V. — l>o 1» perception. l.c inoïKlo matériel
Problèmes métaphysiques qui se rattachent à la perception. — Perception ilet^ distances et des grandeurs des corps extérieurs. — Perceptions qui résulteni de l'œil seul. — La distance et la grandeur nécessitent le jeu d'autres organes, théorie de Berkeley sur la vision, examen des objections opposées à cette théorie. — Signification de l'étendue. — Étendue considérée comme résultat d'une association d'états mentais; examen des opinions opposée?, théorie de Hamilton.
De la perception et de la croyance à Vexistence du monde extérieur.
t^uestions relatives à l'existence indépendante de la matière : 1° Pas de coiiuaissance qui ne soit relative à notre esprit; 2° le sentiment de rextériorit<'
in; I.A l'KRCEPTION. .'523
•iinpliiiue l'existence de notre activité ; o" rexpùrience rattache certains , chan^eincMils dans les sensations à la conscience de certains mouvements ; 6" rcx[)éricnc{'. foniint les niatéri.inx de la croyance à l'actuel; 5" suggestions fournies par plusieurs sens en nicMue temps ; (i" l'extériorilé signifie ce qui est counnun à nous et à d'autres. Le monde extérieur, sens du smfiens et du snistuH. — Procédure de la perception de la distance et de la grandeur d'un objet d'après l'adaptation oculaire et l'étendue de l'image sur la rétine, expériences de Wheatslone. — L'appréciation de la distance déroule du jugement <le la grandeur. — Perception de la solidité, vision binoculair»'. — La perception de la solidité est impliquée dans celle de la distance. — Localisation des sensations de notre corps. - — Associations des différences des sensations, hypothèse pour expliquer la localisation des sensations du tact et de la vue. — Association des différences des sensations musculaires, théorie de Hamilton sur la relation inverse qui subsisterait entre la sensation et la perception.
Au point où nous sommes arrivés, nous avons à examiner la perception et la connaissance du monde matériel, que nous obtenons par les impressions musculaires et les sensations, comme par les associations qui les unissent. L'origine de cette connaissance, sa vraie nature et le degré de certitude qui s'y attache, soulèvent quelques-unes des questions les plus importantes de la métaphysique. Deux problèmes surtout demandent une solution. Le premier touche à l'origine des perceptions qur nous devons à la vision, à savoir les formes et les grandeurs des ^'orps extérieurs et la distance qui les sépare de l'œil. Depuis que Berkeley a soutenu que ces perceptions étaient non point originelles, mais acquises, elles ont été un objet de discussion entre les métaphysiciens. La seconde question est celle de la perception du monde extérieur ou matériel ; elle dérive de l'autre à la lois historiquement et naturellement; elle a fourni au dixhuitième siècle le principal sujet des discussions métaphysiques.
De la perception des distances et des grandeurs des corps extérieurs. La couleur est l'objet de la sensibilité spécifique de l'œil. La couleur est l'effet spécifique de ce sens. Mais la sensation de couleur n'implique par elle-même aucune connaissance d'un objet extérieur qui serait la cause de la couleur ou une chose à laquelle la couleur serait inhérente. Cette sensation est simplement un effet mental, un sentiment ou un état de conscience, que nous pourrions distinguer d'autres états de conscience, comme, par exemple, d'une odeur ou d'un son. Nous pourrions aussi montrer la différence qu'il y a entre cet ét<it de
conscience et d'autres de mênne espèce, plus ou moins vifs, [)lus ou moins persistants, plus ou moins étendus. Ce serait distinguer les différences qualitatives entre une couleur et une autre. Du plaisir ou de la peine, avec distinction d'intensité ou de durée, s'attacherait à la sensation de couleur. Mais il n'y aurait pas de connaissance d'un corps extérieur ou matériel coloré ni de croyance à son existence.
Mais quand nous faisons intervenir la sensibilité active on musculaire de l'œil, nous obtenons de nouveaux produits. Un coup d'oeil sur un champ coloré donne une sensation d'unc^ somme définie d'action, de l'exercice d'une force interne, c'està-dire de quelque chose qui diffère complètement de la sensation passive de lumière. Cette action a beaucoup de modes différents; ils soi:^ttous de même qualité, mais nous les reconnaissons et nous les sentons [distinctement. Ainsi les mouvements peuvent se faire dans toute direction, horizontale, verticale ou oblique; et chacun d'eux fait une impression différente de l'autre. A cçs mouvements il faut ajouter ceux d'adaptation de l'œil déterminés par les différences d'éloigncment des objets. Nous avons- des sensations distinctivespour ces différentes adaptations, tout comme nous en avons pour les différents mouvements à travers le champ de la vision. Si nos yeux sont adaptésd'abord pour la vision nette d'un objet à six pouces de l'œil, et qu'ensuite leur adaptation change pour se mettre en rapport 'avec un objet distant de six pieds, nous avons distinctement conscience du changement et du degré ou de la qualité de ce changement. Nous connaissons que le changement est plus grand qu'il ne serait si l'adaptation s'étendait à trois pieds, et qu'il est moindre que pour une adaptation à un objet distant de vingt pieds. Ainsi, dans les changements que l'œil subit pour la vue de près et la vue de loin, nous avons une aperception distincte delà quantité ou degré, non moins que dans les mouvements à droite et à gauche, en haut et en bas; Des sensations ayant le caractère d'activité s'incorporent ainsi à la sensibiUté pour la couleur, l'impression lumineuse s'associe avec l'acte qui nous est propre, et cesse d'être un état purement passif. Nous trouvons que la lumière change à mesure que notre activité change. Nous y reconnaissons une certaine connexion avec nos mouvements; il se produit une association entre la sensation passive et la force active de l'organe de la vision, ou
i)i; LA l'EiiCErTioN." 325
j)lutùl (lu corps Cil «^éncM'jil ; cai- les chuii^cimMiLs delà vision dcpcndiMit dos inoiivciiKMils de l;i lOlc cl du tronc, aussi bien que du roulemcnl dv Ticil dans son orljilc.
Nous ne so'unics pas encore aiiivés à la pereepLion ou connaissance d'une chose extérieure en lant (juc soui'cc* de la couleur, ou eu tant qu'occasion des divers luouveuienls et ajustements des yeux. Nous avons des sensations distinctives de couleur, des npeiceplions de chanj^emcnls dans l'activité, el l'association de deux aperceptions de couleur et de nnouvement dans un seul fait, mais rien ne révèle ou ne suggère les choses externes ; nous avo-ns sinipleinent les moyens de composer plusieurs états mentais. Nous ne voyons pas non plus comment, avec l'œil seul, nous pouvons toujours passer de l'état de conscience, interne, à la perception de l'objet extérieur, à la reconnaissance, à la connaissance de choses hors de nous,, distinctes de nous, et à la croyance à l'existence deces choses qui seraient les causes de ces états de conscience. Beaucoup ont affirmé, et beaucoup plus encore ont supposé, que cette faculté appartenait à la vision, mais en cela il nous semble qu'ils ont commis une erreur et méconnu le sens psychologique de cette perception d'un monde extérieur. C'est ce que nous allons tâcher d'expliquer.
On admet que la reconnaissance d'un monde distinct du soi est attachée à la perception de l'étendue, de la forme, de l'éloignement, qu'on appelle qualités primaires de la matière. La chaleur, l'odeur, le goût, la couleur, seuls, ne suggèrent pas des objets extérieurs indépendants : on les appelle pour cette raison, qualités secondaires des corps. Examinons donc les deux faits delà distance et de l'étendue, qui impliquent l'un et l'autre l'existence extérieure dans la mesure oii nous reconnaissons l'existence d'un monde matériel distinct de l'esprit et que nous croyons à sa réalité. Pour ces deux qualités, à savoir : 1° la distance qui sépare une chose de l'œil qui la voit, et 2° les dimensions réelles d'un corps dans l'espace, nous affirmons qu'elles ne peuvent être aperçues ou connues par l'intermé-
\ diaire de la vue seule.
Prenons la première, la distance ou éloignement. Il nous semble que le sens même de cette qualité, la valeur entière du
I fait qu'elle implique, est de nature à ne pouvoir être saisie par la vue seule. En effet, qu'entend-on quand on dit qu'un objet
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est éloigné de quatre pas de l'endroit où nous somnries? Selou nous, c'est, entre autres choses, qu'il faudrait un certain nombre de pas pour y aller, ou pour réduire la distance d»* quatre pas à un, par exemple. L'idée même de distance implique la possibilité d'une certaine quantité de locomotion. L'œil pourrait constater un changement après que la distance aurait été réduite de quatre pas à un, mais il n'a par lui-même aucune connaissance de la cause ou des incidents qui accompagnent ce changement. Ce sont d'autres agents qui les mesurent, et quand les distances sont grandes, c'est l'effort locomoteur et la durée du mouvement nécessaire pour passer d'un bout à l'autre. S'il s'agit d'un objet à la portée de la main, les mouvements du bras donnent la mesure de la distance ; ils fournissent le fait concomitant qui fait que la distance est quelque chose (le plus qu'une simple impression visible. Quand nous disons qu'une chose a été élevée d'une position de] six pouces de distance de l'œil à une position de douze, nous supposons qu'avec le changement de l'effet sur l'œil, il y a un autre changement correspondant à un certain mouvement défini de la main et du bras en avant, et, à moins de supposer cette action supplémentaire, nous n'avons rien qui nous explique le changement survenu dans l'image visible. Nous disons donc que la distance ne peut être perçue par l'œil, parce que l'idée de distance, par sa ^ nature même, implique des sensations et des mesures que l'œil ne fournit pas, et qu'il faut rapporter à d'autres organes, les membres et les autres organes de mouvement. Si la notion de distance ne nous révélait pas le fait que par tant de pas, ou par une certaine flexion du bras, ou par telle courbure du corps, nous pouvons produire un changement défini dans l'aspect de l'objet, elle ne serait pas une notion de distance, elle serait un effet oculaire, non une révélation de la distance. Nous admettons que l'œil est très-distinctement affecté par tout changement dans l'éloignement d'un objet visible de six pouces à un. mille, qu'il reconnaît une variation d'impression dans toute l'étendue de cet intervalle. Mais cela ne répond pas à la question de savoir de combien l'objet est éloigné à chaque variation de l'image. Nous ne voyons pas comment l'œil pourrait dire d«' quelle façon la chose se meut. La distance actuelle signifie, tant de pouces, tant de pieds, tant de pas, et l'œil ne nou^ donne aucune mesure de ces choses ; elles n'ont même rien à
DE LA PRRr.EPTION. 327
faire avec l'dMl; elles relèvent des niouvcmonls locomolils ou autres, mais non des mouvements de la vue.
l^iMidanl les edorts du corps dans la loeoinotion, nous avons une sensation nuisculaire délinie : nous reconnaissons un eflort comme plus grand ({u'un autre; la sensation d'un grand pas est difTérente de celle d'un petit; avec six j)as nous n'avons pas le même état de conscience qu'avec quatre. Nous acquérons des impressions permanentes renouvelables de ces eflbrts quand nous les avons souvent répétés, comme, par exemple, celui qui consiste à arpenter la longueur d'une pièce. Nous pouvons comparer les nouveaux cas avec cet ancien effort qui nous est habituel, il en résulte une aperception de plus ou de moins. Cette aperception est, à notre avis, notre pointde départdans le sentiment que nous fait éprouver la distance traversée; c'est l'origine de l'aperception, la mesure, le type étalon, qui nous sert d'instrument de vérification quand nous arrivons à la même notion par d'autres moyens. Quand nous taisons un mouvement en avant, et qu'en même temps nous apercevons un changement rapide dans l'aspect des objets placés devant nous, nous associons le changement à l'effort locomoteur, et, après bien des répétitions, nous les rattachons fermement l'un à l'autre. Nous connaissons alors quel fait accompagne V une certaine tension musculaire, 2° une sensation définie de convergence des deux yeux, 3° une certaine dissemblance des deux images, li° la clarté ou le vague des contours de l'image, et 5° une grandeur rétinienne fixe ou variable; ces sensations oculaires (à la fois optiques et musculaires) se sont liées à l'expérience ultérieure et plus distincte d'une force locomotrice définie qui se dépense à produire un changement défini dans leur quantité ou leur degré. Sans cette association, on pourrait bien reconnaître qu'une sensation oculaire diflere des autres sensations oculaires, mais on ne pourrait avoir par l'œil des perceptions d'un autre ordre. Les sensations collectives que nous éprouvons quand le muscle ciliaire est relâché, quand les yeux sont parallèles (la vision étant distincte), quand les deux images sont les mêmes, quand une légère vapeur recouvre l'image, et quand la grandeur rétinienne des formes que nous connaissons familièrement est petite, toutes ces sensations impliquent, comme résultat de l'expérience antérieure, qu'un effort prolongé de locomotion, serait nécessaire pour convertir ces sensations en
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sensations d'un caractère opposé; cette suggestion d'un eliort locomoteur, c'est le fait, et tout le fait, qu'on appelle la distance réelle qui sépare l'objet de l'observateur.
ïelleest, traduite dansla langue de la psychologie moderne, la théorie de Berkeley sur -la perception de la distance ; théorie qui a longtemps paru, à la grande majorité des savants, d'une force irrésistible, alors môme que très-peu se- convertirent à la doctrine de la perception du monde extérieur dont la théorie de la vision ne fut que le prélude. Mais de nos jours la théorie qui explique la distance par Vassociation a été attaquée, et Ton est revenu à la doctrine opposée, qu'on appelle instinctive. •
La plupart des objections opposées à cette théorie ne portent que sur les. imperfections inhérentes à la façon dont l'auteur la formulait. De son temps la sensibilité musculaire ou active de l'organisme ne jouait aucun rôle dans l'explication des sens ; on n'en parlait qu'à propos du tact. Le langage de Berkeley, qui représente la perception de la distance comme une association de la vue et du tact, doit être abandonné comme inexact et insuffisant. Mais quand, au lieu de tact, nous disons Tagrégat de nos mouvements, nous donnons à la théorie une tout autre défense, contre laquelle on n'a pas encore lutté avec avantage.
,La force des objections contre notre théorie, sous quelque forme qu'elle se présente, aujourd'hui, consiste, principalement dans la grande maturité de la perception de la distance dès les premières époques* de la vie, maturité qui semble hors de proportion avec l'allure habituelle de nos procédés d'acquisition. D'autre part, ses adversaires ont fait remarquer que nous n'avions ni les moyens ni les occasions nécessaires pour obtenir par l'expérience d'aitssi grands résultats. Toutefois ces occasions ont été appréciées beaucoup au dessous de leur valeur. Deux circonstances, en particulier, ont été complètement négligées.
En premier lieu, à l'expérience du tact (dans la langue de Berkeley) qui dans l'enfant est très-faible à cause de l'incomplet développement des organes et surtout de la faible portée" de leur action, substituons les mouvements entiers du >corps quelle que soit leur origine. La locomotion de l'enfant dans les bras de sa nourrice fournit des éléments à l'expérience de la va-
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riatioii de l;i (lislancc. L'ciiriiiil doit rpronvci' des sensations inusculairrs quand on le jxnlc d'un lien à un autre, aussi bion <Iiie lorscju'il niarclic de ses propres inend)res; il eommence <lgne son éducation sur la distance l'éelle dès le déhul de sa vie, ol sa prati([ue ne s'antMe pas un seul joui'. Si nous supposons qu'il est porté d'un end^)it à un autre, environ vin;^l l'ois dans un jour, il recevrait par an sept mille leçons d'évaluation de ^<listance, sans compter les expériences moins importantes qu'il tirerait du mouvement de ses bras et de son corps à mesure qu'il acquerrait la faculté de se mouvoir lui-même.
Le second lait méconnu par les adversaires de la théorie de Ikrkeley, est la délicatesse remarquable de l'appréciation des <!hangements de la grandew rétinienne. Par la finesse et la fa- <Hilté discriminative, ce sens est \q premier des sens de Vhomme. Il résulte de la combinaison des impressions des deux organes lies plus sensibles, la rétine et le groupe des muscles oculaires. Chaque fois que nous voulons mesurer avec une grande pré- <'ision une qualité, nous la transformons en une grandeur vi- :iible, comme dans la balance et le thermomètre. Quand Tenfant est promené par sa nourrice dans une chambre, il ^'prouve la plus extraordinaire succession de dilatations et de ^contractions des images rétiniennes, effet qui s'imprime promptement dans sa mémoire en s'associant avec les 'expériences concomitantes, locomotives et autres. Dans l'âge mûr, nous <ivons rarement conscience de ces changements rétiniens, puis- -([ue nous sommes accoutumés à traduire les phénomènes fluctuants en quelque grandeur réelle constante : mais nous pouvons aisément juger de leur efficacité en songeant à l'admirable fécondité de suggestion d'une échappée de*vue. Or, jusqu'à ce qu'on ait pleinement déterminé les effets de l'éducation incessante pour associer les mouvements' locomoteurs avec les •changements saisissants de grandeur rétinienne (y compris tous les autres changements oculaires), nous ne pouvons dire «en quoi l'expérience primitive de l'enfance est insuffisante pour créer les associations entre la distance et se^s signes visibles. La théorie n'a jamais été discutée sur cette base.
IJ serait facile de faire ressortir les nombreuses inconsé- ([uences et les hypothèses fatales où sont entraînés les avocats 4e la théorie des idées innées; toutes les diflicuUés inhérentes aux idées innées en général se retrouvent dans la théorie
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de la dislance. Si Ton admet que la distance est quelque chose de plus qu'une impression purement oculaire, on est conduit à l'hypothèse improbahle, combattue par des faits sans ambiguïté, que deux sens sont unis par une alliance innée ; nous ne sentons pas les sons par l'odorat, pas plus que nous n'entendons les impressions du goût (1).
Le mouvement par lequel l'œil parcourt le champ de la vision pour embrasser un objet qui s'étend dans le sens transversal, nous donne une aperception distinctive, de sorte qu'un mouvement plus étendu se distingue d'un moins étendu; mais il ne nous apprend rien de plus. Il ne nous fait rien connaître d'une chose externe; assurément, il ne nous dit rien de l'étendue, comme grandeur réelle, par cette raison simple que l'étendue signifie un mouvement donné du corps ou d'un membre. Quand nous disons que nous avons devant les yeux une
(1) M, Abbot prétend que, bien que l'œil possède la faculté de percevoir la distance, il ne peut posséder aucune idée de l'étendue de marche qu'il faut pour la parcourir [Sight and Touch., p. 13^). M. Mill remarque avec raison que cet aveu fait tomber le débat : « Si nous voyions la distance, nous n'aurions pas besoin d'apprendre par l'expérience quelle distance nous voyons ». M. Abbot réplique : « 11 serait aussi vrai de dire que parce qu'on admet qu'une personne peut apprendre à distinguer les notes avec précision, on est forcé d'admettre que ces notes ne sont pas perçues par l'oreille. Si nous entendions les sons, nous n'aurions pas besoin d'apprendre quels sons nous entendons. Certainement, nous ne sommes pas moins redevables à l'expérience pour la connaissance précise des distances que nous parcourons. » L'analogie invoquée par M. Abbot manque de justesse. La dispute ne porte pas sur la sensibilité propre de l'œil pour la couleur, etc., la seule chose qui ait de l'analogie avec la sensibilité de l'oreille pour la hauteur d'un son; la discussion porte sur une expérience adventice ou étrangère; la véritable analogie voudrait qu'on invoquât la faculté d'ouïr la distance, ce que nous pouvons faire, grâce à une opération acquise. Nous reconnaissons que nous n'avons pas besoin d'éducation pour dire de l'oreille qu'elle entend la hauteur du son, ou de l'œil qu'il voit la couleur, mais il faut que l'expérience nous informe à propos d'une autre propriété, découverte par un autre sens, que cette propriété accompagne une sensation de la vue ou du son.
La dispute est interminable et futile tant qu'on croit que la distance signifie quelque chose qui n'est pas une locomotion possible. Si la distance est quelque chose de plus qu'une impression de la sensibilité propre de l'œil pour la lumière, la couleur, le mouvement visible et la forme visible, et pourtant si elle n'est pas l'expérience de la locomotion, quest-elle donc?
DK LA PKRCEI'TION. 331
poulrr de hois de () iniîlrcs de long, nous voulons dini qu'il raudrîiiL un certain nond)ri^ de ]);is ])our en parcourir la longueur : rinij)ression visuelle ne |)eul d'elle-niènu; signifier ou iin|)liquei' un lail de celle nature, à moins ({ue l'expérience n'ait associé rani|)litude du niouvenienl de [\v'i\ avec l'amplihidc (les iHouvenienls des jambes, ou des autres organes doués de mouvement.
En consé([uence, nous pensons que l'élenduc^ en général est un sentiment dérivé d'abord des organes locomoteurs ou du mouvement, qu'une quantité délinie do mouvement de ces organes s'associe avec l'amplitude des mouvements comme avec les adaptations et les autres effets de l'œil ; et que, lorsque la notion a acquis sou plein développement, elle est une combinaison de sensations de locomotion, du tact, de la vision, dont chacune implique et rappelle les autres. Un certain mouvement de l'œil, comme celui qui consiste à embrasser la surface d'une table, nous donne l'impression de la grandeur de cette table, quand il rappelle et réveille l'étendue et la direction du mouvement des bras nécessaire pour embrasser la longueur, la largeur et la hauteur de la table. Avant cette expérience, la vue de la table serait un simple effet visible différant d'autres effets visibles par l'impression qu'elle fait sur la conscience, et ne suggérant aucun autre effet étranger ; elle ne pourrait pas suggérer la grandeur, car la grandeur n'est rien si elle ne signifie l'amplitude du mouvement des bras ou des jambes qui serait nécessaire pour embrasser l'objet, et cette notion ne peut être acquise qu'à la suite d'expériences effectives exécutées par ces mêmes organes.
Nous devons donc conclure que l'étendue, le volume, la grandeur, doivent non- seulement leur origine, mais leurs signification générale, leur sens, à une combinaison de différents effets associés ensemble en vertu du principe d'association qui nous occupe. L'étendue ou espace, en tant que quaHlé,7i'a pas d'autre origine, n'a pas d'autre sens qu'une association de ces diflerents effets moteurs et sensitifs. La coalition des sensations de la vue et du tact avec le sentiment d'un emploi de forces motrices, explique tout ce qui appartient à la notion de grandeur étendue ou d'ESPACE.
Cette opinion a ses défenseurs et ses adversaires. Parmi ces
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derniers, je me borne à citer Hamillon, qui s'exprime sur. ce sujet de la manière suivante : a Les opinions si généralement acceptées, que par le tact, ou par le tact et le sentiment musculaire, ou par le tact et la vue, ou par le tact, le sentiment musculaire et la vue, que par ces sens exclusivement nous percevons l'étendue, etc. ; je ne les admets pas. Au contraire, je soutiens que toutes les sensations quelles qu'elles soient, dont nous avons conscience, comme étant extérieures l'une à l'autre, nous fournissent, eoïpso, la condition qui nous fait saisir immédiatement et nécessairement l'étendue; en effet, dans la conscience môme de cette extériorité réciproque, est impliquée réellement une perception de différence de lieu dans l'espace, et par conséquent de l'étendue. {Dissertations on Reid, p. 861 1). La proposition de.Hamilton est susceptible de deux interpré-
(1) Du moment que l'œil contient un élément aclif, à savoir les nombreux mouvements que nous sentons avec précision, la vision est quelque chose de plus qu'une sensation optique. Hamilton n'y fait pas attention, et paraît soutenir qu'à l'exclusion de l'aperception du mouvement oculaire, l'œil peut être l'organe par oîi nous vient l'idée d'espace. Or, bien loin que cette opinion soit prouvée, on peut montrer par un exemple décisif que la sensibilité optique ne donne pas même la forme visible, qui est l'apanage d'une autre partie du mécanisme visuel.
En suivant un mouvement d'une grande étendue, ou en promenant la vue sur *un horizon large, nous sommes obligés de mouvoir les yeux ou la tête, et probablement tout le monde accordera que, dans ce cas, les sensations du mouvement constituent une partie de la sensatioh de notre idée subséquente. La notion que l'œil nous fournit d'une montagne contient évidemment des sensations du mouvement oculaire. Mais, quand nous regardons un cercle d'un dixième de pouce de diamètre, l'œil peut l'embrasser dans son entier sans mouvement, et nous pourrions supposer que la sensation est dans ce cas puremeïit optique, puisqu'on ne voit pas de nécessilé de faire intervenir l'aperception du mouvement musculaire. Une impression optique caractéristique est produite ; nous devrions être en état de distinguer entre un petit cercle et un carré, ou un ovale, ou entre ce cercle et un autre- un peu plus grand ou un peu plus petit, d'après la pure différence optique" de l'efîet produit sur la rétine. Pourquoi donc ne pouvons-nous pas dire que, par le tracé lumineux seul, nous n'avons pas la sensation de forme visible?
Quand on fait une supposition aussi excessive, il est facile de se mettre eu dehors de toute vérification directe par l'expérience. Il y a pourtant de bonnes raisons pour soutenir que dans ce cas même l'élément musculaire ne fait pas défaut. D'abord, les notions de forme que nous possédons sont acquises par des opérations des ^ens exécutées sur une large échelle, ou par l'examen
DE LA PKHCFiPTION.' 333
liilions. I);nis ruiic, le simple lait de la pIui'aliLr optiijiie (Miliainc, comme une consécpuMicc naturelle, la pereeplion dv Vcs\y,\co, supposition entièrement gratuite. Dans la seconde. Tauleur admettrait tacitement la doctrine Ivantienne do l'espace comme forme à priori, mani lestée dans la conscience quand nous avons une pluralité de sensations opti([ues, par exemple, deux llammes de bougie. Sans nous expliquer sur les diliculté^ ((ue {)résente rex[)lic ition à priori, nous nous bornerons à présenter l'autre, rex[)lication à })osteriori , d'après laquelle l'espace implique, comme sa signilication môme, l'expérience de la lt)Comotion, et se compose d'une combinaison de sensations avec les sensations du mouvement, tant actuelles que l)ossibles. Si je vois devant moi deux objets distincts, comme deux flammes de bougie, je les saisis comme deux objets différi^nts et comme séparées l'une de l'autre par un intervalle d'es-
d'objets d'une telle grandeur qu'il faut toute l'amplitude du mouvement dont Toeil est capable pour les embrasser. Nous posons les fondements de la connaissance du contour visible dans des circonstances où l'œil est nécessairement àrtif, et où son activité se combine avec les impressions rétiniennes. L'idée visuelle d'un cercle s'acquiert d'abord en promenant l'œil autour de quelque objet circulaire d'une dimension considérable. Cela fait nous transportons le fait du mouvement à des cercles plus petits, bien qu'ils n'exigent pas par euxmêmes un mouvement oculaire considérable. De sorte que, lorsque nous regardons un petit corps rond, nous sommes déjà sous l'influence de la double nature de la forme visible, et nous ne pouvons plus dire comment nous la regarderions, si nous en étions à regarder un cercle pour la première fois.
Mais, ensuite, comme nous l'avons fait remarquer dans le texte à propos de la distance et de l'étendue, la signification essentielle de la forme visible n'est pas susceptible d'être acquise sans l'expérience des mouvements de l'œil. Si nous regardions une petite tache ronde, nous connaîtrions une différence optique qui la distingue d'une tache triangulaire, et nous reconnaîtrions qu'elle est identique avec une autre tache ronde ; il n'y aurait là qu^une connaissance d'origine purement rétinienne, une distinction optique. Ce ne serait pas reconnaître une forme, parce que par forme nous n'avons jamais voulu dire si peu de chose qu'un changement de couleur. Nous entendons par une forme ronde quelque chose qui exigerait un mouvement de l'œil d'une certaine amplitude pour l'embrasser, et à moins d'identifier la petite tache avec les cercles vus précédemment, nous ne la reconnaissons pas pour un cercle. Elle peut rester dans notre esprit comme une impression purement optique, mais il nous est impossible de franchir l'abîme qui sépare une impression optique d'un effet combiné de lumière et de mouvement, autrement qu'en faisant intervenir quelque expérience de mouvement.
ZZU DK l'intelligence.
pace , mais celte appréhension présuppose une expérienc»' indépendante, une connaissance de l'étendue linéaire. Rien ne prouve qu'à la première vue de ces objets, et avant qu'aucune association se soit formée entre les apparences visibles et les autres mouvements, nous soyons capables d'appréhender la double apparence et la différence de lieu. Nous sentons dans notre impression une distinction, en partie optique, en partie musculaire; mais pour que cette distinction puisse signifier pour nous une différence de position dans l'espace, elle doit nous révéler, en outre, qu'un certain mouvement de notre bras porterait ma main d'une flamme à l'autre, ou que quelque autre mouvement de quelqu'un de nos organes changerait d'une quantité définie l'apparence que nous voyons maintenant. Si nous ne recevons aucune information touchant la possibilité de mouvements du corps en général, nous ne recevons aucune idée d'espace, car nous ne croyons pas posséder une notion de l'espace tant que nous ne reconnaissons pas distinctement cette possibilité. Mais comment une impression de la vue peut révéler par avance ce que serait l'expérience de la main ou des autres membres, on ne l'a jamais expliqué.
L'expérience combinée des sens et des mouvements nous semble fournir tout ce que nous savons de la matière étendue. L'association entre la vue et la locomotion, ou entre le tact et lés mouvements du bras, nous dit qu'une apparence donnée implique la possibilité d'un certain mouvement; qu'un bâtiment éloigné implique qu'une certaine continuation de nos efforts de marche en changerait l'apparence en une autre que nous appelons une vue nouvelle; la faculté du mouvement, la carrière du mouvement, voilà toutes les propriétés de l'idée d'espace vide. Nous l'estimons d'abord par nos propres mouvements, et ensuite par d'autres mouvements mesurés dans le premier cas par notre mouvement propre, comme, par exemple, le vol d'un oiseau, la vitesse d'un boulet de canon, ou le mouvement de la lumière. La conception mentale de l'espace vide, c'est la carrière du mouvement, la possibilité ou potentialité du mouvement, et cette conception nous la tirons de notre expérience des mouvements. La résistance au mouvement est la notion de plein ou d'espace occupé ; Vétendue du mouvement est la mesure de l'étendue linéaire du corps ou grandeur étendue. Nulle révélation interne, nulle intuition ni suggestion
\)l] \.\ PERCEPTION. liSf)
innée, n'est nécessaire poui- nous loiirnii- les notions que nous possédons réellenieiil de ees (jualités.
Dr hi pcrcrplùtu et (!<• la rronance à l'existence (lu nKtnde extérieur.
Du nioMUMit que la eonnaissance et la perception sont j)urenient mentales, on s'est demandé s'il y a quelque chose dans l'univers de plus qiw l'espril et ses phénomènes, ou bien quelle raison nous avons de croire qu'il y a hors de nous des objets qui sont la contre-partie de nos sensations et qui n'en dépendent pas. Une pensée pendant l'état de veille n'est-elle pas elle-même un rêve? A cette question, la plus intéressante <le toutes celles de la philosophie, nous allons répondre par les remarques suivantes :
1° Nulle connaissance d'un monde n'est possible si ce n'est par rapport à l'esprit. Connaissance, signifie un état de l'esprit; la notion des choses matérielles est un fait mental. Nous sommes incapables de discuter l'existence d'un monde matériel indépendant, l'acte même est une conlradiction. Il ne peut être question que d'un monde présenté à l'esprit. Par une illusion de langage, nous feignons de pouvoir contempler un monde qui ne fait point partie de notre esprit; mais cette tentative se donne à elle-même un démenti, car cette contemplation n'est qu'un effort de l'esprit.
Néanmoins, nous sommes accoutumés à diviser l'acte de connaissance en deux parties, une qui connaît et une qui est connue. Dans la sensation, il semble que nous ayons un esprit qui sent et une chose sentie, sentiens et sensum. Il faut expliquer la double nature de la sensibilité et de la connaissance. Si la chose qui connaît, sent, perçoit, s'appelle l'esprit, quelle est l'autre chose qui est connue, sentie, perçue?
2" La solidité, l'étendue, l'espace, propriétés fondamentales du monde matériel, signifient, ainsi que nous l'avons dit plus haut, certains mouvements et certaines forces de notre corps, et existent dans l'esprit sous la forme de sentiments de force alliés avec des sensations visibles et tactiles comme aussi avec d'autres impressions sensibles. Le sens de l'externe est un état de conscience de forces et d'actions particulières qui nous sont propres.
Si nous étions le sujet de sensations purement passives,
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comme la chaleur, Todeur, la lumière, indépendamment detout mouvement actif d'un membre quelconque, la connaissance que nous aurions du mor^de extérieur serait* nécessairement très-différente de celle^ que nous possédons maintenant. L'état de la "conscience serait» alors, autant que nous pouvons l'imaginer, de la nature du rêve, et la perception de l'univers serait suffisamment représ^tée par la théorie commune de l'idéalisme.
Mais, chez nous, la sensation n'est jamais complètement passive, et en général elle est pour une partie considérable le contraire. En outre^, la tendance au mouvement existe avant lett stimulus de la sensation, et le mouvement apporte un caractère nouveau à la perception. La manifestion d'une force, et la ^ conscience de cette force, sont des faits qui diffèrent totalement de la sensation pure, c'est-à-dire de la sensation absolument dépourvue d'activité, dont nous pouvons nous ^rmer quelque idée approximative à l'aide des cas extrêmes d'impressions que nous recevons avec inertie.
C'est dans celte conscience de dépensé de force que nous devons chercher le sentiment particulier de V extériorité des objets, ou la distinction que nous faisons entre ce qui nous alfecte du dehors et les impressions que nous ne reconnaissons pas comme extérieures. Toute impression sur les sens qui éveille la force musculaire, et qui varie avec cette force, nous l'appelons externe. Le docteur Johnson croyait réfuter Berkeley en frappant une pierre du pied. En réalité, l'acte de Johnson démontre la vraie nature de notre connaissance de l'externalité. C'était son propre effort avec les conséquences que cet effort entraînait, et non l'impression optique d'une pierre, qui lui paraissait une preuve satisfaisante de l'existence de quelque chose hors de lui. La somme totale de toutes les occasions de dépense de force active ou de conception de la possibilité de cette dépense, voilà ce qu'est pour nous le monde extérieur.
D'après l'ordre que nous avons suivi dans le premier livre de cet ouvrage, le tact est le premier sens qui nous fait décidément connaître un monde extérieur. Mais si nous étions réduits à la classe des sensations de tact doux, lisse, poli, qui nous donnent au plus haut degré le plaisir passif du tact, nous ne trouverions pas ce sens bien supérieur à l'odorat, par la somme de connaissance qu'il nous apporterait relativement au monde exté-