VI. — fkftaive» et pratique
Inventions dans les arts : James Watt ; administration des affaires publiques et privées; extension des procédés en usage à des cas nouveaux. — Persuasion.
Les affaires industrielles, l'application de l'intelligence aux divers incidents de la vie, le génie pratique, nous offrent des exemples de l'action de la faculté de similarité. Les inventions des arts pratiques non moins que les découvertes de la science en dépendent.
Les travaux de Watt sur la machine à vapeur sont des exemples qu'on peut comparer aux plus beaux effets de l'identification scientifique ; mais son régulateur à houles est celui qui nous convient le mieux présentement. Watt avait à inventer un moyen d'ouvrir et de fermer une valve, en rapport avec la diminution et l'accroissement de la vitesse d'une roue tournantavec une très-grande rapidité; il n'y avait rien dans les dispositions mécaniques du temps qui répondît à cette difficulté : Watt était donc obligé de se hasarder dans la région de la possibilité, de demander aux lois de la mécanique, ou de chercher parmi des phénomènes très-di(férents, une analogie qui l'aidât à résoudre le problème ; il trouva le seul cas qu'on eût encore indiqué, à savoir, î'actiond'uneforce centrifuge où deux corps en révolution s'écartent ou se rapprochent l'un de l'autre, suivant que la vitesse de la révolution est accélérée ou retardée. Nous ne connaissons aucun fait d'identification éloignée dans l'histoire de la mécanique qui suppose une plus grande puissance- d'intelligence; s'il y avait toujours des esprits capables comme celui de Walt, de découvrir le semblable sous le dissemblable, les progrès de l'industrie seraient incomparablement plus rapides. Le génie inventif a toujours à sa disposition quelque suggestion tirée d'un mécanisme existant, que le commun des hommes n'aperçoit pas sous la diversité qui le cache, soit dans les arrangements de la nature, soit dans les constructions des arts. La faculté d'identification ne fait sans doute pas tout l'inventeur, mois c'est un trait saillant de son caractère. Dans l'industrie, t'onmie dans d'autres parties de l'activité humaine, la faculté
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d'itlentilicalion doit opciTi dans une voie déj;\ garnie de connaissances el d'expéiicnces.
Nous pouvons souvent reconnaître les effets de la mênie force chez un (Klmiiuslratciir intelligent d'aflaircs privées ou publiques, bien (lu'elle ne s'y élève pas toujoui-s au degré qui mérite le nom d'invention ou de génie. L'administration intelligente se révèle soit par sa hardiesse h aborder des affaires nouvelles, soit par la méthode nouvelle qu'il applique aux anciennes, par sa tendance à sortir des voies de la routine; dans ce cas, comme dans les autres, nous retrouvons l'effet d'une force plus qu'ordinaire d'identification. Quand une affaire présente ressemble exactement à une affiiire passée, elle la rappelle sans difficulté, et on la traite comme la première a été traitée quand elle ne correspond exactement à aucune, il faut pour la traiter un espritplus subtil; il faut trouver quelque analogie en dehors de la routine. Un homme pénétrant va chercher des analogies dans des genres d'affaires tout à fait différents, et les y trouve, quand personne ne les avait encore vues. L'application du syllogisme aux plaidoyers fut un grand perfectionnement, qui s'est maintenu, bien que les formules scolasliques soient tombées en désuétude. Nul avocat routinier n'eût pu produire cette innovation. Si cette invention a été l'œuvre d'une seule personne, elle n'a pu sortir que d'un esprit qui aborda l'étude des lois après s'être préalablement formé aux exercices de la scolastique, et qui découvrit que les plaidoyers devant les cours de justice présentaient avec les discussions de l'école une identité réelle, bien qu'on ne les eût jamais dirigés avec la même méthode et la môme précision. La conséquence du sentiment de cette identité fut l'application du syllogisme aux raisonnements judiciaires; alors sans doute s'établit l'usage de faire plaider par les parties séparément les questions de droit et les questions de fait, au lieu de les laisser engager la lutte en désordre sur un seul point comme cela se fait dans les conversations. (1)
(1 Le système qui sépare le droit du lait dans les plaidoiries ne résulte pasj comme nous le supposons dans le texte, et comme cela aurait pu se faire, d'une application de la logique scolastique, mais des institutions saxonnes du jugement par jury, où les faits étaient décidés par les jurés, et le droit décidé par le juge, ^éanmoins l'exenjple que nous avons donné, malgré son caractère hypothétique, rend parfaitement notre pensée.
D'habitude on emploie les procédés pratiques dans les cas familiers, et ensuite on les transporte à d'autres cas de même nature, mais plus complexes. Ainsi on pourrait en suivre l'application progressive dans la grande institution de la division du travail qui règne maintenant sur toutes les parties de l'industrie; nous en retrouverions l'origine dans" l'industrie manuelle, et dans la séparation des classes primitives d'agriculteurs, d'artisans, de commerçants, de soldats, de prêtres; et plus tard, dans les derniers temps spécialement, dominant tout à fait le commerce, l'industrie manufacturière, les affaires publiques et les recherches scientifiques. A chaque pas nouveau, il se produit dans l'esprit de quelque personne un sentiment de similarité entre les exigences d'un ouvrage que l'on a à faire et les cas où la méthode de la division du travail a déjà été appliquée; et cette identification suggère l'idée d'étendre la division du travail à ce nouvel ouvrage. Nous ne disons rien en ce moment de la faculté qui surmonte les difficultés de détail qui se présentent dans toutes les applications nouvelles d'un mécanisme déjà connu (bien qu'on puisse y trouver l'eflet d'une faculté féconde de remémoration des ressemblances au milieu de la dissemblance, et montrer que cette faculté est le principal instrument du succès, en tant du moins que le succès dépend de l'intelligence), mais nous nous bornons à indiquer un procédé tiré d'un cas analogue.
A mesure que les gouvernements ont marché vers la liberté, une idée s'est répandue et imposée dans la pratique, d'après laquelle, depuis le rang le plus inférieur jusqu'au plus élevé et à la fonction la plus difficile, le principe de la responsabilité oppose un obstacle aux abus de pouvoir. Cette pratique s'est développée en s'élendant jusqu'au point où, dans les gouvernements constitutionnels de la Grande Bretagne et des États-Unis, elle a atteint tous les dépositaires du pouvoir exécutif dans tous les départements de l'État. L'expériencede la pratique usitée à l'égard des plus humbles fonctionnaires a suggéré la pensée de l'appliquer au cas exactement analogue des fonctionnaires du plus haut rang, et après de longues luttes, où il fallut faire appel à d'autres forces qu'à l'intelligence, on put l'introduire dans les états modernes, comme elle avait été jadis appliquée à Athènes. Nous reconnaissons dans certains cas l'eiïet du principe qui
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défend d'intorvonir dans les goûts cl les sentiments des partieuliers, t;Int qu'ils ne portent pas atteinte aux droits d'autrui, et nous remarquons une tendance à étendre ce principe par assimilation à des cas 011 (le nombreuses circonstances en gênent l'application. C'est de cette extension qu*est résultée cette large tolérance de croyance et de conduite que nous observons aujourd'lnii, quoique la difficulté de l'appliquer largement, montre trop jusqu'à quel point la soif de la domination et le goût de l'uniformité peut étouffer l'action assimilatrice de l'intelligence.
Un esprit pratique applique toujours sa faculté d'identification à des circonstances appropriées et se détourne de celles qui ne le sont pas. C'est à créer cette tendance que doit viser l'éducation pratique, par laquelle on se familiarise avec les points qui servent les fins que nous avons en vue. Ainsi quand un homme de loi recherche, dans son expérience passée, les précédents et les analogies qui s'appliquent à l'affaire dont il est au moment même occupé, c'est sous la pression de la force de similarité qui agit en son esprit, mais il ne s'attache qu'à ce qui peut trancher la question devant le juge. Son éducation lui sert à faire cette distinction; et si, comme cela arrive, il possède naturellement la faculté de sentir vivement ce trait unique qui constitue la convenance légale, et indifférent à tous les autres points de l'affaire qui peuvent présenter quelque intérêt, il est né avocat, de même que Newton, avec son appétit naturel pour les rapports mathématiques et son indifférence pour les effets poétiques, était né physicien, ou que Milton par une qualité tout opposée était né poëte. Nous ne devons pas trouver étrange ni surprenant que la nature produise des esprits juridiques, car ce genre d'intelligence n'est qu'une variété de l'intelligence scientifique ou logique, qui consiste à se servir des formules comme d'instruments, et à ne tenir aucun compte des particularités qui intéressent le plus dans la vie le commun des observateurs. Si l'on veut assurer une base fixe aux discussions, il est nécessaire d'établir des définitions scientifiques et de les appliquer rigoureusement aux affaires les plus diverses.
Nous avons encore à parler d'une forme d'aptitude^pratique, \ii persuasion. La persuasion suppose qu'une certaine manière d'agir doit être exposée et exprimée, de façon à coïncider ou à
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s'identifier avec les penchants actifs des individus auxquels on s'adresse, et auxquels elle s'impose par la force de leurs dispositions naturelles propres. Un chef de brigands a à gouverner des gens dont le penchant dominant est le vol; son affaire est de leur montrer que le plan qu'il leur propose les conduira à ce but. Un peuple d'un patriotisme puissant, comme les anciens Romains, pouvait se laisser entraîner quand on lui prouvait que les intérêts du pays étaient en péril. Un esprit oratoire fécond est celui qui peut assimiler l'affaire qu'il traite avec un grand nombre des plus fortes croyances de son auditoire, et plus spécialement avec celles qui semblent à première vue n'avoir aucun lien avec elle. La découverte de l'identité dans la diversité n'est jamais plus nécessaire que lorsqu'il faut pousser les hommes à faire quelque chose qui n'est pas dans leurs habitudes. Quand on introduit une nouvelle réforme dans un État, on juge nécessaire, au moins en Angleterre, de la concilier et de l'assimiler de plusieurs façons avec l'ancienne constitution, objet de la vénération générale, ou avec les maximes dominantes et les sentiments les plus répandus. Pour être un orateur persuasif, il faut connaître à fond et avoir devant l'esprit, tous les penchants principaux et les convictions des personnes auxquelles on parle, et être prêt à saisir tous les points de ressemblance entre ces penchants et les propositions ou projets qu'on soumet à leur approbation. La première qualité naît de Texpérience et de l'étude des caractères; l'autre est la force naturelle de la similarité dont tant d'esprits oratoires de premier ordre ont, notamment Burke, montré les puissants effets. Le cas le plus frappant de la fertilité de cette faculté appliquée à l'art de persuader est peut-être la Défense de la liberté de V Imprimerie de Milton. Parmi les prédicateurs, Barrow montre une richesse incomparable de raisons pour persuader les fidèles d'accomplir leurs devoirs religieux et moraux; chez lui non moins que chez Milton, nous constatons les signes d'une faculté d'identification de premier ordre.