ÉTUDES SUBJECTIVES. 6A
lalif physique, cl (juc toute succession mentale côtoie une succession pliysique, nous pouvons nous borner et souvent nous nous bornons au point do vue physique, et nous nous représentons les phénomènes à ce point de vue exclusivement. Telle est la l'orme dans laquelle nous fixons notre connaissance des animaux inlerieurs; nous ne cherchons j^uère, ou nous ne cherchons pas du tout, à pénétrer dans leur conscience; quand ils lémoij^nent d'un plaisir intense ou d'une vive douleur, nous avons peut-être quelque sympathie subjective pour ces états; mais nous concevons leurs caractères principalement sous la forme de leurs manifestations objectives; ce qu'ils aiment, ce qui leur déplaît se représente à nous sous forme de mouvements variés et de certaines conformations corporelles.
Nous pouvons concevoir et étudier nos semblables sous des formes à peu près exclusivement objectives. Nous pouvons nous passer de concevoir leurs plaisirs, leurs peines, leurs émotions, leurs idées, au point de vue subjectif; nous pouvons les concevoir sous le point de vue objectif concomitant, par exemple sous les circonstances objectives de l'abondance ou de la misère matérielles, des actions, des gestes, du langage, des signesde santé ou de maladie, de vie ou de mort, toutes de nature objective. Nous pouvons même observer une conduite convenable à l'égard de nos semblables, en ne considérant leurs intérêts qu'au point de vue objectif. Il y a comparativement plus précision et de certitude à nous occuper d'eux à ce point de vue extérieur; nos sens peuvent nous apprendre s'ils ont eu un repos suffisant, ou les vêtements qu'il leur faut ; s'ils ont l'air satisfait et content, ou si c'est le contraire.
On peut conduire les affaires humaines d'après cette méthode subjective, et ce n'est pas une mauvaise manière. Un commandant militaire peut se représenter ou concevoir son armée uniquement comme un engin de combat, qui a besoin d'appuis matériels, qui se manifeste aux yeux du sens, en marchant et en combattant;, et par des expressions extérieures de contentement ou de mécontentement. 11 peut ne jamais songer aux sentiments propres de ses soldats, peut-être même il est trop absorbé de sa contemplation objective pour s'apercevoir souvent des siens.
Néanmoins la connaissance des êtres doués d'esprit n'est pas complète, si elle n'associe jusqu'à un certain point l'étude sub-
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jective à l'objective : c'est ce qu'on va voir en considérant la nature exacte et les résultats d'une information subjective.
1" Nous sommes dans un état subjectif quand nous sommes sous l'empire du sentiment, par exemple quand nous sommes attentifs au plaisir ou à la peine.- C'est finalement pour ces sentiments que nous existons; c'est pour eux que nous nous portons à considérer l'objet et à agir sur lui : cependant dans les moments où l'attitude objective est prépondérante, les sentiments qui l'ont suscitée sont éclipsés, nous avons à rétablir l'effort objectif, par moment, afin que la conscience puisse sentir le plaisir ou la peine. Or, comme les hommes se tiennent rarement dans un état moyen quel qu'il soit, il peut exister chez eux une tendance excessiveà l'attitude objective, produite principalement par la grande activité spontanée, et par la prédominance des sens objectifs, lavue, le tact, l'ouïe ; il en résulte que l'expansion subjective môme des états agréables trouve peu déplace. Ce qui reste en nous d'indifférence objective empiète sur nos plaisirs positifs, puisque ceux-ci ont besoin de retomber fréquemment dans l'attitude subjective. La subjectivité étend le champ du sentiment, tant agréable que pénible ; pour notre avantage si le plaisir est le fait prépondérant, pour notre détriment si c'est la peine. 2° L'attention subjective est nécessaire au souvenir de nos plaisirs et de nos peines, soit de ces états au point de vue objectif, soit au point de vue mental, dans lequel réside leur pouvoir en tant que motifs. Le point de vue objectif du plaisir et de la peine, les moyens extérieurs de trouver celui-là ou d'éviter celle-ci, a une force motrice; mais elle la doit à son association avec le fait subjectif, et elle a besoin d'être renforcée et corrigée par un recours à l'expérience subjective. L'étude subjective est le seul moyen d'estimer les choses à leur valeur réelle ; elle enseigne exactement ce que tout agent fait pour nous en définitive. Ne pas faire cette étude, c'est s'abandonner aux idées fixes irrationnelles, comme la richesse ou le mépris de la richesse, l'honneur, la force, l'affection, la longueur de la vie, et autres choses. La subjectivité contient la part de l'habitude philosophique qui nous permet de considérer la valeur intrinsèque de chaque bien terrestre, ce qui est la valeur subjective mesurée, constatée par la conscience de soi, et par une mémoire fidèle et une comparaison exacte des plaisirs et des peines que l'on a éprouvés.
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Ainsi, biiMi (juc sans siil)jiH'livil('', riioinnie j)uissc ôtre assez attentif aux adjuvants extei-nes habituels de son l)onhour, il n'anivo pas sans elle ;\ posséder une grande prudence. Elle est aussi dans la môme mesure favorable aux formes les plus complèles et les plus vraies de la sympathie, ou ;\ l'appréeiation de rexj)érienee réelle d'auli'ui par opposition à leurs manifestations extérieures.
3° La tendance subjective est également nécessaire au sens délicat du bien et du mal. Un examen de soi-même au point de vue éthique, pour ôtre complet, doit être conscient, et considérer les sentiments, les motifs, les intentions de celui qui agit. Elle n'est peut-être pas essentielle à la droiture à tous les degrés, mais seulement aux degrés les plus élevés. La moralité stoïcienne, dont Marc-Aurèle nous a offert le type, était éminemment subjective ; telle est aussi la plus haute moralité du monde moderne.
Le meilleur mode pratique de saisir la balance idéale des points de vue objectif et subjectif, consiste à faire comme Aristote, h étudier les extrêmes.
Voici les avantages qui s'attachent à l'étude objective. Elle est favorable à l'activité, à l'acquisition de la richesse ; elle tend à diminuer considérablement lasommedes peines, comme aussi à faire disparaître les germes des maladies ou du mécontentement. Elle sépare les éclats des sentiments agréables par de longues périodes d'indifférence où l'âme est pourtant satisfaite ; elle relève par là les effets du plaisir. Les calculs de l'intérêt personnel mettent en relief tous ces avantages.
Pour concevoir les désavantages qui s'attachent à une prépondérance trop exclusive de l'objectivité, on n'a qu'à se représenter la négation de ce que nous avons dit en faveur de l'étude subjective.
Les désavantages de la subjectivité sont impliqués dans les remarques que nous avons déjà faites. On peut dire que l'étude subjective aboutit à un état qui consiste à se ronger soi-même sans activité, sans proiit, à aggraver tous les états pénibles, à absorber l'esprit dans la contemplation des sensations orga« niques, c'est-à-dire dans l'hypochondrie; elle engage l'esprit dans une voie d'examen de conscience jusqu'à le rendre malheureux plutôt que de stimuler l'activité à l'accomplissement du devoir; elle fait tomber l'intelligence dans un mysticisme
qui convertit les abstractions subjectives, telles que l'âme, la volonté, la conscience, en existences indépendantes; qu'elle conduit à un extrême idéalisme qui dégoûte du monde tel qu'il est, dans lequel dominent les exigences pratiques; qu'elle entrelient une disposition à l'opposition et à la critique amère; qu'elle nourrit une hostilité déclarée contre l'activité grossière, irréfléchie de l'homme dominé par les considérations objectives.
Le monde ancien par rapport au monde moderne était objectif. Homère, comme poëte, se place au rang le plus extrême au point de vue objectif; Wordsworth se rapproche de l'extrémité opposée. Shakespeare penche beaucoup du côté subjectif, mais les deux tendances se trouvent heureusement mêlées chez lui.
Les mystiques religieux sont des exemples de l'excès de subjectivité. Gœthe en a introduit un admirable exemple dans IF//lielm Meisfer, sous le nom de Confessions d'une Belle-Ame.
La théorie des sentiments moraux d'Adam Smith est une composition subjective continue ; son langage et les exemples qu'il emploie tendent principalement du côté de la subjectivité.
U° L'étude de resprit, comme science, doit contenir un élément subjectif; on n'est pas d'accord sur la proportion qu'il faut donner à cet élément en face de l'étude objective des accessoires physiques de l'esprit. Certains psychologistes définissent la science de l'esprit, la science des faits de conscience, c'est-àdire de la conscience de soi ou subjectivité; Hamilton et Cousin en sont des exemples. Auguste Comte, dans son Cours de philo- Sophie positive^ rejetait la conscience de soi comme une source de connaissance mentale, et proposait de ne tenir compte que des accessoires matériels, tels que nous les présente la physiologie du cerveau. La seule thèse soutenable est celle qui fait la part des deux extrêmes.
H. Les abstractions — le nombre, le temps^ Vespace,
Dans le grand débat sur la question de savoir si la connaissance tout entière dérive de Vexpérience, ou si quelque partie provient d'une source intuitive, les défenseurs de cette dernière opinion ont donné des éléments prétendus intuitifs ou innés des énumérations différentes. Ils les donnent soit sous la forme de notions, comme le temps, l'espace, la cause, ou sous celle de prin-
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cipesy comme los axiomes des mathématiques et la loi de causalité. En réalité, il arrive; (luolquelois que la môme intuition nous est présentée tantôt conimc notion, tantôt comme principe. Ainsi l'on nous dit ([ue riiilnilion d(i l'espace est idenli({ne avec l'inluilion des axiomes j^éométiiciues. i^a notion de cams et la loi de cause et d'eflet doit être considérée comme une seule et môme chose sous des formes dillerentes de langage.
Par exemple, M. iMansel fait une énumération des éléments innés (où le sentiment moral n'a pas de place) qui comprend seulement quatre notions. L'espace, le temps, la cause, la substance, et trois principes : l'identité, la contradiction, et l'alternative. Chacune de ces notions pourrait, si on le voulait, s'exprimer sous forme de principe. On a dit quelquefois, que les axiomes de géométrie découlent ou dérivent de la notion d'espace, mais il est plus correct de dire que la notion et les axiomes doivent être considérés comme la môme intuition sous un vêtement différent.
Nombre. De tous les attributs des choses que nous pouvons connaître, la plus compréhensive et la plus générale est la quantité. Nous ne pouvons concevoir sans concevoir le plus ou le moins, le degré ou la quantité. Nos premiers actes de distinction et d'identification ont trait au degré de nos sentiments; quand deux sensations différentes de lumière viennent nous frapper la vue, nous sentons que l'une est plus intense que l'autre; quand nous faisons deux efforts musculaires, nous y reconnaissons une différence d'intensité. 11 en est de même des plaisirs et des peines, et des sentiments de tout genre. Les états objectifs aussi bien que les subjectifs ne peuvent se séparer de la qualité qu'on appelle degré. Nous distinguons même différents modes de degré; nous distinguons la continuation de Vintensité, et nous estimons le degré de chacun de ces modes en le comparant avec ses congénères; un jour est plus long qu'un autre; une flamme est plus brillante qu'une autre.
L'estimation que nous portons sur le degré est phisou moins délicate selon la qualité du sens qui nous fournit l'information. Dans les sens supérieurs, la vue, l'ouïe, la faculté de distinguer est au maximum, par exemple, dans le cas si intéressant de la grandeur visible, ou rétinienne.
La quantité ou degré se divise communément en deux espèces, continue et discri'te.
La quantité continue ou ininterrompue est le type. Le meilleur exemple qu'on en puisse donner est la durée d'une impression continue, la continuation d'un effort musculaire, d'unson,, d'un plaisir. Telle est l'étendue, dont la mesure primitive est la continuation ou durée d'un mouvement. Telle n'est pas la quantité m^erîSî've, ou la comparaison entre deux impressions, l'une plus forte, l'autre plus faible, comme l'éclat d'un son ou d'une lumière.
La quantité discrète est la même chose que le nombre, elle suppose que nos impressions sont interrompues, ou changées; elle profite de l'effet d'unchangement brusque pour nous donner uneaperception plus vive, rendre notre esprit plus attentif. Quand nous apercevons des ruptures, des interruptions, nous notons la fréquence des transitions; nous marquons la différence entre une transition produite une seule fois, et une série de transitions analogues, deux, trois, quatre, etc. Voilà le nombre. Tous nos sens nous le donnent. Aristote le comptait parmi les objets de perception communs, c'est-à-dire parmi les notions que nous acquérons par tous nos sens; cela est vrai, mais ce n'est pas toute la vérité. Nous l'obtenons aussi par chacune de nos émotions; nous distinguons un jour où nous avons eu une surprise, une frayeur, un accès de colère, une effusion de tendre sentiment, d'unjour oij nous avons éprouvé deux ou trois fois ces sentiments. Nous l'obtenons encore par le cours de nos idées qui sont des effets interrompus ou discrets.
En second lieu, le nombre est le moyen le meilleur et le plus précis que nous ayons d'estimer la quantité. La plus délicate de nos sensations, celle de la grandeur visible, peut être inexacte jusqu^'à un certain point; deux personnes peuvent différer sur la question de savoir si deux bâtons ont essentiellement la même longueur; personne ne se trompe sur la différence entre un et deux. Il en résulte que la mesure de la quantité continue aussi bien que de l'intensive consiste à résoudre chacune d'elles en quantité discrète, les coups de la cloche donnent une mesure du temps plus exacte que la position des aiguilles sur le cadran.
Personne ne soutient plus sans doute que le nombre est une intuition ou une « forme de pensée » dont la nature nous a préalablement pourvus. C'est un fait inséparable de nos sentiments; de ce que ces sentiments sont interrompus et repris, ils sont, par le fait, dénombrés, et si notre conscience est inter-