IV. — Scnoi «lu <Mcl
Ru rang que les physiologistes assignent au sens du tact. — Le tact est un sens intellectuel. — Objet du lact. — Organe du lact, la peau. — Fonctions de la peau. — Mode d'action des objets du tact.
1. Sensations émotionnelles. — Sensations douces. — Sensations piquantes cl pénibles. — Chatouillement. — II. Sensations intellecluelles. — Sensations de température, — IIl. Sensations intellecluelles du lact proprement dit : — A. Impressions de points distincts, observations de Weber; — B. Sensations de pression. — IV. Sensations du tact impliquant des perceptions muscu-
SICNs lu TAC/I". 131
laiio : poids, pression, rùsislancc, claslicilé, ruK":sili^, poli. — Accroi;^senuMil «le la soiisibililé i)ar le moiiveinciit. — Ktetuluc, rôle du sens du tact dans la production de la notion d'étendue. — Klénients de l'opposition du successil et du coexistant, ligne, snrlacc, .'olidité. 'Distance, direction, situation, forme. — Phénomènes d'activité qui accompagnent les sensations. — Du tact dans les opérations manuelles. Du tact comme suppléant de la vue. — Sensations subjectives du tact.
Les pliysiologislcs oui riiahitiulc dv commencer l;i (Icsciipliou dos sens pai* le lad. C'est, disenl Todd cL Howman, le plus simple, le plus rudimentaire de tous les sens spéciaux; on peut le considérer comme une l'orme élevée de la sensation commune, d'où il s'élève par des degrés imperceptibles à un trèshaut développement dans quelques points de l'organisme. Il a son siège sur toute la peau, et sur certaines membranes muqueuses, celle de la bouche par exemple, c'es donc de tous les sens celui qui occupe la plus large surface du corps ; c'est aussi celui qui est le plus étendu dans le règne animal, puisqu'il ne jnanque probablement à aucune espèce; c'est le premier sens appelé à fonctionner, et celui dont les impressions et le mécanisme offrent le plus de simplicité.
On peut admettre que le tact est moins compliqué que ie ■goût, où l'on peut distinguer quatre espèces de sensations, parmi lesquelles figurent des sensations tactiles; on peut dire aussi que le mode d'action qui met en jeu le sens du tacl, le contact mécanique ou la pression, nous semble le plus simple de tous, l^ourtant le tact est un sens intellectuel d'un ordre plus élevé que tous ceux dont nous avons parlé. Non-seulemenl il fournit des matériaux à la connaissance, ce que les autres font aussi, mais il est une source d'idées, de conceptions, qui restent dans l'intelligence et embrassent tout le monde extérieur. Les notions de volume, de forme, de direction, de distance, de situation des corps extéiûeurs, sont formées par le tac( €t non par le goût ni par l'odorat.
Toutefois cette proposition a besoin d'une explication. Le
I tact qui nous donne ces notions n'est pas un sens simple, mais
1 une combinaison de sensations et de mouvements; c'est à la
1 partie musculaire du sens, aux mouvements des organes qui
I touchent, que nous devons l'origine et la représentation de ces
conceptions, ainsi que nous avons essayé de le faire voir dans
le dernier chapitre. La supériorité du tact sur le goût cl
l'odorat consiste donc dans l'union du tact avec le mouvement ci
la sensibilité musculaire. Le contact des corps solides avec l;i surface du corps fournit l'occasion au mouvement, à refîorl. à la résistance, ainsi qu'aux sensations et aux perceptions qui eu dépendent : ce qui n'arrive jamais pour l'odorat et le goût proprement dits.
Un second caractère qui marque la supériorité du sens du tact, et le rend propre à fournir à l'intelligence des formes cl des représentations, c'est que les sensations reçues sur les diverses parties de la peau sont distinctes et séparées. Les sensations des différentes parties du sens de l'odorat se fondent en une seule sensation, il n'est pas possible de rapporter une sensation dodeur à un point de la muqueuse de Schneider plutôt qu'à un autre. Les sensations de la peau sr.nt transmises par des lilets nerveux distincts; la plus petite surface cutanée a un nerf distinct et une communication indépendante avec les centres nerveux, par où nous pouvons après quelque étude rapporter chaque sensation au lieu où se fait le contact. Le stimulus appliqué sur un doi^l ne se confond à aucun point du trajet du nerf avec le stimulus appHqué à un autre doigt, le dos peut toujours être distingué dt* la i)oitrine, le côté droit du coté gauche. Nous tâcherons plus tard de montrer que cette propriété de localiser les tacts doit s'acquérir par la pratique; ce qui la rend possible c'est l'indépendance et la séparation des lilets nerveux. Ce fait très-important constitue la grande diflerence qui sépare le tact et ce qu'on appelle quelquefois la a sensation commune » ou la sensibilité diffuse qui appartient à tous les organes ou tissus. 11 n'y a pas dans l'estomac de sensibilité discriminative de ce genre, ni dans les poumons ni dans le foie; en tous cas, la séparation des nerfs dans ces parties est très-imparfaite; elle suffit juste pour {{ue nous rapportions une douleur aux poumons, au foie, ou à l'estomac sans préciser la place particulière où elle a son siège. Ce n'est donc pas par l'intensité, mais par la localisation de la sensation, que se manifeste la supériorité de la sensibilité delà peau sur celle du reste du corps.
Les objets x\u tact sont les substances solides du monde extérieur. Les gaz ne font aucune impression- sur le tact fl mom> d'être poussés avec une grande violence. Les liquides ne donnent qu'une très-faible sensalion s'ils sont à la même tempe-
SKNS IM TACT.
ratiu'c (iiio le corps; les sensations (riiii hain sont sculennenL des sensations de ehaleui- on de fVoid 11 est évident qu'nne pression égale i)arlont, (;oninie celle d'nn li(ini(le, ne sntlit pas ponr l'aire impression sur les nerfs laetiles. Les aspérités et les iné- ^alilés des surfaecs solides, (jui j)ress('nl l'orlenient sur quelques points et non sur Ions sont nécessaires pour produire une iinpi'ession sur ces nerl's.
Les éléments minérnux de la croûte du globe, métaux, roches, elc, durs et résistants sont très-propres à exciter le sens tlu tact. La fibre ligneuse du règne végétal a une compacité qui la rapproche des minéraux solides. Les solides doux et mous impressionnent la surface cutanée d'une façon toute différente, et ils diflerent entre eux selon qu'après la pression ils recouvrent ou non leur forme primitive, c'est-à-dire selon qu'ils sont ou ne sont pas élastiques. Quand la substance est promenée sur la peau, les aspérités se font sentir plus vivement, ce (pii permet de distinguer les surfaces rugueuses des surfaces polies. Quand nous nous occuperons des sensations nous parlerons de ces (lualités avec plus de détails.
1. 'organe sensitif est la surface de la peau, le tégument coni-
ÎMi:. 5. — Structure dr lu pctiu. — 3, tqiiilcriin! ; 4, corjis miiqvienx diî Molpiglii; 0, illirrao ; 6, papilles ilu dcriui' ; 7, èouclie sous-cutanée ou panniculo adipeux; 8, conduit <'xcrt''te«r des glandes sudnripares; 0, glandes rudnrijiarcs.
niun du corps, de l'intérieur de la bouche et de la langue. 11 y
a à distinguer dans la peau ses deux couches, les papilles, lepoils, les ongles, deux espèces de glandes, les unes produisant la sueur, les autres une sécrétion grasse, des vaisseaux sanguin> et des nerfs. La couche extérieure s'appelle Vépiderme, c'est une couverture protectrice tendue sur toutes les parties de la véritable peau, mais elle est tout à fait insensible et non vasculaire. L'épaisseur deTépiderme varie sur les différents points de la surface cutanée; cette couche est en général extrêmement mince; elle est plus épaisse à la paume des mains et à la plante du pied, c'est-à-dire aux parties du corps ou la peau est le plus exposée à la pression, et il n'est pas improbable que la pression soit la cause qui stimule la peau sous-jacente à fournir une production plus active d'épiderme; mais la différence ne dépend pas seulement de causes externes, car elle est très-marquée dans le fœtus.
La véritable peau, le derme, est un tissu sensible et vasculaire; il est couvert et défendu par Tépiderme insensible et non vasculaire, et il est rattaché aux parties sous-jacentes par une couche de tissu cellulaire dite sous-cutanée, qui à l'exception de quelques parties contient de la graisse, à laquelle on donne le nom de pannicule adipeux. Ce lien qui attache la peau aux parties sous-jacentes est dans beaucoup d'endroits lâche et mobile, dans d'autres serré et ferme, comme à la paume de la main, et à la plante du pied. Dans quelques régions du corps la peau est mise en mouvement par des fibres musculaires, qui ne prennent leur point d'appui sur aucune partie fixe, comme on le voit dans le muscle orbiculaire de la bouche, ou qui s'attachent soit à des os soit à des aponévroses comme les autres muscles cutanés de la face et le muscle palmaire cutané.
Outre les plis que présente la peau au point de flexion des articulations, on y remarque dessillons plus ou moins profonds qui séparent de petites saillies linéaires, surtout à la paume des mains et à la plante des pieds. Ces saillies sont formées par des rangées de papilles.
Les papilles sont de petites élévations qui contribuent à rendre la peau plus sensible comme organe du tact; on les trouve plus développées aux points où le sens est le plus exquis et réciproquement. Elles sont larges et alignées sur des rangs serrés à la paume de la main et à la face palmaire des doigts comme sur les parties correspondantes du pied. Elles y sont rangées
SKNS mi TACT. 135
sui- des lignes combes que l'on voit Irès-hien quand l;i peau est encore couverte de son épidémie épiiis; elles forment de petits cônes ;\ soniniet énioussé, (jui se logent dans des cavités correspondantes de l'épideinie. Les j)lus longues à la ])aurne de la main ont de ()'"■", 112 à O"'"',!)?;"). Dans les saillies linéaires, les grosses papilles sont quehiueloisi'angées sur une seule file, mais le plus souveid sur (leu\. Des vaisseaux sanguins déliés pénètrent dans la pa|)ille, soit pour y former de simples anses capillaires, soil poui" se diviser suivant le volume de la papille en deux ou plusieurs branches capillaires qui dérivent des anses et rejoignent les veines. Des filets nerveux pénètrent aussi dans la papille, mais on ne sait pas bien comment ils se terminent. Dans d'autres parties de la peau, les papilles sont plus petites, plus courtes, moins nombreuses, et éparses irrégulièrement.
Nous avons donné une description sommaire des papilles parce qu'elles jouent un rôle dans les fonctions de la peau comme organes sensibles, nous ne disons rien des autres parties ou appendices de la peau ([ui n'ont pas de rapports avec notre sujet.
La peau possède dans toute son étendue la sensibilité tactile, mais à des degrés différents suivant les parties. A la peau de la paume des mains et des doigts où les nerfs sont abondants et les papilles aussi saillantes que nombreuses, le sens du tact est très-vif; cette propriété, combinée avec d'autres dispositions, fait de la main l'organe spécial du tact. La peau semble aussi posséder, quoique à un faible degré, la contractilité.
Les nerfs du tact sont les racines sensitives ou postérieures des nerfs spinaux, pour les membres et le tronc, et certains nerfs cérébraux (la cinquième paire) pour la tête, la face, la bouche et la langue (1).
Dans le sens du tact, Y action subie par l'organe est une simple pression. Le contact d'un objet comprime la peau et, à travers la peau, les filets nerveux qu'elle contient. Nous savons qu'il
(1) On a supposé que les nerfs importants du tact qui se rendent aux extrémités avaient dans le cerveau une distribution différente de celle des nerfs du tronc. Tiirck a montré que, dans la main et le pied, le même point reçoit des filets nerveux provenant de différentes racines ractiidiennes.
suffit de presser ou de pincer un nerf pour produire de la sensibilité; dans le tact la pression est encore moins forte, grâce à la protection que les nerfs reçoivent de l'épiderme. Le seul point qui intéresse dans ce mode d'action, c'est le fait étrange que des contacts très-légers produisent souvent une grande sensibilité, comme par exemple une plume, ou une pièce d'étoffe flottante, tandis que ces mêmes objets pressés sur la peau donnent une impression moindre. De fortes pressions donnent des sensations relativement faibles ; c'est surtout dans les muscles qu'elles sont senties comme sensations de force et de résistance.
Nous ne pouvons expliquer ce fait étrange qu'en supposant qu'une forte compression amortit la faculté conductrice des nerfs. Nous savons par diverses observations que la compression d'un nerf tend à suprimer sa conductibilité; l'amortissement de la sensibilité de la main par un choc appliqué sur le coude est un effet bien connu de la compression du nerf cubital.
I. Les sensations du tact sont nombreuses, variées et intéressantes par le rôle qu'elles jouent comme source de nos connaissances. Nous commencerons par celles qui ont quelque rapport avec le plaisir ou la peine et chez lesquelles le caractère émotionnel prédomine.
Sensations douces du tact. — Nous coriiprenons dans celte classe les sensations qui supposent un contact léger d'une surface étendue avec la peau, abstraction faite de la sensation causée par la température; nous n'en pouvons pas donner de meilleur exemple que celui des sensations que nous fait éprouver le contact d'un corps à travers les couvertures du lit, ou que nous touchons avec la main recouverte d'un gant un peu lâche. Nous pouvons donner encore, comme un type de celte classe de sensations^ celle que nous éprouvons quand nous passons la main à plat sur un coussin ou sur tout autre corps mou.
La sensation est alors agréable, non aigur',uuiis volumineuse; elle rappelle celle d'un chaleur agréable. Elle est moins forte, mais probablement elle est plus susceptible de se fixer dans l'esprit sous forme d'idée, que les sensations digestives ou musculaires. Nous examinerons plus loin ses rapports aves les émotions tendres. (Voy. Émotions and The Will; tender émotion.)
SENS Dl TACT. 137
Hal)iliu'lloriUMil nous ne faisons aiicimc allciilion à la scusalion {[uc nous font éprouver nos viMonJcnls, <'xcniplc IVappanl «le la loi (le relativité. Kn veitu du nn^'ine jji'incipo, quand le eontacl des vêlements est supprimé, nous sentons (ju'ii nous manque quelque chose.
Dans les sensations des orj^anes lacrymaux, mammaires et sexuels, il semble qu'il y ait quehiue chose de plus que le simple contact; la (juaiité de la subslan(^e qui touche aflecte la sensation. Quand les larmes coulent sous l'eliet d'une émotion tendre, il y a jusqu'à un certain point une sensation agréable dans l'œil; mais quand les yeux sont inondés de larmes, le contact du liquide sur les paupières n'est guère agréable. 11 est probable que, dans ce cas, il y a sinon une action chimique subie par les surfaces sensibles au moins une action dialy tique.
Le contact mutuel de corps vivants produit une sensation complexe de douceur et de chaleur, et excite les émotions correspondantes. Il y a peut-être de plus des effets électriques et magnétiques particuliers, mais la réalité n'en est pas établie.
L'attraction de la mère pour son petit est en partie causée par le plaisir d'un contact doux et chaud. La même sensation retient le jeune à côté de sa mère en attendant qu'il y soit attaché par la satisfaction qu'il reçoit avec la nourriture, et prolonge ses effets en même temps que cette dernière cause, plus puissante, le porte à se rapprocher davantage. A un âge plus avancé, le contact des sexes, stimulé au premier moment par le seul plaisir du tact, dévoile et suggère les besoins sexuels ainsi que les actes qui doivent les satisfaire.
Dans les attitudes que nous prenons d'ordinaire le plaisir que donne un tact doux entre pour beaucoup. L'enfant porte les doigts à sa bouche, soit par le simple effet du plaisir qu'il y trouve, soit parce que la sensation qu'il en éprouve le soulage quand il souffre ; c'est pour le même motif qu'à tous les âges de la vie nous portons les mains sur les diverses parties du visage.
Sensations piquantes et pénibles du tact. — Quand au lieu d'un contact doux, étendu, nous éprouvons une action intense sur des surfaces limitées, sur de simples points, comme un coup de fouet, nous avons une sensation cuisante, bien différente de celle dont nous venons de parler. A un degré modéré, cette sensation, bien que piquante, est agréable ; au delà, elle est 1res- pénible. Les nerfs sont frappés comme par la piqûre
d'un instrument, l'extrême intensité et la soudaineté du stimulus est une cause de douleur. La nature de la sensation ne diffère pas radicalement de celle d'une coupure de la peau ; sa nature cuisante ébranle tout l'organisme; elle provoque les actes les plus décisifs pour éviter la peine, et suscite une aversion mentale intense pour tout ce qui s'y rapporte. Son intensité lui donne sur la mémoire une prise que ne possède pas la sensation voluptueuse du contact étendu d'un corps doux. C'est ce qui rend efficaces les châtiments appliqués sur la peau comme moyens de discipline dans l'éducation des êtres sensibles.
Sous les mêmes conditions, la sensibilité de la peau pour ces deux classes de sensations est plus grande dans les parties les plus abondamment pourvues de nerfs, et où la sensibilité distinclive ou tactile est la plus marquée, comme à la langue, aux lèvreSj à la paume delà main.
Autres sensations pénibles de la peau. — Parmi ces sensations notons d'abord celle du chatouillement. VVeber fait remarquer que les lèvres, les parois des narines, et, en général, la face, touchées légèrement avec une plume, donnent la sensation du chatouillement qui dure jusqu'à ce qu'on frotte la partie avec la main. Dans le nez, cette excitation fait éternuer. L'excitation s'étend aux conduits des glandes qui versent leuicontenu et augmentent l'irritation. La commotion vive produite par les corps en contact avec l'œil est une sorte de chatouillement accompagné d'un flux de larmes, mais qui devient bientôt de la douleur. Il est difficile d'expliquer pourquoi certaines places sont susceptibles de cette sensation à l'exclusion des autres ; cet effet n'exige pas que les parties possèdent la propriété délicate que nous avons appelée la distinction tactile.
Ce qu'il y a de singulier dans le chatouillement, c'est qu'une sensation très-insignifiante suscite des efforts de volonté extraordinaires tendant à la supprimer ; le chatouillement du creux de l'aisselle ou de la plante des pieds, chez une personne susceptible, produit d'aussi violents mouvements de répulsion que le contact d'une surface brûlante.
Il y a une considération qui peut expliquer cette anomalie. Le chatouillement stimule naturellement des mouvements réflexes puissants, et ceux-ci sont par eux-mêmes une source de malaise profond. La même sensation tactile, si elle n'est pas accompagnée de stimulation réflexe, peut être tout à fait indit-