‹ Les sens et l'intelligenceChapitre 106 sur 146 · BAI · texte numérisé non relu

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tification de la chute des corps pesants sur la terre avec l'allraclion qui s'exerce entre le soleil et les planètes, cette découverte fut un effet de similarité préparé par la contemplation préalable des deux faits considérés isolément. Newton avait pendant des années étudié les mouvements célestes. En appliquant les doctrines de la composition et de la résolution des forces aux mouvements planétaires, il trouva que l'une de ces forces est dirigée vers le soleil et l'autre dans la direction du mouvement que suivent les planètes à chaque instant de leur course; que l'effet de la première, si elle agissait seule serait d'attirer le corps sur le soleil, et l'elfet delà seconde si elle agissait seule, serait de pousser le corps sur la tangente, c'est-à-dire sur une ligne droite à travers l'espace. Par cette analyse il ramena la question à une forme plus simple : de fait, il avait préparé l'explication du phénomène du mouvement planétaire, en le comparant à d'autres mouvements déjà expliqués. L'analyse était elle-même un puissant effort d'intelligencj^ personne à cette époque ne se montrait capable de traiter les mouvsments célestes avec cette audacieuse aisance, d'introduire dans ces sphères supérieures les calculs de la mécanique terrestre. Après que cette analyse préparatoire eut préparé la voie, la perception de l'identité ne pouvait tarder longtemps. Par le fait même de la résolution des forces en aclion dans les mouvements planétaires, Newton s'était familiarisé avec l'existence d'une force attractive du soleil agissant sur tous les corps du système, et il avait découvert par un nouvel effort de calcul, que cette force varie en raison inverse du carré de la distance. Jusqu'ici le phénomène de l'attraction solaire restait isolé dans son esprit, mais il y restait à l'état de conception parfaitement claire et définie, à ce point que si jamais un autre phénomène de même nature venait à s'y présenter, de leur rencontre devait jaillir un éclair d'identité. Telle était la préparation de ce côté; voyons maintenant l'autre. Newton connaissait la chute des corps depuis son enfance^ comme tout le monde; et l'impression qu'il en avait reçue était aussi superficielle que chez les autres. C'était pour lui comme pour eux un phénomène de poids sensible, capable de blesser, de briser, etc. Tant que la pesanteur n'était (^ue cela pour lui, il n'y pouvait, malgré la puissance d'une faculté d'identification de premier ordre, reconnaître une ressemblance avec l'altraction des planètes par

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le soleil. 11 clail depuis longtemps en possession de Tidée claire de la force solaire, sans l'avoir jamais comparée avec le fait vulgaire de la chute d'un objet sur la terre. 11 fallait néccssairemonl qu'une opération préparatoire, (pichpie efl'ort de méditation la dégagivU des accessoires qui la voilaient, et la présentât sous la forme la plus pure comme un mouvement général des corps en liberté vers la surface de la terre, ou plutôt dans la direction du centre de la terre. Nous ne pouvons dire à quel moment Newton porta l'analyse sur cette ancienne expérience de notre race; il se peut que l'incident de la chute d'une pomme, qu'on trouve raconté partout, ait été pour lui comme la goutte d'eau qui fait verser le vase; mais l'élément essentiel de la découverte de Newton, ce fut Tétude qu'il avait faite de la mécanique terrestre. On ne peut s'empêcher d'admettre que lorsqu'il prit en main le phénomène de la chute des corps comme il avait coutume de traiter les sujets de mécanique, il ne tarda pas à débarrasser le fait principal de toutes les circonstances qui le rendaient obscur, et qu'il le considéra comme un cas du mouvement d'un corps vers un autre, en vertu de quelque force que le corps attirant exerce sur le corps attiré. Cette généralisation qui éliminait la dissemblance présentait à son esprit le fait de la pesanteur dans sa nudité, de même qu'une opération analogue lui avait présenté le mouvement planétaire; à ce moment jaillit l'éclair d'identification; la découverte sublime qui rattachait le ciel à la terre et soumettait le système solaire tout entier à une force commune, était faite. Newton n'eut pas seulement l'honneur de l'avoir faite, il eut aussi celui d'en retarder la divulgation, jusqu'au moment oii il put en fournir une preuve complète, par une évaluation exacte de la grandeur de la terre, donnée dont il ne pouvait se passer pour vérifier sa découverte.

Ce grand effort d'identification, le plus grand progrès peutêtre qu'il ait été donné à l'intelligence d'accomplir, nous offre non-seulement un exemple de l'attraction delà similarité, mais il met aussi fortement en saillie la préparation que l'esprit doit subir pour que la ilamme y jaillisse. Nous voyons la nécessité qu'il y avait pour un esprit puissamment organisé pour les mathémati(j[ues, de saisir les lois de la composition et de la résolution des forces, et de les appliquer au phénomène si compliqué du mouvement elliptique. Dans cette application, Newton

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avait déjà dépassé tous les mathématiciens de son temps. Nous remarquons ensuite la place considérable que la conception mathématique des phénomènes avait prise dans son esprit, avec quelle facilité il savait se débarrasser de tous les autres aspects si puissants sur les observateurs vulgaires, qu'ils entraînaient à admettre des hypothèses tout à fait différentes sur la cause des mouvements célestes. Ces caractères de l'esprit de Newton se révèlent dans tous ses écrits; quelque séduisant que soit un phénomène, c'est toujours au nom des mathématiques qu'il en prend possession, et il n'y voit que des rapports mathématiques. La méthode qu'il employa dans l'étude de la lumière n'est pas moins frappante. 11 était complètement indifférent aux effets que la lumière produit sur le vulgaire ou sur les poètes; il leur préférait le côté 'scientifique du phénomène; il avait la force d'éliminer tout le reste. Un attachement inflexible aux relations de nombre et des mesures des forces, était probablement un des effets les plus féconds de son génie, à une époque où la science physique n'était pas encore émancipée des entraves des théories poétiques. L'exemple de Newton fit plus pour la purification et la régénération de la méthode scientifique que toutes les démonstrations élégantes de Bacon.

Outre ces deux particularités de l'esprit de Newton, la faculté mathématique^ et l'attention exclusive pour les côtés mathématiques et mécaniques des choses, en d'autres termes, le côté purement scientifique des phénomènes à étudier, j'en ai indiqué un troisième, qui bien que ne s'en distinguant pas d'une façon radicale, mérite une place séparée ; je veux parler de la faculté analytique, de la tendance à séparer les effets d'un objet sur les sens ou l'esprit, et à concentrer l'attention sur un seul effet à la fois. Ainsi nous avons vu qu'un corps qui tombe produit une impression très-complexe, un effet hétérogène, une masse de sensations différentes qui compose la notion vulgaire du phénomène. Nulle connaissance exacte n'en peut sortir; c'est une terre féconde pour le poëte, non pour le savant. Nous expliquerons plus loin la nature de cette force, de ce penchant qui résiste àl'inlluence synthétique d'un eflet complexe, et isole les effets individuels pour les étudier et les comparer. Nous la signalons maintenant comme l'élément volitionnel, ou moral, de l'intelligence scientifique. Cette force se révélait avec une énergie singulière dans l'esprit de Newton.

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