‹ Les sens et l'intelligenceChapitre 111 sur 146 · COMPARAISONS EXPUCATIVKS F.T ART LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

COMPARAISONS EXPUCATIVKS F.T ART LITTÉRAIRE

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La comparaison est nii auxiliaire de la compréhension intcUecluelle : Bacon. — Comparaisons destinées à l'ornement et à l'effet; l'orateur et le poëte.-^ t'igures qui impliquent la comparaison.

Quand deux phénomènes sont mis en présence l'un de l'autre par un effet de similarité, il se peut qu'ils soient des répétitions du môme agent naturel opérant dans des situations différentes, comme dans les exemples de l'éclair et de la décharge éleclrique, de la chule d'une pierre et de la gravitation de la lune vers la terre. Dans ces cas, la comparaison est réelle : elle est explicative et instructive à un degré considérable, mais c'est plus qu'une explication, c'est une découverte scientifique. Les deux choses identifiées par la comparaison sont si complètement d'une seule pièce, que nous pouvons, quand nous voulons, conclure de l'une à l'autre. Mais il y a encore un genre utile de comparaisons où l'on ne trouve pas d'identité réelle; on y trouve cependant assez de ressemblances pour être en droit d'interpiéter la plus obscure et la moins connue par la plus intelligible et la plus familière des deux ; comme lorsqu'en parlant de l'offre et de la demande dans le commerce, nous disons qu'elles tendent toujours à se mettre de niveau. Nous comparons deux sujets tout à fait différents dans leur nature, dont l'un qui appartient à Tesprit est quelque peu obscur, tandis que l'autre est un phénomène physique du genre le plus palpable et le plus intelligible. La comparaison d'après ce modèle est un des moyens dont nous nous servons pour représenter à l'esprit ce qui est obscur par nature ou caché accidentellement à nos regards. Pourvu que nous puissions voir assez bien l'objet, pour qu'une comparaison convenable se présente à l'esprit, nous en faisons usage pour tenir lieu de ce qui nous manque. La force de la similarité permet cette extension dans cette branche de l'invention.

On a surtout besoin de comparaisons pour faire saisir les notions scientifiques et les abstractions. Elles sont souvent si artificielles et si abstruses, qu'un esprit ordinaire a grand'peine à les comprendre. Des phénomènes physiques aussi insaisissables que la constitution moléculfiire de la matière, la polarité, l'ai-

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linité chimique, les ondulations éthérées, desquelles on suppose que sont constituées la lumière, la chaleur et la croissance des cellules dans les corps vivants, de tels phénomènes veulent être exprimés par des comparaisons tirées du domaine de la vision ou du tact. Les actions humaines, les sentiments et les pensées, sont souvent si mystérieuses dans leurs opérations, qu'on ne peut les représenter sans employer des comparaisons tirées d'objets matériels: delà la grande quantité d'assimilations entre la matière et l'esprit. C'est ainsi, par exemple, que nous disons une tête chaude, un cœur pur, le torrent des passions, la flamme poétique. Les comparaisons qui portent sur les arrangements complexes de la vie sociale sont pareillement trèsnombreuses ; en fait, il y a beaucoup do phénomènes sociaux que nous ne concevons jamais autrement qu'au moyen de quelque analogie matérielle. Si nous prenons, par exemple, les idées différentes qui se rattachent à l'ordre et au désordre, nous trouvons que les mots qui les expriment sont presque tous dérivés d'autres choses; rarement une phrase a son sens littéral, tout y est métaphorique. « Le vaisseau de l'État brave la tempête, ou est exposé au naufrage» ; l'anarchie estreprésentée comme un « chaos )î, une « confusion »; on dit que le gouvernement est <( ébranlé », ou « stable » ou a chancelant » ; la loi est « debout » ou « foulée aux pieds ». Nous disons la « vie » et le « développement » de la société ; quand nous concevons le progrès, c'est généralement d'une manière figurée; nous l'appelons un « mouvement» , un « développement » , une a lumière » , ainsi de suite.

Parmi tous les ouvrages que nous, possédons, les écrits de Bacon sont peut-être les plus riches en comparaisons imagées du genre de celles dont nous parlons; les images n'y sont pas des ressemblances scientifiques, et pourtant elles servent puissamment au but d'aider les intelligences vulgaires à embrasser des notions difficiles. Grâce à cette merveilleuse faculté, les doctrines de Bacon eurent à leur service des «paroles ailées». Suivant lui, la science est (; l'interprétation de la nature o, comparaison qui fixe dans l'esprit l'idée d'observation, de souvenir, d'explication des faits de l'univers. Les causes finales, dit-il, sont des « vestales vierges », mais stériles; sans cette image, il est probable que cette notion n'eut pas frappé vivement les esprits, ni soulevé les controverses que nous avons connues. Sa classifl-

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cation (les a inslances», ou formes d'expérience cl de preuve, est complètement enveloppée de métaphoses puissantes; Vexpén'mnntum (/'ttris, le poteau indicateur entre deux voies, a passé dans toutes les lani^ues civilisées. Les erreurs, ou préjugés de l'esprit, sont pour Bacon des a iiioh^s » {fir/otn, fausses apparences) de la « Iribu » de la « caverne », du (( marché», du (( théâtre)).

Le genre de génie dont Bacon est le modèle le plus accompli, exige une puissante f;iculté d'identitication, qui embrasse les faits concrets de la nature et de la vie humaine, l'histoire et la littérature du passé. La susceptibilité de l'esprit pour certaines classes d'objets et impressions détermine l'élément particulier sur lequel doit porter la faculté du souvenir; chez certains auteurs, cette faculté est tournée vers le concret en général, plutôt que vers le genre particulier de concrets peu nombreux et choisis qui alimentent les comparaisons artistiques ou poétiques. Ainsi, quoique les images de Bacon s'élèvent quelque fois jusqu'il la poésie, elles ne sont pas ordinairement poétiques. Il ne voyait pas la nature en poëte, il l'embrassait plutôt à la façon de l'historien; tous les objets qui se présentaient à sa vue ou à son imagination, s'y fixaient, et, par l'effet d'une attraction intense de similarité, ils reparaissaient sous la plus légère excitation d'une ressemblance. Beaucoup de grands écrivains anglais ont possédé comme Bacon une forte susceptibilité pour le monde sensible en général, sans posséder davantage le sens poétique; quelques-uns avaient en outre le sens poétique, parmi eux se trouvent les grands poètes Ghaucer, Milton et Shakespeare.

Nous arrivons à la seconde classe des comparaisons imagées, qui servent non à faire comprendre, mais à orner, à produire de l'émotion. Les comparaisons de Bacon avaient pour but d'éclairer et non d'embellir. Mais la similarité est un instrument qui sert à augmenter la beauté et la force descomposilions littéraires ; quand une idée ou une image a pour but d'éveiller une certaine émotion, on peut toujours en augmenter l'effet par des comparaisons imagées plus frappantes que l'original. Quand sir Philip Sidney, pour décrire l'émotion que fait éprouver la ballade de Chovy Chase, dit qu'elle anime le cœur, (( comme le son de la trompette », il renforce une impression

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plus faible par une plus énergique et plus familière. Les vers suivants, que nous empruntons à Ghaucer, contiennent deux comparaisons exquises qui ajoutent h l'effet du sujet; ils sont tirés de la description du jeune Squire :

Il était couvert de broderies comme une prairie Tout émaillée de belles fleurs blanches et rouges ; Il chantait et jouait de la flûte gaiment tout le jour, // avait la fraîcheur du mois de mai.

Trouver des comparaisons fortes et touchantes en suivant un sujet, est une tâche qui s'impose toujours au poëte, et soumet son génie à l'épreuve la plus sérieuse. La môme obligation incombe aussi à l'orateur qui veut exciter les passions de son audiloire, éveiller ses penchants et ses aversions, afm de le lancer dans une direction déterminée. Le genre du panégyrique demande des comparaisons grandioses; l'accusation, des comparaisons avilissantes. La raillerie ou la plaisanterie ravalent par des comparaisons triviales les choses qu'on prétend honorer et faire vénérer. Dans sa Révolution française^ l'éloquence de Burke recourt à tous les genres de comparaisons; une des plus frappantes est celle où il représente « la loi et l'ordre foulés aux pieds d'une ignoble multilude ».

Shakespeare possède la faculté que nous avons admirée chez Bacon, d'éclairer par des comparaisons, surtout dans les maximes morales, mais il brille dans l'autre genre de comparaisons, dans celles qui exaltent l'effet émotionnel. Shakespeare, comme Bacon, emploie une foule de comparaisons qui ne produisent d'autre effet que de montrer, par la prodigalité, la richesse de l'esprit. A une susceptibilité extraordinaire pour les détails sensibles du monde, pour la nature et la vie, il unissait un éclectisme poétique, et insistait de préférence sur les objets qui inspirent les émotions qu'un artiste a l'habitude d'éveiller. Il possédait peut-être la faculté de similarité la plus étendue qu'homme ait jamais eue, et son talent d'amener des comparaisons imagées, qu'il tirait des régions les plus lointaines et qu'il faisait apparaître à travers les voiles les plus épais, sera un objet d'étonnement pour la postérité la plus reculée.

Plus de la moitié des tropes et des figures décrits dans les irai-

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