‹ Les sens et l'intelligenceChapitre 109 sur 146 · RAISONNEMENT ET SCIENCK EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

RAISONNEMENT ET SCIENCK EN GÉNÉRAL

s'accordail avec une relation coniuuMlcpuis longLcmps des lignes mathéniali(|ues qui se raKaelieiil au cercle. Une (iéeouvcrtc de ce genre exigeait <le l'espril iion-senlement une grande; puissance de similarité, mais une connaissance j)réalal)le de la géométrie du cercle, prête ;\ s'éveiller sous l'impression d'un exemple d'analogie connue celui de la réfraction. On retrouve I! fréquemment dans l'histoire des découvertes scientifiques des cas d'induction rentrant dans des relations numériques ou géométriques. Toutes les lois de Kepler sont des identifications de ce genre ; la troisième loi, celle qui rattache les distances des planètes au soleil à leurs temps de révolution en est un exemple remarquahle. Kepler avait devant lui deux colonnes parallèles de nombres, six dans chacune, correspondant aux six planètes connues; une colonne contenait les distances, une autre les temps de révolution; il se mit à constater si les relations de ces nombres pouvaient rentrer dans une règle de proportions connues : ils n'étaient pas en relation simple directe ou inverse, ils n'étaient pas non plus comme les carrés ou les cubes; il se trouva enfin qu'ils étaient comme une complication du carré et du cube. La loi des aires nous présente un exemple aussi remarquable d'une série dé cas particuliers embrassés dans une formule générale tirée des connaissances mathématiques de l'époque. Dans toutes les découvertes de Kepler, nous devons admirer les tendances; la détermination et la persévérance de son esprit, encore plus que la portée de son intelligence. Nous avons déjà remarqué que c'est pour un homme une preuve de supériorité mentale, et souvent le point de départ de grandes découvertes, que de savoir se dé^gager des idées courantes sur les choses de la nature et s'attacher à une vue originale. La faculté d'identification que possédait Kléperse montra moins dans les effets particuliers que dans la façon avec laquelle il aborda le problème entier de la découverte d'un caractère commun dans les mouvements des planètes et les relations des nombres et des courbes. S'emparer de ce problème et en faire une question purement mathématique, ce qu'il est en effet, mais ce qu'il n'avait encore été pour personne, c'était faire preuve d'une puissante intelligence scientifique; ce fut la gloire commune de Kepler et de Newton. Chez tous les auteurs de découvertes qui fixent les conjonctions de la nature dans des lois mathématiques,, nous rencontrons la coïncidence d'une con-

Iil6

naissance profonde des mathématiques, d'une faculté d'identification étendue, et d'une indifférence pour les côtés poétiques ou fictifs des choses; ou tout au moins du pouvoir de les écarter de la pensée. La grande révolution opérée en chimie par l'introduction des équivalents a donné plus vite des résultats féconds et importants, que celles qui ont fait de la mécanique, de l'astronomie et de l'optique des branches des mathématiques. L'introduction de conceptions numériques dans les phénomènes de la chaleur par la théorie de Black sur la chaleur latente, est un effet d'une intelligence qui n'est point inférieure à celles des grands inventeurs dont nous avons parlé. La difficulté de saisir les phénomènes de la congélation, de la fusion, de l'ébuUition et de la condensation, dans une sèche formule numérique, est suffisamment attestée par le retard qu'a subi cette découverte, si elle ne saute pas aux yeux dès que l'on considère combien cette conception diffère des effets que ces phénomènes font sur le commun des observateurs. Les sensations absorbantes de chaleur et de froid, l'idée de se procurer du combustible et des vêtements, la préoccupation au sujet des boissons, ou de l'effet de l'air froid, sont les séries de pensées que nous suggèrent habituellement les divers faits de congélation, de liquéfaction, etc.; pour aborder les autres séries, il faut une éducation et des facultés spéciales, dont l'explication d'après les lois générales de l'esprit, est un des résultats en vue desquels nous prolongeons l'étude de l'intelligence humaine.

DÉDUCTION, Inféreuce, raisonnement, syllogisme, application ou extension d'inductions. Nous avons répété avec insistance que l'identification servait puissamment l'extension de notre connaissance, en transportant tout ce qui a été constaté dans certain cas à tout autre cas de même espèce. Cette opération s'exprime par les titres que nous venons d'écrire. C'est une inférence, un raisonnement, une déduction, Ycxtension d'une affirmation du connu à l'inconnu. La découverte d'une identité complète entre les cas nouveaux et les anciens justifie ce transfert de propriétés. Nous avons observé, dans des cas innombrables, que les hommes traversent une succession d'états, la naissance, la maturité^ la décrépitude et la mort; nous transférons leur sort à ceux qui vivent en ce moment, et nous déclarons par avance que tous passeront par la même série d'états; c'est faire

RAISONNEMENT ET SCIENCE EN GÉNÉRAL. /j77

uni' iiiférence, raisonner, a[)pli([uer notre connaissance à de nouveaux cas, coniiaitre le futur d'après le passé, et l'absent d'apn'^s le présent. De uu'^nie, quand nous abordons sur les rives d'un lleuve inconnu, nous supposons ininiédialcnicnt qu'il prend sa source dans une région d'une plus grande altitude, qu'il se jette dans la mer, et ([u'il dépose à son embouchure un banc d'alluvions plus ou moins considérable. I.c peu (jue nous voyons de la rivière, en nous promenant sur ses bords, suffit pour l'iilenlificr à toutes les rivières que nous connaissons, ou avec la notion, l'idée abstraite, la définition d'une rivière, et sur cette identité nous transférons d'emblée tout ce que nous savons des rivières en général, et tous leurs phénomènes conjoints, au cas qui vient de s'offrir à nous. Quand notre connaissance en vient à dépasser notre expérience actuelle, on dit que nous tirons une inférmcc.

Cette opération d'inférence ou d'extension de propriétés, vient évidemment de la faculté d'identification en vertu de laquelle les cas nouveaux et les anciens nous sont présentés. Soit par exemple laquestion : étant donné un certain nombre de particuliers, exemples d'une loi naturelle, découvrir d'autres particuliers auxquels nous puissions étendre la loi et l'appliquer de manière à y révéler des caractères nouveaux ; il faut que ces cas soient réunis devant l'esprit par un effet de similarité. Newton observa, dans divers cas, que lorsque un corps transparent est en grande partie composé d'une substance combustible, comme une huile ou une résine, il réfracte très-fortement la lumière ; en d'autres ternies, il fit une induction avec des cas particuliers où la combustibilité de la substance et une réfraction excessive étaient les propriétés conjointes. Il pensa ensuite aux autres substances, qui n'étaient pas présentes à sa vue, et qui possédaient une de ces propriétés; et cet efiét de similarité lui suggéra le souvenir d'un fait qu'il connaissait bien, le pouvoir réfringent du diamant; puis il étendit au diamant l'autre propriété, à savoir la combustibilité de la substance, c'est-à-dire il inféra ce que personne n'avait encore expérimenté, que le diamant était une substance combustible, par une exception unique à la classe des pierres précieuses. Transférer les coïncidences observées à tous les cas analogues, rechercher activement si les nouveaux cas particuliers possèdent les propriétés observées qu'on leur attribue, c'est un des moyens d'étendre le domaine

IxTS 1>E L'iNTELLIGENCt.

de la connaissance. Le savant a pris en uiain un fil conducteur et le suit hardiment partout où il trouve une ouverture; il a fait une induction et guette les occasions d'en faire des déductions. Dans cette tâche il se fie à sa faculté d'identification, à laquelle il doit une vue pénétrante de tous les traits de ressemblance que les faits de sa mémoire présentent avec le cas qui l'occupe; les souvenirs qui dans un esprit obtus resteraient insensibles à l'excitation de la similarité, dans un esprit d'une trempe différente se dressent un à un et se présentent à l'examen; c'est la moisson de l'intelligence.

On peut poser la réciproque : étant donné un phénomène obscur, l'éclairer au moyen de cas analogues ou identiques choisis parmi les phénomènes clairs et intelligibles; on suppose qu'il s'en est présenté de temps à autre, bien qu'en des connexions très-différentes du cas présent, de sorte que la force de similarité peut seule les rappeler. La situation du savant est changée, mais l'opération intellectuelle est la même; qu'on fasse appel au clair pour éclairer l'obscur, ou qu'on appelle l'obscur pour qu'il reçoive de la lumière du clair, il faut toujours partir d'une identité, qui est à la fois le lien mental d'attraction et la circonstance qui autorise à transférer à un cas ce qu'on sait de l'autre. Nous avons déjà fourni des exemples qui conviendraient parfaitement en ce moment, mais au lieu d'y recourir, nous préférons citer la grande assimilation par laquelle Franklin identifia le tonnerre et l'éclair à l'électricité telle qu'elle se produit dans la machine électrique. Après la découverte de la gravitation, celle de Franklin est Fexemple le plus remarquable d'identification de choses très-dissemblables qu'il y ait dans l'histoire de la science. Le phénomène de la décharge de la foudre était un fait extrêmement mystérieux; les émotions que les hommes ressentent d'ordinaire sous l'impression de ce phénomène contribuaient à le rendre encore plus impénétrable, car rien n'est plus difficile que d'identifier, dans une similarité purement intellectuelle, un fait qui excite des émotions profondes, surtout la crainte, avecuu fait qui n'excite aucune émotion. 11 fallait une intelligence froide comme celle de Franklin pour attaquer un problème de ce genre. Il pouvait contempler le cours d'un orage mêlé d'éclats de la foudre, l'observer avec le calme qu'il conservait en présence d^une expérience de physique dans son cabinet, et se repher résolument sur lui -môme pour réfléchir aux

UAISONNKMKNT ET SCIENCh EN GÉNÉRAL. /|7!i

moyens d'idiMililicr ce phénoiniMU' cl de roxplliiuoi". S'il avait \6a'u cimU ans i)lus lui, ses cU'orls eussent élé vains; car de Ions les laits seienliliiiues (|ui auraient pu se présenter h son espril au milieu du wii" siècle, il n'y en avait aucun qui ressemblât à l'éclair, soit de près, soit do loin. Au \viri% c'était diiréi'cnl. La m ichinc électri(iue était inventée, et l'on on avait parlaitement e.\pli({ué les phénomènes; Franklin les avait étudiés et les possédait. Tandis qu'il i)rom(Miait son regard impassii)le sur l'orage, l'éclair s'identill i dans son es])rit, avec l'clincelle d'une décharge électrique, au milieu d'une diversité de caractères dont peu d'intelligences eussent pu s'affranchir. 11 n'y avait même entre ces deux phénomènes que cet unique trait de ressemblance, à moins qu'un accident favorable ne vînt révéler quelque autre coïncidence, comme, par exemple, l'existence d'une charge électrique dans les nuages avant l'orage. L'identité une fois suggérée fut vérifiée: il fut démontré qu'elle constituait une ressemblance réelle et non superficielle ou apparente; en réalité, c'est le môme agent naturel qui se manifeste dans des occasions très-dissemblables. Alors arrivèrent toutes les applications déductives. On peut rapporter à l'orage ce qu'on savait de la décharge de la bouteille de Leyde; h l'aide d'une analogie familière, on vit dans l'éclair et la foudre la série des phénomènes suivants : l'accumulation d'une espèce d'électricité dans les nuages, et de l'électricité de nom contraire dans la terre, l'augmentation de la tension électrique jusqu'au point où elle ne peut plus être contenue par le milieu isolant qui sépare les nuages de la terre, enfin la décharge. Par suite, tout fait nouveau qu'on découvrit sur la machine put s'étendre h l'électricité de l'atmosphère, et tout ce qu'il n'était pas possible de découvrir en observant directement l'électricité atmosphérique y put être rapporté par une inférence déductivc.

L'électrologie nous donnerait, si nous voulions, beaucoup d'autres exemples de vastes identifications scientifiques,

Analogie. Nous venons de voir les trois opérations cardinales de la découverte, (L'opération de l'observation qui est en un sens la base des trois autres, ne dépend pas directement de la faculté que nous discutons en ce moment.) Chaque grand pas de la science, qui n'est pas une observation ou une expéri-

Zi8() DK l'intelligence.

moiilation, est ou bien une abstraction, ou une induction, ou une déduction. Souvent on est obligé de s'appuyer sur une analogie au lieu d'une identité, pour tirer une déduction ou inférence. Nous pouvons prendre pour exemple du raisonnement ou de l'inférence par analogie, la comparaison de la société et de la famille, en vertu de laquelle on transporte les les devoirs et les pouvoirs du chef de la famille au souverain de l'État, par une inférence ou déduction que l'on présente souvent comme une raison en faveur de l'autorité paternelle et despotique du souverain. Les deux cas ne sont pas identiques, il y a de l'analogie entre eux, et un esprit capable de bien raisonner remarque jusqu'où va l'analogie et se garde de pousser ses inférences au delà de ces limites. De même, la société humaine a aussi suggéré l'analogie des troupeaux et des essaims d'abeilles. Aristote a même insisté sur cette comparaison. Un esprit bien pourvu de conceptions, fruits d'études variées, doué, en outre, d'une faculté d'identification d'une ■ vaste portée, peut trouver des analogies où l'identité fait défaut, et arriver par leur secours à une connaissance assez intime de son sujet. Nous avons eu l'occasion de signaler une analogie scientifique remarquable, à savoir celle qui rapproche la force nerveuse de l'électricité commune, analogie de laquelle nous n'avons pas hésité à tirer des inférences à l'appui d'une certaine théorie des sensations du système nerveux. Quelquefois une investigation plus approfondie convertit une analogie en une identité, ce qui est arrivé pour la gravitation, s'il est vrai toutefois que Hooke s'en soit approché assez pour citer la pesanteur terrestre comme un exemple de l'attraction solaire; il en sera peut-être de même de l'électricité et de la force nerveuse. Les analogies, dans un autre sens du mot, sont des ressemblances de relation dans la diversité du sujet, comme dans le cas de la société que nous avons déjà cité, où le caractère de l'analogie est le fait permanent. La circonstance de l'évolution qu'on retrouve partout dans le règne animal comme dans le règne végétal, les étapes successives de la naissance, de la croissance, de la décrépitude, ne présente plus quand on va de la plante à l'animal qu'une simple analogie. L'analogie est bien plus loin» taine encore quand nous comparons le développement mental de l'homme avec celui d'un arbre, pour ne rien dire de la comparaison encore plus éloignée entre le développement de

RAISONNKMKNT ET SCIKNCE KN GKNKKAL. /|fil

riuiinaiiilé dims sou ciisciiihlc cl ccliii d'un animal, on d'une piaille. Celle dernière analogie est môme tiop faible pour avoir aucune valeur, el ne conduil (ju'à des erreurs (juand on veut • Ml l'aire la base de déductions. Les [)ré('aulions logiques ({ui doivent accompagner les découvertes de l'identité sont encore plus nécessaires dans les régions périlleuses de l'analogie.

L'exemple que nous venons de donner des effets de la similarité dans la science, rendent compte à peu près complètement de la l'acuité intellectuelle appelée /Y//.v6////e/m'///. Quelques philosophes, comme Reid et Slewart, ont divisé en deux parties les opéralions mentales qui jouent un rôle dans la science : l'abstraction et la raison. L'une est la première des trois opérations que nous venons de décrire ; l'autre, la raison, comprend l'induction et la déduction, Hamilton les enrerme dans un même chapitre qui appelle faculté élaborativc ou discursive, comparaison, facullé des relations, et aussi pensée, en prenant ce mot au même sens étroit que lorsqu'il appelle la logique la science des lois de la pensée. Dans son exposition détaillée, il divise les opérations de cette faculté en deux parties qui correspondent à l'abstraction et à la raison. {Lectures ou Metap/if/sics, II, 277.) Il nous semble que c'est l'idée la plus juste qu'on puisse se faire de la faculté scientifique. Quant aux forces mentales enjeu dans la science, dont la principale est la similarité, il n'y a pas de différence essentielle entre l'abstraction d'une part, et l'induction, ou la déduction de l'autre, quoique les sujets et les produits soient si différents qu'il convienne de les expliquer séparément.

En remarquant plus haut que la similarité n'explique pas loute la faculté scientifique, nous avons voulu dire que l'abstraction, l'induction, et la déduction, impliquent fréquemment quelque chose de plus que la comparaison de cas particuliers qui se ressemblent; nous dirons plus tard, dans le chapitre des opérations construclives de l'intelligence, ce qui complète la faculté scientifique.

BAIN. 'ii

/i82 BK L'INTELLIGENCE.

Page 1