de leur lecture et s'y complaire, à s'imposer tant bien que mal une éducation nouvelle, plus élégante et plus raffinée. Maintenant, avec des récits tels que ceux de M. Paul Perret, nous avons, nous autres lettrés ou hommes du monde, à opérer un mouvement tout contraire, à reculer, à descendre, à nous faire bourgeois de campagne ou de trèspetite ville, afin de goûter complètement tout ce qu'il y a, dans ces livres remarquables, de finement peint et d'exactement observé. Il en résulte des solutions de con-

tinuité et, en quelque sorte, des hiatus entre l'auteur et son public, et tout son talent ne suffit pas à les combler. Que dis-je? M. Paul Perret lui-même, qui n'est pas, j'imagine, un paysan, mais un écrivain, un artiste de très-pure race et de fort délicate culture, peut bien s'astreindre à étudier et à peindre les meuniers de Précy-le-Sec et les fermiers du Josas; mais il ne peut pas s'identifier avec N eux, vivre de leur vie, les faire penser, sentir, parler avec lui et comme lui. Que fait-il? Comme il a très-judicieusement rompu avec le vieux type du villageois naïf, sentimental et vertueux, comme il encadre, au contraire, dans ses paysages rustiques d'exécrables petites passions, poussant d'horribles petits caractères à d'affreuses vilenies, il est logiquement amené à concentrer l'intérêt sur des personnages plus sympathiques, et alors, malgré lui, malgré son aptitude à faire vrai, malgré son horreur pour le faux et le convenu, il a parfois recours à l'ancien moule; il prête à ses héros des sentiments, des délicatesses, des nuances, où une critique chagrine peut trouver d'autant plus à redire, que le paysage, les figures et les costumes sont plus fidèlement dessinés. Je lui citerai deux détails : Marcelle, la riche paysanne du Josas, dans les Bourgeois de campagne, a une armoire, et dans cette armoire une cassette où elle enferme « les plus chers et les plus vivants de ses souvenirs. » Or cette cassette contient « une mèche grise des cheveux de Marcel Bongenoux,» son père. Je ne sais pourquoi, mais cette mèche de cheveux gris d'un paysan normand, cette mèche qui a passé soixante ans sous un bonnet de coton malpropre, produit sur moi un effet désagréable, une velléité d'ironie à laquelle je n'aurais pas songé, si Marcelle eût été une paysanne classique, vêtue comme mademoiselle Lefebvre dans l'Épreuve villageoise. D'autre part, Jacques Bouge-

noux, son cousin, un vigoureux et rude gaillard qui finit par s'adoucir et par l'épouser, est beaucoup trop préoccupé d'une légère peccadille qu'il a commise en Californie. Se faisant justice lui-même, il a tué un homme qui l'avait volé, incident presque journalier au début de la colonie californienne, et qui ne devait pas peser beaucoup plus à la conscience de ces hardis aventuriers que le meurtre d'un chien suspect dans les états de service d'un garde champêtre! Eh bien! non-seulement Jacques Bongenoux a des remords poignants, mais ce péché véniel lui est reproché, comme une ignominie, par ses anciens compagnons d'aventures, de vils scélérats qui ont probablement fait cent fois pis. On le voit, l'artiste le plus amoureux du vrai est sujet à le dépasser ou à le chercher à côté, lorsqu'il l'étudié du dehors et à distance, lorsqu'il est obligé, pour le peindre, à un continuel effort d'observation et de pinceau. A cela M. Paul Perret répondra que les romans rustiques de George Sand sont aussi remplis de choses qu'on ne trouverait pas dans la réalité. Oui, mais ils réparent tout par un sentiment admirable et profondément poétique. Hier encore, dans la Ville Noire y madame Sand a su élever jusqu'à la grandeur un groupe d'ouvriers armuriers ou forgerons. Oh! quelle femme! quel artiste ! Et comment la critique ne rendrait-elle pas les armes devant cette incroyable faculté de renouvellement et de vie ! Que M. Paul Perret compare le personnage dé Tonine, de la Ville Noire, à celui de Marcelle, des Bourgeois de Campagne, qui lui fait pourtant le plus grand honneur. Puisque j'ai déjà emprunté une comparaison à la peinture, je dirai à M. Paul Perret, eu guise de conclusion, que je préfère Daubigny à Bidault, mais que je préfère le Poussin à Daubigny.

En se montrant plus éclectique, moins absolu dans le

choix de ses sujets et de ses cadres, M. Paul Deltuf a évité" les inconvénients que je signale à M. Perret, et qui n'ôtent rien d'ailleurs à mon estime pour son talent. Depuis ses débuts dans le roman, M. Paul Deltuf est constamment en progrès. Après avoir énergiquement jeté sa gourme dans des récits où l'invention doriiinait trop pour que la vérité y eût assez de place, le jeune et ingénieux conteur a trouvé sa veine, et, à dater des Pigeons de la Bourse, chaque coup de pioche a donné son filon. Aujourd'hui, nous pouvons ranger dans le même rayon de bibliothèque portative (ce sont les meilleures) les trois derniers ouvrages de M. Paul Deltuf, trois charmants volumes : les Aventures parisiennes, les Petits Malheurs d'une jeune Femme, et, finalement, cette Mademoiselle Fruchet> qui, malgré la modestie de ses goûts et ses allures, a passé, en librairie, à l'état de grande dame. C'est à l'auteur de Mademoiselle Fruchet qu'on peut redire ce que M. Royer- Collard disait à M. de Rémusat, de cet air doctoral dont il ne pouvait se départir : « Je vous ai relu, monsieur! » Et j'ajouterai même que ce n'est pas connaître ces gracieuses créations que de se borner à les lire sous la forme, si défavorable aux écrivains délicats, du roman-feuilleton. Il n'y arien déplus pénible, en littérature, que de subir les conditions mauvaises d'un genre dont les bonnes n'existent plus. Du moment que le feuilleton-roman ne fait plus partie essentielle, intégrante d'un journal, qu'il n'y a plus sa place marquée, à jours fixes, et, jusqu'à un certain point, inamovible, du moment qu'il n'y est plus que toléré, de loin en loin, dans les intervalles de chômage politique, le mieux serait d'y renoncer. Quoi qu'il en soit, nul, plus que M. Paul Deltuf, ne gagne à être lu de suite, dans un livre qui n'a pas besoin de nous dire : la suite à demain, pour que l'intérêt se soutienne

depuis la première page jusqu'à la dernière. Comme son mérite consiste surtout dans la finesse du traita dans la justesse des tons moyens , dans la vérité des caractères, dans ces demi-teintes où les sentiments se jouent sous une main légère et se noient sous une main rude, on ne peut bien l'apprécier que par une lecture attentive et d'ensemble. M. Deltuf, quoiqu'on puisse le ranger parmi les mélancoliques, a de remarquables instincts de comédie. Chez lui, comme chez les bons romanciers anglais, la raillerie est tempérée par ce sentiment humain qui en adoucit l'amer tume sans en amoindrir la portée. Quelles excellentes figures, dans Mademoiselle Fruchet, que celles de Colombel et de du Verney, ces deux martyrs de l'élégance et du paraître, que l'on dirait avoir posé en chair et en os devant le malin conteur! Comme la douce et aimable physionomie d'Henriette Fruchet se détache bien sur ce fond sombre et froid y cette rue de Savoie ou le soleil ne pénètre jamais, cette maison morne et triste où l'ennui glace de sa pluie la jeunesse et ses sourires ! Quelle jolie scène que celle où Henriette et son amie, madame Rose, égarées dans le bois de Meudon, demandent asile au charmant ermitage de Léon Ferrary, rapprochant ainsi, sans s'en douter, deux destinées qui devraient se confondre et qui ne se retrouvent qu'au dénoûment ! Et, dans les Petits Malheurs d'une jeune Femme, avec quelle rare délicatesse l'auteur a saisi et rendu les gradations lentes par lesquelles passent tous ces cœurs blessés, Anna, Victor, Robert, Élise, meurtris d'abord, prêts à la révolte, presque coupables, et finissant par trouver le bonheur, après une lutte courageuse, dans le déplacement de leurs primitives tendresses ! La donnée était périlleuse, et M. Paul Deltuf s'en est tiré d'une main leste et sûre, sans mignardise, sans marivaudage, en laissant la préséance au devoir, et enne lui permettant de dis-

tribuer les récompenses qu'après avoir mesuré les sacrifices. Les Aventures parisiennes, moins connues de nos lecteurs, méritent une attention toute particulière. Nous y avons remarqué deux nouvelles : la Famille Percier et le Mariage de Caroline, qui, dans leurs petites dimensions, nous semblent supérieures à beaucoup de gros romans. Le personnage d'Irène Percier, la vieille fille sacrifiée, et celui de Valérie, la tante de Caroline, sont vraiment touchés de main de maître. H. Paul Deltuf excelle à peindre, à varier ces existences mortifiées, déshéritées, anormales, qu'une injustice du sort ou une infirmité naturelle prive de leur place au soleil, de leur part dans les joies communes. Résignées, comme Irène Percier, comme le Smith des Petits Malheurs d'une jeune Femme, ces figures sont attendrissantes, et, quand le drame les emporte ou les brise dans ses rouages, elles s'élèvent jusqu'au pathétique. Légèrement nuancées de comédie comme Valérie Ronnepont, elles ont la verdeur plaisante des meilleures esquisses de Charles de Bernard. En somme, j e ne vous dirai pas comme Diderot : « Oh ! mes amis, Mademoiselle Fruchet, les Petits Malheurs d'une jeune Femme, les Aventures parisiennes sont trois grands drames. » M. Paul Deltuf me ferait taire avec ce sourire fin et doucement ironique qui lui va si bien; mais je vous dirai : Ce Sont de charmants récits, qui, lus morceau par morceau dans un journal décacheté par votre concierge, aux blafardes clartés d'une matinée de la rue Saint-Lazare, peuvent paraître çà et là un peu ternes, un peu grisâtres, mais qui centuplent de valeur si on les emporte avec soi pour les lire à la campagne, en face d'un beau paysage, sous la feuillée renaissante des peupliers et des tilleuls. Us s'associent parfaitement à toutes ces harmonies printanières, et la note triste qui y revient de temps à autre

n'est qu'une harmonie de plus; car le cœur de Homme est ainsi fait, que, s'il manquait un coin de tristesse à ses sensations les plus douces, il ne s'y reconnaîtrait plus. J'ai choisi pour cette fois, au milieu d'autres estimables ouvrages, les romans de M. Paul Perret et de M. Paul Deltuf, parce que, portant l'étiquette et la date d'une génération littéraire qui n'est pas la mienne, ils révèlent l'essai d'un art nouveau auquel manque jusqu'à présent la grandeur, mais non pas la vérité. Quand le réalisme n'est qu'un prétexte pour faire accepter d'ignobles débauches d'imagination et de mauvais goût, il sied de le traiter comme un misérable charlatan dont les drogues n'auraient pas cours s'il ne les soutenait à grand renfort de grosse caisse et de chanson libertine. Mais quand le réalisme se prend au sérieux, quand il se propose de ramener au réel et au vrai l'art que nous avions égaré sur les vagues hauteurs du romantisme, il mérite que l'on compte avec lui. La critique doit désormais compter avec l'auteur des Bourgeois de Campagne et avec Fauteur de Mademoiselle Fruchet. Surtout qu'ils se gardent bien d'être assez humbles pour reconnaître et suivre comme leurs chefs les prétendus maîtres du genre! Qu'ils imitent plutôt nos gardes nationales du Midi, où il n'était pas rare de voir les soldats commander à leurs capitaines 1

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