‹ Les sens et l'intelligenceChapitre 102 sur 146 · II. — Niiniliii'itt' ilaiiM la iliverivité. ScnnutiouM · texte numérisé non relu

II. — Niiniliii'itt' ilaiiM la iliverivité. ScnnutiouM

Ressemblance associée à des accessoires dissemblables. — Mouvement : langfage, souvei ir par similarité dans la diversité : qiiatricm'; condition locale de la remémoralion. — Sensations de la vie or;îani(iue. — Goûts. — Kecoiinaiss:Mice tTun eiïet commun à des causes didiTenles ; classilication. — Seu'jaiiotisdu la. t. — Si-nsalions de l'ouïe. — Sensations de l'oreille dans leurs rapports avec le langage. — Sensations de la vue; reconnaissance des couleurs, lustre, généralisation des formes, figures nuilhcm.»tii|ues, formes arbitraires, laogige écrit, mémoire des mois, formes artistiques, mouvements visibles. — Propriétés communes aux sensations de différents sens.

Nous arrivons maintenant aux états de l'esprit qui conli(Mincnt les applications les plus intéressantes, nous voulons parler de ceux où la similarité se trouve masquée par l'intervention d'éléments étrangers, où le semblable est caché parmi le dissemblable. Il y a souvent une Irès-grande difficulté à reconnaître un objet qu'on connaît pourtant fort bien depuis longtemps, i cause des modifications qu'il a subies. Quand après plusieurs années nous revenons dans une localité où nous avons déjà passé, nous trouvons les rues, les champs, les personnes si changées que nous ne les reconnaissons pas tout d'abord, les «iifrérences qui ont recouvert les traits persistanis sont, dans bien des cas. assez fortes pour les empêcher de restaurer les anciennes impressions. Quand la diversité noie à ce point la ressemblance, il est douteux que l'attraction des semblables réussisse à réveiller les anciennes impressions au moyen des nouvelles. Dans ces cas où la restauration des anciennes impressions est difficile et douteuse, on peut observer de grandes «liflférences dans les aptitudes des individus: sur plusieurs personnes placées dans de.^ conditions semblables, quelques-unes >eront frappées par la similarité, l'identité se fera entrevoir, et le passé se réveillera et viendra se placer à côté de son image voilée qui apparaît au moment présent ; d'autres au contraire ne verront

/i28 1)1^ l'intelligence.

pas de ressemblance ; chez eux l'attraction de la nouvelle impression pour l'ancienne restera dominée par la diversité, et ne produira aucun elïet.

La théorie des opérations de la force attractive de la similarité dans ses luttes avec les obstacles que lui opposentses accessoires dissimilaires, est l'un des problèmes les plus intéressants de la science mentale; et nous espérons que, dans le cours de l'exposition qui occupera le reste de ce chapitre, nos lecteurs se convaincront de la vérité de notre opinion. Sans doute il est plus difficile de suppléer par un moyen artificiel à un défaut naturel dans ce lien de reproduction que dans le cas de la contiguïté, mais nous verrons qu'il y a aussi des circonstances soumises à notre volonté qui nous aident à trouver le moyen de réveiller l'effet de la similarité.

Avant de passer aux sensations, nous devons considérer le seul cas des mouvements oij nous trouvions des exemples intéressants de l'opération de la loi de similarité; c'est l'action articulée ou le langage. Dans les séries nombreuses et variées de mouvements d'articulation qui constituent notre éducation en ce qui concerne l'acquisition du langage, il y a beaucoup d'exemples où la ressemblance se montre au milieu de la dissemblance, et ranime le passé par le présent. Nous ne manquons pas de nous rappeler des mots que nous avons faits ou qui nous viennent d'autrui, des passages d'auteurs que nous avons lus, quand nous tombons sur des phrases identiques alors que nos pensées courent dans des voies tout à fait différentes. Une épithète suffit quelquefois à rappeler toute une file de mots. Grâce à la suggestion opérée par les motsvulgaires nous allons d'un passage à un autre, parles détours lesplus éloignés, en suivant une série indéfinie de remémorations. Le caractère de l'esprit détermine celui des mots remémorés: chez l'un ils seront poétiques et élégants, un autre aura de la préférence pour la belle prose, un troisième reproduira aisément les épigrammes et les saillies, un quatrième les adages de la sagesse et de la prudence. Les mots et les passages qui nous ont frappés durant notre éducation reparaissent grâce aux phrases du langage ordinaire; la faculté générale de similarité dans l'esprit, modifiée par la qualité de la sensibilité poulies sons articulés en particulier, détermine la richesse du langage qui s'épanche dans les expressions de l'individu. La force

SIMILAniTÉ DANS LA IHVEliSITl':. /|29

(U' la ronliguïléaccoi'dt' dans l'cspiil les mots qui ont été prononcés ensemble ; la force (le la similarité fait apparaître les souvenirs (le temjjs, (le eirconslanees, de relations diflérenles, et compose une s(''rie nouvelle avec des éli'Miients empruntés ;\ dos séries anciennes. .l'ai appris autrefois un passage deMilton, à une autre épotjue un extrait de Pope, [)lus lard un niorceau de Campbell; grâce aux effets de la coidiguïté, je peux répéter l'un (pielcoiuiue de ces morceaux dès (jue je me rappelle les mots du comuKMicemenl ; mais, par reflet de la similarité, je peux passer à l'un de ces morceaux ou dans tous, tout en parlant sur un sujet bien différent. Je tombe par hasard sur deux ou trois motsqui ressemblent à unecxpression de l'un de ces morceaux, et, en dépit'deladiversitéducontexte, lecourantanciendu souvenir se reconstitue, et le passage entier se déroule dans ma mémoire. L'attraction de l'identité se manifeste par la victoire qu'elle remporte sur la répulsion de la diversité. Je prononce une série de mots liés les uns aux autres par un rapport, et parmi ces mots, un, deux, ou trois reproduisent par hasard l'écho d'une cadence d'un ancien discours; aussitôt je me sens transporté dans le courant du passé, je m'en empare et je m'en sers au profit de ce que je veux dire au moment même. Ni la dissemblance du contexte, ni la nature totalement étrangère du sujet, n'arrête l'action restauratrice dans un esprit prompt à saisir les effets de l'articulation de la voix. De môme que l'excellence de l'adhésivité par contiguïté se mesureau petit nombre de répétitions qu'il faut pour fixer dans la mémoire un discours, de môme la similarité se mesure par l'intensité de la répulsion ou de la disparité que nous pouvons vaincre en faisant reparaître une ancienne série par l'efTet d'une nouvelle.

La dissemblance des circonstances et des situations n'est pas un obstacle à la reviviscence des expressions passées, pas plus que la différence du contexte des paroles et le sujet. Un mot dit au hasard dans quelque circonstance présente rappelle souvent un courant de souvenirs et d'événements depuis longtemps accomplis, où ce mot figurait accidentellement au point le plus saillant, 11 n'est guère possible de rencontrer la phrase. « Que chacun fasse son devoir», sans retrouver le souvenir de la dernière victoire de Nelson. De même le mot devoir peut en tout temps ramener l'idée du duc de Wellington. Ces coïncidences verbales nous rattachent par un lien puissant à nos états de conscience

ÛSO T)K l'lntelligenxe.

passés, elles nous ramènent de temps en temps à quelque vieil incident de notre histoire. Plus nous sommes prompts à subir l'innuencc des mots, plus grand est le rôle qu'ils jouent dans la restauration des souvenirs. Ce n'est pas seulement par les organes de l'articulation que nous avons prise sur le lanj^aj^e, mais aussi par la vue et l'ouïe; il est aussi sous la dépendance des émotions. Nous aurons à revenir sur ce point en diverses occasions; l'imporlancedu rôle du langage dans des opérations de l'esprit nous autorise à y revenir frcqucmmcnl.

Outre la faculté générale de la similarité, les trois conditions spéciales ou locales qui favorisent le réveil des impressions anciennes quand l'impression présente est faible, jouent le môme rôle, quand l'impression présente est rendue douteuse par la diversité; mais il faut ajouter une quatrième condition. Quand un objet présent rappelle un objet pas c qui lui ressemble et en difTcre tout à la fois, il y a évidemment une lutte entre des similarités attractives. Un certain passage que nous avons dans l'esprit peut évoquer du fond du passé un autre passage qui lui ressemble par l'expression, mais qui en ditfère par le sens; ou un passage qui lui ressemble par le sens et en diffère par l'expression: ces deux parlicularilcs possèdent la propriété attractive, chacune en faveur de son genre, bienquf; l'une l'emporte, et par suite s'appelle l'atlraclion la plus forte. A B G est susceptible d'évoquer A D E, la ressemblance portant sur A, ou de rappeler B F G à cause de la ressemblance en B, ou GHl, d'après la ressemblance en C. Pour que la réminiscence A D E soit assurée, il faut que l'attraction de B poulies combinaisons où il entre et celle de G pour les combinaisons où il est engagé soient vaincues, par A. Or. moins B et G sont puissants, plus A l'emportera aisément et effectuera la remémoralion ; c'est-à-dire, si les conditions locales ci-dessus spécifiées sont peu efficaces pour ce qui est de B et de G, tandis qu'elles le sont beaucoup pour A, les chances en faveur de A seront en proportion très-grandes. Il y a donc une condition additionnelle, la quatrième, qui s'appliquespécialementà lasimilaritédans la diversité, h sayoïv une susceptiOi/ité peu développée^ on insensibilité relative, pour les points de différence. Un discours rappelle do préférence d'autres discours qui lui ressemblent par le débit, si l'auditeur est plus sensible à l'influence du langage qu'à celle du sens ou du sujet.

SIMII.AIUTK DANS LA DIVEIlSITl':. /|31

Nous arrivons aux scnsalious. Dans la vie organique, il arrive souvcmI i|u'une sensation rej)araît af^eompagnée d'accessoires nouxcaux (jui servent à en dé}j;uiser le earaelère, et qui rempôchent de r.ij)j)eler les pi'euiiers c;is des iu(^ines impressions. Il ariive souveid aussi (|ue le uiôrne étal organicpie est produit par <ies causes très-différentes. Un accès de douleur, un excès de plaisir ou de t'alii^ue, la ])erle du rejjos durant deux ou trois nuit^, peuvent avoir pour résultat un même genre de mal de tète, de slup(>ur, ou le même sentiment de malaise, mais la i^rande dillérence qui sépare les antécédents nous empoche de reconnaître les causes. Le dérangement cause par la douleur rappellera plutôt une occasion où nous avons déjà éprouvé une douleur pareille, qu'il ne suggérera l'instant où a eu lieu un excès de plaisir; dans celte comparaison, l'identité des étals <irganiq;:cs est annulée par la répulsion des circonstances concomitantes contraires; un étal de douleur ne nous permet pas de nous rappeler un instant de plaisir et d'y attacher notre attention. Nous ne pouvons donc pas identifier l'état de dépression organique en question avec toutes les occasions où le môme état s'est produit; à moins toutefois qu'une éducation scientifique ne nous ait appris à connaître que les mêmes effets physiques peuvent résulter des causes les plus dissemblables.

Le goût nous fournit des exemples du même genre. Un goiil peut ôtre si bien déguisé par un mélange, qu'il n'y ait pas moyen de le discerner, c'est que les autres substances introduites dans le mélange neutralisent la force restauratrice de celle que nous voulons reconnaître. Nous aurions de la peine à découvrir une petite quantité de sucre dans une solution de sel d'Epsom; c'est que l'amertume salée du sel domine le goût du sucre. Qiiand la bière s'aigrit nous n'y pouvons plus reconnaître le goût alcoolique, le goût acide domine l'autre sensation; et si malgré cela une personne y discerne encore le goût de l'alcooi, alors que les autres ne le perçoivent plus, c'est que sa mémoire a été impressionnée d'une manière spéciale par l'alcool.

Jusqu'ici nous avons parlé de sensations qu'on reconnaît

/4 32 I>i'^ L INTELLIGENCK.

par la ressemblance actuelle, et dont la reconnaissance n'est empêchée que par l'intervention d'autres sensations.

Un cas plus compliqué et plus important nous est offert quand des sensations différentes en réalité possèdent un élément commun que nous ne pouvons saisir directement. Prenons pour exemple les goûts des différents vins, ils sont tous» différents, et si la similarité ne révélait son action que par l'identité absolue, le porto ne nous rappellerait que le porto, le bordeaux que le bordeaux, le madère que le madère. Mais il y a si bien un élément commun dans le goût de tous les vins, que l'un quelconque peut nous en rappeler un grand nombre, et qu'à mesure qu'ils reviennent à la mémoire, nous marquons les points de différence qui les distinguent. C'est grâce à cet élément commun et à la propriété de suggestion qu'il possède, que l'homme a pu créer ce qu'on appelle une classe ou un genre vin qui comprend un grand nombre d'individus très- différents. L'identification de la ressemblance au milieu de la dissemblance, en d'autres termes, d'une propriété commune, est l'essence de cette opération de classement. Une classe se distingue d'une nomenclature par une ressemblance commune qui se détache sur le fond de la diversité. La classe des vins reconnus par leur goût commun rentre dans une classe plus étendue quand nous apprenons à connaître les liqueurs spiritueuses. Nous reconnaissons une ressemblance entre l'effet principal de ces liqueurs sur le système et l'efTet des divers membres du groupe des vins. La classe s'est étendue, mais pour la raison qu'il y a certains caractères communs aux vins qui n'appartiennent pas aux esprits, les vins continuent à former un groupe distinct, subordonné au groupe plus étendu, c'est-à-dire comme une espèce d'une autre espèce qu'on appelle un genre. Si nous introduisons les bières dans la comparaison, la ressemblance s'étendra encore plus loin, la classe s'agrandira et devien dra celle des substances qui se suggèrent mutuellement par une qualité qu'elles possèdent en commun, celle de causer l'ivresse. Comme ces bières ont entre elles plus de points de ressemblance qu'elles n'en ont avec les vins et les esprits, elles forment dans le genre compréhensif des boissons enivrantes une petite espèce.

Tant qu'on avait pas découvert que cette influence commune à tant de substances tirées de produits naturels divers (le raisin

SIMILARITK DANS LA DlVKHSITi;. /;33

la cainie à snrrr, l'or^M», l'avoine, le riz, etc.) provenait (l'un M'iil tîlc^inenl (|ui s'y retrouve engagé dans diverses combinaisons, ri<l(Milili('alion no pouvait s'appuyer (|ue sur l'intluence coniiuuiie des licpicuns enivrantes sur l'organisme, et non •sur une coniiaissanee de rélément commun, l'alcool. Si le gronptîment eût été basé sur cette connaissance, l'opération eût été 4^xactement la môme que dans les cas dont nous avons parlé plus haut, où un goût ou bien une odeur s'identifient au :milieu d'un mélanj^e avec d'autres goûts ou d'autres odeurs. On réunit ces litpieurs enivrantes dans la mc^me classe, sans savoir si c'était par la raison que ces différentes liqueurs avaient ja même action sur le corps, ou parce qu'il y avait dans ces liqueurs une substance commune à laquelle seule on devait rapporter l'ivresse. On établit la généralisation sur un sentiment ou un attribut interne commun, et non sur un objet 4*xterne commun.

Nous trouvons dans les odeurs piquantes un exemple qui a de l'analogie avec celui que nous venons de présenter. On connaît si bien l'effet des diverses espèces de tabac sur le nez que nous reconnaissons promptement cette substance malgré les diflérences des arômes. D'après cette ressemblance, nous faisons un groupe de toutes les variétés, c'est-à-dire une classe de corps, qu'on peut employer l'un pour l'autre quand on veut produire l'effet piquant qui est leur propriété commune. On pourrait sans doute aussi identifier les espèces de tabac en se fondant sur leur origine commune, la plante de tabac, comme les vins d'après le raisin. Mais, en considérant la sensation subjective du tabac, nous trouvons qu'elle ressemble à une sensation produite par d'autres corps; l'odeur des sels peut rappeler celle du tabac, et les deux substances différentes peuvent se présenter ensemble ù l'esprit. Si nous avons une fois senti l'impression de la corne de cerf, cette impression pourra aussi être rappelée par sa ressemblance avec les deux autres; nous aurons donc trois expériences distinctes provenant de différentes circonstances et de différentes époques de notre vie passée, qui nous syggèrent trois substances différentes appartenant j\ trois règnes différents de la nature, mais pourtant réunies pour l'esprit en ce moment en vertu de l'action commune qu'elles exercent sur l'odorat. Si nous connaissions encore plus d'odeurs piquantes, nous jK)urrions en adjoindre d'autres au groupe que nous venons

Page 1