‹ Les sens et l'intelligenceChapitre 81 sur 146 · T)K LA PERCEPTION · texte numérisé non relu

T)K LA PERCEPTION

rieur. C'est un contact dur qui suggère l'exterualilé, parla raison que dans ce conlacl nous sommes obligés de dépenser de notre l'orce propn^. Plus intense est la pression, plus énei-gicfue est l'activité ([u'elle suscite, (^et état mixtc^ produit par la léaction <rnn ell'ort musculaire sur une sensation du tact, constitue le sens de la résistance, \c sentiment qui est le plus solide fondement de la notion d'externalité. « Nul sentiment, dit James Mill, n'a pour nous plus d'importance ({ue celui de la résistance. De tous, c'est le plus continu; en efïet, assis, couchés, debout ou en marche, ce sentiment ne cesse d'être présent dans notre esprit. Tout ce que nous touchons résiste au même moment, tout ce que nous entendons, voyons, goûtons, odorons, nous suggère l'idée de quelque chose qui résiste. C'est par l'intermédiaire de la résistance que nous accomplissons tous les actes par lesquels nous appliquons à notre usage les objets et les lois de la nature. Il n'y a guère d'état complexe de conscience, d'oii le sentiment ou l'idée de résistance ne soit compris.» En réalité, nous ne cessons pas de porter partout avec nous le sentiment ou la notion de la résistance, c'est-à-dire, en d'autres termes, l'état où une sensation de tact est associée avec une dépense d'effort.

La principale considération dans cette grande question est donc que la totalité de notre esprit se compose de deux genres d'états de conscience, — la conscience-objet et la consciencesujet : la première est le monde extérieur, le non-moi; la seconde est le moï, l'esprit proprement dit. Il est parfaitement vrai que l?^ conscience-objet, que nous appelons externalité, est encore un mode du moi dans le sens le plus compréhensif, mais non dans le sens usuellement restreint de moi eid'esprit qui sont les synomymes du sujet à l'exclusion de l'objet.

3° Nous éprouvons certaines sensations qui reviennent uniformément et certains changements dans ces sensations, quand nous dépensons notre force de certaines manières. Ainsi l'image visible de notre demeure est une expérience permanente pabituelle, et les variations qu'elle subit correspondent principalement à des mouvements dont nous avons conscience. Mais à certains moments l'image disparaît entièrement et n'existe plus que dans la mémoire ou en idée. Nous comprenons alors la différence qu'il y a entre les deux expériences, Vidéale et Vactuelle, et nous attribuons une supériorité à l'un de ces modes

338 DE l'intelligence.

d'existence sur l'autre. Nous ne tardons pas à trouver que cette supériorité tient aux changements dus à nos mouvements, une simple image ou idée reste la môme quels que soient les positions et les efforts de notre corps; la sensation que nous appelons actuelle est entièrement à la merci de nos mouvements, elle change de toutes les manières possibles suivant les variétés d'action que nous traversons. Avec un mouvement en avant, l'impression visible s'agrandit ; avec un mouvement en arrière elle se rapetisse. Un mouvement de l'œil la supprime, un autre la rétablit. Le déplacement de la tête d'un côté l'autre la modifie; le corps, en se courbant, l'altère d'une autre façon. Nous sommes obligés de faire une distinction entre les choses qui varient d'après nos mouvements, et les idées ou rêves qui varient d'eux-mêmes quand nous sommes au repos. Alors même que la sensation ne signifierait rien en dehors de nous, nous aurions encore à distinguer entre la sensation présente et la sensation remémorée ou réveillée ; le rapport qui unit la première à nos mouvements volontaires, et l'autre à des causes qui ne la modifient point de la même manière, nous obligerait à tracer entre elles une différence essentielle, et y voir deux classes de faits. La constance du rapport entre certaines apparences et certains groupe de mouvements est telle que nous pouvons par l'un prédire l'autre. Nous savons que dans une certaine position, par exemple quand nous sommes couchés dans un lit, un mouvement des membres nous procurera la sensation d'un contact solide au pied, qu'une autre série de mouvements nous procurera une image visuelle particulière, qu'un troisième nous donnera à l'oreille le son d'une cloche, et ainsi de suite. Nous reconnaissons tous ces efTets sensibles, mis en jeu uniformément par une série régulière d'actions volontaires pendant l'état de veille, comme totalement différents de nos idées, de nos souvenirs, de nos rêves.

h'' Nous croyons à l'externalité des causes de nos sensations, c'est-à-dire nous croyons que certaines de nos actions mettront enjeu des sensations, ou les affecteront d'une manière connue; cette croyance nous est facilement fournie par l'expérience, elle ne dépasse pas ce que notre expérience nous autorise à admettre. Nous avons senti toujours et toujours qu'un arbre devient plus grand pour l'œil à mesure que nous nous mouvons, que ce mouvement amène à la fm une sensation de tact, que

DE LA PKRCErTION. 339

celte sensation do tact varie avec les mouvements de notre bras, et l)eaucoii|) d'autres eirconstances eoncomiLanles; la répétition de toutes ces expériences la lixe dans respiit,etpar la vue seule nous pouvons prévoir les autres. Nous savons alors que nos mouvements amèneront tous les changements et toutes les sensations que nous venons d'énumérer, et nous ne savons pas davanlaj^e ; mais celte connaissance est pour u()us(;elle de l'existence externe, la seule cliose^ selon nous, que rexislence externe puisse sii^nilier. La croyance à la réalité externe est une induction d'un effet donné à un antécédent donné; les effets et les causes sont les divers mouvements et les diverses sensations qui nous appartiennent en propre.

5° (Juand un groupe de mouvements met en jeu en môme temps des sensations de divers sens, comme lorsque en approchant d'un verger nous avons des sensations de la vue, de l'ouïe, du tact, du goût et de l'odorat, la notion que nous avons de la dépendance qui lie la sensibilité à l'action ou au mouvement grandit, le monde extérieur devient, pour ainsi dire, plus riche, l'action plus féconde en sensations. De plus quand des mouvements successifs amènent de nouvellcb sensations infiniment variées, nous sentons que l'abondance de l'effet est une conséquence de notre mouvement. xNous voyons l'immensité du monde possible en la comparant avecl'appafencede ce qui est à nous, l'étendue de notre propre corps, qui nous sert toujours de type de comparaison. Que les causes des apparences soit externes ou non pour notre esprit, nous sommes en tout cas certains qu'elles sont extérieures à notre corps, car il est possible de comparer le monde elle corps de l'homme, tandis qu'entre le monde et l'esprit, il n'y a aucune comparaison possible, les termes n'étant pas de même nature. Nous risquons de tomber dans l'absurdité de convertir l'esprit en une substance qu'un autre esprit contemple, quand nous parlons de notre faculté de perception comme d'une chose étendue. Mais nous pouvons comprendre un mouvement qui s'étend au delà de notre personne ; nous entendons par là que le mouvement qui traverse le corps doit être multiplié bien des fois pour traverser le monde, en un mot pour faire apparaître toute la série des changements possibles de sensation.

6° Quand nous communiquons avec d'autres êtres et que nous découvrons par les signes de communication qu'ils pas-

sent par la même expérience que nous, nous sentons grandir encore l'idée de la constance de l'association qui unit nos sensations aux forces actives correspondantes. Nous constatons qu'au moment oii nous ne sommes pas affectés par une sensation particulière, comme celle de la lumière, d'autres personnes en sont affectées. Par suite, nous généralisons davantage la sensation, et nous formons pour nous une abstraction qui comprend toute notre expérience, passée et présente, et toute l'expérience d'autrui, une abstraction qui est la conception suprême à laquelle nos esprits peuvent s'élever touchant un monde extérieur et matériel. Aussi souvent que nous tenons les yeux ouverts, nous avons la sensation de lumière (les exceptions n'ont point d'importance pour le cas qui nous occupe). Là dessus nous associons cette sensation avec cette action, et nous attendons que, dans toute la durée de l'avenir, l'action conduira à la sensation. D'autres personnes nous disent la même chose ; làdessus nous affirmons comme fait général qu'un sentiment optique suivra toujours un certain sentiment musculaire, chez nous comme chez les autres êtres doués de sensibilité ; nous ne pouvons rien affirmer de plus, et rien de plus ne peut nous intéresser. L'affirmation que la lumière et le soleil ont une existence indépendante a pour base et pour signification, que nous avons eu et que tous les autres êtres avec lesquels nous avons eu commerce , ont éprouvé une certaine sensation optique en conjonction avec certains mouvements ou efforts dont nous avons eu, ou dont ils ont eu conscience, et que nous attendons, comme ils le fontaussi, la même coïncidence dans l'avenir. L'existence externe d'un mur de pierre signifie une association entre certaines impressions optiques accompagné d'un effort locomoteur particulier, et une association nouvelle et encore plus décidée eptre le tact et un autre effort, à savoir ce que nous appelons le sens de la résistance. Comme nous trouvons que la même série existe par rapport à tous les autres êtres, nous généralisons le fait jusqu'aux dernières limites, et nous affirmons qu'il a toujours été ainsi dans le passé, et qu'il sera toujours ainsi à l'avenir. Notre langage est à même d'aller au delà; avec toutes les expériences particulières (qui seules constituent la preuve réelle de la proposition), nous fabriquons une expérience abstraite^ fiction du genre le plus anormal, qui va jusqu'à affirmer que la sensation arrivera sûrement non-seulement à la suite des actions appro-

Page 1