I. — Conipof^ltion des associations par contiguïté
Conjonctions par contiguïté ; objets concrets et agrégats complexes. — Connexion d'un objet avec un lieu ou des personnes, recherche d'un objet perdu. — Connexion des choses avec leurs usages. — Successions : ordre dans le temps. — Langage.
Nous allons commencer par la composition des associations par contiguïté. Nous emprunterons des exemples aux divers genres que nous avons passés en revue dans le premier chapitre, mais notre choix sera limité. Pour plus de clarté nous prendrons à part les conjonctions et les successions.
Conjonctions. Pour trouver un exemple simple d'une conjonclion composée, nous pouvons supposer une personne qui sent l'odeur d'un liquide et reconnaît qu'elle a déjà senti cette odeur, sans pouvoir se rappeler la substance qui la cause. Dans ce cas, le lien qui rattache l'odeur à la substance odorante est trop faible pour ramener l'idée ou le nom de la substance. Supposons de plus que la même personne puisse goûter le liquide sans sentir l'odeur, et qu'elle reconnaisse dans le goût une sensation qu'elle a déjà éprouvée, sans pouvoir se souvenir de la substance. Si, dans ces circonstances, le concours de deux sensations présentes du goût et de l'odorat ramenaient la sub-l stance à la mémoire, nous aurions un exemple d'une association composée. Si l'un des deux liens suffit pleinement à restaurei*] le souvenir, le cas ne rentre pas dans la loi qui nous occupe;!
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pour ({u'il y rentre, il laiit que chacun des deux liens soil insullisanl pour produire isolcnicnl l'cUcUh; r(;viviscence. Bien qu'il ne puissi' y avoir aucun doute (juant au lait de ces reviviscences, il n'est ])as iin|)()ssihle de supi)oser ({u'il en soit autrement. La combinaison u'est pas toujours loilement liée. Un litre d'eau i\ 10" C. ne. peut donner une cuillerée d'eau à 10', 5 C. Dix mille esprits vulgaires ne i'eront jamais un {^^énie, de quelque lacon (ju'ils cond)inent leurs efïbrts. Des yeux nus en aussi i;rand nombre qu'on voudra ne verront jamais ce qu'un seul (cil peul voir avec le télescope ou le microscope. , hous avons vu que les touts complexes qui nous entourent, sont unis ensemble dans le souvenir par la force de cohésion de la contii^uïté; des objets tels qu'un arbre, une figure humaine, une scène de la nature ne peuvent durer dans l'esprit ou se réveiller comme idées à moins qu'rme fréquente répétition de la présentation n'ait rendu toutes les parties de l'objet cohérentes. Après la répétition nécessaire, un objet complexe, comme un village rustique, peut se reconstituer dans la pensée par l'eflet de la présence d'une seule de ses parties, comme une rue, ou un bâtiment, ou quelque détail frappant. Mais si le village ne nous est pas très-bien connu, c'est-à-dire si la notion du village n'est pas fermement agrégée dans notre esprit, il se peut qu'au moment où nous y entrons nous ayons quelque peine à le reconnaître d'après la première chose qui nous frappe; il sera alors nécessaire d'aller plus avant dans le village jusqu'à ce que plusieurs autres objets viennent frapper nos regards, et nous mettent en état par leur impression combinée d'évoquer l'ensemble tout entier, c'est-à-dire de nous rappeler dans quel village nous sommes.
) Pour les objets considérés en tant que concrets, ou comme des combinaisons de plusieurs qualités distinctes, une opération qui fixe ces qualités dans l'esprit suffit à les faire tenir ensemble pour former une idée complexe. Nous y trouvons pourtant une place pour l'action combinée des liens d'association dans le rappel d'une image à l'esprit. Nous avons déjà supposé un cas de cette espèce, où l'action combinée du goût et de l'odorat réveillait l'idée de l'objet concret qui cause ces deux sensations, tandis que l'une et l'autre prises séparément n'y suffisaient pas.
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Toutefois c'est lorsque nous montons des objets isolés à des agrégats plus considérables formés des relations des choses entre elles, que nous pouvons rencontrer de très-nombreux exemples d'association multiple. Dans les associations des objets avec les lieux, avec les personnes, avec les usages, et avec les propriétés, nous trouvons des occasions innombrables où s'exerce l'action de l'association composée.
Quand les choses ont une localité fixe, elles s'associent dans l'esprit avec cette localité, ou avec un certain nombre d'objets concomitants. C'est un des moyens par lesquels s'opère leur restauration dans l'esprit sous forme d'idée. La vue ou le souvenir d'un port rappelle les vaisseaux; le souvenir d'un bâtiment rappelle ce qu'on sait de son contenu. Réciproquement un objet qui a une place fixe la rappelle, par exemple Saint- Paul nous rappelle ses alentours. Or, il n'est pas rare que nous désirions rappeler un lieu ou un objet par cet unique lien d'association, tout en étant incapables de le faire, et nous sommes obligés de recourir à l'assistance d'une association qui se combine avec la première.
Ainsi, quand nous ne trouvons pas une chose que nous avons pourtant mise à sa place ou que nous y avons vue, c'est que l'association qui fixait la place dans notre mémoire est faible. Nous passons à d'autres liens d'association, nous nous rappelons le moment où nous l'avons vue, ce que nous faisions à ce moment, ou tout autre fait qui puisse être associé avec la place que nous avons oubliée. Nous pouvons à l'aide de plusieurs associations faibles nous procurer une force restauratrice égale à celle d'une association forte.
Les associations où entrent les personnes nous fournissent fréquemment des exemples d'une remémoration difficile qui ne s'elfectue que par le secours d'autres associations. Les objets contractent des associations avec leurs propriétaires, leurs auteurs, leurs inventeurs, toutes les personnes qui s'en servent, ou qui fréquentent le lieu où ils se trouvent. Quand nous sommes incapables de retrouver une chose à l'aide de l'association qui la lie à d'autres accessoires inanimés^ une association, qui la rattache à une personne, prête souvent un concours efficace. Ainsi, quand je rherche à me rappeler une série d'objets disposés dans un musée, il y en a qui m'échappent complètement; l'association qui les lie à la place qu'ils occupent dans le bâti-
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mont ou avec des oltjcls voisins \\v suriil pas ; mais si j'ai le honluMir dv \\w ra{)[)('l('r le nom du donaleui', du colIccLioancur, ou de l'auleiu', ces souvenirs, unis aux aulres, lonl reparaître les impressions évanouies.
Souvent aussi des choses sont i'ap|)elces par des associations multiples avec des personnes, cha(|ue asscxîiation se trouvant trop faible seule, mais devenauL puissante par l'union. Je rencontre quelqu'un dans la rue, et je fais un vain edort pour me rappeler en quel endroit je l'ai vu, il n'y a pas longtemps : bientôt (iuel([ue autre personne survient, qui a été présente à cette rencontre. Peut-être que si je n'avais vu que la seconde personne, j'aurais été aussi peu capable de me rappeler la rencontre qu'avec la première seule, mais avec les deux je n'éprouve plus de difficulté.
Nous rencontrons encore plus souvent des exemples de a remémoration à l'aide de deux ou de plusieurs associations. Un homme nous présente tant de faces à considérer qu'il y a toujours dans le souvenir qui le représente la coopération de plusieurs associations, que nous le regardions comme un agrégat d'un grand nombre de parties, ou comme un concret de plusieurs qualités. Les détails de la description d'une personne sont très-nombreux, souvent il faut en citer beaucoup pour rappeler h l'esprit le souvenir d'un individu que nous connaissons très-bien. En outre, les relations extérieures des hommes surpassent par leur variété celles des autres objets. Les personnes sont associées avec leur nom, avec leur localité, leur habitation, les lieux qu elles fréquentent, avec leur parenté et et leur race, ce qui constitue un lien mental très-puissant à cause de la force des sentiments de famille; avec leurs compagnons et leurs amis, avec leurs occupations, leurs professions, leurs amusements, leurs propriétés, leur rang, les divers attributs qui composent leur caractère, avec leur âge et le temps où ils ont vécu, avec les vicissitudes et les incidents qui marquent le cours de leur vie. Or, quand nous nous souvenons d'un individu, une ou plusieurs de ces associations servent, et quand celle qui se présente à l'esprit ne suffit pas, d'autres viennent prêter leur concours. Si nous voulions nous rappeler les personnages historiques, d'un temps donné, du siècle de Périclès par exemple, nous trouverions une association puissante qui rattache chacun d'eux à l'idée du temps, à savoir
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au "V*^ siècle avant Jésus-Christ. Pour quelques-uns cette association pourrait seule suffire, pour d'autres il serait .'lécessaire de recourir à d'autres associations; il faudrait peut-èlre connaître leur profession. L'intervention de l'idée d'un sculpteur rappellerait Phidias; celle d'un peintre, Zeuxis; celle d'un philosophe, Anaxagore. La mémoire de l'histoire a souvent recours à des procédés de ce genre.
La relation des choses avec les usages auxquels elles servent donne lieu à des associations multiples. Un outil, un hâtiment les matières alimentaires, les vêtements, etc., tout ce qu'il y a au marché de marchandises utiles, une armée, une flotte, toutes ces choses ont, outre l'aspect qu'elles présentent, d'autres associations, une localité, quelqu'un qui les possède, etc., une fin spéciale, d'où résulte un lien puissant d'association. Si je suis incapahle de me rappeler les objets que j'ai vus dans une boutique à l'aide d'une seule association, celle qui les unit à la boutique, et avec les choses contiguës que je me rappelle, j'ai à mon service dans l'esprit un catalogue d'usages, oii je puis trouver un ou plusieurs usages de l'objet oublié. Quand je veux me rappeler complètement le contenu d'une fabrique que j'ai visitée, j'ai besoin d'appeler au secours des associations par contiguïté de lieu et de succession avec les fins et les usages divers auxquels les objets en question sont destinés.
Dans les sciences naturelles, on considère les objets matériels du monde comme ayant de nombreuses propriétés, utiles ou non; on les constate par l'observation et l'expérience, et on se les rappelle à titre de parties de la description des diverses substances. De cette manière il n'est rien qui ne puisse s'étendre dans l'esprit, et y occuper une plus grande place; les relations des choses, c'est-à-dire les liens qui nous les font saisir, se multiplient. La silice est une substance qui dans l'esprit du naturahste est engagée dans de nombreuses associations par suite des propriétés nombreuses qui entrent dans sa définition. Ces diverses associations tendent à ramener souvent la substance devant l'esprit; quelquefois une seule association est assez puissante, comme par exemple le souvenir d'un certain degré de dureté ; d'autres fois il faut deux ou trois rapports, comme lorsque nous nous rappelons la silice par les idées d'un oxyde, d'une substance insoluble, d'un cristal à six pans. La mé-