IV. — Pliénoniènei^ de $$ucceH^ion
Modes divers de succession : — Identités réelles, identités explicatives. — Identificalion des diverses classes de successions. — Cycles, évolutions. — Successions de l'histoire de l'humanité, confiparaisons historiques. — Comparaisons des institutions. — Science de la société. — Causalité dans la science. — Newton; découverte de la gravitation universelle; esprit de Newton.
Dans le chapitre consacré à la loi de contiguïté, nous avons classé et expliqué par des exemples les différents genres de successions qui se présentent autour de nous. Il en est qui sont cycliques ou périodiques, comme celle du jour et de la nuit, celle des saisons, des phénomènes célestes en général, des marées, des vents, des révolutions d'une machine, enfin la routine de la vie. D'autres sont des successions d'évolution, comme celles du développement des êtres vivants et des constructions de l'industrie humaine. Un grand nombre sont caractérisés par leurs effets, c'est-à-dire par la production de quelque sensation saisissante, d'un changement subit, d'un coup, d'une explosion, d'une scène dramatique. En dehors de ces manifes-
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ialions saillîinlcs, nous lioiivons les successions plus comprchensives dv cause el d'eirel dans les sciences. Kulin riiistoire est un vaste ensemble de successions dont les aspects varient à rinfiui.
Les ideutilications qu'on a (ailes parmi ces variétés de succession, et (ju'on a liées ensemble à l'aide du langage, condition conmiune aux hommes civilisés, ont considérablement augmenté la somme de connaissance et la portée de la puissance de l'homme, en môme temps qu'elles lui donnaient des plaisirs plus raffinés. On peut en faire deux grandes classes, mettre dans l'une les réelles, et dans l'autre les explicatives, les unes impliquant une identité dans le sujet actuel ou la ([ualité intrinsèque de la série, les autres une ressemblance dans quelques modes ou aspects de ce sujet. A la première classe appartiennent les identités scientifiques et pratiques; les secondes sont celles qui servent d'intermédiaire pour faciliter l'intelligence d'une chose, ou d'ornement artistique. Quand nous appelons certains mouvements de l'atmosphère des marées aériennes, pour les assimiler aux marées de l'Océan, nous faisons une comparaison rigoureuse et scientifique, car ces deux phénomènes sont les effets d'une même force naturelle, la gravitation ; mais quand nous parlons d'une marée dans les affaires humaines, l'identité n'est pas réelle, elle n'est qu'explicative à l'aide d'une certaine ressemblance d'aspect. Le Jlux et le reflux de la prospérité humaine ne dépendent pas de la gravitation, mais de forces naturelles tout autres.
Toutefois les comparaisons explicatives ne sont pas exclusivement du domaine des successions; on en trouve à faire aussi parmi les objets dont nous avons parlé précédemment sous le nom d'agrégats, de conjonctions, d'aspects de la nature morte. C'est pour cela que nous aimons mieux traiter séparément de l'explication, et nous nous bornerons, à propos des successions, à présenter un petit nombre d'exemples d'identification de la ressemblance, considérée comme réelle, ou tenue pour réelle. Nous commencerons par les séries cycliques ou périodiques. Les révolutions de l'année se ressemblent trop pour constituer un cas d'identification difficile qui soit par elle-même un sujet d'intérêt. Dans le lever et le coucher des étoiles, il y a un point de ressemblance qui pou-
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vait échapper longtemps à l'observation, par suite des dissemblances qui l'enveloppent : les étoiles se lèvent constamment sous le môme angle, et cet angle est la colatitude du lieu; à la latitude de 60° l'angle est de 30% à la latitude de 50° l'angle est de ^0°. Or, il y a dans le lever et le coucher des diverses étoiles deux différences qui masquent la ressemblance: l'une touche à la hauteur maximum où parvient l'étoile, l'autre au moment du lever qui change toute l'année pour la môme étoile. 11 faut un coup d'œil sûr, une prompte appréciation des éléments mathématiques (celui de l'angle au moment du lover) et une faculté d'identification puissante, pour saisir un caractère commun de ce genre, au milieu d'une scène éblouissante d'éclat et de diversité. 11 est nécessaire aussi de ne pas avoir le sentiment poétique. Dans le règne végétal tel que nous le voyons dans les pays froids et tempérés, on arrive vite à la généralisation de l'alternance de la vie et de la mort, dans le cycle de l'année. Nonobstant la variété et la diversité infinie de la nature végétale, ce fait de la croissance en été et de la décadence en automne, est trop saillant pour se déguiser sous les différences qui séparent une fleur de jardin et un chêne des forêts. En conséquence, cette notion doit être une des premières généralisations de la race humaine au nord et au sud des tropiques. La même remarque s'applique à l'alternance du sommeil et de la veille, dans la vie des animaux. L'identification du repos quotidien des hommes et des animaux en général avec l'hibernation de quelques espèces doit être moins évidente^ mais elle ne présente pas de difficulté à un esprit observateur, à moins toutefois qu'on n'en crée une en comparant le sommeil à la mort, ou à l'hiver de la végétation, et en y habituant l'esprit.
La généralisation des planètes, c'est-à-dire la découverte d'un caractère commun à ces astres en dépit de la dissemblance qui l'accompagne, nous offrirait un grand intérêt si nous pouvions en restituer l'histoire. Il n'était pas facile de découvrir que les mouvements circulaires que les planètes décrivent dans les cieux sont communs à toutes, quand on ne considérait que les petites planètes, Mercure et Vénus; les esprits devaient être détournés de l'étude du mouvement de ces planètes par des circonstances d'une moindre portée, comme par exemple par le fait qu'elles sont près du soleil, et qu'elles sont les étoiles du matin et du soir.
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Nous observons les successions d'évolution surtout ciiez les êli'cs vivants. (Hijuiuo i)lanle et chafiue animal, dans le cours do son existence, nous ollVe une série de phases successives. Les grands faits saisissants de la naissance et de la mort sont une conquête facile de la facullc d'identification. Un peut découvrir des modes spéciaux de croissance dans des groupes définis, et lt\ dessus en faire des classes; comme, par exemple chez les animaux, lesnvi[)ares et les vivipares. Les suc(!cssions dans la vie des insecles sont j)his compii(iuées. II faut une observation approfondie pour faire jaillir ces ressemblances, il faut aussi l'absence de celte admiration vulgaire des gens étrangers à la science, de l'illusion poétique, de toute prévention enfin. La branche de la physiologie qu'on appelle embryologie comprend la connaissance des premières évolutions des animaux, et repose tout entière sur la faculté d'identifier les modes de croissance d'animaux qui diffèrent beaucoup les uns des autres^ comme le poulet et l'enfant. La difficulté que nous y trouvons c'est de prouver qu'une identité apparente est réelle, en sorte que Ton puisse admettre pour l'un des termes de la comparaison ce qu'on sait de l'autre. Au lieu que dans d'autres cas la découverte est difficile et la preuve aisée, dans celui-ci la découverte est aisée et la preuve difficile. Quant aux moyens qu'on emploie pour constater l'exactitude et la réalité d'une identité révélée par le coup d'œil intellectuel de la similarité, c'est-à-dire la logique de la preuve, nous n'avons pas à nous en occuper pour le moment.
Les successions qui composent l'histoire de l'humanité nous offrent de nombreux cas de similarité. Nulle part on ne rencontre plus de comparaisons bonnes ou mauvaises. Plutarque n'est pas le seul auteur qui se soit occupé de tracer des parallèles historiques. Dans les situations des affaires publiques qui prennent naissance à tel ou tel moment, dans les problèmes qu'il faut résoudre, dans les issues des périodes critiques, et dans les catastrophes qui bouleversent les empires, l'intelligence qui observe et scrute les hommes, découvre de nombreuses ressemblances. Tantôt nous comparons le passé au présent, tantôt une période du passé avec une autre, rarement ces comparaisons sont un effort stérile de la faculté d'identification ; d'ordinaire on y a recours en vue de fournir des exemples, ou pour transporter
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par iiiducliou tous les avantages d'une situation à une autre. Voilà des écrivains qui comparent le développement de l'empire britannique à l'histoire des grands empires de l'antiquité ; ils se proposent par cette comparaison de compléter l'analogie et de prédire à l'Angleterre une décadence pareille. L'analogie qui représente le gouvernement populaire comme conduisant à l'anarchie et aboutissant au despotisme a été exploitée ad nauseam. Telles ne sont pas heureusement les comparaisons qui expli quent l'opération du principe que nous discutons en ce moment, ou qui montrent ce que peut l'identification pour l'agrandissement de la portée de l'intelligence humaine. Nous devons choisir plutôt comme exemples des comparaisons qu'on a faites dans des périodes historiques plus courtes. Plus le champ de nos observations est étroit, plus nous avons de chance de mettre le doigt sur une comparaison instructive. Nous allons en emprunter une à V Histoire de la Grèce de Grote. En exposant les changements qui furent à Sparte les effets des institutions de Lycurgue, l'historien discute la prétendue répartition des terres de l'État entre les citoyens. Il montre que cette mesure n'est pas consignée dans les auteurs qui sont les premières autorités, et qu'elle ne paraît avoir été acceptée qu'après les mesures révolutionnaires d'Agis et de Gléomènes au IIP siècle avant J. C; il croit qu'à cette époque cette idée prit naissance parce qu'elle était puissamment suggérée par le désir qui régnait alors de faire une division nouvelle des biens sur la base de l'égalité. « Ce fut sous l'empire du "Sentiment public qui donna naissance à ces projets d'Agis et de Gléomènes à Sparte, que la fiction historique inconnue d'Arisloteet de ses prédécesseurs, d'après laquelle Lycurgue aurait institué l'absolue égalité des biens, gagna du terrain. On n'a pas besoin de dire combien une telle croyance favorisait les systèmes d'innovation; et, sans supposer qu'elle fut le résultat d'une imposture préméditée, nous ne serions pas étonné que les patriotes enthousiastes eussent interprété selon leurs propres tendances une législation oubliée, datant de plus de cinq siècles. La discipline de Lycurgue tendait forcément à suggérer à l'esprit Vidée de l'égalité des citoyens, c'est-à-dire la négation de toute inégalité qui n'était pas fondée sur quelque attribut personnel, puisqu'elle prescrivait les mômes habitudes, les mêmes plaisirs au riche et au pauvre ; l'égalité qui existait de la sorte dans les idées et les tendances sem-
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blail pi'dclaiiit'i' la noIdiiIc du lùf,n.slaleiii'; les dciiiiers rélbriiui- Iciirs cMi lircnl une insliLiilioi) positive (juc Lycurgue avait jadis réalisée, l't dont les Laeédéinonioiis dégénérés s'étaient écartés. C'est ainsi que des llclions, un désir ardent, des suggestions indirectes du présent, prirent le caractère de souvenirs d'un passé historique, priniilil", obseiu- et périmé. Il se peut que le philosophe Sphérus du Borysthéne, ami et compagnon de ('léomènes, et disciple de Zenon le stoïcien, auteur d'ouvrages aujourd'hui perdus sur Lycurgue et Socrate, et sur la (constitution de Sparte, ait contribué à donner cours à cette hypothèse. Nous n'avans pas de peine à croire, qu'une fois lancée, cette idée se soit aisément emparé des esprits, quand nous nous rappelons combien des fîciiom semblables ont été en vogue dans les temps modernes, beaucoup plus favorables à l'exactitude historique, combien les sentiments politiques de nos jours falsifient les événements de l'histoire de temps déjà anciens, tels que le Witenagemote saxon, la Grande-Charte, la naissance et le développement de la Chambre des Communes, ou môme la Loi des Pauvres sous Elisabeth. » Les comparaisons contenues dans la dernière phrase suggèrent l'explication déjà donnée par G rote de la naissance de la croyance en question, et la rend probable. Cet illustre historien a heureusement expliqué le corps des légendes grecques en les comparant à celles de l'Église romaine au moyen âge. Il faut à un historien critique, qui veut porter la lumière sur les points obscurs d'un passé dont il ne reste que des souvenirs informes, une science d'une grande étendue, et une intelligence douée d'une puissante faculté d'identification. La justesse et l'exactitude de ces comparaisons dépendent d'une aptitude mentale tout autre, c'est-à-dire d'un jugement exact ou de la faculté logique. Nous trouvons chez les historiens, non moins que chez les inventeurs en zoologie, les facultés caractéristiques de l'esprit d'Oken.
Les institutions politiques et sociales des nations et des races, présentent souvent des points de ressemblance au milieu de grandes différences; et un esprit pénétrant, ou, en d'autres termes, un esprit doué d'une puissante faculté d'identification peut grouper les caractères semblables en les séparant des caractères dissemblables qui les enveloppent comme un nuage. Il est facile, par exemple, de reconnaître le fait du gouvernement comme appartenant à toute tribu d'hommes unis pour agir en-
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semble; de même, il n'est pas difficile à un absolutiste de nous mettre sous les yeux tous les exemples d'absolutisme qui ont à diverses époques frappé l'esprit de quelqu'un; de même pour les gouvernements libres et responsables. Par cette opération de groupement, nous faisons diverses classifications d'institutions semblables qui s'éclairent mutuellement, et dont l'ensemble concourt à produire cet effet lumineux que nous appelons la notion générale de gouvernement, d'absolutisme, deconstitutionalisme, etc. Ainsi se simplifie la variété en apparence infinie des institutions humaines; l'ordre naît du chaos dès que la similarité commence à réunir les éléments ressemblants disséminés dans la masse hétérogène. Les grands écrivains qui ont traité les problèmes de la société, Arislotc, A'ico, Montesquieu, Condorcet, Hume, Millar, James Mill, Tocqueville, ont montré un tact admirable dans ce genre d'histoire comparative, et révélé tout ce que donne de lumière et de portée à l'intelligence la comparaison heureuse de ressemblances éloignées. Ce que l'historien fait accidentellement, l'écrivain politique le fait systématiquement; il fouille le monde pour y découvrir des analogies, et il trouve le moyen de classer chaque variété qui se présente à lui. Les formes de gouvernement, de législation, de justice, de modes, d'industrie, la distribution de la richesse et la hiérarchie des rangs, les institutions domestiques, la religion, les amusements, etc. , sont identifiés et classés d'après leurs ressemblances, avec mention de leurs différences; avec les cas parliculiers que recueille un esprit doué d'une puissante faculté d'identification, se constituent, par une espèce de cristallisation, des notions générales, et la raison humaine fait un pas de plus dans l'accomplissement de la tâche qui lui est dévolue d'embrasser ce vaste sujet. (1)
Revenons aux sensations. Il nous reste à examiner la relation scientifique de cause et d'effet (qui comprend plusieurs des exemples déjà cités), c'est-à-dire ces succcessions où le conséquent dépend de son antécédent, et en est le produit. Nous remarquerons que le môme lien de causation se montre dans des circonstances extrêmement dissemblables, que
(1) Voy. Millar. On Ranks. L'examen des instilutions des Hiii'ious, dans l'Histoire de llmle de Mill, fournit aussi des exemples frappant»
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la l'tvssomblancc est voilée, cl ne loiiibc pas sous la pcrceplioii (In commun des esprits ; el mc^me il n'esl pas rare que jusqu'à ('(•((nnne opération prépaialoire ait tiré le voile, l'identité no se ié\èle pas même ;\ l'intelligence la plus pénétrante. Ainsi il n'était possible pour personne, en présence de deux faits aussi dissemblables que la combustion et la rouille, de voir le Irait commun que ces deux effets ne révèlent pas à Vnnl. Il a fallu passer par une longue série d'investigations pour constater la signification exacte des deux actions cpii nous affectent comme deux faits dissemblables. lia fallu placer entre elles d'autres phénomènes ayant des rapports avec l'une et avec l'autre, pour que des efTels d'abord si différents parussent semblables. Les expériences de Priestlcy sur l'oxyde rouge de mercure servirent de trait d'?//?î'o;/; elles montrèrent que lorsque le mercure brûle il devient plus lourd, en absorbantquelque substance qu'il emprunte à l'air; qu'on pouvait en chasser cette substance et regénérer le mercure métallique. L'acte de brûler le mercure était selon toute apparence la même chose que de briller du charbon au feu, et le changement qui en résultait pour la substance, la conversion du métal en une poudre rouge, suggérait peut-être l'idée de la rouille; le principal point de différence était le temps employé dans les deux opérations différentes. Par l'introduction d'un phénomène intermédiaire comme celui-ci, l'identité des deux extrêmes pouvait être mise en lumière. On sait maintenant qu'il y a des exemples de la même action naturelle, à savoir la combinaison d'une substance solide avec l'oxygène gazeux de l'atmosphère.
Le grand problème de la science inductive, à savoir la découverte des effets de toutes les causes, et des causes de tous les effets, exige l'accomplissement d'un grand nombre d'opérations intellectuelles de divers genres; le problème prend divers aspects. Mais il faut toujours pour le résoudre une condition importante, une intelligence douée d'une puissante faculté d'identification. Il y a des découvertes qui en dépendent exclusivement, nulle série étendue de découvertes ne peut s'en passer. En réalité, l'essence même de la généralisation étant de réunir par l'attraction de la ressemblance les choses éloignées, cette force attractive est la main droite d'un savant. La découverte de la gravitation universelle, le plus grand exemple que l'histoire de la science nous présente, ou en d'autres termes l'iden-