DEUX LIVRES SUR L'ITALIE
MM. t. DE GAILLARD ET CH. DE MAZADE
J'essayerais vainement, pour donner plus de prix à mes éloges, de dissimuler ma fraternelle amitié pour M. Léopold de Gaillard. Lui-même — on n'est jamais trahi que par les siens ! — a eu soin de se dénoncer, l'imprudent ! en écrivant mon nom sur la première page de son livre ; et c'est assurément une des rares bonnes fortunes de ma vie littéraire, que ce livre qui va agrandir et consacrer cette brillante renommée de publiciste et d'écrivain ait l'air de me demander l'hospitalité en me la donnant. D'autre part, si j'ai réuni ces deux volumes dans un môme rayon de causerie, ce n'est pas, à Dieu^ne plaise ! pour succomber à la tentation vulgaire de sacrifier M. de Mazade à M. de Gaillard, de faire de l'Italie moderne un repoussoir propre à concentrer toute la lumière sur les Questions italiennes. M. de Gaillard et M. de Mazade mé-
1 I. Questions italiennes, par M. Léopold de Gaillard. — II. V Italie moderne, par M. Charles de Mazade.
ritent mieux que cela! Leurs deux ouvrages ont paru presque le môme jour : les sujets qu'ils traitent, sans être tout à fait les mêmes, se côtoient souvent et se coudoient de temps à autre. Bien que leurs tendances soient différentes, ils se rapprochent pourtant sur deux points essentiels : tous deux sont catholiques et tous deux sincèrement libéraux. Seulement le catholicisme de l'un est un peu trop piémontais, le catholicisme de l'autre est beaucoup plus romain ; et si Ton nous accorde qu'au milieu des agitations et des mécomptes des révolutions italiennes, les deux figures les plus touchantes, les plus nobles, les plus pures, sont celles de Pie IX et de Charles-Albert, nous compléterons notre pensée en disant que le libéralisme de M. de Mazade eût été approuvé par le roi, et que le libéralisme de M. de Gaillard sera béni par le pape.
A présent nous pouvons aborder en toute liberté d'esprit, ces Questions italiennes; mais, avant de parler de l'ouvrage, disons un mot de l'auteur. H y a des gens qui n'ont rien de mieux à faire qu'à se cacher derrière leur œuvre; qu'elle soit bonne, médiocre ou mauvaise, leur personne n'ajoute rien à ses mérites et note rien à ses défauts : il en est d'autres dont le caractère, la physionomie, l'âme, semblent passer dans ce qu'ils écrivent, si bien que l'on croit les voir encore et les entendre en les lisant. Léopold de Gaillard est tout entier dans son livre : cette nature si sympathique et si riche, cet irrésistible assemblage des qualités les plus diverses, de force et de grâce, de gaieté et de profondeur, de bon sens et de
verve, cette faculté compréhensive des hommes vraiment supérieurs, qui ne croient pas déroger en admirant un tableau ou en écoutant une cavatine après avoir discuté une question européenne, enfin ce don si précieux d'être admirablement fidèle à ses opinions tout en y attirant les opinions contraires comme à un foyer de chaleur, de lumière et de vie, je retrouve tout cela dans ces pages où le touriste, l'artiste, l'observateur, le penseur, l'historien, le politique, le polémiste, se servent mutuellement de commentateurs et d'interprètes. Pour quiconque arrive par degrés ou par éclat à la publicité, il existe une épreuve dangereuse, dont il est rare que nous sortions à notre gloire : passer de la province à Paris, de l'arrièreplan au premier, et de l'estime des hommes ordinaires à celle des hommes éminents. Or, chez Léopold de Gaillard, je remarque ce trait distinctif, qu'il grandit, pour ainsi dire, avec sa tâche et son cadre. A mesure qu'il s'élève, il semble plus propre à la ppsition qu'il occupe qu'à celle d'où il monte. Avignon le connaissait à peine, que déjà Toulouse l'adoptait. La province n'avait pas encore mesuré sa force, que déjà Paris le rangeait parmi les plus vigoureux publicistes : MM. de Montalembert, Guizot, de Falloux, Thiers, Berryer, Cousin, pensent aujourd'hui de lui ce que j'en pensais hier. Si l'on se fait une exacte idée de cet esprit essentiellement attractif, de cette imagination méridionale colorée aux rayons de ce soleil qui parfume nos fruits et nos fleurs, on comprendra le prestige qu'a dû exercer l'Italie sur Léopold de Gaillard. Il l'a visitée d'abord en voyageur, puis en pèlerin, puis en connaisseur; il l'a aimée pour sa beauté, pour ses malheurs, pour ses souvenirs, pour ses espérances. Pendant qu'il s'acclimatait à ses magnificences et se pénétrait de son génie, les événements marchaient avec lui et ajoutaient
chaque année une page d'histoire à ce qui n'avait été longtemps pour les visiteurs ordinaires qu'un merveilleux Album de poésie, d'art et de paysage. Ce musée, ce reliquaire du monde civilisé et chrétien, fatigué de ces gloires inactives qui lui allaient pourtant si bien, se changeait en arsenal, en champ de bataille; le problème de l'Italie, se posait de nouveau sur les lèvres du sphinx révolutionnaire, avide de dévorer à la fois des armées et des traités de paix; et ma comparaison est d'autant plus juste, que bien des Œdipes italiens semblent prêts à immoler leur père. Quoi qu'il en soit, il ne s'agissait plus de dire, avec Delatouche : <t Question d'Orient, voir lever le soleil!... Questions italiennes, admirer les Titien et les Véronèse, contempler la campagne de Rome au soleil couchant, parcourir en gondole les lagunes de Venise, mesurer les dimensions et les proportions de Saint-Pierre, se promener, au clair de lune, dans le Colisée ; mais de savoir, de se demander du moins si ce réveil de l'Italie est une crise, une résurrection ou une convulsion d'agonie; si le fatal système d'annexion ou d'unitarisme prévaudra sur la fédération, si la démagogie triomphera de la liberté, si la noble cause de l'indépendance ne sera pas, comme toujours, profanée, salie, ensanglantée, noyée, perdue par les fureurs, les folies et les crimes de la révolution ; si cette révolution enfin, trop fidèle à ses antécédents et à son génie, ne sera pas poussée à cet excès de délire d'oublier que la papauté est le lien nécessaire du faisceau italien, et d'essayer de détruire ses éléments de salut sous prétexte de réaliser ses rêves de conquête. On le voit, le champ est vaste; les questions italiennes, à mesure qu'on avance, se multiplient, se hérissent, et M. Léopold de Gaillard n'a pas la prétention de les avoir abordées ou débrouillées toutes. Mais il m'im-
portait d'indiquer comment la composition de son livre s'accorde parfaitement avec la disposition même de son sujet et comment l'auteur, en suivant la marche des événements et la pente de son esprit, a tout naturellement terminé en œuvre de politique et d'histoire ce volume qui se présente d'abord dans toute la liberté et la grâce 4'une causerie épistolaire. Ce qu'il y gagne en variété et en unité tout ensemble, ai-je besoin de le dire? Ce ne sont pas lé ses seuls mérites. En dépit de son titre, il n'est pas du tout et ne veut pas être une brochure de circonstance : il ne spécule pas sur l'actualité, -cette servante-maîtresse qui fait payer si cher ses services, ruine ses maîtres en ayant l'air de les enrichir, et leur tourne le dos un beau matin, quand son caprice lui dit d'aller porter ailleurs ses escomptes et ses sourires. €e n'est pas, après tout, la faute de M. Léopold de Gaillard s'il nous parle de l'Italie au moment où l'Italie est à la mode, et s'expose à tous les dangers des personnes qui font trop parler d'elles : il profitera des bénéfices de l'âpropos sans en subir les charges : la partie importante de son ouvrage, celle qui touchée l'histoirecontemporaine, est écrite d'après des documents italiens qui, n'ayant pas été traduits, sont peu connus en France, et dont la plupart sont dus aux communications d'une illustre et précieuse amitié 4 . Aussi, au sortir de ces lettres charmantes où Fauteur, entre deux promenades artistiques, esquisse à grands traits la dramatique figure de Savonarole, ou bien interrompt ses excursions pittoresques et ses spirituelles digressions pour faire jaillir d'une conversation de table d'héte d'éloquentes vérités, lorsqu'on aborde ces beaux chapitres , V Italie depuis cent ans, la Liberté sn Italie, V Italie sans les Autrichiens, l'on reconnaît, à
* César Gantft.
la gravité du ton, à l'ampleur du récit, à la certitude de l'écrivain, que Ton marche, non pas sur le sol mobile du journalisme ou du pamphlet, mais sur le terrain solide de l'histoire, et que ces pages seront vraies encore, vraies toujours, après que la vérité de ce matin sera devenue Terreur de ce soir, et que l'illusion d'aujourd'hui sera le mécompte de demain. Nous ne reviendrons pas sur ces événements que H. Léopold de Gaillard retrace d'une main si ferme et si sûre, et qui tous renferment de si frappantes leçons. Pris dans leur ensemble, ils nous montrent cette belle, séduisante et impatientante Italie presque toujours occupée à se contredire, à conspirer contre elle-même, à se faire la dupe volontaire de soi et d'autrui, à demander sa liberté aux révolutions, son indépendance aux étrangers; passant rapidement de l'ivresse au désespoir, de l'exaltation au découragement; prodiguant tour à tour aux mêmes hommes, aux mêmes puissances, son enthousiasme et ses invectives, ses fêtes triomphales et ses anathèmes, ses sonnets et ses injures; cherchant le secret de sa destinée partout où il n'est pas, où il ne peut pas être, dans un passé décevant, dans un avenir chimérique, et, au milieu de ses vicissitudes, gardant ces allures théâtrales où la mise en scène fait partie essentielle de la pièce, où les changements politiques paraissent s'exécuter au coup de sifflet du machiniste, où les essais de grandeur ressemblent â des tragédies refaites et les catastrophes à des mélodrames mal réussis. Combien de fois un pareil peuple a dû se tromper et être trompé, on ne le sait que trop; et M. Léopold de Gaillard nous le dit, preuves en main, mais sans amertume, sans parti pris, avec une sympathie profonde pour cette cause italienne que nous aimerions tous si elle n'était trop souvent sa propre ennemie» si
elle ne donnait en se trahissant l'envie de la trahir, si elle ne s'obstinait à justifier ses détracteurs, à décourager ses apologistes par le contraste des prétentions avec les faits, des programmes avec les actes, par sa désastreuse persistance à réunir ce qui est incompatible, à séparer ce qui devrait être inséparable. Et que de souvenirs curieux ! que d'anomalies piquantes! que de noms, que de dates ayant eu au moment même une signification exactement contraire à celle que l'ignorance et le lointain ont fait prévaloir dans l'imagination des peuples ! Quoi de plus instructif, par exemple, que de constater que le véritable auteur de ces terribles traités de 1815 tant de fois remis sur le tapis de la diplomatie européenne et considérés par les Italiens comme l'excuse de toutes leurs colères et la négation de tous leurs droits, ce fut Napoléon lui-même ; Napoléon, qui livra à l'Autriche le riche territoire de Venise en échange de ses possessions des Pays-Bas, annexa Gênes à la France, altéra l'intégrité des États pontificaux , dénationalisa les gouvernements, refit la carte géographique et politique, ne respecta ni la nationalité, ni la liberté; à tel point qu'il, suffit quelques années plus tard , d'une infidélité de la fortune et d'un déplacement de la victoire, pour que les nouveaux vainqueurs trouvassent leur place faite d'avance, et pour que l'Europe, soulevée contre la France pro avis et focis, eût l'air de n'exercer que la loi du talion aux dépens du conquérant foudroyé, en démembrant de nouveau et en asservissant l'Italie? Quel sujet de réflexions que le récit de l'entrée du général autrichien Hélas dans la vieille capitale lombarde (28 avril 1799) 1 — « L'archevêque et la municipalité s'étaient transportés jusqu'à Cressenzano, à la rencontre du général autrichien. Nous ferons grâce à nos lecteurs des
harangues officielles, des sonnets, des devises, qui ne disent rien à force, de dire toujours la même chose. La population entière accourue sur la route, massée sur les places, suspendue aux fenêtres et jusque sur le6 toits, poussait d'unanimes acclamations. Mêlas annonça que le renne de la tyrannie française était à jamais fini. » Ainsi donc les Autrichiens, à cette date, étaient les libérateurs et nous étions les tyrans. Nous citons entre mille ces deux exemples, d'abord parce qu'ils prouvent que les variations des destinées de l'Italie n'ont d'égale que la mobilité de son humeur et de son génie ; ensuite parce qu'ils nous rappellent qu'il n'y a rien de plus illusoire que de choisir certains noms, certaines images comme symboles de telle ou telle idée historique et politique; que le proverbe II ne faut jurer de rien s'applique aux vicissitudes internationales tout comme à celles du cœur humain ; que Ton a pu personnifier (en la domptant) la révolution française, couvrir ses crimes d'un voile de pourpre et d'or, offrir un éblouissant idéal à l'inspiration des poètes, être soi-même la poésie vivante, l'épopée en action de son siècle, et, malgré tout cela, ou peut-être à cause de tout cela, faire très-peu pour la liberté, la dignité, la nationalité des peuples.
Quand on est depuis si longtemps au régime des déclamations italianissimes, c'est un bonheur de retrouver là la vérité dans tout le piquant déshabillé de ses analo» gies, de ses rapprochements, de ses disparates; l'Italie du passé servant de leçon et de miroir à l'Italie du pré* sent, et la politique d'antichambre, l'histoire de convention, les haines de commande, les licences serviles, confondues, réduites à néant par une plume vaillante, sincèrement dévouée à ces trois causes qui devraient n'en faire qu'une; l'Italie, le Saint-Siège et la liberté. Chaque
fois que l'image sacrée de Pie IX reparaît dans le livre de 11. de Gaillard, on y sent vibrer une émotion communicative, une douloureuse et filiale tendresse qui n'a rien, Dieu merci ! d'autrichien ni d'absolutiste. — « Nous inclinâmes nos fronts et nos genoux devant le représentant de Dieu sur la terre» : il nous bénit affectueusement. — Pauvre Saint-Père ! disait l'un de nous, des bénédictions contre des poignards, voilà ses armes. — Hais en nous relevant, nous vîmes briller au-dessus de la foule les baïonnettes <lu poste français de la chancellerie, et jamais la France ne nous avait paru plus grande; jamais l'image de la patrie ne fit battre plus fièrement le cœur de ses enfants 4 l'étranger! » Patriotisme et libéralisme! ces deux sentiments dont on a tant abusé et qu'il est si facile de travestir ont laissé partout, dans le livre de H. Léopold de Gaillard, leur chaleureuse empreinte, et j'y insiste d'autant plus qu'il serait plus commode à certain parti de maintenir là-dessus et de grossir les malentendus. Diviser •en deux grandes classes tous ceux qui discutent aujourd'hui sur l'Italie ; d'une part, l'amour de la liberté et de la patrie, le dévouement chevaleresque aux droits, à Tindépendance, à la délivrance des nations, la grandeur des aspirations unie à la poésie des souvenirs, le culte de l'idéal planant sur les débris des vieux dogmes, des vieilles hiérarchies, d'une théocratie étroite et glacée, ce souffle nouveau balayant les sanctuaires, les palais et les temples, -et faisant éclore dans le Vatican régénéré la religion de l'avenir; d'autre part, toutes les ombres, toutesleschaînes, tous les abus, tous les fantômes de l'ancien régime, une avougle résistance aux progrès et aux réformes, une haine 4e hibou contre la chaleur et la lumière, une geôle permanente au service de quiconque réclame contre le des*- £oiiswe et la domination étrangère; poser ainsi la ques-
tion, établir ces catégories générales et inflexibles, cela est bientôt dit; et, si on les fait accepter, le choix des esprits généreux, des intelligences hautes, amoureusesd'air, de vie et de soleil, ne saurait être douteux. Mais oit se rapproche, on examine, on compare, et il se trouveque tous ces dons précieux et fragiles, liberté, progrès, réformes, nationalité, vie politique, indépendance, n'ont pas d'ennemis plus dangereux que ceux qui les aiment avec tant d'éclat, d'égoïsme et de furie, ni d'amis plussûrs que ceux qui leur indiquent, l'histoire à la main r le but , l'écueil , le salut et le péril. M. Léopold de Gaillard , par la publication de son livre , marque sa place au rang de ces catholiques qui donnent , en face de toutes les oppressions, de si beaux exemples de dignité morale; de ces amants de l'Italie qui l'aiment moins pour eux que pour elle; de ces libéraux réhabili tant en leur personne un titre qui n'avait besoin que d'être mieux compris pour cesser d'être suspect aux uns et accaparé par les autres ; de ces écrivains enfin qui consolent la politique de son silence et la littérature de son abaissement. Aussi ne nous étonnons-nous pas du succès de son ouvrage : il répond d'avance aux objections comme aux sympathies de ceux-là même qui s'éloignent de nous sur quelques points secondaires. — « Ne craignez pas de dire des Questions italiennes autant de bien que si l'auteur n'était pas votre ami », nous écrivait récemment une personne d'un esprit supérieur, une de ces nobles âmes qui survivent et résistent à la mal 9 aria universelle; « ces morceaux en apparence détachés se relient par une rare et exquise unité, celle d'un vaillant cœur et d'un généreux et libéral esprit : la forte et saine senteur de l'indépendance morale soutenue par la foi respire au travers de ces pages réellement bienfaisantes : c'est un livre selon
mon cœur, car il est selon mes idées ; la gaieté, la verve, la fine malice méridionale, l'animent et le font amusant tout en le laissant sérieux. » Qu'en dites-vous? Voilà comment causent dans notre monde d'absolutistes et d'obscurantistes les personnes assez spirituelles pour ne pas faire imprimer leurs causeries
Les livres ont leurs points de vue comme les paysages : l'écrivain, comme le peintre, choisit une place préférée tfoù son regard embrasse F ensemble de son sujet et en ramène à un centre unique les lignes principales et les horizons. Dans l'ouvrage de M. Léopold de Gaillard, nous ne serions pas embarrassé de déterminer ce point de vue. Ce serait un des dômes de la Ville éternelle, ayant une échappée sur Saint-Louis des Français, sur la campagne de Rome, sur ce beau pays qui comprend si mal l'intérêt de sa vraie grandeur et de sa vraie liberté. Avec M. Charles de Mazade, le choix ne serait pas moins facile; car lui-même, dans des pages remarquables, il a pris soin de nous l'indiquer : ce serait cette colline de Superga, le Saint-Denis des rois sardes, qui domine Turin et les coteaux environnants, d'où l'œil ravi se promène sur un magique panorama, les Alpes, le mont Rosa, le mont Cenis, le mont Viso, les cimes lointaines du Tyrol, les montagnes de Gênes et delà Spezzia, toutes ces vallées, toutes ^es plaines où Dieu a mis tant de richesse, de poésie et de majesté, et que les hommes ont tant de fois troublées du bruit de leurs ambitions et du choc de leurs armées : colline pitoresque et grandiose que l'auteur de Yltalie
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moderne a gravie, « par un soleil d'automne, à la clarté d'un ciel merveilleusement pur, » et dont l'aspect a communiqué à son style plus d'émotion et de couleur qu'il ne s'en permet dans les circonstances ordinaires. — a C'est là, sur ces sommets, ajoute H. de Mazade, l'œil tourné vers Milan, vers les cimes bleuâtres du Tyrol, plus loinencore, jusqu'à Venise cachée derrière l'horizon et toujours présente, qu'on prend confiance dans cette destinée de l'Italie : Fata viam invenient. »
Nous comprenons très-bien, pour notre part, et nous admettons les images visibles se traduisant en idées, les révélations soudaines que l'esprit reçoit de ces aspects extérieurs où se dénoncent les conditions topographiques et territoriales d'un pays, ses fortifications naturelles, sa physionomie, son hygiène politique et morale, ses moyens d'indépendance. Essayons donc de saisir au passage ce courant d'idées que M. de Mazade a fait découler des ma-* Jestueuses hauteurs de Superga, comme ces sources vives des montagnes qui, limpides d'abord et réfléchissant un ciel pur, risquent, si elles rencontrent en chemin des obstacles et desr orages, de se changer en torrents, de se remplir de gravier et de fange, et de dévaster leurs rives -au lieu de les fertiliser.
Voici, sauf erreur d'analyse, les pensées fondamentales -du livre de M. de Mazade; pensées qu'il développe. en des esquisses historiques dont nous pouvons discuter les conclusions, mais où la sincérité et le talent ne peuvent être contestés. La politique à expédients qui avait indéfiniment ajourné les questions italiennes a désormais fait son temps. L'Italie blessée, mais vivante, sent à la fois ses plaies se rouvrir et la vie lui revenir à flots, à chaque grande secousse européenne, et, par une invincible réciprocité, elle ne peut tressaillir, revivre, saigner, sans que
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l'Europe en subisse k contre-coup. Cette indépendance qu'elle réclame ressortira tôt ou tard de la nature même des choses, des fatalités de la politique, de l'éternel antagonisme entre la race latine et les races germaniques; et la preuve, c'est que la domination étrangère, dans toutes ses variétés et sous toutes ses formes, a passé sur l'Italie sans qu'il en soit une seule fois résulté ce travail d'assimilation où le vainqueur absorbe le vaincu. Cette indépendance désirée, logique, inévitable, comment y parviendra-t-elle? La France ne doit être en Italie qu'une influence, rien de plus ; si la délivrance italienne devait être par trop française, cette liberté mi generis, cette autonomie que les Italiens revendiquent, serait compromise par l'intervention active qui prendrait aisément les apparences d'une substitution et d'une conquête. C'est pour avoir volontairement méconnu cette vérité que Napoléon Bonaparte, malgré son génie et ses victoires, ne sut faire (de l'autre côté des Alpes) qu'une œuvre artificielle et fragile, opprimant sous prétexte d'expulser les oppresseurs, violentant les nationalités qu'il prétendait affranchir, et préparant pour les jours de défaite une nouvelle ère d'asservissement et de partage qui n'eut besoin que de s'inscrire au revers de ses bulletins et en marge de ses traités. D'autre part, aucun des divers États de l'Italie centrale n'est de taille à prendre l'initiative de cette émancipation, de cette confédération définitive qui doit rendre à la Péninsule son homogénéité, sa liberté et sa gloire. Deux royaumes de plus grande importance, d'étendue plus considérable, placés comme en sentinelle aux deux extrémités de la botte italique (botte dangereuse ! ) semblent y représenter tout exprès les deux principes, les deux forces qui se la disputent depuis si longtemps : le Piémont, rude, vigoureux, ramassé, belliqueux,
tourné vers le nord, abrité au pîed des montagnes, sous ce rempart alpestre qui marque la limite et la défense de l'Italie; le Piémont, au climat plus âpre, aux mœurs plus simples, aux aspirations plus libérales, est le chef, la tête, le bras, l'avant-poste prédestiné par la politique, par la nature et par l'histoire au grand œuvre de la délivrance et de l'indépendance italienne; noble tâche, rôle glorieux que Charles-Albert avait compris, qu'il poursuivit en secret ou à découvert au milieu de complications insurmontables, qui fit de la vie et de la mort de ce Louis XVI à cheval un héroïque sacrifice, et qui, grâce aux institutions libérales de son royaume, a pu résister et survivre à la défaite, profiter des nouvelles évolutions de la diplomatie et de la guerre, et finalement toucher à l'heure de son triomphe ! Le royaume des Deux-Siciles, au contraire, penché vers le midi et l'orient, amolli par la caressante beauté de son climat, de son ciel et de sa mer, gouverné par un roi qui s'obstinait à personnifier l'absolutisme et l'immobilisme, a résumé et résume encore cet ancien régime, ce statu quo de la servitude et de l'occupation étrangère, que l'Italie remuée et régénérée tend de plus en plus à détruire. C'est donc au Piémont qu'est dévolu l'honneur de délivrer l'Italie, de s'assimiler par la délivrance cette Vénétie et ce grand-duché de Milan si ardemment convoités, et de rétablir, par ces affranchissements, par ces conquêtes, une proportion plus égale entre ses aspirations politiques et ses forces numériques, entre sa valeur morale et l'étendue de son territoire. Quant à nous, Français, nous devons applaudir, sans vouloir le dominer, à l'accomplissement de cette œuvre interrompue par le désastre de Novare et glorieusement reprise sous les auspices désintéressés de notre génie et de nos armes. Ce qui nous importe, en notre qualité de libéraux,
c'est le voisinage, l'exemple de ce peuple agrandi par la liberté de ses institutions et propre, par conséquent, â en maintenir le goût chez ceux qui en ont perdu l'usage ; en notre qualité de conservateurs» c'est d'abord de repousser toute solidarité avec les doctrines absolutistes et les dominations étrangères ; c'est ensuite d'arriver à une solution qui ôte tout prétexte à l'agitation révolutionnaire et démagogique, réduise les sociétés secrètes à l'état de sinécures et rende aux douceurs de la vie privée les Garibaldi et les Mazzini.
Nous n'avons pas eu la prétention ridicule de résumer en ces deux pages toutes les idées de M. de Mazade : il en a d'autres, et, dans le nombre, de fort sages. Soit qu'il constate toute la force qu'a donnée au Piémont , dans la bonne et dans la mauvaise fortune, l'intime union de la maison royale avec le pays ; soit qu'il rende un noble hommage aux vertus, au courage, à la haute intelligence de Madame la duchesse de Parme, soit qu'il flétrisse ces misérables fauteurs d'anarchie qui ont été, sont et seront, toujours le plus redoutable obstacle à l'émancipation de ntalie, le langage de H. de Mazade n'a, Dieu merci! rien de commun avec les déclamations de ces gens qui, en Italie ou ailleurs, trouvent moyen d'être à la fois démagogues et serviles et de satisfaire ainsi la double bassesse de leur nature. Seulement ses prédilections pour le Piémont sont évidentes, et il est facile d'y reconnaître l'inspiration de son livre presque tout entier. Comme nous ne saurions le suivre dans tous ses développements, nous nous bornerons à discuter très-rapidement deux points qui ont leur valeur et qui touchent à l'ensemble des questions, ou, si vous l'aimez mieux , des solutions italiennes : le plus ou le moins d'aptitude du Piémont à ce rôle d'initiateur de l'Italie régénérée et re-
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constituée, de promoteur de son indépendance, de fondateur de son autonomie; et le plus ou le moins d'efficacité de cette initiative du Piémont, comme moyen d'en finir avec cet esprit démagogique et révolutionnaire que M. de Mazade déteste, et qui, le jour où tout le . monde serait d'accord, n'aurait plus, en effet, le moindre prétexte pour s'agiter, vociférer, blasphémer, massacrer, épouvanter les honnêtes gens et déshonorer, comme toujours, la cause de. l'indépendance italienne.
J'admets, avec M. de Mazade, toutes les qualités martiales et viriles du Piémont, la supériorité de son importance morale et politique sur son étendue territoriale. Y a-t-il là de quoi suffire au rôle qu'il lui assigne? Je ne le crois pas : on pourrait prouver, l'histoire à la main, qu'à toutes les époques, les rois sardes n'ont songé qu'à s'agrandir aux dépens de leurs voisins, que la conscience même de cette disproportion entre ce qu'ils valaient et ce qu'ils possédaient a été le principal mobile de leur politique , l'inspiration de leur génie batailleur et rusé tout ensemble, également propre à la diplomatie et à la guerre. Or, si nous ne nous trompons, cet esprit d'agrandissement est, à priori, tout ce qui se peut imaginer de plus contraire à la tâche de fondateur d'un État fédératif où toutes les nationalités seraient maintenues, tous les droits respectés, toutes les indépendances proclamées. Pour cette tâche, il faudrait avant tout trois choses: désintéressement, autorité, sympathie; désintéressement, car il s'agit de rassurer des nationalités d'autant plus ombrageuses qu'elles ont été plus souvent trompées ; autorité, car il faut un principe supérieur à la raison du plus fort, une idée plus haute et plus pure que l'ascendant du canon rayé, pour dompter, pacifier, assouplir, unir tous lesélé- «ments divers ou hostiles d'une œuvre aussi compliquée ;
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sympathie enfin, car peu importe d'avoir les Alpes devant ou derrière soi; l'essentiel est d'offrir aux peuples qu'il s'agit de rallier, ces similitudes, ces affinités de races, de mœurs, d'idées, de physionomie, sans lesquelles de pareilles alliances ne sont qu'une série de tiraillements aboutissant à de nouveaux divorces. Eh bien ! ce désintéressement ne pourrait exister que chez un peuple ( et encore ! ) tellement supérieur en force, en étendue, en gloire, qu'il n'aurait pas besoin de s'agrandir et qu'il pourrait, comme on l'a dit dans un article célèbre, se dévouer à une idée ; ou bien, et cent fois mieux, chez un pouvoir dont la condition même est de ne pas chercher d'agrandissement terrestre, d'être dépositaire, et, à ce titre, aussi peu désireux de grossir le dépôt qu'attentif à le conserver intact. Cette autorité, l'autorité morale, un peuple remuant, ambitieux et guerrier ne peut pas l'avoir, quelles que soient d'ailleurs ses vertus civiles ou privées : elle n'appartient qu'à un gouvernement qui tire sa force d'en haut, qui reste impersonnel, pour ainsi dire, au miïeu de nos déchirements et de nos luttes, qui parle au nom de vérités immortelles, au seuil d'une patrie commune, qui bénit au lieu de tuer, qui persuade au lieu de conquérir. Quant aux affinités, aux sympathies, qui oserait dire qu'elles existent entre le Piémont d'une part, et de l'autre la Toscane, Rome, l'Italie centrale et méridionale? Plus vous me dépeignez ce peuple comme bardé de fer, simple, énergique, mâle, participant de l'âpreté de ses montagnes et de son climat, plus j'ai le droit de vous demander ce qu'il a de commun avec cette Italie classique, Florence, Milan, Rome, Naples, Venise même, ces belles favorites du ciel, du soleil, de la poésie et de l'art! Là encore l'initiative par affinités ne reviendrait-elle pas à la Ville par excel-
lence, à celle qui est la seconde patrie de tous, en qui se personnifie la véritable Italie, sa grandeur, sa gloire, sa religion, son génie, son ciel, son art, son histoire, sa physionomie immortelle? M. de Mazade compare le Piémont à une Prusse catholique (quel catholicisme ! ), à une Macédoine moderne : resterait h savoir ce qu'Athènes et Corinthe ont gagné au contact de la Macédoine et d'Alexandre ; resterait à se demander si la Prusse ne résume pas r Allemagne protestante tout autrement que le Piémont ne résume l'Italie catholique.
Non; ce n'est pas entre le Piémont et le reste de l'Italie qu'existent ces affinités attractives ; c'est entre les divers points de repère de la révolution italienne ou plutôt de la révolution européenne. Celle-là est cosmopolite : elle s'inquiète fort peu de savoir si l'on parle le doux langage toscan ou le rude patois piémontais, si le versant des Alpes a d'autres mœurs que les bords de l'Adriatique ou du golfe de Naples; partout, <à Paris et à Londres, à Rome et à Turin, sa langue est la même; ses instincts, ses armes, ses visées sont les mêmes, et elle ne paraît pas disposée à faire dater son abdication définitive de la nouvelle phase où sont entrées les affaires d'Italie. Les cris de joie et de triomphe qui se répondent d'un côté des Alpes à l'autre sont-ils de nature à rassurer M. de Mazade, et avec lui les conservateurs sincères ? S'il est prouvé qu'au lieu de se regarder comme vaincue, remplacée, condamnée, condamnée à la retraite par le mouvement libre, régulier ou militaire de l'indépendance italienne, la Révolution s'y délecte, au contraire, comme dans son élément, et y sent se réveiller toutes ses espérances en attendant toutes ses furies, que devient la théorie de la défaite de la Révolution par la prépondérance piémontaise? Ce qui ranime l'esprit démagogique,
ce qui l'encourage, ce qui l'exalte, peut-il être accepté comme un bénéfice pour la civilisation, comme un gage de conservation et de sécurité? Pouvons-nous oublier d'ailleurs, et sied-il d'oublier si vite? M. de Mazade retrace d'une plume très-habile et très-émouvante la vie et la mort de Charles-Albert, et Dieu nous garde de refuser nos douloureuses sympathies à cet intrépide volontaire d'une cause désespérée, qui a demandé aux balles de Radetzki de le sauver du poignard des mazzinistes ! Plus explicite encore que M. de Mazade , son collaborateur, M. Eugène Forcade, en rendant à son livre un légitime hommage, ajoute cette phrase: «... Les deux souverains « italiens qui, pourrait-on dire, représentent le bon et le « mauvais génie de la péninsule, le roi Charles-Albert et « le dernier roi de Naples, Ferdinand II » 4 . — M. Forcade a trop d'esprit pour être bien sûr de ce qu'il écrit là, et trop de mémoire pour ne pas se rappeler le temps où, dans cette même Revue des Deux-Mondes, nous faisions côte à côte, lui de la réaction politique, moi de la réaction littéraire. On nous aurait bien étonnés à cette époque si l'on nous avait dit que le roi de Naples, donnant enfin aux souverains de l'Europe l'exemple d'une résistance armée à l'épidémie démagogique, représentait la barbarie, que les Autrichiens étaient des Vandales , et que ce pauvre roi Charles-Albert, acculé par l'anarchie dans une impasse sanglante d'où il ne pouvait sortir que découronné ou mort, personnifiait la civilisation. Deux écrivains bien spirituels, que la Revue des Deux-Mondes ne peut pas traiter en étrangers, le baron et la baronne Blaze de Bury, ont, l'un dans ses Souvenirs des campagnes d'Autriche, l'autre dans son Voyage en Autriche
4 Bévue des Deux-Mondes du 15 mars 1860
pendant les événements de 1848 et 1849, distribué tout autrement les rôles dans cette phase critique, encore trop près de nous pour qu'il nous soit permis de l'effacer : « Il est impossible, dit M. Blaze de Bury, de méconnaître l'immense service que l'armée autrichienne a rendu à la cause de la civilisation... » Et un peu plus loin il cite les célèbres paroles de cet illustre Donoso Gortès dont M. de Mazade a été le digne admirateur et le panégyriste : « II était réservé à notre époque de nous montrer le double spectacle de la barbarie amenée par les idées, et de la civilisation restaurée par les armes, o Voilà le vrai; et, ce qui était vrai alors ne peut pas être faux aujourd'hui, car la Révolution est toujours là; elle n'a pas changé : je la reconnais à son visage, et surtout à son masque. Ce n'est pas notre faute, c'est la sienne, si le retour des mêmes symptômes excite, à un moment donné, les mêmes méfiances, si la cause sacrée de l'indépendance finit par se confondre avec la cause néfaste de l'anarchie. Ne soyons pas Autrichiens, à Dieu ne plaise! mais craignons d'être ingrats, et évitons d'être inconséquents.
Je sors avec bonheur des broussailles de la polémique, pour signaler dans le livre de H. de Mazade, un beau chapitre, une Vie d'émigré italien, la vie de M. de Gollegno. C'est là une noble existence ; mais un esprit chagrin ne pourrait-il pas y trouver, comme dans celle de César Balbo, si èloquemment retracée par H. Léopold de Gaillard, comme dans celle du comte de Santa-Rosa, qui a inspiré à M. Cousin de si belles pages, un argument contre ces révolutions où les âmes généreuses commencent en dupes et finissent en victimes, tandis que les sophistes et les méchants justifient par leurs excès et leurs crimes ces proscriptions mêmes qui rendent inutiles tant
de vertus, ajournent tant de progrès et détruisent tant de rêves? Collegno! Santa-Rosa! César Ralbo! ce n'est pas nous qui chicanerons les battemens de ces grands cœurs : mais qu'il nous soit permis de préférer le dernier, le pieux et loyal comte Ralbo, ce Crillon piémontais, qui perdit un de ses fils à Novare, envoya l'autre se battre en Crimée, et qui eut, avant de mourir, la douleur de voir sa chère patrie, sa monarchie bien-aimêe, « qui avait toute espèce de droits à compter parmi les monarchies régulières et libres de l'Europe, se mettre de gaieté de cœur au rang des États révolutionnaires. » Nul plus que César Balbo ne s'est rapproché de cet idéal qui rayonne à toutes les pages du livre de Léopold de Gaillard, et notre éloquent écrivain a eu le droit de dire en finissant : « Puisse la statue de César Balbo perpétuer chez les Italiens le souvenir et les exemples d'un libéral qui se fit gloire d'être catholique, d'un patriote qui osa détester tout haut les sociétés secrètes, d'un homme politique fidèle à sa cause et à l'honneur, d'un royaliste qui sut aimer les rois comme on les aimait autrefois et les servir comme ils doivent l'être aujourd'hui ! » Ne sortons pas de ce programme; c'est le bon : c'est lui qui fondera, si elle se fonde jamais, l'indépendance italienne. H. de Cavour n'a rien de mieux à nous donner, et H. de Hazade, malgré la droiture de ses intentions et l'élévation de son talent, risquerait de s'égarer s'il cherchait ailleurs le terme de ces vicissitudes qij'il a si bien racontées l .
1 Ces pages, publiées d'abord en mars 1860, ont été, hélas! nonseulement justifiées, mais dépassées et comme absorbées par les événements ultérieurs. Nous n'avons pas cru devoir y rien changer.
Il convient de ne parler de H. Edmond About et de son livre qu'avec des ménagements extrêmes. Gomme chacun sait, H. About est, en littérature, une victime, un persécuté. Avant de dire son mot sur Rome et la question romaine, les plus simples lois de la prudence ordonnent à M. About de regarder à droite et à gauche afin de s'assurer que personne ne l'écoute, et qu'il ne s'expose pas, par excès de courage et de franchise, à aller coucher en prison. C'est lui qui nous le dit, tout en trouvant moyen, contre son habitude bien avérée, de se faire à lui-même une petite réclame : « Si vous êtes curieux de savoir ce que je pense du gouvernement pontifical, mou cher lecteur, la chose est bien facile. Faites un petit voyage en Suisse ou en Belgique ; entrez chez le premier libraire qui se présentera, et demandez un volume intitulé la Question romaine. Vous y verrez mon opinion tout entière,
1 Rome contemporaine.
M. EDMOND ÀBOUT. 97
dans le costume classique de la Vérité... Si je me laissais aller au plaisir de vous donner ici la deuxième édition d'un pamphlet condamné et damné, les magistrats de notre beau pays saisiraient Rome contemporaine pour la lire tout à leur aise. Peut-être même m'enverraient-ils en prison, tout en partageant ma manière de voir. » Grand merci pour les magistrats !
On le voit, M. Edmond About se trouve placé vis-à-vis de nous dans la position intéressante, je dirai presque sacrée, de tout homme intrépide, malheureux et sincère, obligé de publier à l'étranger les vérités dont il a le dépôt, sous peine de faire connaissance avec le carcere duro, les verroux et les geôle». Une critique trop véhémente aurait, entre autres torts, celui d'accabler un opprimé, de se faire contre H. About complice des rigueurs de la magistrature et du gouvernement. — Or il est de règle entre nous, — et les About du Siècle et de Yùpinion nationale observent admirablement cette loi de convenance, — que, lorsqu'un écrivain a été molesté, inquiété, frappé par le pouvoir pour la rude franchise de ses opinions, lorsqu'il lui est interdit de les exprimer librement et que cette expression imprudente lui a déjà coûté de pénibles sacrifices, toutes les dissidences de détail s'effacent dans une douloureuse et respectueuse sympathie. Ce que c'est pourtant que les erreurs d'optique! J'ai rencontré l'autre jour M. About sur le boulevard : il se dirigeait vers le Gymnase, où l'on allait jouer son nouveau chef-d'œuvre, le Capitaine Bitterlin. 11 avait le teint frais, l'œil vif, F air dispos : un large ruban rouge, qui ne ressemblait pas à la simple fleur des champs, s'épanouissait à sa boutonnière. En le voyant dans ce galant équipage, je me sentais fier et heureux d'être Français et de cultiver la littérature. Si les imprudents et les persécutés, me disais-je, offrent
un aspect aussi rassurant, que faut-il penser des favorisés et des habiles? Quelles ne doivent pas être les prospérités des défenseurs de la Vérité têtue et en habit brodé, puisque les champions de la Vérité toute nue font encore une si bonne figure dans notre beau pays et de si excellentes affaires ?
Les ennemis de M. Edmond About — quel est l'homme illustre qui n'a pas d'ennemis?-— l'ont appelé l'enfant terrible de la question romaine : cet âge est sans pitié! — Rien de plus injuste : je dirai bien plutôt qu'il en a été le Galilée. Pareil au célèbre et infortuné Pisan, il a eu le tort d'avoir raison trop tôt : tort grave, mais glorieux, qu'il a expié, comme son prédécesseur, non pas précisément par dix ans de prison, mais par de cruelles souffrances. Du moin» il a mis à profit ces fécondes épreuves, et aujourd'hui, instruit par l'expérience, mûri par le malheur, justifié par la marche du temps, il met une opportunité admirable, un merveilleux accord entre les hardies Opinions qu'il exprime et les événements auxquels nous assistons. Jugez-en: « ... Le prince qui régne à Rome ne devrait pas avoir besoin de soldats. Au spirituel, il gouverne pacifiquement les esprits de 439 millions d'hommes, ce qui est fort joli. Au temporel, il administre un domaine qui suffit amplement à tous ses besoins. S'il cherchait à s'étendre ou à s'arrondir par voie de conquête, il commettrait un péché mortel et se mettrait dans la nécessité de se damner lui-même. La question des frontières naturelles ne lui fournirait pas une excuse suffisante; car enfin son royaume est une donation de quelques personnes pieuses. Et à cheval donné on ne regarde pas la bride. »
Quel beau style ! quelle noblesse de pensée et de langage ! Comme on sent une intelligence habituée aux ho-
rizons purs, aui cimes immaculées? Quels trésors d'atticisme M. About a rapportés de son séjour dans cette ville d'Athènes dont il a si pieusement parlé ! Comme ce trait final, qui serait siflé dans un vaudeville, ramène délicatement à ses proportions véritables cette question pontificale que notre absurde fanatisme avait pu seul prendre au sérieux ! Que d'esprit dans ce cheval, et que de sel dans cette bride ! Poursuivons :
c ... Le Pape n'a besoin de soldats ni pour la conquête, ni pour la défense; car ses voisins sont des princes catholiques qui se feraient un cas de conscience d'armer contre un vieillard inoffensif. »
Ne trouvez-vous pas que ces lignes, publiées en octobre 1860, exhalent un parfum d'à-propos, révèlent une délicatesse de tact qui rachète surabondamment ce que les premières hardiesses de M. About pouvaient avoir de séditieux et de prématuré? Décidément, si la magistrature française ne veut pas tomber dans un excès d'injustice à l'égard de H. About, il faut que ses persécutions s'arrêtent et qu'elle lui permette de se vendre en France comme en Suisse et en Belgique : les économistes ont depuis longtemps reconnu ce qu'il y a de funeste dans cette nécessité d'aller acheter chez ses voisins ce que Ton ne peut se procurer chez soi.
Au milieu des qualités brillantes qui font de M. About l'orgueil de l'École normale et la joie de la littérature française, on peut cependant lui reprocher un peu de monotonie. — « Chat échaudé craint l'eau froide, » nous dit-il encore dans sa langue proverbialement distinguée. Or, en sa qualité d'échaudé, M. About a recours A un procédé qui lui a souvent servi et qui commence à perdre un peu de sa piquante nouveauté. Il se fait raconter par des interlocuteurs imaginaires, sous une forme élogieuse, des détails
qui, en passant par sa plume, deviennent des récriminations et des sarcasmes. Si le lecteur ne comprend pas, tant pis pour lui ! il se déclare volé; mais il n'en a pas moins acheté le livre, que lui recommandaient son titre et le nom de l'auteur ; — s'il comprend et s'amuse, le tour est fait : — s'il comprend et se fâche, à qui en a-t-il? L'éditeur responsable, ce n'est pas M.Àbout; c'est M. X... qui s'y est pris maladroitement, dans sa conversation ou dans sa lettre, pour vanter ce qu'il admire, et qui a réussi à rendre odieux ou ridicule ce qu'il traite d'excellent. A ce procédé uniforme H. About en ajoute un autre qui n'est pas non plus trèsvarié et n'annonce pas une grande richesse d'imagination. Celui-là consiste à commencer une phrase, un paragraphe, un chapitre par des semblants d'approbation et de -respect, et de terminer par un trait que vous appellerez in* différemment le dard de la guêpe, la morsure de l'aspic ou le coup de griffe du chat èchaudé. Par ces deux nuances d'une même manière, H. About, j'en suis sûr, prétend remonter droit à Voltaire, à qui il a tant d'envie de ressembler. Je n'essaierai pas d'établir de comparaison entre Candide et Maître Pierre, entre Zadig et le Roi des Montagnes : ces parallèles de génie à génie sont toujours un peu illusoires, et les avis seraient partagés. Hais je ne puis me dispenser de soumettre à H. About une observation trés-humble. Quand Voltaire affectait ce luxe de précautions, la plupart superflues, vis-à-vis des tuteurs officiels d'une société qui, au fond, se faisait complice de ses agresseurs, il avait au moins des prétextes ou des excuses. Cette société ne fonctionnait plus ou fonctionnait mal ; mais elle était encore debout. Ses moyens de défense ou de répression pouvaient, dans l'occasion, faiblir ou trahir; mais ils étaient écrits dans les lois, dans les institutions, dans les hiérarchies sociales. Voltaire, après tout,
M. EDMONK ABjgfflt. • \7:': II: :-.$<£ -'-
avait vraiment passé par l'exil, par la Bastille, par les coups de bâton d'un grand seigneur indigne de ce rang dont il abusait. Lors donc que ce singe merveilleux (c'est de Voltaire que je parle) se livre à des prodiges de dextérité et de souplesse, soit pour esquiver ces simulacres de pouvoirs qu'il feint de redouter en les insultant, soit pour faire croire à ses lecteurs qu'il brave mille périls pour l'amour de la vérité, de la raison et de l'humanité, on peut s'irriter ou se plaindre de voir cet esprit destructeur renouveler tous les artifices du Protée de la fable ; mais on est forcé d'avouer que le milieu où il s'agite se prête à cette éblouissante stratégie. Aujourd'hui, si quelqu'un est tenté de le copier, il peut bien encore y avoir un singe, mais il n'y a plus de prodiges. Sérieusement, H. Edmond About sait mieux que tout autre qu'il n'a aucun danger à courir, aucune entrave à briser, aucune puissance à affronter en débitant ses malices au plus juste prix, en exerçant les restes de sa verve épuisée contre un pontife frappé au cœur, contre un vieillard désarmé, contre une autorité trahie, outragée ou abandonnée par toutes les puissances de la terre. Il sait, il devrait savoir du moins, que la conscience publique, si amollie qu'elle soit, est unanime pour flétrir certains acharnements contre le malheur, et que le contraste entre l'impunité de ses audaces et l'infortune de ses victimes nous suffirait, au besoin, pour qualifier sa cause, son rôle et son livre.
Son rôle, ai-je dit? Peut-être serait-il sage de ramener à ce mot tout ce que nous aurions à dire de Fauteur et de l'œuvre. De l'argent à gagner, une comédie à jouer, un nouveau tréteau à dresser devant la façade de Saint-Pierre, voilà, avec quelque grief inconnu peut-être, ce qu'il y a de plus clair dans cette guerre déclarée au Pape par M. Àbout. L'école à laquelle il appartient place au-
M«2= : : V' ;VÇ&USÏ$BS LITTÉRAIRES.
dessus de tout les triomphes de théâtre, et quand on n'a eu pour étancher ces ardeurs que les soirées de Guillery et de Bitterlin, on est excusable d'avoir encore soif: elle préfère les succès d'argent aux succès d'estime, et le plaisir de faire beaucoup de bruit à la chance d'acquérir un peu de gloire. H. About, j'imagine, a pensé qu'il y avait quelques mois que l'on ne parlait plus assez de lui et que les chutes du jeune Léotard faisaient tort aux siennes. Il a cru, non sans raison, que ce titre, Borne contemporaine, par l'auteur de la Grèce contemporaine et de la Question romaine , ferait très-bien derrière la vitrine des libraires, qu'il affrianderait le chaland, et que les catastrophes récentes, si elles rendaient la spéculation un peu plus odieuse , la rendraient plus lucrative. 11 a ramassé les bribes de ses notes de voyage, retapé quelques anecdotes, ravitaillé quelques espiègleries, et, moyennant une soixantaine de pages sur Marseille et une autre soixantaine sur le midi de l'Italie, il est parvenu à faire un volume de raisonnable grosseur. Quant au livre en lui-même, rien ne saurait donner une idée de cette inanité, de ce vide, de cette faiblesse. On dirait le dernier râle d'un esprit essoufflé en cinq ans, le dernier soupir d'une outre gonflée de vent, piquée et aplatie de ses propres épingles. On reconnaît ici les miettes de la Question romaine, là les rognures de Tolia, plus loin les reliefs de la Grèce contemporaine. M. About écrit gravement ceci : « Il y a tout juste un an que je gourmandai de toutes mes forces le conseil municipal de Bordeaux. » — Il nous dit : « Sésame, ouvre-toi ! c'est le mot d'Aladm dans le conte des Mille et une nuits, » à quoi le plus mince écolier répondra : « Non, c'est le mot d Ali-Baba ou les Quarante voleurs. » — M. About se complaît dans dis plaisanteries du genre de celle-ci : c Les cmsimères
•de Paris disent que les épinards sont la mort au beurre; à Rome, c'est le beurre qui est la mort aux épinards. » — Voilà où en est, en l'an de grâce et de Piémont 1860, l'esprit de M. About, ce brillant esprit qui devait régénérer la littérature française, achever de dissiper les der* niers brouillards du romantisme, dégager l'idée étouffée sous la draperie ou empâtée sous la couleur, nous restituer la vraie langue, fine, nette, claire, sobre, élégante, incisive, que le dix -huitième siècle a parlée. Des bons mots de cuisinière au service d'opinions de commisvoyageur, voilà comment il justifie aujourd'hui ses promesses et nos espérances.
Avant peu, nous le craignons pour lui, il expiera dans l'abandon ces tristes ovations de serre-chaude chauffée à tous les feux de la camaraderie, de l'actualité et de la réclame, ces prospérités factices placées sous le patronage des mauvaises passions du moment. Bien doué, ayant ajouté à ses qualités naturelles d'excellentes études ,"" venu à une époque propice, où nous désirions de petits contes pour nous reposer de grosses histoires, où nous ne demandions qu'un peu d'esprit pour nous dédommager de trop de génie, H. About n'aura réussi pourtant qu'à grossir le nombre des avortemens contemporains et à recueillir dans l'oubli ce qu'il a semé dans le scandale. Plaignons-le ! Ce n'est pas lui qui est le vrai coupable : c'est notre temps avec ses fascinations vénéneuses, ses appétits vulgaires, son culte pour le succès, ses apothéoses du fait accompli, son amour de l'or, du luxe, des jouissances faciles, des renommées bruyantes, ses lâches complaisances pour le parti du plus fort, sa curiosité imbécile au profit des histrions et des baladins. Du moment qu'il est prouvé que, pour être écouté, regardé, admiré, lu, acheté, il vaut mieux monter sur une estrade
que composer une œuvre, du moment que M. Dumas, caudataire et historiographe de Garibaldi, réussit à ramener sur lui les regards qui se détournaient de ses ouvrages, du moment que le comédieq, dans ses variétés innombrables, devient le maître du monde, du moment que 1 on crée une atmosphère théâtrale, artificielle, échauffante, où naissent les célébrités de demain, où meurent celles d'hier, que voulez-vous que fasse un jeune homme spirituel, vaniteux, ambitieux, léger de convictions et d'argent, avide de bruit et de plaisir? Il flaire le vent, il court aux bons endroits, à ceux où Ton paye le plus cher les prostitutions de la pensée ; il se renseigne sur le plus ou moins de bénéfices que peut produire telle ou telle cause ; il accepte ou devine les mots d'ordre publics ou clandestins, et pourvu qu'il soit suffisamment imbu de l'esprit moderne, il insulte aux partis vaincus et aux puissances tombées. Image douloureuse et consolante à la fois, douloureuse pour tous, consolante pour nous; ce livre de Rome contemporaine trouvant des lecteurs et des acheteurs pendant que coule encore le sang des martyrs de Spolète et de Castelfidardo â !
1 10 novembre 18G0.