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AUTEUR DRAMATIQUE

Il y a deux ans, lorsqu'un engouement excessif accueillit le Roman d'un jeune homme pauvre, récit trèsattrayant sans doute, mais incapable de résister à la plus indulgente analyse, nous crûmes devoir indiquer ce qu'il y avait, selon nous, de dangereux pour M. Octave Feuillet dans ce succès même, au moment où l'ingénieux écrivain semblait disposé à exagérer sa manière. Pour ses admirateurs déplus en plus nombreux et fervents, ses qualités exquises, devenues presque des défauts, ne perdaient rien de leur charme, bien au contraire ! Elles s'accentuaient davantage ; elles contractaient je ne sais quel arôme particulier, subtil et pénétrant, l'odeur des tubéreuses, plus enivrante, mais moins saine que celle des violettes. A nos yeux, cette tendance visible de son talent, se combinant avec sa vogue toujours croissante, amenait

1 Daltta. — Le Roman d'un jeune homme pauvre, — La Tentation. — Rédemption. s

-dans sa vie littéraire ce que lui-même, en son aimable langage, a appelé une Crise ; car les intelligences délicates ont leurs crises comme ces âmes féminines dont il a si finement étudié les évolutions et les nuances. Jusqu'alors, en effet, la physionomie de M. Octave Feuillet, volontairement voilée dans une sorte de lointain et de clair-obscur, offrait de réelles analogies avec ces intérieurs paisibles, ces amours honnêtes, ces poésies du foyer domestique, dont il décrivait avec tant de grâce les sécurités et les douceurs. On l'avait intitulé, avec plus de malice que de justesse, le Musset des familles ; il eût été plus exact de l'appeler le Musset de province, dans la meilleure acception de ce mot, qui ne sera jamais sous notre plume ni une injure, ni une épigramme. Plus •d'estime que de bruit, plus de sérénité que d'éclat, un contentement intime, le rayonnement d'un bonheur égal dans une imagination apaisée, tout cela se retrouvait dans le genre de succès et d'existence choisi par l'auteur lui-même, comme dans les œuvres qu'il nous présentait, comme dans les sujets où il semblait se complaire. Pour nous, au milieu de ces ardents tumultes qui font trop souvent ressembler la littérature actuelle à un marché en rumeur ou à un théâtre en plein vent, nous ne connaissions rien de plus salutaire et de plus charmant <jue l'exemple donné par ce poète, recueilli et abrité dans une vieille ville normande, rêvant et travaillant à ses heures, savourant ces félicités tranquilles dont il s'était fait le panégyriste, nous envoyant de temps à autre quelque délicieux ouvrage, et heureux d'obtenir de loin le suffrage du petit nombre, le sourire mouillé dont parle Homère, l'hommage reconnaissant des femmes d'élite et des jeunes cœurs. Nous redoutions d'avance pour lui *out ce qui l'éloignerail de cet idéal, tout ce qui lui dé-

roberait quelques-uns de ces discrets avantages, même pour lui donner en échange des ovations plus retentissantes et de plus riches couronnes : c'est pour cela qu'au milieu de son succès le plus éclatant, nous osâmes exprimer nos affectueuses alarmes.

Deux ans se sont écoulés, et nos prévisions n'ont été que trop justifiées. Voilà M. Octave Feuillet en plein Paris, en plein théâtre, occupant les cent bouches de la renommée, tenant l'affiche, faisant recette, héros de premières représentations comme M. Dumas fils ou M. Barrière. Le propice demi-jour qui lui servait d'auréole s'est dissipé à la corrosive clarté du gaz. Aux fuyantes perspectives, aux complaisants paysages qui s'harmoniaient si bien avec ces personnages un peu artificiels, avec ces sentiments un peu quintessenciês, ont succédé les tons crus des décorations, l'horizon borné de la toile de fond, les contours inflexibles de l'optique théâtrale. Sur ce nouveau terrain, plus dangereux pour lui que pour tout autre, M. Octave Feuillet a cherché, non pas un renouvellement, une seconde manière, mais l'application de sa première manière, en y ajoutant ce verre grossissant du théâtre, qui ne sied pas à tous les visages. Enfin, comme pour préciser encore plus et compléter cette défection imprudente, le voilà exploitant, avec récidive, ce sujet qui traîne depuis dix ans sur toutes les planches dramatiques, ce sophisme, frotté de lieu commun, de la courtisane réhabilitée par l'amour ; circonstance d'autant plus aggravante que ce drame de Rédemption, quoi qu'en ait dit une critique amie, nous semble, à commencer par son titre, plus choquant, plus paradoxal, plus inadmissible, et, pour tout dire, plus immoral que les chefs-d'œuvre du genre, les Dame aux Camélias, les Diane de Lys et les Demi- Monde.

Telle est aujourd'hui la situation de M. Octave Feuillet. Qu'a-t-il gagné, qu'a-t-il perdu à cette métamorphose? C'est ce qu'il convient d'examiner. Mais, avant de parcourir les quatre grandes pièces qu'il vient de faire jouer en trop peu de temps, qu'on nous permette quelques réflexions générales.

Si l'on nous demandait quels sont les deux plus grands ennemis de la littérature contemporaine, nous répondrions sans hésiter : le théâtre et l'argent; non pas que nous songions à nous étonner ou à nous plaindre que la littérature dramatique, si populaire en France, si favorable au contact immédiat de l'auteur avec le public, ait plus de séductions que toute autre pour les imaginations bien douées ; non pas que nous demandions aux écrivains modernes de résister à tous les courants du siècle, de s'accommoder du brouet noir et du grenier classique, de trouver bon que des intrigants et des imbéciles s'enrichissent en quelques jours, pendant que se continuerait la tradition séculaire des beaux esprits crottés et des poètes à l'hôpital. Non, nous ne sommes pas aussi puritain que cela! Ce que nous voulons dire, c'est que, d'une part, la question d'argent dominant partout et toujours la question d'art, de l'autre le théâtre offrant de plus grands bénéfices que le livre, les talents les plus exquis et les plus purs peuvent, à un moment donné, être fatalement amenés à violenter leur vocation, à méconnaître leurs aptitudes, à grossoyer ou à pousser au noir leurs délicatesses, pour se porter de préférence du côté où les applaudissements se traduisent en beaux écus sonnants. Ce que nous voulons dire encore, c'est que le théâtre, avec ses éblouissements et ses rumeurs, avec la vie tout en dehors qu'il implique et qu'il impose, avec les affinités qu'il crée entre l'auteur et les comédiens, finit par de-

venir, à notre époque, non-seulement un genre littéraire, mais une habitude de l'existence, une sorte d'état normal où les sensations, les sentiments, les idées, les pudeurs de l'âme et du cœur, prennent involontairement des formes plus accusées, mieux ajustées en vue du public, où la plupart de nos illustres, prodigues de confidences, "jaloux d'attirer les regards, aimant à renouveler sans cesse le bruit qui s'attache à leurs pas, arrivent à être des personnages, dans te vieux sens latin du mot, à ressembler constamment à des acteurs en représentation. Des tempéraments dramatiques, tels que MM. Dumas,, par exemple, aguerris de bonne heure au feu de la rampe, nourris dans le sérail dont ils connaissent les détours, n'y perdent rien ; ils y rencontrent au contraire un excitant quidoubieleursforces. De cet accord parfait entre cette atmosphère et le jeu de leurs poumons peuvent résulter des œuvres, sinon trèsdélicates, au moins très-vivantes. Mais ce que doit y perdre une nature fine, élégante, subtile, un peu féminine, habituée à l'étude psychologique plutôt qu'au mouvement extérieur, accoutumée à s'éclairer en dedans plutôt qu'à éclater au dehors, voilà ce que je vous laisse à conclure, et ce qui me ramène à mon sujet.

Si les transformations que M. Octave Feuillet a fait subir à sa pensée pour raccommoder au théâtre s'étaient bornées à Dalila, nous n'aurions qu'à applaudir. Là, [mais là seulement, M. Feuillet a posé en termes exacts et vrais la question éternellement pendante entre l'amour chaste et l'amour coupable, entre les orages de la passion et l'azur limpide du foyer domestique. André Roswen personnifia admirablement l'artiste à son début, à son premier succès, à ce moment décisif où il dépend de lui d'être un grand homme ou un malheureux fou, suivant

'qu'il se décidera pour Fart vrai ou pourrait factice, pour le succès sérieux ou pour la vogue passagère, spour l'amour sincère ou pour l'enivrement frelaté. Le vieux -compositeur Sertorius et sa fille Marthe représentent, non pas la prose, encore moins le Pot-au-feu, mais la poésie véritable, la sécurité dans F amour ce bonheur suave, recueilli, inspirateur, que M. Octave Feuillet était si digne de chanter. 11 ne s'agit pas pour Roswen de couper les ailes de la Muse, mais de les replier doucement auprès d'une compagne aimée, pour s'élancer de là avec plus de puissance et de charme vers les pures régions de l'idéal* C'est une figure bien heureuse que celle de ce vieux musicien qui a du génie, mais dont le génie n'a pas su trouver son expression mélodieuse , et qui ne demande qu'à s'incarner dans son élève préféré, à chanter par les doigts et les lèvres d'André les mélodies qu'il entend dans son âme, et à l'appeler son fils pour mieux s'absorber en lui. Bien qu'il y ait un grain d'exagération dans le dilettantisme enragé du prince Garnioli et dans la coquetterie infernale de la princesse Léonora, pourtant ces deux personnages s'accordent assez bien avec cette optique grossissante dont nous parlions tout à l'heure. Les situations étant vraies, les caractères en saillie, les incidents logiquement déduits, la pièce écrite avec une ampleur, un mouvement assez rares sous la plume de M. Octave Feuillet, il n'a eu qu'à transporter son œuvre sur la scène sans qu'elle y perdît rien ou presque rien de ses beautés : si les hommes du métier ont signalé quelques fautes commises contre les lois vulgaires de la charpente dramatique, rémotion du public a traité comme non avenus ces défauts secondaires. Tout s'est réduit à des détails matériels d'arrangement et de mise en scène. Ajoutons que le tableau final, le convoï funèbre de Marthe menée par son vieux, père, pendant

qu'au loin, sur le lac, s'exhale une mélodie de Roswen, chantée dans les bras de Léonora par un ténor à la mode, appelait, pour ainsi dire, le théâtre : le lecteur avait pu pressentir l'effet irrésistible que ce tableau produirait sur Je spectateur. Au point de vue dramatique comme au point de vue littéraire, Dalila reste et restera longtemps encore le chef-d'œuvre de M. Octave Feuillet.

En consentant à faire une pièce avec le Roman d'un jeune homme pauvre, M. Feuillet a réellement commencé la série de ses torts envers cette littérature de l'élite et des délicats, dont il a été, dont il pourrait être encore Fauteur favori. Ce qu'il y avait d'exagéré et de dangereux dans la vogue de son livre ne nous apparut jamais plus clairement que lorsque nous vîmes les gens de théâtre s'abattre sur cette œuvre charmante et fragile, et, au nom de je ne sais quels intérêts de direction ou de recette, décider l'heureux poète à y découper des actes et des tableaux absolument comme l'eussent fait MM. Dumas et Maquet. L'entreprise de M. Octave Feuillet était cette fois d'autant plus imprudente, quetout semblait se combiner pour l'engagera maintenir son récit dans sa forme primitive. Ce qui avait fait surtout le succès du roman, c'était cette gageure hardie, continuellement perdue devant le bon sens et la vraisemblance, continuellement gagnée devant l'imagination des lecteurs et la sensibilité des lectrices. Mais comment l'auteur l'avait-il gagnée? Par des moyens dont les uns devaient disparaître sur la scène,les autres s'y tourner %>ntre lui. Ainsi l'irrécusable prestige des détails, les finesses de l'exécution, la grâce poétique des paysages, la délicieuse promenade avec Marguerite sur la rivière, l'épisode du chien et du mouchoir, le morceau de pain donné à Maxime par sa sœur et dévoré en cachette; enfin le personnage absurde, mais ravissant, de la vieille demoi-

selle de Porhoët avec sa cathédrale et son héritage, tout cela — et j'en oublie bien d'autres! — - a été avalé d'une bouchée par ce minotaure dramatique qui, à l'instar de son terrible devancier, n'aime à engloutir que des choses délicates, de fraîches images et des idées virginales. Toutes ces séductions — et c'étaient les meilleures — ont été nécessairement sacrifiées; les unes parce que les beautés descriptives n'ont pas cours au théâtre , les autres parce que ce qui n'était que paradoxal dans le roman eût été impossible dans la pièce. Quant aux parties qui demeuraient intactes ou légèrement modifiées dans ce second travail, c'était encore pis. Sous cette clarté impitoyable de la scène, qui permet bien d'être faux mais faux à sa manière, tous ces fils de soie sont devenus des ficelles, toutes ces ficelles des câbles. Acte par acte, on pourrait signaler ce qui avait charmé dans le roman, ce qui, dans le drame, paraît gauche, artificiel, parasite, vulgaire, embarrassé, inadmissible. Ainsi, dans le journal de Maxime, — bien que cette forme ne soit pas précisément originale, — on avait lu avec une vive émotion les détails qu'ils nous donne sur son adolescence, sur l'intérieur de sa maison, sur le contraste des angoisses de sa mère avec les prodigalités de son père, sur cette ruine suprême qui termine le martyre de Tune et commence le châtiment de l'autre. Grâce à l'illusion que cause cette entraînante lecture, il semble à chaque lecteur que Maxime le prend pour son seul confident et que ses secrets de famille ne seront pas déflorés. Mais au théâtre, lorsque M. de Ghampcey raconte toutes ces choses intimes et douloureuses à un ami, que dis-je? à une simple connaissance de club et de boulevard, parce qu'il faut bien que le public les apprenne, l'effet est pénible: on en veut à Maxime de n'avoir pas le courage de garder pour lui ces

images sacrées des remords paternels et des douleurs maternelles. Dès cette première scène, on assiste à l'altération volontaire de cette fleur, de ce duvet, de ce velouté qu'avait su conserver, dans son expression primitive, la pensée de l'auteur : on sent se déchirer ces voiles dont elle pouvait d'autant moins se passer qu'elle était moins forte pour supporter le hâle et le soleil. Dans un autre genre, le saut périlleux de Maxime du haut de la tour d'Elven, si émouvant, si pittoresque dans le roman, où la scène se développe tout entière aux yeux du lecteur, perd presque tout son effet au théâtre, où le cadre forcément se resserre au point de ne plus laisser voir que deux personnages et un balcon. C'est ici que Ton peut constater tout ce que cette refonte dramatique a eu de défavorable à la distribution et à l'intérêt de l'ensemble. Cette scène de la tour d'Elven, si amoindrie qu'elle soit, est encore la scène capitale, après laquelle les scrupules de Maxime et les méfiances de Marguerite ne peuvent plus être ni acceptés ni compris : or elle est placée à la fin du second acte, et nous en avons trois autres à subir avant d'arriver au dénouaient. Ce défaut existait déjà dans le récit, où, après la chute et la blessure de Maxime, le lecteur sent bien que tout est fini , que le reste n'est plus , entre l'auteur et ses héros, qu'affaire d'entêtement, un tour de force, quelque chose de pareil à ces variations brillantes auxquelles se croient obligés les virtuoses célèbres pour nous éblouir après nous avoir charmés. Mais le défaut est bien moindre : notre émotion n'a pas le temps de se refroidir : tout se réduit à deux chapitres, l'agonie du vieux Laroque et l'héritage de mademoiselle de Porhoët. Cette agonie mélodramatique, avec son cortège de cauchemars <et de confessions déshonorantes, ne sert pas tout à fait, «comme dans la pièce, de deus ex machina. Ce n'est qu'un

incident, une invraisemblance de plus, à demi sauvée par ce qui précède, et l'auteur a eu le secret de nous intéresser si passionnément, que nous acceptons sans contrôle tout ce qui prépare ou accélère le dénoûment désiré et prévu.Dans la pièce, c'estàlamort de Laroque, à ses aveux, à son testament, à ses remords, qu'est réservé l'honneur de réunir enfin les deux amants, qui, en conscience, n'y ont mis tant de façons que pour faire plaisir à l'auteur. Le vieux forban meurt sur le théâtre : on voit, on entend le râle de son agonie. Ce pénible spectacle nous rejette en plein boulevard, et l'importance capitale qu'il acquiert dans l'économie du drame le fait paraître plus invraisemblable encore et plus extravagant. Que serait-ce si nous suivions l'auteur pas à pas, si nous montrions, par exemple, comment l'épisode du dîner apporté par la femme du concierge, pathétique et poignant dans le livre, est écourté ^t mesquin sur la scène? En vérité, si un Zoïle, un critique envieux ou taquin, exaspéré par la vogue du roman de M. Feuillet, se fût amusé à en nier les beautés, à en grossir les défauts, à montrer du moins combien ces défauts ^ont proches parents de ces beautés, on pourrait dire que M. Feuillet, en transplantant son récit sur le théâtre, s'est étudié à justifier toutes ces injustices, à donner raison aux violences de ce trouble-fête. Sa pièce est la plus amère satire, la plus sérieuse parodie de son livre. Tous ceux qui, comme nous, déplorent l'influence de la question d'argent sur les œuvres de la pensée, tous ceux qui se plaignent de voir nos auteurs à la mode tirer deux moutures d'un même sac et tailler à coups de ciseaux une pièce dans un roman, tous ceux eiifin qui contestent à M. Octave Feuillet les aptitudes dramatiques, ne sauraient trouver de meilleur argument que cette transformation si malheureuse du Roman d'un jeune homme pauvre.

Dans la Tentation, M. Octave Feuillet a eu du moins le mérite d'écrire directement pour le théâtre. Quoique la Tentation ne semble pas destinée à laisser une trace bien profonde dans le répertoire de Fauteur, .quoique le souvenir de la Crise, de le Pour et le Contre, etc., ait fait tort à cet ouvrage en lui donnant l'air d'un tableau composé avec des miniatures, il serait injuste de ne pas tenir compte à M. Octave Feu llet de ses efforts pour modifier sa manière d'après la difïérencedes procédés. Évidemment H. Feuillet, cette fois, s'était débarrassé de ses lunettes bleues: il avait essayé de regarder fixement ses personnages, découpés sur ce fond lumineux du théâtre, si peu semblable à ce crépuscule psychologique où le poëte de la Clef tf or découvre de si blanches lueurs et de si charmants mystères. Le rôle d'Achille de Kérouare, — âme d'un Roméo avec le physique d'un notaire, — est très-agréable et ferait honneur à un auteur dramatique de profession. Les silhouettes des deux belles-mères sont très-finement et très-gaiement indiquées. Mais les objections que soulève la Tentation pourraient servir de pendant ou plutôt d'envers aux critiques que nous a suggérées la pièce à* Un jeune homme pauvre : cette différence de procédés, sur laquelle on ne saurait assez insister, a dû tour à tour se révéler à M. Octave Feuillet, là, par la nécessité de gâter après coup, pour les ajuster à la scène, les choses ravissantes qu'il avait trouvées comme romancier; ici, par l'obligation de se priver à priori de ses plus sûrs moyens de succès, ceux qui consistent à créer le naturel dans le maniéré et le vrai dans l'invraisemblable, à amener, par des gradations savantes, par des merveilles d'analyse intérieure, une harmonie relative entre les sentiments de ses lecteurs, ceux de ses personnages et la donnée de son œuvre. Le prin-

cîpal défaut de la Tentation, ce qui Ta empêchée de s'emparer du public et de prendre pied sur les planches, c'est le manque absolu de proportion entre les causes et les effets ; c'est l'impossibilité, pour le spectateur, d'admettre que telle situation ait pu se déduire de telle autre, qu'une si mince traînée de poudre puisse produire des explosions si violentes, que de si vigoureuses péripéties puissent s'accomplir au milieu de caractères si effacés. Ces solutions de continuité eussent été admirablement remplies ou déguisées par H. Octave Feuillet, s'il n'avait eu à songer qu'à ses lecteurs, qui consentiraient à le suivre à tâtons plutôt que de le laisser en chemin. Ce beau ténébreux, ce Trévélyan, qui aime Camille sans ravoir vue, qui se fait aimer d'elle pour quatre mauvais vers laissés dans sa corbeille à ouvrage, est inacceptable, quasi-grotesque au théâtre, sous les traits d'un gros acteur de second ordre : il eût été mystérieux, poétique et charmant à la lecture, à demi baigné dans la vapeur du soir, perdu dans les profondes allées du parc, répondant de loin aux vagues soupirs, aux aspirations romanesques de la belle délaissée. La plume ingénieuse de H. Feuillet eût délicieusement étudié, expliqué, rendu probable, presque réel, cet amour en Vair, aspiré en même temps, comme le parfum d'une même fleur, par deux âmes qu'unissent des affinités préventives, des similitudes de situations, de tristesses et de désirs. Au théâtre, on ne se résigne pa? à voir Gontran de Vardes, sans préparation aucune, se changer en Othello, au moment même où il vient de trahir sa femme, et lorsque le public ne le connaît encore que par ses allures de sportsman et de vieux viveur, par ces détails de meutes et de vénerie dont M. Feuillet, par parenthèse, a singulièrement abusé. L'auteur, s'il avait eu, pour peindre ce personnage, toutes

les aises du roman ou du spectacle dans un fauteuil, aurai!, sans nul doute, approfondi les contrastes de ce carcôUre partage entre les habitudes de la vie mondaine et le sentiment ombrageux de l'honneur surexcité par une passion inavouée pour cette femme que Gontran néglige et offense. Enfin on ne peut s'empêcher de trouver bien brusque, bien imprévu, le tendre retour d'Hélène vers «on cousin Achille, — le Roméo à figure de notaire, — qu'elle avait traité jusque-là comme un patito sans conséquence et quelle finit par épouser. Que de jolies choses l'Octave Feuillet d'autrefois n'aurait-il pas imaginées pour attendrir peu à peu et fixer cette âme légère, pour absorber ces étalages d'étourderie dans ces trésors de dévouement ! En somme, ces deux pièces d' Un jeune homme \ pauvre et de la Tentation méritent un même blâme sous un double aspect : la critique peut s'attaquer à Tune pour des certitudes, à l'autre par des conjectures. j

Toutefois ces deux échecs avaient, après tout, pour excuse, celui-ci l'enivrement du succès, celui-là la ferme volonté de s'accommoder aux exigences du théâtre. Rien, absolument rien ne justifie Fessai d'acclimatation dramatique de Rédemption. A l'époque où cette œuvre parut dans une Revue, cette vieille donnée de la Courtisane ■amoureuse infestait bien déjà la littérature : on avait la Marion Delorme et YEsméralda de M. Victor Hugo, ÏEsther de M. de Ralzac, la Fernande de H. Dumas, la Goualeuse de M. Eugène Sue. Mais du moins M. Octave Feuillet arrivait avant que le débat fût publiquement posé sur la scène, avant que nos dramaturges eussent prisa •tâche de nous émouvoir ou de nous indigner en faveur ou aux dépens de ces pécheresses qui méritaient bien cette indignité, mais non pas cet honneur. En outre, if. Octave Feuillet, dans cette première expression de sa

pensée,traitait la question à un point de vue psychologique ^t spiritualiste, qui pouvait obtenir grâce pour le sujet même. Le vieux curé de Saint-Etienne, consulté par Madeleine, qui se dénonçait à lui comme atteinte d'un mal inconnu et implacable, lui répondait : « Ce mal, ma fille, est le suprême bien, et son nom est l'âme. » — L'âme ! Ce mot suffit pour donner la nuance et le ton. Pourvu que ce vieux curé ne fût pas un prêtre du Dieu des bonnes gens, pourvu qu'il fût digne de cet habit que le livre admet, mais qui choque sur le théâtre, ces paroles, dans sa bouche, ne pouvaient signifier que ceci : « C'est à l'âme à racheter le mal qu'elle a laissé faire : or l'âme malade ou souillée ne peut avoir qu'un consolateur, qu'un rédempteur, c'est Dieu. Ensuite, si, après l'expiation, le repentir et les larmes, vous rencontrez un honnête homme que n'épouvante pas votre passé, votre conscience vous dira si vous avez le droit de lui tendre la main. S'il vous donne, à vous, créature avilie, mais régénérée, son amour etson nom, le monde pourra vous repousser encore : la religion ne refusera pas de vous bénir. » — L'ouvrage de M. Octave Feuillet s'accordait-il bien, dans son ensemble, avec ces conclusions évangéliques? Pas précisément; mais on pouvait s'y prêter moyennant un léger effort d'indulgence; et qui l'eût refusé alors à l'aimable écrivain? Enfin, — car il faut tout dire, — ce titre, aujourd'hui impardonnable, de Rédemption» ce titre qui, sur une affiche, fait l'effet d'une profanation, était à peu près tolérable dans des pages discrètes où le gros public ne pénétrait pas.

Maintenant, pour qu'il nous fût possible d'amnistier cette nouvelle Rédemption, dramatisée et augmentée, il faudrait que M. Octave Feuillet , en revenant sur ce scabreux sujet, que nous avons vu, dans ces derniers temps,

se reproduire à satiété en des variantes innombrables, en eût dit le mot suprême et décisif, qu'il y eût apporté l'autorité d'un juge, que son œuvre ressemblât à ces résumés où un président de tribunal met d'accord les plaidoyers et les réquisitoires. Est-ce là ce qu'il a fait? Ses amis l'affirment ou ont l'air de le croire : nous osons, nous, penser exactement le contraire. On vient de voir à quelles conditions nous aurions reconnu dans sa pièce ces caractères de moralité et d'équité qui seuls peuvent clore un débat; or, non-seulement il ne les a pas remplies, mais il s'en est de plus en pins écarté. Sous tous les rapports, nous préférons à cette comédie de Rédemption, telle qu'elle est aujourd'hui, les ouvrages où nos auteurs

en renom se sont tristement obstinés à nous montrer ces

ignobles héroïnes du demi-monde. Quand ils les ont flagellées, le scandale de ces^ionteux spectacles trouvait, en quelque sorte, sa compensation dans les flétrissures infligées par ces mains de connaisseurs sur ces joues fardées et plâtrées. Lorsqu'ils ont plaidé la thèse contraire et essayé de réhabiliter le vice par l'amour, on a su du moins à quoi s'en tenir, et la franchise du tableau en a presque atténué l'immoralité. Lorsqu'un drame célèbre met en présence, dans un joyeux souper, une courtisane et un jeune étourdi, je puis m'intéresser un moment à leurs tendresses folles, mais sincères , et quand plus tard la paupre fille expie ses fautes par l'humiliation et par la mort, je ne refuse pas à ses malheurs une larme de pitié. Ce n'est pas moral, mais c'est presque vrai, presque naïf, et ainsi va ce monde de joies fugitives, de plaisirs faciles et d'effroyables naufrages ! Dans Rédemption, la prétention spiritualiste, nous allions dire chrétienne, nous met tout d'abord en méfiance, et si l'auteur, en me proposant la solution du problème; ne réussit qu'à me le faire pa-

raître plus insolable, je lui en veux de ses efforts mêmes pour donner le change à la conscience et au goût. Madeleine, tourmentée d'un incurable ennui où l'orgueil a plus de part que tout le reste, vient consulter, non plus le curé de Saint-Etienne, mais le vieux prieur des Franciscains. Passons condamnation sur cette robe blanche portée par un comédien : la morale de ce prieur est celle d'un moine de l'abbaye de Thélême. Qu'il s'intéresse aux choses de théâtre, à la pièce nouvelle que Madeleine doit jouer le soir, passe encore, bien que ce souvenir mondain soit quelque peu déplacé chez un aussi saint homme! Mais qu'il fasse luire aux yeux de la comédienne l'espoir d'un amour honnête et pur comme un moyen de se guérir de son ennui et de se laver de ses souillures ; qu'il promette à Madeleine encore impénitente, au lieu d'un désert ou d'un cloître, les joies du cœur et de la famille, voilà ce qui ne se peut supporter.

Ministre de Dieu, ce prieur sait très-bien que les désordres de la courtisane ne peuvent se racheter que par le repentir, l'humiliation et la prière ; homme du monde, il sait que cet amour honnête, si Madeleine le rencontrait au bout de ses ignominies, ne pourrait être pour elle qu'une faute de plus ou un affreux châtiment; chrétien, il ne peut ignorer que Madeleine, placée en face d'un homme digne de lui inspirer une de ces pures tendresses qui devraient être réservées à l'innocence, n'aura que le choix entre une nouvelle chute, moins honteuse, mais peut-être plus coupable que les autres, et un mariage qui serait un déshonneur pour lui, un supplice pour elle, un enfer pour tous deux. En promettant au vice ce qui ne doit être que la récompense de la vertu, ce prieur commet une énormité qui a bien pu passer inaperçue pour le public spécial de la première représentation, mais que la

robe qu'il porte, la sainteté qu'on lui attribue, les prétentions évangéliques du titre et de la pièce, les tendances élevées et délicates du talent de l'auteur, rendent encore plus offensante pour la vraie morale. Gomment ne serions» nous pas attristé en voyant H. Octave Feuillet subir toutes les influences de cette atmosphère , accepter toutes les conditions de cette littérature ? En laissant paraître sur une affiche le mot sacré de Rédemption, il a sacrifié à cette horrible manie du style moderne, où les idées les plus profanes, quelquefois même les plus impures et les plus impies, s'habillent des lambeaux du vocabulaire chrétien et jouent hardiment avec les vases de l'autel. En faisant prêcher à une femme de théâtre, par un prêtre de théâtre,, une morale de théâtre, il est tombé dans une de ces vulgarités paradoxales que nous tolérerions chez ses confrères comme une conséquence de leurs habitudes intellectuelles, mais qui, chez lui, nous blessent comme une dissonance. Plus il est fin, distingué, immatériel, plus sa pièce révèle l'envie de considérer son sujet du côté spiritualiste et idéal, plus aussi ses conclusions sont de nature à froisser ceux qui croient et à égarer ceux qui doutent. Il a fait plus qu'une faute de goût ; il a fait presque ce que j'appellerai une faute de conscience. Il n'en est pas, en effet, de la conscience comme du goût. En matière d'art, on peut très-bien préférer, — et M. Octave Feuillet en a recueilli le bénéfice, — une beauté de convention à une laideur avouée : dans les questions plus sérieuses, touchant de plus près aux forces vives de l'âme, nous préférons un matérialisme avéré à un faux spiritualisme.

Par malheur, le dernier acte de Rédemption ne répond que trop bien à la morale du prieur des Franciscains. Madeleine et Maurice semblent tout disposés à pratiquer ce que le prieur a prêché. Eh quoi! voilà une femme qui

se dénonce elle-même comme une créature dégradée, avilie, endurcie, incrédule, perverse : le souffle divin se ranime en elle ; une étincelle de foi se rallume dans son âme comme ces clartés tremblotantes que l'on voit poindre au bout d'une galerie souterraine; elle aspire à croire et à aimer ; elle croit et elle aime : et comment exprimet-elle cette croyance? Comment se rend-elle digne de ce amour? Comment arrive-t-elle à ce rachat de son âme,, qui devra lui ouvrir une vie nouvelle? Par une tentative de suicide d'abord; puis, quand ce suicide a avorté, en tombant dans les bras d'un jeune homme très-austère et très-sincèrement épris, j'y consens, mais qui n'est pas son fiancé, et qui peut-être ne sera jamais son mari : car M. Octave Feuillet avait trop de tact pour essayer de trancher une difficulté insurmontable, pour chercher une issue dans une impasse, pour prononcer, même du bout des lèvres et derrière la toile, le mot officiel, celui que la vraie morale réclame, mais qui placerait réciproquement Maurice et Madeleine dans une situation fausse et ridicule. Dans ces occasions-là, les rideaux de théâtre ont d'heureuses complaisances : ils tombent sur un dénoûment inachevé et impossible, laissant les spectateurs maîtres d'arranger à leur gré les événements ultérieurs. Je dois avouer à M. Octave Feuillet que la plupart de mes voisins de stalle ne penchaient pas pour le mariage ; quelquesuns même affirmaient que Madeleine et Maurice, s'ils se mariaient, feraient un bien mauvais ménage, et j'étais, malgré moi, de leur avis. Encore une fois, est-ce là un résumé de magistrat, un arrêt décisif, un dernier mot, une solution, une Rédemption? N'est-ce pas plutôt une épreuve manquée d'une gravure affichée à la porte de toutes nos librairies et de tous' nos théâtres ? Non, le rachat d'une âme ne se traite pas ainsi, entre une vie de

désordres et une heure de réveil ; on ne se rachète pas des ignominies de l'amour vénal par les ivresses de l'amour heureux. La justice divine et la morale humaine mettent à un autre prix la rançon de ces belles captives de l'opprobre et du vice. Dire le contraire, c'est donner une leçon dangereuse et proposer un mauvais exemple.

Nous n'avons jusqu'ici discuté que la moralité de Rédemption : quant à l'exécution dramatique, elle est trèsdéfectueuse, et la froideur du vrai public en a dit là-dessus à l'auteur beaucoup plus que toutes nos critiques. Le prologue, qui est glacial et funèbre, ne tient à l'action que par un fil imperceptible. Les actes ne sont pas enchaînés l'un à l'autre, mais juxtaposés. Rien de plus mystérieux et de plus saisissant, dans l'œuvre originale, que le tableau de l'église, la première rencontre de Maurice et, de Madeleine à travers l'ombre religieuse des piliers et des arceaux. Rien de plus banal et de plus faux, au théâtre» que cette cour du couvent, ces mendiants grotesques, ce moine qui ressemble aux figurants de l'Opéra dans le quatrième acte de la Favorite. La scène chez l'alchimiste Mattèus est horriblement déplaisante. Ce vieux mécréant et son entourage sont trop repoussants pour être gais, trop malpropres pour être terribles. Le contraste entre les exhortations pieuses et consolantes du prieur et les brutales boutades de l'athée serait peut-être compris et apprécié à la lecture ; il est absolument perdu pour le spectateur, qui n'y voit qu'un prétexte à longueurs. Le drame ne se relève, l'émotion n'arrive enfin qu'au troisième acte, dans cette scène du paravent où Madeleine entend, sans être vue, les invectives et les anathèmes que Maurice lance contre elle. Mais d'abord c'est un succès d'actrice plutôt encore que d'auteur; ensuite on ne peut s'empêcher de remarquer que tout le monde, dans Ré-

M. CCTAVE FEUILLET. 313

dempthn, écoute aux portes : le comte Jean, àans le prologue; Maurice, au second acte; Madeleine, au troisième. La scène du souper est froide et lugubre, comme le sont du reste, dans le répertoire moderne, toutes ces orgies où des courtisanes spirituelles et des viveurs éblouissants sont censés jeter à la face du ciel et de la terre la mousse pétillante de leur vin de Champagne et de leurs bons mots. Nous ne connaissons rien de plus triste que ces pauvres comparses en habit râpés représentant le faste et les magnificences du high life de Saint-Pétersbourg, de Paris et de Londres, et racontant leurs folies galantes à raison d'un franc par soirée. Nous avons dit ce que nous pensions de la scène finale, celle où Madeleine vide le flacon de Mattéus qu'elle croit empoisonné, et où Maurice, désarmé par cette preuve d'amour et de spiritmlismey abjure ses dédains et ses rudesses pour tomber aux pieds de la comédienne, en murmurant ces mots que ne renieraient pas les plus intrépides dramaturges du boulevard : « Oui, va... je te crois, je t'aime!... J'unis pour jamais ma main à ta main... mon âme à ton âme... Sois heureuse, pauvre ange!... »

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée!

On nous permettra de trouver plus spiritualiste et même plus dramatique le dénoûment de Polyeucte.

Peut-être aurons-nous paru sévère envers un talent que nous aimons, que la société polie a adopté comme sien, et que nous avions placé, dans notre estime, bien loin, bien au-dessus des célébrités bruyantes qui flattent le goût public pour le conquérir et acceptent le joug honteux de la littérature démocratique. Mais il ne s'agissait pas seulement de savoir si M. Octave Feuillet est ou

n'est pas doué des aptitudes dramatiques ; — Dalïta et le troisième acte de Rédemption plaideraient pour l'affirmative. — Il s'agissait surtout de protester contre les dangereuses tendances d'une pièce qui, tout en affectant des allures magistrales et des aspirations chrétiennes, ne vaut pas mieux, au fond, et même vaut moins que la plupart de ses égales, les légendes brutales ou mielleuses du vice mis au ban de la société ou réhabilité par l'amour. Il s'agissait de montrer par quelles attractions funestes un esprit fin, délicat, exquis, peut se laisser entraîner dans une voie où il percera nécessairement presque tous ses avantages, où il restera inférieur à des esprits plus vulgaires, mais plus vigoureux, rompus de plus longue main à ce rude contact d'une pensée individuelle avec le tout Paris du premier soir et la multitude des lendemains. Abstraction faite de cette morale dont se moquent les raffinés, de ces signes de race intellectuelle et littéraire que M. Octave Feuillet ne perdra jamais complètement, au seul point de vue de Fart, du respect de l'artiste pour ses succès et son nom, si nous avions aujourd'hui à choisir entre M. Dumas fils, publiant tous les deux ans une œuvre patiemment et spécialement écrite pour le théâtre, et M. Octave Feuillet, improvisant tous les six mois une pièce découpée dans un livre, ce n'est pas pour M. Feuillet que nous nous déciderions. Ce rapprochement involontaire est plus éloquent que toutes les remontrances.

L'exempe d'Alfred de Musset ne prouve rien : les deux seules comédies de M. de Musset qui aient réussi et mérité de réussir au théâtre sont justement les deux dernières, le Caprice et une Porte ouverte, celles où, fatigué déjà et épuisé, il était resté plus terre à terre et se rapprochait tout simplement des auteurs ordinaires : car, dût-on nous accuser dé blasphème, nous

déclarons 'n'avoir jamais vu en quoi le Caprice et une Porte ouverte étaient très-supérieurs au Scribe du bon temps et à Marivaux. Quant aux fantaisies shakespeariennes, vraiment ravissantes, d'Alfred de Musset, elles sont restées, selon nous, injouables, surtout depuis que Ton a essayé d'en jouer quelques-unes, et c'est sur la foi de cette renommée tardive et charmante que le public les a tolérées ou applaudies. Oui, les deux genres sont distincts, souvent contraires, et jamais l'on ne nous persuadera qu'une œuvre écrite pour le lecteur puisse émigrer sur la scène sans que ses qualités les meilleures s'évaporent en chemin. C'est pourquoi les amis véritables de M. Octave Feuillet doivent lui poser nettement la question : Veut-il persister à travailler pour le théâtre, à faire du théâtre, comme on dit dans cet argot? Alors qu'il renouvelle complètement sa manière ; et, certes, il est assez jeune, il a assez de talent pour que cette tentative ne semble pas désespérée. Veut-il continuer à tourner dans le même cercle, à surmener ses succès, à déflorer, tantôt ce qu'il pourrait faire, comme dans la Tentation, tantôt ce qu'il a fait, comme dans le Roman d'un Jeune homme pauvret Alors il descendra peu à peu de ces zones éthérées et sereines, de ces brumes lumineuses où ses admiratrices aimaient tant à l'aller chercher : il cessera d'être luimême sans devenir autre que ce qu'il est : il se confondra de plus en plus avec le groupe des habiles, des faiseurs, des privilégiés du tour de faveur et de la prime ; il aura le plaisir ou le chagrin d'être comparé à l'auteur d'un Père prodigue ou à l'auteur des Effrontés, jusqu'à ce qu'il tombe un beau soir d'inanition et de lassitude, entre le trépignement d'un claqueur et le gémissement d'un caissier; ces deux rois du théâtre contemporain. Puisse l'événement démentir ces prédictions importunes!

Au milieu de tristesses plus générales et plus sérieuses auxquelles nous avons dû nous arracher en traitant une simple question littéraire, la décadence, ou, pour parler plus juste, la vulgarisation de M. Octave Feuillet compterait parmi nos griefs contre notre temps ; et ces griefs sont, hélas ! assez nombreux pour qu'il nous semble bien pénible de les multiplier encore.

20 novembre 1860-

M. LOUIS VEUILLOT l

Conteur, voyageur, poète, je ne veux aujourd'hui rien chercher de plus sous ce nom habitué à éveiller des idées moins pacifiques. M. Louis Veuillot nous le dit lui-même : c Au milieu de la guerre, souvent inquiet, ne voyant aucun avantage à soutenir la conversation politique avec certains vaillants d'écritoire, j'ai demandé refuge à la littérature. J'ai fui en esprit vers la campagne, vers la mer. J'ai évoqué Mozart, et lèvent, et les vagues, pour moins entendre les journaux. Voilà l'occasion de mon Décainéron.» — Décamèron chrétien, aussi chaste, aussi pur que celui de Boccace était licencieux et effronté ! Et nous, le laisserons-nous passer sous nos yeux sans le saluer d'un hommage? Tout ce qu'il y a, dans ces deux volumes, d'esprit, de verve, de sève puissante, de fine raillerie, de sensibilité profonde, de piété douce ou véhémente, de poésie vraie, de sel gaulois, on le sait, tout le monde le

* Çà et là.

dit, personne ne l'ignore : quel motif aurions-nous de le taire? Je suppose un étranger, un provincial, un curieux de bonne foi, avide de se mettre au courant de nos faits et gestes littéraires, et assez naïf pour me consulter : — Il y a, lui répondrais-je, de bons et demauv'ais livres, des brochures bonnes et mauvaises, une bonne et une mauvaise littérature : Nous avons la découverte de la Mer et les amours des coquillages, des turbots et des dorades, par M. Michelet, professeur d'histoire naturelle et de galanterie française; les Fleurs du Mal, par M. Charles Baudelaire, poésies qui ont eu des démêlés avec la justice, mais que les critiques attitrés du Moniteur n'en recommandent pas moins vivement à l'admiration de leurs contemporains. Nous avons la Comédie funèbre, pièce en plusieurs actes, jouée par les bohèmes qui vivent sur le cercueil des bohèmes qui meurent, avec accompagnement de grosse caisse, de souscriptions, de monuments et de réclames. Nous avons enfin Y Histoire en pantoufles par cet illustre Pierre de l'Estoile, qui a de l'esprit, non pas seulement comme Voltaire tout court, mais comme le roi Voltaire ; jeune et irrésistible Lindor de cinquante ans, dont la chevelure blonde et le style bleu exhalent des senteurs de pommade à la rose, et que les raffinés de la démocratie ont chargé de leur apprendre le genre Pompadour et les belles manières ; littérateur enrichi , se croyant quelqu'un parce qu'il possède quelque chose ; poète manqué, fantaisiste pesant, chroniqueur ennuyeux causeur insipide, surnuméraire de lettres passé chef de division et profitant de son privilège pour profaner de sa prose prétentieuse et plate la place consacrée par madame de Girardin ; courtisan révolutionnaire, se moquant des absolutistes dans les antichambres impériales ; capable de tout pour plaire au prince Napoléon, même de

M. LOUIS VEDILLOT. 519

tourner en ridicule la bravoure du roi de Naples. Mais nous avons aussi de jolis romans, de belles poésies, de belles histoires, d'éloquents plaidoyers pour la vérité et la justice. Nous avons — car il faut être juste — Le Marquis de Villemei , de George Sand, une merveille, un charme, le chef-d'œuvre d'un talent que l'on admire sans l'amnistier, chaque fois qu'il nous prouve combien il avait peu besoin, pour nous intéresser et nous émouvoir, de plaider des doctrines dangereuses et de surexciter des passions coupables ; nous avons les Épitres rustiques, de Joseph Autr an, une œuvre sérieuse et charmante, un livre de haute portée philosophique et morale, abrité dans un nid de verdure. Nous avons les admirables satires de M. Victor de Laprade; les beaux discours de M. Guizot et du Révérend Père Lacordaire; les livres de M. Villemain et de M. Cousin, de M. de Montalembert et de M. de Broglie; les pages indélébiles de monseigneur l'évêque d'Orléans ; les courageuses polémiques de MM. de Riancey et Laurentie; tous parfaitement en état de tourner une phrase française et d'écrire une page de prose aussi bien que M. Arthur de laGuéronnière ou même que M. Paulin Limayrac. Nous avons, en un mot, comme toujours, le bien et le mal en littérature; le bien, que je vous recommande de toute mon âme ; le mal, que je voudrais pouvoir étouffer de mes anathèmes ou mieux encore de mon silence. À. présent, vous êtes renseigné: allez, choisissez, et que Dieu vous garde des mauvaises lectures l — Est-ce là tout? — Oui... •'«st-à-dire non : il y a bien encore un livre amusant, poétique, édifiant ; un livre catholique et dévot, et cependant plus agréable à lire que nos œuvres les mieux pourvues d'épices voltairiennes ou galantes ; un livre où on respire à pleins poumons l'amour de Dieu, du beau, de toutes les grandes perspectives de

l'art et de la nature ; où circulent les plus suaves parfums de la 'Bretagne chrétienne, les plus salubres arômes de l'Océan et de ses plages ; où de beaux vers s'épanouissent, non pas comme une broderie ou une parure, mais comme les fleurs de ces plantes agrestes, fécondées par la rosée du ciel. Satire, prière, paysage, élégie, cantique, églogue, légende, sonnet, roman, ballade, sermon, il y a de tout cela dans ce Ça et là, dans cette école buissonnière où se joue, en mille frais sentiers jalonnés de croix, un des plus vigoureux esprits qui aient jamais flagellé le sophisme, l'impiété et le mensonge : maintenant mettez que je ne vous en ai rien dit, et que je n'en ai pas même entendu parler. Voyez-vous d'ici l'étonnement naïf de mon questionneur, écarquîllant de grands yeux et cherchant le mot de cette énigme ? — Mais alors, monsieur, vous avez découvert dans ce livre un fond d'immoralité? — Pas le moindre : il est publié par M. Gaume. — Ou bien c'est que l'auteur est un de ces chrétiens pour rire qui vont achever leurs homélies dans les coulisses de l'Opéra? — Lui ! il va tous les jours à la messe, et l'intérieur de sa maison a les calmes austérités d'un couvent. — Ah! j'y suis : l'auteur est un de ces personnages, comme on assure qu'il en existe, qui, après s'être solennellement qualifiés de catholiques, ont déchiré le sein maternel de l'Église et grossi les rangs des spoliateurs du saint-siége? — Encore moins. — Allons, décidément, je m'y perds. — Eh bien ! ne vous y perdez plus ; car, grâce à mon cadre tout littéraire, à l'oubli de certaines dissidences qui nous semblent aujourd'hui contemporaines de Romulus ou de Constantin, et, ledirai-je? à un de ces énormes orages qui effacent la trace légère des giboulées d'avril, je puis, je veux et je viens vous parler de Çà et là.

Essayons d'étudier, non pas le talent, — il est immense,,

— mais la physionomie et la situation de H. Louis Veuillot dans la littérature de notre époque. La presse irréligieuse et révolutionnaire a trouvé commode de créer un Veuillot légendaire, une sorte d'AlcideduNord, trempé d'eau bénite , n'ayant d'autre arme que la massue, d'autre force que l'injure ; ou bien encore un Rabelais de sacristie, gouailleur, fort en gueule, expert aux gros mots, un composé de moine et d'inquisiteur, prêchant, jurant, sacrant, vouant au fagot les hérétiques et les tièdes, met* tant une dévotion grivoise au service d'une dévotion féroce, parlant et écrivant l'écume à la bouche, sans qu'on sache bien si c'est celle d'un fanatique en colère ou d'un tapageur en goguettes. Or, toutes les fois que M. Veuillot s'est dérobé à la polémique où sa verve exubérante donnait parfois un prétexte à ces grossières peintures toutes les fois que, cherchant une forme moins agressive et plus littéraire pour ses impressions de chrétien, de paysagiste, de poète, il a laissé parler son imagination et son cœur, on a pu reconnaître, à travers les austérités volontaires de sa pensée et de son .style, tout un fond de tendresse, de sentiment, d'émotion contenue, mais vivace, une primitive nature poétique et passionnée, ayant eu à se combattre, à se dompter pour être plus propre à la lutte, comme le soldat s'efforce d'oublier sa fiancée, sa sœur et sa mère pour que rien ne ramollisse sur le champ de bataille. La religion ne refroidit pas les sentiments humains qu'elle touche ; elle leur donne une saveur mystérieuse, particulièrement attrayante pour les esprits délicats, comme tout ce que l'on devine, tout ce qui porte en soi l'empreinte du combat et du sacrifice. Nos modernes illustres ont tellement abusé du procédé contraire, tellement mis à l'étalage leurs passions présentes ou anciennes, véritables ou chimériques,

ils se sont livrés à de tels efforts pour exprimer plus qu'ils n'avaient ressenti, qu'on éprouve un singulier charme à découvrir dans une âme apaisée et mortifiée par le christianisme le feu conservé sous la cendre, et devenu, en se consacrant, plus lumineux et plus pur. C'a été une des erreurs, non-seulement morales, mais littéraires, de notre temps, de se figurer que la poésie, l'amour, la tendresse, s'agrandissaient en se désordonnant, qu'il leur suffisait, pour enrichir leur domaine, d'exagérer leur langage. C'est au contraire une loi , supérieure même aux lois du goût, que, l'idéal de la beauté des sentiments humains se formant de leur lutte contre eux-mêmes en présence du devoir qui les exalte et les domine, plus ce devoir part de haut, plus il est précis et sévère, plus aussi le spectacle de cette lutte et de cette victoire est grandiose et pathétique. Cette jouissance délicate que j'essaye d'indiquer, on la rencontre souvent dans ce que j'appellerai, faute de mieux, les œuvres d'imagination de M. Louis Veuillot; dans ses romans, ses récits de voyage, sa Petite Philosophie,dms bien des pages où le publiciste guerroyant se retire au second plan pour faire place à l'homme; à l'homme, qui, en sanctifiant les sources de la douleur, de l'amour et des larmes, ne les a ni glacées ni taries. Dans Çà et là y cette impression est plus fréquente encore et plus vive. Quelle tendresse chrétienne, quelle finesse de sentiment et de nuance, quelle flamme intérieure dans Madeleine ! « Écoutez, Madeleine, écoutez ! etc. » Quoi de plus touchant, de plus émouvant que cette page où l'on devinerait, si on l'osait, le cœur brisé de l'époux, le cœur reconnaissant du frère? « J'esquisserai ici ton noble et doux visage, embelli à nos regards comme aux regards des anges par les soucis qui l'ont fatigué avant le temps, toi qui par amour de Dieu t'es refusée au service de Dieu,

et qui par charité te sèvres des joies de la charité. Tu n'as pleinement ni la paix du cloître, ni le soin des pauvres, ni l'apostolat dans le monde, et ton grand cœur a su se priver de tout ce qui était grand et parfait comme lui. Tu as enfermé ta vie en de petits devoirs, servante d'un frère, mère d'orphelins. Là tu restes comme l'épouse la plus attentive et la mère la plus patiente, te donnant tout entière et ne recevant qu'à demi. Tu as donné jeunesse, liberté, avenir. Tu n'es plus toi-même, tu es celle qui n'est plus, l'épouse défunte, la mère ensevelie; tu es une vierge veuve, une.religieuse sans voile, une épouse sans droits, une mère sans nom. Tu sacrifies tes jours et tes veilles à des enfants qui ne t'appellent pas leur mère, et tu as versé des larmes de mère sur des tombeaux qui

n'étaient pas ceux de tes enfants... Oh ! sois bénie de Dieu comme tu l'es de nos cœurs.» Et, en un tout autre genre, quelle gracieuse malice dans ce sonnet que je choisis au milieu d'autres poésies bien remarquables, parce qu'il vaut un long poème — et qu'il est moins long 1

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