DE LA PEIICEI'TION. 3M
priées qui jusqu'ici l'avaionl amenée, mais que les actions aien ou n'aient pas lieu. Il semble que nous n'ayons pas d'autre manière (le nous assurer et d'assurer les autres qu'il la suite du mouvement accompagné de conscience qui consiste à ouvrir les yeux, il y aura toujours un état de conscience (jui seraune sensation de lumière, qu'en disant que la lumière existe conmie fait indépendant, qu'il y ait ou non des yeux pour lavoir. Mais à le bien considérer, nous verrons que cette assertion est fausse, nonseulement parce qu'elle se metau-dessus de toute preuve possible, mais aussi parce qu'elle implique contradiction. Nous affirmons qu'il y a en deliors de la conscience une existence que nous ne pouvons connaître qu'en tant qu'elle est dans la conscience. En paroles, nous affirmons une existence indépendante, tandis que par cette affirmation même nous nous donnons un démenti. Un monde possible implique un esprit possible qui le perçoive, exactement comme un monde actuel implique un esprit actuel. L'erreur qui s'attache aux expressions usitées dans cette question, est celle qui consiste à supposer que les abstractions de l'esprit ont une existence indépendante, c'est-à-dire la doctrine des idées ou formes de Platon, lesquelles loin d'être dérivées des faits et des réalités par une opération de l'esprit, leur confèrent tout ce qu'ils ont de commun. D'après cette doctrine, les cercles actuels de la nature tireraient leurs propriétés mathématiques de l'idée préexistante du cercle abstrait; les hommes actuels devraient leurs traits communs à l'homme idéal. En sorte qu'au lieu de considérer la doctrine d'un monde extérieur et indépendant comme une généralisation et une abstraction fondée sur nos expériences particulières, qui résume le passé et prédise l'avenir, nous en sommes venus à soutenir que cette abstraction est une réalité indépendante, le fondement, la cause, l'origine de toutes ces expériences.
La distinction tracée entre le sentiens et le sensum est en fait une distinction entre les deux modes opposés de notre conscience. Avec le sentiment passif nous sommes dans un mode d'existence; avec la manifestation delà force active, nous passons dans un autre mode. Une sensation est, à proprement parler, unsensutn, une phase de notre conscience objective. Quand nous disons qu'à ce sensum doit correspondre un sentiens, nous voulons dire que le même être, maintenant toute sensation, existe aussi dans une autre phase, celle des sentiments passifs ou
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idées; que ce qui est sensation en ce moment peut être idée au moment suivant, et peut se rencontrer dans le môme courant de conscience avec des idées et des sentiments. Nous avons une double vie composée d'états objectifs et d'états subjectifs. Le sentiens ou l'esprit qui sent est une partie de la totalité de notre être; le sensum, la chose sentie, est l'autre partie, l'opposée, celle dans laquelle nous émettons de la force actuelle. Pour que le contraste soit réel, il n'est pas nécessaire que nous soyons sujet et objet en même temps; le principe de la relativité essentielle de toute connaissance ne suppose pas que les deux éléments contrastés de tout couple soient toujours présents. 11 suffit que l'un soit présent et que l'autre ait été présent auparavant (plus cette présence préalable est récente, mieux cela vaut). Nous sommes rarement dans un état purement objectif; mais en beaucoup d'occasions, nous sommes dans un état purement subjectif, tout entier composé d'éléments passifs et d'idées.
La relation fondamentale que soutiennent l'esprit sans étendue et le monde extérieur étendu n'est pas la seule relation du sujet à l'objet qui serve à mettre en lumière la dépendance qui rattache le non-moi au moi^ la nécessité d'un sentiens pour accompagner chaque attitude d'un sensum. Moi, le sujet, je puis être à certains moments un objet; je puis faire de mes propres états mentais, de mes sentiments passifs, de la succession de mes pensées, la matière d'une étude, comme dans la science mentale. A proprement parler, en ce moment je suis tout sujet; je me suis abstrait si complètement de la cognilion du monde objectif, que nulle partie de moi n'est un objet au sens propre du mot, c'est-à-dire le non-moi, le monde matériel étendu. Mais dans la sphère du sujet, oii je suis exclusivement pour le moment, je suis comme partagé en deux, le souvenir de mes sentiments ou états de conscience que je suis occupé à étudier et l'acte de les étudier; l'une de ces parties de moi, le fait étudié, est en quelque sorte un objet; l'autre, l'effort pour étudier, est le sujet. Ainsi quand je suis absorbé dans la remémoration, je suis tout sujet, puisque ce que je remémore est une idée ou plusieurs idées, et mon acte de remémorer est aussi appelé une partie de mon moi. On voit par là ce qu'il y a du moi dans le sentiens, en tant que quelque chose qui accompagne le sensum. Le moi, dans ces exemples, est un effort ou un acte volontaire; et tous les actes volontaires analogues sont provoqués
Di: LA l'I-RCKlTION. .1^3
par (iiiol(|ii(' souittienf, c'est-à-dire, ;m sons rigoureux du mot, pur ipiolquc ])laisir ou (pn^hpic j^miic. Toutes les fois (juc nous >^(lUHnt^s allVclés par un sentiment, nous soFumes dans un élal subjeclir; et par suite nos perceptions externes, ou nos sensations <lu monde ohieetil', participent du sujeten ce quelles sont mises en jeu i)ai' (juehiue état vérital)lemcnt subjectif. Ce n'est pas une nécessité absolue invariable; nous i)ouvons par j)urc activité spontanée ou par liabitude prendre connaissance des choses extérieures, sans (ju'il y ait une volition en j)ro])re forme; et, en l'absence d'idées ou de sentiments j)assifs, ou de quelque satisfaction spéciale de plaisir ou d'exercice, nous serions tout sensum et nullement sentiers. Si l'on affirmait encore un sentiens comme impliqué dans le fait {\n sensum, cela voudrait dire uniquement ceci, que le sentiens et le sensum sont inhérents au môme être qu'ils se partagent, et qu'ils ne sont jamais longtemps séparés. En effet, il faut aller plus loin et avouer que l'absence d'une véritable manifestation du sentiens dans une attitude du sensum est un fait rare •et exceptionnel. Toutes les fois que la perception en tant qu'acte volontaire existe, la subjectivité en tant que sentiment doit être présente pour fournir le motif. En outre, toutes les fois qu'une sensation est sentie comme passant à l'état d'idée, c'est-à-dire quand nous quittons l'état actif d'attention et d'effort, et que nous passons à l'état de remémoration de ce que nous venons -de percevoir, nous nous relâchons de notre attitude de sensum pour prendre un mode du sentiens.
C'est cette participation du sujet dans chaque acte de la volonté, qui nous permet de faire une légère distinction entre un sujet et un objet, quand une partie quelconque de notre moi est étudiée par nous, comme par exemple quand nous nous rappelons que nous raisonnons, que nous imaginons, opérations qui toutes rentrent pleinement dans la subjectivité. Puisque nous sommes spécialement dans un état subjectif quand un motif de la volonté est présent, nos penchants volontaires sont, relativement à nos sentiments et idées remémorés, des états d'une subjectivité plus prononcée, et les états remémorés eux-mêmes sont les objets corrélatifs. Ainsi tandis que sentiens et sensum, ou percipiens et perceptum, marquent la grande et essentielle distinction du sujet et de l'objet, de l'esprit et de l'étendu, cognoscens et co^mVwm peuvent exprimer une distinction ■en objet et sujet faite dans le sujet même, distinction d'une im-
3/i/i DK l'intelligenci;.
porlaiice beaucoup moindre, d'une nature passagère, fondée sur le caractère particulièrement subjectif des états qui mettent en jeu la volonté, comparés avec d'autres états qui n'ont aucune efficacilé motrice actuelle. Il y a le môme élément de subjectivité pure dans le cognoscens que dans le sentiens, et nous poussons l'analogie jusqu'à nous partager en deux dans l'un et l'autre cas ; mais la division n'a pas une aussi grande importance dans la cognition intuitive, que lorsqu'elle donne le sensum ou perccptum de l'Étendu. (Voyez V Appendice. Note E.)
Après avoir dit un mot des disputes métaphysiques qui naissent des questions relatives à l'origine primitive et à la signitication exacte des notions de distance et d'étendue, nous devons porter notre attention sur l'opération psychologique à l'aide de laquelle nous prenons connaissance, par la vue, de propriétés que ce sens ne peut saisir directement. Nous avons à étudier les relations que soutiennent entre eux les quatre faits distincts, l'adaptation oculaire à la vision, l'étendue de l'image rétinienne, la distance et la grandeur réelle de l'objet; car dans un œil dont l'éducation est faite, ces faits se suggèrent réciproquement. Pour cette étude, nous nous servirons des observations de Gh. Wheatslone présentées dans sa Bakerian Lecture, et insérées dans les Philosophical Timnsactions de 1852. La question est de savoir comment il se fait que nous rattachions une certaine sensation de l'œil avec une connaissance de la distance et de la grandeur de l'objet qui la cause, comme par exemple quand nous disons qu'un candélabre est à vingt pieds de nous, ou qu'un bois est séparé de nous par une distance de trois ou quatre milles. Quand le regard est fixe, l'impression optique n'implique que ces deux faits, un effet de lumière et de couleur, et une adaptation des yeux isolément ou conjointement; quand le regard se promène, des mouvements et des changements d'adaptation s'ajoutent h ces deux faits.
(( Dans les conditions ordinaires de la vision, dit Gh. Wheatstone, quand un objet est placé à une certaine distance devant i'œil, plusieurs circonstances correspondantes demeurent constantes, et quand la distance varie ces circonstances varient dans le môme ordre. Ainsi, à mesure que nous approchons de ''objet, ou à mesure qu'il se rapproche de nous, la grandeur de limage rétinienne augmente; l'inclination des axes optiques né-
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(îossaire pour (jik' les images lonibent sur des points correspondanls (le la reliiie devieiil plus jurande; la divergence des rayons de lumière venant de ('ha([ue jKjinl de l'objet, et qui détermine l'adaptation des yeux j\ la vision distincte de ce point, augmente; et la dissemi)lance des deux images projetées sur la rétine devient plus grande. Il est important de remarquer de quelle manière ia perception de la grandeur et de la distance des objets dépend de ces diverses circonstances, et de rechercber lesquelles ont la plus grande influence, lesquelles la moindre, dnns nos jugements. Pour porter cette étude au delà du point qu'elle a déjà atteint, il ne suffit pas de nous contenter de tirer des conclusions d'observations sur les circonstances naturelles de la vision, comme l'ont fait le plus souvent les auteurs qui m'ont précédé; mais il est nécessaire de recourir dans une plus large mesure aux méthodes qu'on a si heureusement employées dans les sciences expérimentales, et de chercher, partout où on le pourra, non-seulement à analyser les éléments de la vision^ mais aussi à les combiner d'une façon inusitée, en les associant dans des conditions qui ne se présentent jamais naturellement. » (P. 2.)
En conséquence, Ch. Wheatstone imagina un instrument qui est une modification de son stéréoscope réflecteur, au moyen duquel il peut présenter des images aux deux yeux de telle sorte que la distance puisse changer tandis que la convergence des deux yeux reste la même, ou que la convergence varie tandis ({ue la distance reste la même, dissociant ainsi deux effets qui vont toujours ensemble dans la vision ordinaire. Le résultat des expériences fut de montrer l'influence que chacune des deux circonstances, à savoir la convergence des yeux et la grandeur de l'image sur la rétine (grandeur qui augmente quand l'objet se rapproche), exerce sur le jugement de la distance. Gh. Wheatstone a trouvé que, la distance de l'objet restant la même, une convergence plus grande des deux yeux fait paraître l'objet plus petit, la vision ordinaire exigeant une augmentation de la convergence quand les objets sont rapprochés. Il en résulte donc que lorsque la grandeur rétinienne n'est pas changée, une convergence plus grande donne la perception d'un volume plus petit. D'autre part, en ne changeant rien à l'inclinaison des axes et en rapprochant les images, ce qui augmente l'image rétinienne, nous avons une perception d'une augmentation de
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volume de l'objet. « Donc la grandeur d'un objel, pour la perception, diminue à mesure que l'inclinaison des axes augmente, tandis que la distance reste la même ; et elle s'accroît quan<l l'inclinaison des axes reste la môme, tandis que la distance <liminue. Quand ces deux conditions varient en raison inverse, comme dans la vision ordinaire alors que la distance d'un objet varie, la grandeur perçue reste la môme. »
Ainsi, pour ce qui est de la perception ou de l'appréciation de la grandeur réelle des objets vus par l'œil, l'association rattache une certaine grandeur, constatée par d'autres moyens que la vue, et une certaine inclinaison des axes optiques avec un volume donné de l'image de la rétine. La figure d'un homme dont nos mouvements musculaires et notre expérience préalable nous ont donné une certaine mesure, lait sur la rétine une image <rune grandeur particulière, quand elle est regardée sous une certaine inclinaison des axes optiques; à cette inclinaison et à cette dimension de l'image, nous associons l'appréciation musculaire d'un objet de six pieds de haut, etc. Larencontre de ces deux conditions suggère toujours une grandeur ou une étendue semblable de la chose saisie par la vue. Et si l'inclinaison optique devient plus petite, c'est-à-dire, si les axes des yeux se rapprochent du parallélisme, tandis qu'en même temps l'image sur la rétine diminue d'une manière correspondante, comme quand on . éloigne l'objet à une plus grande distance, il y a toujours une perception de la môme dimension, c'est-à-dire que la même appréciation musculaire est toujours suggérée à l'esprit. Nous possédons une association de la grandeur d'un homme avec un grand nombre de combinaisons différentes de ces deux circonstances, que produit ia variation de la distance réelle.
Vient ensuite l'examen de la perception et de l'estimation de la distance, ou la suggestion d'un acte locomoteur donné avec une apparence visuelle. Sur ce point, Gh. Wheatstone ne s'accorde pas complètement avec les idées reçues. Il croit que l'appréciation de la distance, au lieu de précéder celle de la grandeur, la suit. « On croit généralement, dit-il, que la sensation qui accompagne l'inclinaison des axes optiques suggère immédiatement la distance, et que la perception de la grandeur d'un objet est un jugement qui naît de l'impression que lait sur la conscience sa distance et la grandeur de son image sur la rétine.
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D'apiès mes cxp^rienoos, je crois (\\w rcU'etciue suggère immé- (liatomoiit la sciisalion (jui se rattaclie à la convergence des axes esl une roircclion de la grandeur rétinienne (jni la l'ail accorder avec la grandeur réelle de l'objel, cl ({ue la dislauce, au lieu d'une simple perception, est un jugement (jui naît d'une comparaison de la grandeur léliniemie et des grandeurs per- (;ues. Quoi qu'il en soit, à moins (jue d'autres signes n'accompagnent la sensation de convergence, la notion de distance (jue nous en tirons est incertaine et obscure, tandis que la per- (Tption de changement de grandeur qu'elle occasionne est claire et ne prête à aucune méprise. » D'après cette manière de voir, la distance est associée plus étroitement avec la grandeur rétinienne qu'avec les autres circonstances de l'inclinaison optique. Quand nous regardons un objet qui s'éloigne, une voiture par exemple, le changement de la distance nous impressionne davantage par la diminution du volume de l'image rétinienne que par Ja tendance des axes optiques vers le parallélisme. Nous n'en sommes pas du tout surpris, parce que le changement de dimension de la grandeur rétinienne est beaucoup plus évident ei plus distinct que le changement très-léger d'inclinaison des axes qui y correspond. Quand nous avons une fois constaté la grandeur réelle d'un corps, nous en mesurons très-facilement le rapprochement ou l'éloignement par le changement de l'image. Or, suivant Gh. Wheatstone, Vinclinaison des axes, associée à une grandeur rétinienne concomitante donnée^ suggère d'abord la grandeur^ puis avec la grandeur véiHtable que nous connaissons de la sorte ^ et la grayideur rétinienne^ nous in ferons la distance (1).
(1) Quand un objet connu est agrandi par une lentille, nous le supposons rapproché de nous, parce qu'alors la grandeur rétinienne s'accroît, tandis que la convergence reste la même.
Nous n'avons pas parlé d'une façon spéciale dans le texte des signes de la distance que nous fournissent la couleur et l'apparence des objets. Ce point a été bien mis en lumière par Reid. {Inqianj, VI, sect. 22.)
« A mesure que les objets sont plus éloignés, dit Reid, leurs couleurs deviennent moins vives, et l'azur de l'atmosphère s'y mêle en plus grande quantité; en outre, les parties délicates sont moins distinctes et les contours moins exactement dessinés. C'est surtout par ces moyens que les peintres peuvent, sur la même toile, représenter les objets à des distances très-différentes. La diminution de la grandeur d'un objet ne suffirait pas pour le faire paraître à une grande distance, sans cette dégradation des couleurs et ce vague des
'6US DE l'intelligence.
La formule de Wheatstone est la plus forte preuve possible de notre première thèse, que la perception de la distance est une faculté acquise.
La perception de la solidité malgré la clarté qu'a jetée sur celte question la découverte du stéréoscope, en la rattachant à l'action des deux yeux, ne paraît pourtant pas complètement expliquée a Gh. Wheatstone. Nous avons toutefois des raisons de
contours et des détails. Si un peintre plaçait dans son tableau une figure humaine dix fois plus petite que les autres, mais avec d'aussi vives couleurs que les autres, et avec des contours et des détails aussi soigneusement dessinés, il ne ferait pas l'image d'un homme vu dans l'éloignement, mais celle d'un pygmée ou d'un Lilliputien.
M Quand un objet présente des couleurs variées et qui nous sont familières, la distance oij il est placé est plus clairement indiquée par l'effacement graduel des couleurs qui se fondent, que lorsqu'il est d'une couleur uniforme. Dans le clocher qui s'élève à quelques pas de moi, j'aperçois distinctement les joints des pierres; la couleur grise de la pierre et la couleur blanche du mortier tranchent l'une sur l'autre. A une distance plus grande les joints disparaissent complètement et la variété de la couleur s'évanouit.
» Dans un pommier en Heurs à douze pieds de moi, je puis distinguer la forme et la couleur des feuilles et des pétales, des parties plus ou moins grandes de branches qui apparaissent dans les intervalles du feuillage, et dont les unes sont éclairées par les rayons du soleil, et les autres sont dans l'ombre ; enfin voir à travers le feuillage quelques points du ciel. Si je m'éloigne pas à pas, l'apparence, môme celle de la couleur, change à chaque minute. D'abord, les plus petites parties, puis les plus grandes, se mêlent et se confondent peu à peu. Les couleurs des feuilles, des pétales, des branches et du ciel se fondent l'une dans l'autre, et la couleur de l'ensemble devient de plus en plus uniforme. Ce changement dé l'aspect correspondant aux diverses distances, nous exprime plus exactement la distance que si l'objet avait une seule couleur.
» Le docteur Smith nous fait part dans son Optique d'une observation trèscurieuse que Berkeley fit pendant son voyage d'Italie et de Sicile. Il remarqua que les villes et les palais vus à une grande distance leur paraissaient toujours de plusieurs milles moins éloignés qu'ils ne l'étaient réellement; il en attribua très-judicieusement la cause à la pureté de l'air d'Italie et de Sicile qui donne aux objets très-éloignés le même éclat et la même netteté que, dans l'air plus épais de la Grande-Bretagne, possèdent les objets plus rapprochés. On a dit que la pureté de l'air dltalie était la raison pour laquelle les peintres italiens ont donné à leurs ciels une couleur plus vive que ne l'ont fait les flamands. Ne devaient-ils pas par la même raison donner moins de dégradation aux couleurs, et plus de netteté aux détails, quand .ils représentaient des objets très-éloignés ?
im LA PERCEPTION. 349
«Toire que les noiivoUos expériences qu'il ;i lai les, depuis la publication de son travail, en vue d'éciaii'cii' ce (jui restait eni'ore douteux, l'ont conduit à l'idée^ (pie le piif optique est dominé par un effet psyc/ioloyifjuc^ ([ue le lait psychologique se superpose au lait optique, et donne une perception en réalité diderente de la sensation elleetive. Le sens de la solidité (pii résulte de l'action combinée de deux images dissimilaires d'unol)jet présenté aux deux yeux, n'est pas autre chose qu'une suggestion qui
» Il est certain que si dans un air d'une pureté exceptionnelle, nous sommes portés à croire que les objets visibles sont plus près et plus petits qu'ils ne le sont généralement, de même, dans un air exceptionnellement brumeux, nous sommes portés à croire qu'ils sont plus éloignés et plus grands qu'ils ne le sont en réalité. En me promenant un jour sur les bords de la mer, par un brouillard épais, je vis un objet qui me parut être un homme à cheval à une distance d'environ un demi-mille. Mon compagnon, qui avait meilleure vue que moi, ou qui était plus habitué à voir de ces objets dans un tel milieu, m'assura que c'était une mouette, et non un homme à cheval. Je regardai une seconde fois et je me rendis immédiatement à son avis. Cette fois, je voyais une mouette à la distance de soixante-dix à quatre-vingts yards seulement. L'erreur que je commis en cette occasion et la correction que j'y fis furent si subites, que je ne sais si je dois les appelev jugement ou simple perception.
» Il n'y a pas lieu de disputer sur les mots, mais il est évident que ma croyance, tant la première que la dernière, lut produite plutôt par des signes que par des arguments, et que mon esprit lira la conclusion dans les deux cas par habitude et non par raisonnement. Il me semble qu'il procéda de la manière suivante. D'abord, ne connaissant pas, ou ne songeant pas à faire intervenir l'eftet d'un air brumeux sur l'apparence visible des objets, celui que je voyais me parut offrir la dégradation de couleurs et le vague des contours que les choses ont à un demi-mille. Prenant cette apparence pour un signe, j'en conclus immédiatement que l'objet était à un demi-mille. Ensuite je pris ensemble cette distance et la grandeur visible pour un signe 4e la grandeur réelle, qui, pour une distance d'un demi-mille, devait être égale à celle d'un homme à cheval. Voilà ce qui amena l'erreur. Mais quand on m'assura que c'était une mouette, la grandeur réelle d'une mouelte et la grandeur visible à ce moment me suggérèrent immédiatement la distance, qui, dans ce cas, ne pouvait être de plus de soi.\ante-dix ou quatre-vingts yards ; le vague de l'image me suggéra pareillement que la brume de l'air en était la cause, et toute la chaîne des signes et des choses signifiées me sembla plus forte et plus serrée qu'elle ne l'avait été auparavant-, le demi-mille s'évanouit pour faire place aux quatre-vingts yards, le cavalier se réduisit à une mouelte ; j'eus une perception nouvelle et je m'étonnai d'avoir eu la première comme de l'avoir perdue, car elle était passée et je ne pus plus la restaurer.
« Il est bon de remarquer qu'un air brumeux ou un air clair ne sauraient
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rappelle à l'esprit qu'une partie de l'objet est plus éloignée qu'une autre, d'après l'estimation de nos organes du mouvement; en d'autres termes, que l'impression ravive en nous une idée de mouvement allant du côté de l'œil, ou s'en écartant en compagnie de l'image. Quand les deux yeux regardent la perspective d'une rue, nous sentons surgir l'idée d'une certaine quantité d'effort de marche, ou quelque autre mesure de la nature de la locomotion, comme faisant partie de la perception qui en résulte. C'est ainsi que lorsque les deux yeux regar-
produire ces sortes d'illusions, à moins qu'il ne soit exceptionnellement c.air ou brumeux. Car nous apprenons par l'expérience à tenir compte des variations de l'air que nous avons coutume d'observer et que nous connaissons. Berkeley se trompait donc quand il attribuait l'apparente grandeur de la lune à l'horizon à la faiblesse de sa lumière qui baisse en traversant une portion plus étendue de l'atmosphère ; car nous sommes si accoutumés à voir la lune à tous les degrés d'une lumière brillante ou faible, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, que nous apprenons à en tenir compte, et que nous ne nous imaginons pas sa grosseur augmentée ou diminuée quand sa lumière nous paraît affaiblie. En outre, il est certain que quand nous regardons la lune à l'horizon à traver> un tube qui nous cache le sol et tous les autres objets terrestres, elle ne garde rien de celte apparence extraordinaire. »
Dans les alinéas suivants. Reid fait voir le rôle des obicls intermédiaire^ pour faciliter la perception de la distance.
« Nous percevons souvent la distance des objets par le moyen de quelques autres objets intermédiaires ou conligus, dont la distance et la grandeur nou.^ sont pareillement connues. Quand j'aperçois certains champs ou certaines p'arties du sol entre moi et un objet, il est évident que ces parties de terrain peuvent devenir pour moi des signes de sa dislance. Bien que je n'aie aucuDo information sur la grandeur de ces champs, ils ressemblent à d'autres que je connais, et cela suffit pour me suggérer leur étendue.
« Nous sommes si habitués à mesurer de l'œil le terrain que nous parcourons, et à comparer les jugements de distance portés par la vue, avec notre expérience ou les informations que nous avons reçues, que nous apprenons par degrés, de cette manière, à juger plus exactement de la distance des objets terrestres, que nous ne pourrions le faire par tout autre moyen déjà mentionné. Un objet placé sur le faîte d'un bâtiment élevé, nous paraît plus petit que s'il était placé sur le sol à la même distance. Quand l'objet est sur le sol, le terrain intermédiaire sert de signe à sa distance, et sa distance combinée avec sa grandeur visible sert de signe à sa grandeur réelle. Mais quand l'objet est placé sur un point élevé, le signe de sa distance est supprimé, les autres signes nous conduisent à le rapporter à une distance moindre, et cette distance moindre combinée avec la grandeur visible devient le signe d'une grandeur réelle moindre. »
I)H LA l'EUCIiPTION. SU
dcnl un l;il)()ui('l de piods, nous avons des idées qui nous représentent les parties de eet ol)jet (diaeune avec un éloij^nemenl dilterent. Or, la diniculté (consiste à e.\pli({uer pourcpioi deux images dissiniilaires projetées sui' deux rétines donnent nais- >anee à la })ei'ee{)lion d'un objet en relief. « On jxMit supposer, dit Cil. \Vlieatstone, ([ue nous ne voyons qu'une portion d'un champ de vision au même instant, j^i savoir celle sur laquelle les axes optiques sont dirigés, tandis ([ue tous les autres points se présentent d'une manière si peu nette, que nous ne savons s'ils sont simi)les ou doubles, et que nous apprécions la ligure en dirigeant le point de convergence des axes optiques successivement sur un assez grand nombre de points pour que nous puissions juger exactement la forme de l'objet. » Mais l'observation ne conlirme pas la supposition que les parties sur lesquelles les yeux ne sont pas ajustés font des impressions confuses. En regardant une vue stéréoscopique par exemple, nous obtenons une image claire et nette de l'ensemble, alors même que les yeux restent immuablement fixés sur un point, et pourtant, d'après la supposition de Wheatstone, tous les points éloignés ou rapprochés ne devraient être perçus que confusément et imparfaitement. C'est cela qui a conduit Wheatstone h adopter l'idée d'une suggestion mentale qui nous présente une idée claire et parfaitement formée, malgré l'image optique qui ne ferait pour beaucoup de ses points qu'une impression double et confuse. Quand l'esprit est une fois accoutumé à des images de tout genre pleinement formées, ces images se réveillent en vertu de l'association, lorsque la principale circonstance qui les détermine se présente à l'esprit: nous voulons parler de la double image que notre expérience a toujours rattachée à l'effet d'un solide sur la vue, ou à l'effet qui résulte de la combinaison de l'étendue latérale et de la variation de la distance (1). Cette
(1) On a beaucoup étudié en Allemagne la question de la vision binoculaire, et il y a pour le moment deux opinions opposés qui prétendent l'une et l'autre expliquer comment nous obtenons une perception unique avec deux images dissemblables. Volkmann soutient qu'on obtient l'unité quand l'esprit néglige les parties des deux images qui ne s'accordent point, et ne porte son attention que sur celles qui s'accordent. Il regarde la dissimilaritc comme un embarras qu'il faut rejeter, un obstacle qu'il faut surmonter. Wundt, d'autre part, croit que la dissimilarité, bien loin d'être un obstacle, [est l'instrument à l'aide duquel l'esprit arrive à la notion de solidité ; c'est après la variation de la grandeur
352 DE l'intelligence.
hypothèse attend la sanction d'un fait mental qui en soit incontestablement la vera causa.
Nous devons nous borner à remarquer que les mômes circonstances qui nous permettent d'apprécier les distances des
rétinienne, de tous les signes optiques des trois dimensions, celui qui exerce sur l'esprit l'action suggestive la plus puissante. Plus la dissimilarité est prononcée, et plus nous sentons fortement la solidité et les variations de la distance.
Dans nos remarques sur la vision double, en traitant du sens delà vue, nous avons adopté l'opinion de Wundt comme la plus conforme aux faits. Il semble que Volkmann se préoccupe beaucoup de la double image, comme si elle dût nécessairement nous troubler par deux représentations du même objet. On se figure que l'œil voit une image complète en lui-même, et que l'esprit a besoin de mettre d'accord ces deux images avant d'arriver à l'unité de perception. Mais on a tort d'envisager ainsi cette question. Chaque œil ne voit pas l'image complète, mais seulement une partie de l'image, l'autre œil voit l'autre partie. Nous pourrions disposer un corps entre les deux yeux de telle façon qu'un œil en vit un côté et l'autre œil un autre côté: dans ce cas l'impression double ne serait évidemment que l'image. L'expérience nous dit que lorsque, comme dans ce cas, les deux yeux concourent pour donner toute l'étendue de l'image, ou bien quand nous voyons plus de parties par les deux yeux que par un seul, c'est qu'il y a devant nous un objet dont certaines parties sont en retraite, c'est-à-dire un effet de solidité. Il n'est pas plus nécessaire que les deux yeux donnent deux images complètes et séparées à l'esprit, qu'il n'est nécessaire que les deux mains suggèrent l'idée de deux boules quand elles en embrassent une seule, ou que le pouce et un doigt qui tiennent une plume donnent l'idée de deux plumes. Les yeux sont faits pour s'entre-aider et se compléter^ non pour se contredire. Dans les grandes distances, chaque œil suffit pour embrasser la vue, l'action combinée des deux yeux n'y ajoute rien. C'est le signe d'une perspective éloignée. Au contraire, quand l'objet est aussi rapproché que possible, les deux images n'ont rien de commun.
Il est très-probable qu'un seul œil mène la vision, et que l'autre se borne à fournir les images complémentaires qui constituent l'impression visuelle de la solidité ; c'est ainsi que pour tâler une chose nous nous servons d'une seule main, la droite ou la gauche, et que nous prêtons attention à ses indications, tandis que l'autre ne fait que corriger et compléter la notion. Nos idées visuelles se réduiraient ainsi à la sensation d'un seul œil, tandis que l'autre n'y donnerait, chez le même individu, aucune sensation séparée, et se bornerait à donner à l'image du premier cette étendue qui sert à compléter l'impression visuelle d'un objet solide. Carpenter a fait cette remarque, au sujet du microscope binoculaire. L'observateur fait principalement usage d'un œil ; il est à désirer que l'instrument soit aussi parfait que possible pour cet œil, puisque l'autre ne sert qu'à fournir l'effet stéréoscopique.
ItK LA PKUCr.l'TION. 35.*^
«iifrrirnls objets, nous pciMueUcnl d'apprécier la solidité ou. ridenlilé il'un ohjel à des distances dillérentes. Le chanj^emcnt défini de l'inclinaison des axes, concourant avec un changement délini el i)roporli()iiiicl de la i;randenr lélinicnnc (la tendance au parallélisme des axes acconipa<;nant une décroissance de la l^randeur rétinienne) sugj^ère l'idée que la largeur ré(dle d'une rue est la même partout; partant de là, la diminution de l'image nous altirme que les parties de la rue sont disposées l'une après l'autre dans un ordre où l'éloignement va grandis- ^anl.
On a discute la question de savoir comment nous percevons par I'omI la direction d'un objet. Nous devons répéter que la direction n'est pas une perception de la vue seulement ; le sens même de ce mot exclut cette hypothèse. Il suppose qu'un mouvement locomoteur ou autre nous conduirait en présence de l'objet, ou apporterait quelque changement défini dans son aspect. Mais il y a toujours dans l'appréciation de la direction quelque chose qui est fourni par le sens optique, comme dans l'appréciation de la grandeur ou de la distance; il est intéressant de savoir ce que c'est. Or, il paraît très-probable que la ligne de direction visible passe par le lieu de l'impression que fait un objet sur la rétine, et par le centre du cristallin (1) : par suite nous associons un effet sur le centre de la rétine avec une direction dans le sens de l'axe de l'œil, tandis qu'une impression à droite de ce point suggère une position à gauche de l'axe. Mais sans l'expérience que nous fournissent nos ori;anes moteurs, nous ne connaîtrions ni le sens de la direction, ni le fait qu'une certaine impression de la rétine implique que nous devons aller de tel ou tel côté pour prendre connaissance de l'objet. Si la loi optique eût été totalement différente, si, par exemple un objet devait être placé dans une direction inclinée de ^5" sur le plan de son image rétinienne, nous saurions également bien retrouver sa direction; l'expérience rattacherait l'appréciation que nous tirons des sensations de locomotion aux impressions visuelles aussi complètement qu'elle le fait maintenant. La question a beaucoup d'analogie avec celle de la vision renversée que nous avons déjà discutée; en (juclque point et de quelque manière que l'effet optique se pro-
(1) Hrewster prétend que celte ligne passe par le centre de l'œil.
duise, l'association y rattache la véritable perception. En réalité, quand nous faisons notre toilette devant un miroir, nous accomplissons une série d'inversions, très-difficiles d'abord, mais à la fm aussi faciles que celles qui ne réclament que la vision directe.
Localisation des sensations du corps. La localisation de nos sensations est un effet de perception acquise qu'il est intéressant d'étudier. Avant l'expérience, nous n'avons pas de notion du siège d'une sensation locale, comme par exemple d'une douleur dans l'épaule ou dans l'orteil. 11 est impossible que nous ayons une telle notion par intuition, il faut que nous rattachions le sentiment interne que nous éprouvons à une image oculaire de la partie où cette sensation prend naissance, ou à une appréciation du tact qui nous apprend la situation de cette partie.
Notre corps est une chose exposée à tous nos sens et à la portée de nos mouvements, comme une table, une statue, un fusil de chasse. L'œil peut en embrasser presque toutes les parties, la main peut le parcourir, l'oreille entendre les sons qui en viennent, la bouche et la langue peuvent comme la main s'y appliquer. Les yeux en apprécient la couleur, le contour, la solidité; l'esprit accoutumé à la perception du volume et de la distance peut concevoir l'éloignement des parties et la grandeur de l'ensemble, avec le concours des divers mouvements propres du corps.
Jusqu'ici le corps est pour nous un objet extérieur ; mais c'est aussi le siège de divers genres de sensations que nous rapportons d'ordinaire à quelque lieu, à la tête, aux bras, à la poitrine, etc. Gomment avons-nous la connaissance du lieu de la sensation? Par l'expérience et l'association d'après la distinction des fibres nerveuses qui desservent les diverses parties. (Voyez le Tact, p. 1 32 .) Un pincement à l'orteil ne diffère pas beaucoup par la qualité d'un pincement aux doigts, mais s'ils se produisaient en même temps, nous aurions une sensation de deux actions et non d'une seule action devenue plus forte. Cela tient à ce que les nerfs qui desservent le doigt et l'orteil sont distincts, ce qui permet de former avec chaque sensation des associations séparées. Je peux associer une douleur avec la vue de mon doigt, une autre avec lavue de mon orteil, et une troi-