IV. — Constructivité dans Ic^ $icnsation
Tonstruction d'états nouveaux de sensation organique. — Construction tactile, dissociation. — Construction d'étals de l'ouïe. — Construction de sensations visuelles.
En commençant par la sensibilité organique, nous pouvons montrer un cas de constructivité, dans l'effort que nous faisons pour concevoir des peines ou des maux d'un genre différent de ceux que nous avons déjà éprouvés. Nous pouvons comme à l'ordinaire en changer le degré, et si l'état nouveau est ou bien une combinaison, ou bien une disjonction de deux peines qui nous sont familières, il n'est pas impossible que nous réussissions à l'évoquer.
Les états agréables et joyeux de la sensibilité organique sont très-variés. Chacun de nous en a éprouvé de quelque genre; cela suffit; en partant de là nous pouvons concevoir les autres, si on nous en donne clairement la description, c'est-à-dire la méthode
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(le faire servir le connu à composer l'inconnu. Bien que je n'aie jamais éprouvé l'extase de l'ivresse que donne l'opium, si j'ai éprouvé plusieurs états dont la combinaison équivaut à Tclfet de l'opium, et si on me les indique, je peux [)ar un ellbrt de volonté me les rappeler, les fondre ensemble en un tout, et en construire le sentiment en question. Cette construction n'est pas facile pour tout le monde, par la raison que les sentiments organiques violents ne sont pas faciles à restaurer en tout temps et dans leur plénitude. Il faudrait que quelque élément principal de la combinaison que l'on veut réaliser fût présent dans l'esprit, il serait possible alors de rappeler les autres, déformer une conception nouvelle en y introduisant les modifications nécessaires. Mais d'autre part cette méthode a des désavantages, il n'est pas aisé de modifier par de pures idées une réalité puissante. Tl serait plus facile de modifier un pur souvenir qui n'est qu'une chose idéale. Le grand obstacle qui s'oppose à ce que nous concevions facilement les diverses variétés des sensations organiques, c'est qu'elles ne sont pas intellertuelles, et que par suite elles sont réfractaires à la mémoire, quelque violentes qu'elles aient pu être dans la réalité. Une personne peut avoir joui des plaisirs de la table sous des formes assez variées pour posséder tous les éléments de la conception du festin le plus* somptueux auquel il ait été donné à un homme de prendre place, sans être capable pour cela d'en construire la conception. La difficulté que nous éprouvons de former de nouvelles combinaisons dans un certain ordre de sensations, n'est qu'une autre forme de la difficulté de retenir et de recouvrer ce que nous avons senti de cet ordre. Si je ne peux pas concevoir facilement un degré, une espèce de faim, qui dépasse tout ce que j'ai jamais éprouvé, c'est parce que les états de faim que j'ai sentis effectivement, ne peuvent être bien restitués après qu'ils sont passés.
Gomme les sensations du goût proprement dit sont un peu plus intellecluelles que les états organiques, nous pouvons mieux réussir à en former des combinaisons. Étant donné un goût amer, comme celui de l'aloès, et un goût salin, comme celui du sel de cuisine, nous pouvons les combiner. De même, pour un goût doux et un goût astringent. L'effort serait san^^ doute laborieux dans la plupart des cas, à cause de rimperfection de souvenir que nous avons des sensations du goût, même après beaucoup de répétitions. Une personne exercée à dé-
coNsnircTiv ni': i>an's i.i",s sknsations. r>37
^uslor V li-niiNcrait <l'aulaiil moins (le diriicultr. Si nous voulions l'clcuir cl lôvcillci' la nouvelle eonee[)lion el en iaii'e une a('([iiisilioii (\c l'espril, eoinnie le {^onl du sucre par exemple, ii nous laudraiLun nonihre de répétilions sullisanl pour ronsliluer une associalion idéale des ('dcnicnls (pii la coinposeid.
Sanr. nous arrêter au sens de l'odoial à pi'o[)os ducpiel nous n'aurions à faire cpu' dvs observations analo'i;ues, nous passons au plus inlelleeluel des sens. I.e lacl, en y comprenant les senlimenls musculaires associés avec la sensibilité tactile propn^ment dite, t'ournit des sensalions plus persistantes rpie celles des sens dont nous venons de parler, et par conséquent la matière de combinaisons supérieures. Je peux acquérir la notion du toucher d'une orange, c'est-à-dire le volume, le poids et la mollesse de la surface de l'orange. J'ai acquis aussi la sensation de tact d'une table de marbre, et le poids du marbre en tant que comparé à d'autres substances. Par un ell'ort volontaire de l'esprit qui dirige la pensée sur la ligure ronde de l'orange, et sur la pesanteur spécifique ainsi que sur la notion du tact de la table de marbre, je peux faire émerger une nouvelle conception, l'impression collective d'une boule de marbre d'un volume égal à celui de l'orange. Une partie de la difficulté de cette épreuve consiste à dissocier ou séparer les éléments qui se sont développés ensemble dans l'esprit, exercice qu'on appelle un effort d'abstraction, ou d'analyse, dont la difficulté dépend, d'une part, de la solidité des racines que la propriété qu'il s'agit de séparer a poussées dans Tesprit, et. d'autre part, de la faiblesse de celles de la propriété qu'il s'agit de substituer. Si j'étais très-fortement afî'ecté par la sensation douce particulière à l'orange, et si j'avais peu d'attention pour la sensation froide et dure du marbre, mon esprit répugnerait à cette transmutation de propriétés; l'effort de volitionabstractive ou analytique qui prépare la nouvelle combinaison serait difficile. Un esprit impressionnable aux sensations de la chaleur, du tact, et de la couleur, se refuse à cette opération si familière au mathématicien qui consiste à les supprimer, et à ne laisser à l'intelligence que des formes nues, des symboles arbitraires. Les doubles décompositions dont l'exemple de l'orange est un type, sont rendues difficiles par toute circonstance qui favorise dans l'esprit une préférence pour les combinaisons déjà existantes, et faciles en raison delà partialité de l'esprit en
faveur de la combinaison qui doit en résulter. Ainsi, même quand nous opcronssur des sujets très-concevables et très-faciles à retenir, de nouvelles difficultés peuvent mettre obstacle à l'opération de construction. Le simple effort de l'analyse est une chose difficile par elle-même; ce n'est pas une occupation familière à un esprit ignorant, où le terrain est plus favorable au développement de l'association qu'aux opérations de l'anatomie de la dissociation, et lorsque l'analyse doit s'appliquer à disjoindre des associations familières pour en constituer d'autres dont les éléments répugnent, nous constatons l'influence tyrannique que les goûts ou les aversions, les sympathies ou les antipathies, exercent sur les opérations de l'esprit.
Nous voyons en ceci une faible esquisse de l'immense différence qui sépare les constructions de l'imagination des combinaisons de la pratique ou de la science.
Dans la définition ou la description de la qualité tactile des surfaces, bois, étoffes, minéraux, métaux, nous devons indiquer les sensations de tact qui nous sont familières, dont l'entrée dans la combinaison de l'imagination nous donne le sentiment d'une surface que nous n'avons pas touchée. Le tact a toujours une place dans la définition des propriétés des minéraux.
Les divers états d'esprit excités par les sensations de l'ouïe servent d'éléments à un très-grand nombre de combinaisons et de constructions nouvelles. L'opération est à peu près la même que dans les cas précédents. Nous entendons une note ou un air, donnés par un instrument ou une voix, et nous voulons nous représenter par l'imagination cette note ou cet air sur un autre instrument ou une autre voix. Si nous avons dans l'esprit la faculté de saisir l'air et les notes du second instrument, nous pouvons avec quelque effort effectuer la transmutation. Nous avons entendu un morceau joué par un excellent orchestre, et nous voulons concevoir l'eflf'et de quelque autre morceau joué par le môme orchestre. On pourrait arriver à une notion faible du résultat d'une telle combinaison, mais on ne l'essaye pas souvent. Peu de gens s'engagent dans une occupation de ce genre, ou s'efforcent de se créer par l'imagination des impressions qu'ils n'ont pas éprouvées en réali/é, et de leur donner une vivacité voisine de la réalité.
CONSTUrr.TlVITK DANS LKS SENSATIONS. 539
" liiia^iiio'/ Macii'aily ou Uachcl disaiil Ici passa^^c. » J'ai eii- U'udu le passai;;!', el j'ai l'iilcndii i\la(;ready. Un cllorl de construction sur des souveniis liès-vivaiils des deux choses (nj'il s'ai;il de combinor, [)ourrait réussir. Un bon imitateur, un luinie, réussit parlaileuient ;\ niodiliei* les souvenirs qu'il a de son modèle j)()ur les adapter à un discours entièiement nouveau. I/habilelé à opérer la combinaison repose, comme dans tous les autres cas, sur la pleine possession des éléments séparés qu'il s'aj^il de combiner.
Dans le domaine de la vue, le sensi)ar excellence des conceplions l'aciles, les exemples de constructivité sont extrêmement abondants. La lumière et l'ombre, la couleur, le lustre, le volume ou les dimensions visibles, la forme, la distance, la position, sont les éléments des perceptions complexes de la vue; et il est possible de varier une combinaison donnée, en y faisant entrer ou en en retirant des éléments à volonté. Je vois ou je me rappelle une file de maisons; je peux l'imaginer prolongée au double ou au triple de la longueur, ou je peux transformer toute hi file en intercalant une histoire au milieu. Je vois dans un paysage une montagne et un bois, je mets le bois sur la montagne ou pour prendre l'exemple de construction de Hobbes(l) : J'ai ridée d'une montagne et l'idée de l'or, et, en superposant Tune à l'autre, je peux évoquer l'image d'une montagne d'or. La facilité de la construction dans les cas de ce genre dépend de la précision et de la facilité avec laquelle l'esprit dispose des idées séparées, par suite de leur persistance. La combinaison se lait d'elle-même, si les éléments se mettent une fois en conlacl, et y restent le temps suffisant. En continuant l'effort nous
(1) « De même que l'eau, ou un liquide mu à la fois par divers mouvements, reçoit un mouvement composé de tous les autres, de même aussi le cerveau, ou l'esprit qui y siège, excité par divers objets, compose une imagination des diverses conceptions qui apparaît au sens comme une seule conception. Ainsi, par exemple, le sens montre une fois la figure d'une montagne, et une autre fois la couleur de Vor; mais ensuite l'imagination réunit ces deux conceptions pour en faire une montagne d'or. C'est pour la même raison, que nous voyons en nous des châteaux en ïair, des chimères et d'autres monstres qui ne sont pas in rerum naturâ, mais qui ont été conçus par le sens fragmentairement à diverses époques. Celte composition est ce que nous appelons communément \ine fiction de l'esprit, » {Uwnan nature^ chap. III, § ^■)
iViO i>K l'intelligence.
pourrons rcleuir la nouvelle image jusqu'à ce que ses partieaient contracté un certain degré d'association par contiguïté^ après quoi nous la posséderons à titre de souvenir mental qui ne diffère pas essentiellement des souvenirs des choses que nous avons réellement vues. De môme que dans les exemples précédents, la décomposition et la recomposition qui supposent Feffort de construction peuvent être aidés ou contrariés par le«^ émotions. La montagne d'or de Hobbes émergerait d'autant plus promptement que l'image est de nature à exciter les sentiments des hommes, puisque c'est un exemple d'imagination au sens le plus limité du mot, c'est-à-dire dans le sens où consiste le contraste entre l'imagination et les créations de l'intelligence pour la science ou la pratique. Si je vois un vêtement, et que j'aie besoin de le concevoir d'une autre couleur, je puis très-facilement lui substituer soit la couleur avec laquelle je suis le plus familier, soit celle que j'aime le mieux.
Un arrangement sur un nouveau plan des parties d'un intérieur ou d'une scène, est un critérium sérieux de la faculté constructive. Avant d'arranger de nouveau le mobilier d'une pièce, j'essaye de concevoir auparavant l'effet de cet arrangement. De môme pour un jardin; il faut posséder une excellente faculté de retenir les idées des parties, pour disposer et fixer le nouveau plan assez fermement pour en juger l'effet avant de l'avoir réalisé. Pour que cette opération réussisse, il faut le concours d'un esprit naturellement disposé à retenir les images visuelles en général, et préparé par une éducation spéciale à ce genre de problèmes. Un esprit tourné vers le beau, ouvert aux effets émotionnels des diverses combinaisons, est une condition favorable aux constructions qui donnent de l'émotion.