SKNS DE LA VIE
pi'ovicnl d'uni' siiitaco éleiuhie comme le soleil, ou de poiid.s lumineux comme dans une lunuèrc arlilieielle. Dans l'un comme dans l'autie cas, il est possible, d'en recevoir une somme consi{léral)ie de plaisir, et la lumière prend place avec la chaleui' douce, l'alimenlalion cl un repos agréable parmi les causes fi'aL;rément. Comme l'on pouvait s'y allendre (rai)rès le principe de relativité, on ne ji,()ùtc complètement ce plaisir ({u'en passant des ténèbres à la lundère.
Le caractère spécial des plaisirs de la vue est leur persistance. L'eflet de la lumière, bien que puissant, est doux; il n'épuise pas les nerfs aussi rapidement que les j^oûts doux, les odeurs piquantes, ou les sons bruyants. C'est le caractère distinctif du sens de la vue. L'ouïe aussi possède la môme propriété à un haut degré; mais nous ne pouvons lui donner que la seconde place. Parmi les choses que l'on exprime par le terme raffinement appliqué au plaisir se trouve l'aptitude du plaisir à se prolonger longtemps sans fatiguer ni causer la satiété. Les plaisirs de la vue sont plus durables qu'aucun de ceux des sens inférieurs; c'est par cette qualité et par d'autres aussi, dont nous n'avons pas à nous occuper ici, qu'ils contribuent aux sentiments du beau. La lumière et l'ombre, comme l'arrangement harmonieux des couleurs, peuvent suffire à constituer une œuvre d'art. L'influence sereine et douce du soleil sert de trait d'union entre les effets de la lumière et les sentiments tendres. Et la raison en est, d'après nous, que le plaisir volumineux et non aigu dompte généralement l'excitation active du système nerveux, neutralise sa tendance à l'action, et place l'esprit dans l'état le plus convenable pour les plaisirs des émotions tendres.
Par rapport à la volonté, les plaisirs de la lumière s'accordent avec la règle générale, c'est-à-dire qu'ils stimulent la volonté proportionnellement h leur degré. Nous fuyons les lieux obscurs, et nous cherchons le jour gai ou une pièce bien éclairée ; quand la lumière du soleil est excessive et pénible, nous nous retirons à l'ombre.
Il y a toutefois une exception remarquable à cette règle. En présence d'une lumière trop forte pour être agréable, l'œil subit comme un charme et continue à contempler ce qui donne du malaise. La preuve expérimentale de ce fait, c'est que nous trouvons du soulagement à placer un écran entre nous et cette
lumière dont nous ne pouvons pourtant pas détourner les yei'.\ tant qu'elle est devant nous. L'honamc subit, à un faible degré sans doute, cette fascination qui, chez le papillon, est assez puissante pour le précipiter sur l'objet qui doit le faire périr.
Nous mentionnons ici, pour la première fois, un fait qui atteste l'existence de tendances en sens contraire du cours normal de la volonté, laquelle tend vers le plaisir et éloigne de la douleur; ces tendances font de nous, jusqu'à un certain point, des êtres irrationnels. Nos sensations paraissent avoir dans certains cas au moins l'efficacité de nous attacher, de nous captiver, non-seulement alors qu'elles ne donnent pas de plaisir, mais alors même qu'elles sont positivement pénibles. Le fait dont nous venons de parler en est un exemple significatif.
Par rapport à l'intelligence, les sensations de la vue occupent le premier rang dans l'échelle de la sensibilité.
Les plaisirs et les peines attachés aux sensations de la vue ont, plus que ceux des autres sens, la propriété de persister dans l'esprit et d'y être rappelés. Les seules exceptions à cette règle se trouvent dans des facultés exceptionnelles, soit naturelles, soit acquises, que possède quelquefois le sens de l'ouïe.
Si les sensations de la vue peuvent durer sans donner de la fatigue, et si l'on peut les conserver longtemps dans l'esprit comme souvenir ou idée, il faut peut-être l'attribuer à la même propriété fondamentale, c'est-à-dire à une grande délicatesse du choc de la lumière sur la substance nerveuse relativement à la sensibilité qui en résulte.
La supériorité de la vue est encore plus prononcée dans ses rapports purement intellectuels, dans les matériaux qu'elle fournit à la connaissance. Les sensations ont, au plus haut degré, la faculté de comporter la comparaison, d'être distinguées ou identifiées, et d'être fixées dans la mémoire comme images des choses ambiantes.
Le plaisir que donne la lumière doit être coupé par des susl)ensions, et limité quant à l'intensité. Dans les climats favorisés par le soleil, l'action de la lumière solaire durant tout un jour est accablante pour celui qui la subit; il faut en neutraliser les effets en produisant artificiellement de fombre. D^iutre part, les lieux qui ne peuvent offrir la quantité de lumière sont appelés sombres et tristes.
SKNS m: LA Vl'E. lO.'l
Lu couleur apporic de ii(»u\e;ui.\ cflcls (|iii liaiichcnt sur ceux (le la luniièiT hlanchc. La succession allcrnanlc des diverses couleurs nous procure des plaisirs où se retrouvent toutes les proj)riélés des plaisii's de la lumière et de l'ombre. L;i décomposition du rayon molaire en certaines couleurs primaires, en proportions délinies, nous donne la clei' de riiarmonie des couleurs ou de la succession de couleurs qui peut faire le plus de plaisir.
On dit généralement que les couleurs ont des effets caractéristiques; on appelle doux le bleu et le gris, ardent ou excitant le rouge. Tout le monde sait que l'œil fatigué par l'éclat du soleil se repose sur la verdure des champs. Mais ces façons de parler ne doivent pas être prises au sens absolu. La couleur, comme tous les agents, agit d'après le principe de la relativité. L'effet d'une couleur simple lient à celui qu'ont déjà fiiit d'autres couleurs. Si le rouge était la couleur universelle^ nous n'aurions jamais connu de couleur et il n'aurait pu être question que de lumière et d'obscurité. Les effets du rouge viennent du contraste qu'ils présentent avec les teintes qui se retrouvent le plus autour de nous : le blanc et les diverses nuances du gris, couleur triste, le bleu et le vert. Ce sont les couleurs de la moitié du spectre où le bleu domine qui sont le plus répandues, aussi l'apparition du rouge produit-elle une stimulation. Si les proportions étaient renversées dans la nature, si le rouge et le jaune remplaçaient le bleu et le vert, ces couleurs seraient excitantes; elles auraient la fraîcheur de la rareté et de la nouveauté. Le plaisir que font les nuances nouvellement découvertes, comme celles des teintures mauve et magenta, n'a d'autre raison que la nouveauté et le contraste. Les aspects variés des champs et des jardins, au beau moment de la végétation, ont plus de beauté que la verdure uniforme de la feuille. La diffusion du rouge et du jaune fournit les éléments dont l'image avait besoin. Les contours du lever du soleil et du soir ont des splendeurs magiques.
Les lumières artificielles manquent quelquefois de la proportion qui fait la lumière blanche, et par suite elles font l'effet irritant des couleurs vives uniformes. La flamme du feu produit une stimulation agréable ; l'intensité de cette lumière ne va pas jusqu'à produire de la peine. La lumière d'une lampe
19/j UE LA SENSATION.
arrête el caplivc nos regards; la jeune sensibilité du petit enfant est caressée par cette lumière; aussi ce petit être ne tarde pas à apprendre les mouvements volontaires qui lui permettent de la suivre des yeux quand elle s'éloigne.
La sensation de lustre est l'opposé de la sensation de terne. Le plaisir que donne le lustre est plus grand que celui que donnerait la couleur seule.
Le type de l'effet des corps lustrés est celui que produit Véfincelle, ou l'apparition d'un point brillant au milieu d'une obscurité relative ; c'est un exemple du contraste de la lumière et de l'ombre. C'est une combinaison très-propre à augmenter l'effet stimulant de la lumière. Les corps lustrés ont une surface qui fait l'effet d'un miroir, et qui réfléchit les rayons du soleil en faisceaux lumineux; les points d'où parlent ces faisceaux font un contraste frappant avec le reste de la surface.
C'est le lustre qui donne aux objets visibles leur plus grande beauté; c'est ce qui fait la valeur des pierres fines. Les bois précieux l'acquièrent par le poli et le vernis. Les couleurs du peintre sont naturellement mates; il les recouvre d'une couche transparente, et leur donne une vivacité qui compense l'absence de couleur, comme dans le noir lustré. Un peu d'humidité rend les feuilles vertes des arbres plus belles en leur donnant du lustre. Il n'est pas impossible qu'une bonne part de l'influence rafraîchissante du vert dans la végétation soit l'effet du vert lustré. Les tissus animaux nous offrent à un haut degré les effets de cette qualité. L'ivoire, la nacre, Tos, la soie, la laine, sont des substances brillantes ou luisantes. La peau de l'homme présente à la fois la richesse du coloris et le lustre. Les cheveux doivent à leur brillant une partie de leur beauté. Mais le plus bel exemple c'est l'œil, où le noir foncé de la choroïde et les couleurs de l'iris sont fondues par la transparence des humeurs.
Nous allons étudier les sensations complexes de la vue, c'est-àdire celles qui résultent de la combinaison de l'effet optique avec les sentiments du mouvement fournis par les muscles du globe de l'œil. Comme pour le tact, cette combinaison est né- (îessaire aux perceptions du monde extérieur qui se rattachent î\ la vue; elles forment la base de ces perceptions, c'est-à-dir«'
SENS DK LA VUE. l^.')
lie ri'\loni;ililr, du moiivcniciil , de la forinc, de la distance, du volunio, de la solidité et de la i)Osition relative. La liunière seule et la couleur ne sul'iu'aieni pas j)()ur supporlei* ('es perceptions; il laut, conunc nous l'avons déjà avancé à ])ropos de la muscularitc et du tact, les i'apj)ort(M' à l'appareil moteur de l'ceil el du eor})s en général.
Mouccmrnts visibles. Une des {ireniièn^s actions volontaires ■que nous apprenons à l'aire, c'est de suivre par la vue un objet en mouvenunit. Sui)posons notre regard arrêté par une vive lumière, comme la llamme d'une bougie, l'œil suivra les changements de place de la flamme en partie par ses propres mou- Tcments, en partie par la rotation de la tête. Il en résulte une sensation comj)lexc de lumière et de mouvement qui a de l'analogie avec la sensation complexe de tact et de mouvement ([u'un poids fait sur le main. Si la flamme se meut à droite, les muscles droits entrent en jeu pour que l'œil la suive; si à gauche, les muscles gauches, etc.; ce qui nous donne diverses •combinaisons de lumière et d'impressions musculaires qui marquent nettement la direction, et qu'on ne confond pas les unes avec les autres.
Le mouvement, au lieu de continuer dans un sens, peut changer sa direction et s'infléchir ou se courber. D'autres muscles entrent en jeu, d'autres combinaisons se produisent, il reste une trace différente d'action musculaire. Les muscles droits de l'œil peuvent avoir à agir de concert avec les muscles supérieurs dans un sens oblique ; il en résulte un mouvement de biais, que nous pouvons ultérieurement reconnaître quand les mêmes muscles sont de nouveau mis en jeu. Nous obtenons par là une distinction parfaite du changement de direction par les muscles distincts qu'elle met enjeu.
Nous pouvons avec l'œil, comme avec d'autres organes actifs, distinguer la continuation plus ou moins grande d'un mouvement, et par là estimer en premier lieu la durée, et ensuite nous habituer à estimer la grandeur étendue.
La sensibilité musculaire distingue la vitesse du mouvement. Un mouvement rapide n'excite pas la môme sensation qu'un jnouvement lent; nous acquérons par suite une échelle de sensations qui correspondent aux degrés de vitesse, jusqu'à un certain point de finesse. L'estimation de la vitesse sert indirecte-
ment de moyen de juger de l'étendue quand nous sommes déjà en possession de la notion d'esj)ace visible par opposition à la succession dans le lem[)S.
L'impression musculaire de la tension passive, ou de la résistance, ne peut guère se présenter dans l'o'il où rien ne résiste à l'effort musculaire que la propre inertie de l'organe. Ce qu'on appelle la tension de l'œil (dans la vision des objets rapprochés de l'œil ou des objets menus) n'est pas la même chose que la tension des bras pour soutenir un poids. Des trois sensations primaires des muscles, la résistance, la continuation^ la vitesse, deux seulement appartiennent aux muscles oculaires. On ne peut donc pas dire que l'a'il, malgré la supériorité avec laquelle il dote l'esprit de tableaux du monde extérieur, nous donne l'aperception de l'objet, la sensation de la résistance; c'est par association et non par une sensibilité propre, que la vision excite si fortement en nous le sentiment du monde objectif.
Pendant que la rétine ne reçoit qu'une et même impression optique, celle de la flamme de la bougie par exemple, cette impression peut se combiner avec un grand nombre d'impressions musculaires différentes, et constituer un grand nombre d'images diverses. En changeant les mouvements et en variant leur rapidité nous changeons les impressions qui résultent de ,(;ette combinaison, à ce point que nous pourrons reconnaître qu'un mouvement est distinct d'un autre, et le reconnaître luimême quand l'occasion le ramènera.
Un grand nombre de plaisirs du mouvement musculaire peuvent résulter du spectacle des objets en mouvement. Le sentiment volumineux, languissant, du mouvement lent, l'excitation qui résulte d'un pas rapide; le plaisir encore plus marqué que cause une vitesse croissante ou décroissante, peuvent tous être . causés par les mouvements des muscles de l'œil et de la tête. Une procession qui se déroule lentement, le galop d'un cheval, la trajectoire d'un boulet de canon, nous présentent différentes variétés des effets que le mouvement fait sur nous. Quand nous suivons le mouvement d'un projectile, où une course rapide s'accompagne d'un mouvement doux d'élévation et de chute, il y a en nous une série de muscles qui jouent rapidement et une autre dont la tension varie avec lenteur, contraste qui rend encore plus agréable l'effet du mouvement qui s'accélère et se