OBSTACLES FORMÉS PAR LES ASSOCIATIONS. 52 J
qiier rinlluenco poituibatrice dos idées trop nombreuses. L;i proinptiludc (h; raetion est grandement favorisée par le petit nombre des considérations qui entrent dansune question. L'absence de suj^i^cstions oiseuses a souvent été un(^ condilion favorable ;\ l'accomplissement d'inventions merveilleuses. Chez les aninuuix, nous voyons souvent réussir des efforts qui nous surprennent, parce qu'ils nous paraissent hors de proportion avec leurs facultés; nous pouvons quelquefois les expliquer parla limilation même des idées. L'animal ne connaît pas l'embarras d'une multitude d'associations incompatibles. La même circonstance explique souvent la facilité extraordinaire du langage, ou la promptitude de l'action d'hommes qui n'ont pourtant pas une grande force d'esprit. Les philologues ont remarqué que les langues civilisées ne forment plus de nouvelles racines; c'est que les racines existantes occupent le terram. L'originalité est toujours contrariée par l'existence d'une grande quantité de conceptions déjà établies. Combien de fois les enfants ne fontils pas des remarques très-originales, avant d'avoir appris les lieux-communs.
On peut suivre sur une grande échelle les effets perturbateurs de l'association dans le conflit des différentes façons de considérer les objets et les événements du monde. 11 existe un antagonisme entre les façons artistique et scientifique d'envisager les choses, et une opposition moins prononcée il est vrai entre le point de vue scientifique ou théorique et le point de vue pratique. L'esprit artistique est gêné par la présence de considérations relatives à la vérité scientifique, et l'esprit scientiflque, contraint défaire de l'art, est embarrassé de ses notions et n'agit qu'avec une force amoindrie. La fiction poétique n'est jamais si brillante que lorsqu'elle n'a rien à redouter des entraves de la vérité.
Nous trouvons un excellent exemple de l'obstacle que se font les idées incompatibles, dans l'effort qu'on fait pour deviner des énigmes ou des calembours. Ces jeux d'esprit roulent sur l'équivoque du sens des mots. Or, un esprit accoutumé à s'attacher au sens vrai du langage n'a pas les qualités qu'il faut pour jouer sur les mots, non parce que les associations que cet exercice réclame n'existent pas dans son esprit, maisp-arce qu'elles sont dominées par d'autres qui ne s'y prêtent en aucune manière.
YIII. — AMSocialion de contraste.
Le contraste est la phase reproductive de la discrimination ou loi de relativité. — Rôle de la contiguïté et de la similarité dans la remémoration des contrastes. — Contrastes accompagnés d'émotions. — Élimination des contradictions par la faculté de similarité.
L'énumération des principes d'association qu'a donnée Aristote comprenait, outre la similarité et la contiguïté, la contrariété. Après lui, plusieurs psychologues ont aussi admis que le contraste était une force primitive d'association.
Tout le monde sait qu'en bien des occasions les objets suggèrent leurs contraires. Une lumière intense suggère l'obscurité ou l'ombre, un chagrin présent fait penser aux joies passées, et un moment de prospérité n'est pas sans favoriser le souvenir des temps d'adversité.
C'est par le contraste que se révèle surtout la première loi de l'esprit, la relativité, ou discrimination. Tout ce que nous connaissons nous est connu en relation avec quelque autre chose, l'opposé ou la négation de soi : la lumière implique l'obscurité; la chaleur, le froid. La connaissance, comme la conscience est en dernière analyse une transition d'un état à un autre, et les deux états sont compris dans l'acte de connaissance qui saisit l'un ou l'autre. Rien, donc, ne peut être plus naturel, quand nous considérons une propriété, que la disposition à retourner à l'autre propriété qui constitue le contraste de la première, son opposé, la chose qu'on nie quand on affirme la première. «Grand» n'aurait aucun sens pour nous, n'aurait jamais été exprimé par un mot, et n'aurait jamais signifié une qualité, si nous n'avions eu devant nous des choses inégales par la grandeur, dont les différences ou contrastes affectaient notre esprit. Le u grand» n'est grand que parce qu'il y a quelque chose qui est « non grand », ou «petit» ; même quand nous nous imaginons ne considérer que la seule propriété de la grandeur, nous avons dans l'esprit implicitement la propriété de la petitesse, c'est-à-dire ralternative ; et c'est seulement quand nous passons à la considération explicite de l'alternative que l'autre, la grandeur, devient la propriété implicite. Voilà ce que nous faisons quand nous passons d'un terme d'un contraste
à l'autre; les deux termes doivent être présents bien que l'un d'eux seulement soit pour le moment un objet de considération explicite. Ce qui prouve que l'autre objet ne cesse pas d'ôtre présent î\ l'esprit en (luelque sorte, c'est que, lorsque nous sommes restés longtemps sans nous occuper expressément de l'alternative, nous oublions la valeur du principal. L'cllct de la chaleur de l'été continuée longtemps, diminue la sensation de chaleur; quelques jours de froid nous rendent la vivacité de la première sensation. Quand on ne saisit pas bien le sens d'une chose, c'est souvent parce qu'on ne reconnaît pas bien l'opposé de cette chose, c'est-à-dire la chose qu'il faut exclure ou nier; dès qu'on comprend bien celle-ci, celle-là devient claire. Montrez à un enfant une baguette, et dites-lui qu'elle est droite, vous n'offrirez probablement aucune notion à son esprit, mais présentez-lui en même temps une baguette courbée, et diteslui qu'elle n'est /?«s droite, mais courbée, et vous lui donnez une connaissance véritable. Ainsi, toutes les fois que nous avons un objet présent à l'esprit, nous avons implicitement l'opposé ; nous pouvons sur le plus léger motif renverser le couple, c'està-dire passer au contraste. Quand nous pensons au «juste» en attachant à cette idée un sens défini, nous devons avoir dans l'esprit, mais sous une forme moins évidente, la notion de quelque chose qui serait le contraire du juste; quand nous voulons prendre une idée plus saisissante et plus précise du juste, nous nous mettons un moment à considérer explicitement des choses «non justes», et nous retournons ensuite aux justes. Un artiste sait que le contraste est la vie d'un effet quelconque. Un professeur sait qu'en ajoutant « l'antithèse » ou la « contre-proposition », il ne fait que compléter la proposition d'après la loi fondamentale de la connaissance ; aussi « l'association de contraste», c'est-à-dire la transition de la chose affirmée à la chose niée, est-elle chez lui passée en habitude.
Mais, en outre, il faut observer que les autres facultés de l'intelligence, la rétentivité ou contiguïté et la similarité, concourent dans une certaine mesure avec le principe primordial de la relation pour nous mettre en état de passer d'une chose à son contraste. Ainsi pour ce qui est de la contiguïté, il arrive que le plus grand nombre des contrastes, par l'effet de leur proximité qui résulte nécessairement de la nature de la con-
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naissance, sont d'habitude accouplés dans le langage vulgaire; il en résulte que nous acquérons une tendance à passer de l'une à l'autre par pure routine, comme si nous complétions une formule banale. Tout le monde a dans la mémoire de ces couples associés tels que blanc et noir, haut et bas, dessus et dessous, grand et petit, épais et mince, faible et fort, jeune et vieux, riche et pauvre, vie et mort, peine et plaisir, vrai et faux; quand un membre du couple se présente l'autre est prêt à se montrer. Parmi nos acquisitions que nous devons à la contiguïté, il y a un très-grand nombre de ces couples. Ce fait seul suffirait à donner aux qualités opposées le pouvoir de se suggérer mutuellement.
C'est une vieille maxime, que les contraires ont une nature commune. Où rien n'est commun, il ne peut y avoir opposition. Nous opposons une route longue à une courte, nous n'opposons pas une route longue à un son bruyant. Nous mettons en contraste le blanc et le noir, parce qu'il y a entre le blanc et le noir une ressemblance générique; ce sont l'un et l'autre des couleurs, des modifications de lumière. C'est ainsi que lorsqu'une qualité est présente à l'esprit, la qualité opposée n'est jamais éloignée, puisque ce n'est qu'une autre espèce du même genre d'objet. Quand nous voyons un individu bien mis, nous pensons immédiatement à ce qui décore une personne, et une variété de ce genre d'objets suggère, en vertu de la ressemblance générique, d'autres variétés au nombre desquelles se trouvent la malpropreté et la misère. De môme quand nous rencontrons une personne de pauvre condition, le sujet des conditions humaines se présente à Tesprit, et par l'effet de la similarité d'autres cas peuvent apparaître; les premiers sont naturellement ceux qui ont les mêmes traits, mais sans exclure ceux qui en diffèrent ou qui même présentent des traits opposés. Un membre d'une classe suggère du même coup le reste des membres, y compris les extrêmes. La suggestion du contraste est un cas de la loi de similarité.
Nous avons encore à noter les émotions que les contrastes éveillent fréquemment.
Quand une qualité nous cause par sa présence une peine, la qualité opposée apparaît comme un remède au mal. L'obscurité fait désirer la lumière, et trop de lumière nous porte à chercher l'ombre. De même le froid et la chaleur, la faim
et 1<* rassasiemenl, l'exercice el le i-epos, el lanl d'autres choses.
En outre, il y a lieaucoup de contrastes qui donnent naissance ;\ une émotion profonde artisli([ue ou poétique. Nous sommes énuis en voyant renraïu^e et la vieillesse placés côte à côte ; le contraste encore plus saisissant de la vie et de la mort porte au sérieux. Nous sommes frappés de voir dans la fortune des nations et des particuliers le rapprochement du grand et du petit, de la grandeur qui est sortie de l'obscurité, et de l'orgueil qui court au-devant de la ruine. La littérature poétique de toutes les nations a exploité ces effets. Chez les Grecs, l'idée de némésU était une conception toujours présente; Hérodote dont l'esprit était si exact avait à ce sujet une sensibilité superstitieuse. Jamais le poëte ni le moraliste n'ont cessé de présenter au public les revers des conditions humaines. Tous les contrastes de ce genre sont donc très-propres à se suggérer mutuellement.
Un autre exemple frappant de l'influence de l'émotion sur la naissance des idées nous est présenté par le sentiment appelé l'amour de la contradiction. Le professeur sait que le contraste est un moyen d'explication, aussi passe-t-il d'une idée ou d'une proposition donnée à son contraire ; et la disposition à contredire produit le même penchant à chercher tout ce qui combat une affirmation qui vient à se produire.
La propriété reproductive des contrastes produit un effet meilleur quand elle nous pousse à donner à nos opinions et à nos croyances de l'unité et de la consistance. Si nous entendons parler de quelque chose qui diffère d'une autre que nous avons connue et crue auparavant, il est probable que nous nous rappelons la manière dont elle était formulée. J'ai toujours affirmé ou entendu affirmer que les poëmes d'Homère étaient l'ouvrage d'un seul homme; l'on veut me persuader maintenant qu'ils sont l'œuvre de plusieurs auteurs, par contre je ne puis m'empêcher de me rappeler l'opinion opposée. De la sorte le passé et le présent apparaissent aussi effectivement que si les termes opposés avaient été affirmés au même moment, et nous sommes sommés, par la répugnance que nous avons naturellement pour l'inconsistance, de renoncer à l'une ou à l'autre de ces opinions.
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La faculté de similarité, sous le masque du contraste, a donc le pouvoir de débarrasser l'esprit de notions contradictoires, en tant que ce résultat peut être obtenu en mettant les opinions i'ace à face. Une assertion présente réveille une assertion passée qu'on peut avoir faite sur le même sujet, et si les deux assertions sont contradictoires, il y a lieu de choisir entre les deux. Toutefois, il arrive en réalité que le même esprit soutient à des moments différents des opinions inconciliables sans le savoir. Ou bien la faculté de similarité n'a pas assez de force, ou bien il y a quelque sentiment puissant qui s'oppose au rétablissement d'un fait qui ne s'accorde pas avec l'opinion qui domine l'esprit pour le moment. Les deux causes agissent. Chez un esprit moyen, la faculté de similarité n'est pas assez énergique pour tirer du passé toutes les propositions qui peuvent avoir été émises sur le sujet actuel ; et beaucoup d'inconséquences sont d'une nature trop subtile pour ne pas échapper à un esprit ordinaire. Ajoutons à cette faiblesse intellectuelle le pouvoir de l'émotion, l'influence de ce qui plaît et de ce qui déplaît, et nous avons une explication sufflsante de la coexistence des contradictoires dans le même esprit. On a déjà fait observer qu'un sentiment énergique repousse toutes les idées qui sont incompatibles avec lui, quelle que soit la force avec laquelle l'association les suggère. Je puis admettre que l'apôtre Pierre n'a pas eu conscience.de la contradiction qu'il s'infligeait à lui-même dans l'espace de quelques heures, alors qu'il était dominé par la pensée de se sauver. Il se peut que les affirmations énergiques qu'il avait faites si peu de temps auparavant ne se soient pas présentées à son esprit. Une émotion violente, outre qu'elle domine toute considération contraire qui viendrait se présenter actuellement à l'esprit, peut contrarier à ce point, nous dirions volontiers paralyser, les effets de Tassociation, que ces considérations, bien que très-voisines, ne pourront entrer en scène. C'est là un des effets caractéristiques de l'émotion. L'intelligence ne peut accomplir ses fonctions ordinaires en présence d'un sentiment puissant. L'accord ou le désaccord des objets et des idées remémorées avec l'émotion du moment, est si puissant que les associations purement intellectuelles n'ont qu'une faible action dans le jeu delà mémoire. La tendance de l'intelligence proprement dite est de bannir toutes les contradictions de l'esprit, en d'autres termes, d'aboutir à la consistance, d'obéir
au ( ritrriuiu (le la vôrité: la Icndancc dos émotions de loul genre suit une direction tout opposée; aussi le spectacle d'un homme parfaitement conséquent est aussi admirable (lu'il est rare.