LOCALISATION DES SENSATIONS TACTILES
isolée se rendent, à peu près comme des fils télégraphiques, au centre nerveux du cerveau, où se forme la sensation en question. Le cerveau peut donc être considéré comme la station terminale de ces voies nerveuses , qui reçoit les dépêches qu'elles lui amènent et qui les présente à la perception. Mais le cerveau distingue aussi parfaitement par quelle voie l'une quelconque de ces dépêches lui arrive de l'extérieur ; comme dans un bureau, où aboutissent beaucoup de fils, l'employé du télégraphe sait, par expérience, de quelle direction proviennent les nouvelles que chaque fî.1 apporte, de même aussi le cerveau sait parfaitement par l'expérience acquise d'où provient une irritation lorsqu'une fibre nerveuse déterminée la lui a amenée, et il attribue pour ce motif toute la sensation au point de la peau qui a été irrité. Nous pouvons croire que le cerveau s'est formé, dans sa conception, une image complète de la surface de notre corps, image qui s'est construite graduellement par l'expérience et qui s'est de plus en plus perfectionnée. Les fibres nerveuses sont à leur origine en relation déterminée avec cette image, ou plutôt avec la portion du cerveau où cette image est formée, et l'on peut concevoir que chaque point de la surface du corps se trouve relié par un filament conducteur au point homologue de l'image formée dans le cerveau. Lors donc qu'une excitation est transportée par une fibre nerveuse déterminée, elle éveillera dans le cerveau l'image du point de la peau où l'excitation était appliquée.
On comprend, dès lors, qu'une localisation exacte de la sensation ne peut exister que quand tous les organes conducteurs sont dans un ordre parfait. Si l'irritation se transportait d'une fibre à l'autre, le cerveau ne pourrait plus distinguer de quel point elle est partie et ne serait plus en état de la localiser.
Il est une observation très-intéressante que l'on fait souvent chez des personnes auxquelles, pour faire une opération, on a déplacé une portion de peau de sa situation primitive pour la greffer à une autre place. Les chirurgiens font, par exemple, une opération de ce genre pour remplacer un nez détruit par une maladie ou manquant à la naissance : ils détachent un
lambeau triangulaire de la peau du front, lambeau qui ne communique plus que par sa pointe avec la racine nasale entre les sourcils, puis ils le rabattent et, au moyen de sutures, le rattachent à la peau du visage pour remplacer le nez. Ce nouveau nez se soude bientôt à l'endroit greffé et lorsqu'on le pique avec une aiguille, le malade ne sent pas la piqûre dans ce nouveau nez, mais il la rapporte au front, à la place qu'occupait autrefois le lambeau. Ce mode de sensation persiste encore longtemps après l'opération et c'est graduellement que le possesseur du nouveau nez arrive à la conviction que l'endroit de la sensation a changé de place et qu'il apprend peu à peu par l'expérience à désigner exactement ce lieu.
On fait une observation toute aussi intéressante sur les amputés. Ces personnes prétendent fréquemment ressentir dans leurs jambes ou dans leurs bras amputés des sensations comme si ces membres existaient encore. Ils y éprouvent les sensations du froid et de la chaleur, ils prétendent ressentir de la douleur dans tel ou tel orteil de la jambe amputée, ils y sentent des chatouillements, des démangeaisons, etc., et indiquent exactement le lieu où ces sensations semblent se faire. L'explication de ce fait est très-simple. Dans le moignon du membre amputé on rencontre les troncs nerveux coupés qui fournissaient les filets sensibles à tout -le membre. Or, dans la cicatrice guérie il existe souvent des causes d'irritation pour les troncs nerveux, et comme cette excitation nerveuse est propagée au cerveau, elle produit une sensation et réveille en même temps, par habitude pour ainsi dire, l'image de la partie du corps où les filaments nerveux se terminaient naturellement. Le cerveau transporte alors, par l'habitude acquise, cette sensation dans le membre du corps d'où partent les nerfs excités, même lorsque ce membre n'existe plus.
Ce phénomène si remarquable fournit la preuve évidente, que le phénomène de la sensation ne se produit que dans les centres nerveux du cerveau, puisque, quand môme un membre fait défaut, la sensation de son existence et de son irritabilité n'est point abolie.