‹ Les semaines littérairesChapitre 8 sur 23 · M. GUIZOT · texte numérisé non relu

M. GUIZOT

se fait-elle à l'école? N'est-ce pas dés lors dans votre temps, qui est aussi le nôtre et que vous étiez si digne de diriger vers le bien, que s'inaugurèrent, avec un succès scandaleux et dans les journaux les plus dévoués à votre politique, ces romans dangereux, ces fictions malsaines, ces écoles en action de convoitise et d'anarchie, d'immoralité et de désordre, dont les gouvernements se préoccupent lorsque le mal est fait ou qu'il est irréparable? Vous nous dites, en de belles et sévères paroles, « qu'on ne juge pas les rois » ; l'auriez-vous dit, et dans les mêmes termes, à ces vieux invalides de l'idéologie et du régicide, que vous appeliez à l'honneur de ressusciter avec vous l'Académie des sciences morales et politiques, et qui, relevés ainsi de leur déchéance intellectuelle, recevant, en face de nos plus grandes gloires scientifiques et littéraires, une sorte de seconde consécration et de réhabilitation suprême, purent cacher sous leur habit vert la tache indélébile, cette tache de sang que lady Macbeth lavait toujours et n'effaçait jamais? On le voit, il nous suffirait de rentrer dans les détails de nos souvenirs pour opposer des objections particulières aux vues générales de M. Guizot.Mais la tâche serait trop au-dessus de nos forces, et cette série de contradictions chagrines s'accorderait mal d'ailleurs avec les impressions d'une lecture qui nous a instruit et charmé. C'est assez, en pareille matière, d'indiquer sans s'appesantir. Le mérite littéraire, la valeur politique, le légitime succès de ce livre, ne perdent rien à ces lacunes que H. Guizot n'aurait pu éviter qu'en faisant de ses Mémoires une confession ou un plaidoyer; deux partis extrêmes qui n'auraient pas plu à la majorité de ses amis ou de ses lecteurs, et que nous aurions hésité à lui conseiller. Il a mieux aimé revivre dans ses souvenirs comme dans une

sphère épurée et pacifiée, où l'idéal l'indemnise da réel, où l'excellence de ses intentions le dédommage de la brutalité des faits. Il a cédé à un penchant particulier aux hommes de notre temps et peut-être de tous les temps, favorisé aujourd'hui par le nombre même de nos vicissitudes et de nos fautes, et bien préférable assurément au désespoir ou au scepticisme; penchant qui consiste à vivre avec ses illusions mortes comme si elles étaient vivantes, et à s'y complaire d'autant plus que désormais rien ne les entrave, que rien ne les gâte,, qu'elles n'ont plus à lutter contre les réalités ennemies; à peu près comme ces maris ou ces amans qui, en regardant le portrait ou en s'inchnant sur la tombe de la femme aimée, la voient plus belle, plus constante, plus douce qu'elle n'a jamais été, ne se souviennent que de ses vertus et oublient les inconséquences ou les aspérités de son humeur. M. Guizot est resté fidèle à ce qui l'avait trahi, et cette fidélité lui a porté bonheur. On a rappelé, à propos de ses Mémoires, les noms du cardinal de Retz, du duc de Saint-Simon. Ni le vaniteux frondeur, ni le duc terrible, n'offrent rien de comparable à l'œuvre de notre illustre contemporain. Il n'a voulu ni venger sa vanité, ni dégorger son fiel, mais séparer dans ses souvenirs l'âme du corps, lame immortelle du corps périssable. Il a cherché pour ses idées une pacifique revanche; — revanche certaine; car si elle ne nous semblait pas assez concluante, l'œuvre est si belle, que la littérature plaiderait au besoin pour M. Guizot, contre les chicanes de la politique et les hésitations de l'histoire.

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